LES VIVANTS ET LES MORTS
Géants, titans, race des dieux plongés par Zeus sous la terre, que ma voix pénètre jusqu'à vous! C'est un dieu fraternel qui vous parle, Prométhée, le fils patient de Gaia. Trop longtemps un affreux silence, tel qu'un mors d'airain, a pesé du-
rement sur vos bouches. Et la flamme vous consumait, écrasés sous les lourdes racines des promontoires et des volcans, tandis que moi, enchaîné à ce roc, au milieu des ténèbres glacées qui l'environnent de neuf murs d'ombre, je subissais des douleurs qu'il vaut mieux taire. Mais, voici qu'elle est enfin venue, après ce grand désert de siècles^ la nuit qui, suspendant vos souffrances, réunit tous les vivants autour de Prométhée. En vain Zeus s'étonne et frémit. Son sceptre de fer tombe de sa main, arraché irrémissiblement parla force du serment juré. Car, après le violent combat où la foudre vous avait domptés, lorsque la flamme de Téclair, ô dieux vaincus, jaillissait de vos corps robustes, précipités sur les plages des mers et sur les penchants des montagnes, Gaia, gémissante et pleine de deuil, refusait, étant votre mère, de vous engloutir dans ses cavernes. Et c'est alors que Zeus jura, prenant le Ciel et le
Hadès à témoin de cette grâce dérisoire, qu'il vous serait accordé, tous les mille ans, de retourner vos membres broyés sur le lit torride où vous gisez.., O nuit longuement attendue! longuement redoutée, bien plutôt ! Pardon menteur ! Répit où Zeus cachait le plus cruel de tous mes supplices! Ils se rassemblent autour de moi les éphémères, épouvantés par le fracas, le vaste ébranlement de la terre que déchirent les eflForts des titans ; et, avec une effroyable rumeur, ce grand tourbillon d'êtres s'agite, pleurant, criant vers moi leurs misères,' m'adjurant de les sauver.
Et moi, hélas! moi, dieu captif, pris au rets de mon propre malheur, je ne puis que gémir stérilement sur les maux de ceux qui me sont chers. Zeus des souffrants, Prométhée siège dans un enfer de tourments. Ainsi mon ennemi fait de moi le vase amer, empoisonné, de toutes les angoisses du monde. Et, par la vue du
dieu crucifié, il torture Tâme des vivants, et les oblige de désespérer. Mais à quoi bon rappeler ces choses? C'est à vous de les accomplir, fils du Chaos. Dressé à ce sommet des monts, comme l'aigle dans son nid, ma part à moi est d'éveiller le signal flamboyant de la torche, en proclamant, héraut sacré, la nuit solennelle qui vous délivre. Donc, voici l'heure, ô géants ! hâtez-vous ! Répandez sur la sombre mer, avec votre fureur déchaînée, et la grêle et la tourmente et l'éclair, et le souffle des vents formidables! Le Titan apprendra ainsi que ses paroles, perçant l'Erèbe, sont arrivées jusqu'à vous.
Pause.
Le voile de Tombre est déchiré. Des rumeurs^ de puissants grondements éclatent et roulent au profond du gouffre. Ah ! Le mur de la nuit prend feu — splendeur cuisante pour ma paupière! — et, sous les
hautes flammes sulfureuses que jettent les cimes des montagnes, tout l'océan étincelant se découvre, pareil à un liquide airain. Mille spectres embrasés surgissent : rocs décharnés, forêts, glaciers, pics bleuâtres.
Lentement, de mes yeux étonnés, où flottent encore les vertiges et Thorrible ivresse des ténèbres, j'interroge la terre déserte; j'interroge au loin l'ardente mer, et toi aussi, ciel qui contiens tout, épiant, au travers des vapeurs de la tremblante fournaise, quelque signe de ma délivrance.
Espoir déjà trompé tant de fois!... Ha!
ha! quevois-je? Que faut-il croire? Salut, nuée, char d'éclairs mouvant, ruissellement de foudres splendides! lô! lô! Un effrayant espoir envahit l'âme du Titan, La voici donc enfin la clarté d'or, mystérieuse, fatidique ! O grand matin du monde !
Immense aurore! Fin de tous les désastres et de tous les maux !
ATLAS
Quel flamboiement pénètre jusqu'à moi^ sous la brume obscure qui me couvre ?
Ah! je respire, et je sens peu à peu tomber de mes membres ranimés le terrible engourdissement qui, depuis des années innombrables, m'enveloppait, moi> le porteciel. Et sur ce pôle désolé, près des montagnes de ténèbres qui engendrent l'hiver, la nuit déjà se mêlait à ma pensée, le granit des rochers à mes os... Je suis stupéfait, cependant. Pourquoi le sol mugit-il, bouleversé par de profonds tonnerres souterrains? Les mille ans seraient-ils révolus?... Ah! L'épaisse nuée s'entr'ouvre.
Le ciel palpite comme un œil sanglant^ et, à l'autre extrémité de la terre, un fantôme immobile apparaît, les bras ouverts sur le monde. Prométhée, mon frère, estce toi?
PROMÉTHÉE
Fils de Gaia, éveille- toi du songe de douleur que tu rêves. Certes, il convient que, le premier de tous, tu partages avec moi, ô Titan, la joie que le Destin m'accorde, toi qui as ta part dans mon malheur. Ecoute ! Notre deuil est fini ; un seul mot dit les très grandes choses. Je le répète de nouveau, craignant que ta pensée timide n'ait pas osé comprendre mes paroles. Zeus l'olympien touche à sa ruine.
Ah! ah! mpn cœur frémit comme une flamme. Depuis le jour où le Foudroyant nous plaça, tels que les noirs bergers du troupeau lugubre des vivants, à ces deux bornes du monde, jamais si formidable espoir n'avait encore gonflé ma poitrine.
ATLAS
Que dis-tu? lô! Quel cri pousserai-je à travers le ciel retentissant? Mais, hélas!
j'hésite et n'ose te croire.
PROMÉTHÉE
Il est aisé de te convaincre. Un seul instant fera passer ma joie de mon cœur à ton cœur, ô Titan, comme une lave bouillonnante que, des veines l'une de Tautre, se versent deux montagnes jumelles. Promène tes yeux à l'horizon. Tii y verras clairement, en effet, ta délivrance et celle de tes frères.
ATLAS
J'aperçois une étrange clarté qui s'avance au-dessus de la mer. Téthys vientelle d'enfanter ce prodige? Certes, la stupeur me saisit.
PROMÉTHÉE
N'as-tu pas déjà reconnu la nuée triomphale de Zeus? Regarde! Sous son vol flamboyant, le large éther se fleurit au loin de tourbillons de neige et d'or, tandis que les échos de Gaia me renvoient, en
sourds gémissements, le rire meurtrier du tonnerre. Ah! la nue fulgure d'éclairs, d'où s'échappent, à flots furieux, de nouveaux tourbillons d'or; et, dans ses profondeurs qui s'ouvrent, des formes de bêtes divines, aigle, taureau, cygne éblouissant, palpitent, vaguement entrevues parmi les écumes embrasées^ les vapeurs d'or grondantes qui bouillonnent. Au centre, sous les épaisseurs d'une flamme blanche et liquide, plus éclatante encore mille fois que les carreaux de diamant de l^éclair, quand Héphaistos les bat sur Tenclume, un fantôme terrible apparaît, la majesté de Zeus tenant le sceptre. Dédaigneux, ses noirs sourcils froncés, il passe, le suprême tyran, laissant pleuvoir sa force et son désir en une immense rosée d'or. Tout l'éther floconne, ensemencé de cette neige vermeille. Et, dans son grand miroir mouvant, la mer engouffre, en le reflétant, l'ardent frémissement du dieu. O splen-
deur ! L'océan et le ciel ne sont plus qu'un or fluide et vivant, où se cache, à force de clarté, l'Olympien aux mille formes.
ATLAS
J'hésite et je ne sais que penser. Redis clairement tes paroles. En effet, il n'est pas facile de comprendre comment cette nue te délivrera, alors même qu'il en sortirait, au lieu de la pluie d'or scintillante, une grêle d'hommes armés pour toi.
PROMÉTHÉE
As-tu donc tellement oublie les prédictions antiques de Gaia ? Ne sais-tu plus que de Zeus lui-même, de la race du Foudroyant, doit naître un jour mon libérateur ? Lorsque les durs cyclopes m'enchaînaient, elle mugissait puissamment pourtant, la grande Mère, la titanide, du fond de ses cavernes ténébreuses. Et les monts, et les tourbillons, et les roseaux des fleu-
ves firent silence, tandis qu'elle prophétisait ma délivrance, attachée, par un inévitable destin, à Taveugle désir du Kronide.
O Danaé! Sombre tour d'airain! Rosée d'or qui féconde le sein de la fille d'Akrisios! Il va naître, il naît, je te le dis, l'illustre tueur de la Méduse ! Et de Persée doit naître à son tour, après de nombreuses générations, le héros qui mettra fin à mon long supplice. Ta raillerie, fils de Gaia, avait touché, sans le savoir, près du but.
Non que jamais, assurément, ma délivrance m'arrive par cette voie de l'éther. Mais, à défaut de la nuée, nef du ciel, ce sera une nef de la mer, Argo, la dompteuse des vagues, qui, dans mille ans, s'ailera de voiles et s'emplira de guerriers armés, pour apporter jusqu'au rocher où je gémis, le briseur de mes chaînes, Héraklès.
ATLAS
Mon coeur bondit à tes paroles. O joie!
O espérance indomptée ! Le voici tout proche le jour où tu monteras au trône de Zeus. Et moi, me déchargeant l'épaule du fardeau Ouranien qui m'accable, je transmettrai dans tes mains, ô Titan, ce globe énorme, ténébreux, étoile d'astres, qui te donnera la royauté du monde.
Zeus! Zeus! ton règne est passé. L'ombre de mon affreux rocher se projette jusqu'à ton Olympe- Va! brandis tes éclairs impuissants! Tu t'obscurcis déjà, dieu de la foudre; ton épouvante et ta splendeur s'éteignent comme un tison fumant. . . Mais , c'est assez! Pourquoi tardent-ils à se rassembler autour de moi, les vivants, les habitants de la terre ? Oiseaux qui paissez dans les nues, bêtes, géants, et vous, éphémères, et vous aussi, ombres des morts> que ma clameur triomphale vous réveille! Hâtez-vous! 11 est temps ! Il est
LA NEF i3
temps !... Ne vois-tu rien encore, fils de Gaîa ?
ATLAS
Les plaines ardentes reposent au loin, dans un gouffre de calme terrible. Des monts de glace avec des monts de feu, des vallées sauvages et solitaires, c'est tout ce q.tie j'aperçois^ ô Titan !
PRQMÉTHÉE
Quoi! N'y a-t-il plus de vivants? Les dieux Tont-ils engloutie sous le Tartare, cette race des tristes hommes, pour laquelle a souffert Prométhée?
ATLAS
Paix, Titan. Un grand tonnerre noir, car Gaia ne lance pas d'éclairs, roule d'échos en échos, formidablement, à travers les gorges des montagnes. La terre rend des sons de toutes sortes, sifflements,^
glapissements, cris de coq, crépite.ments d'incendie. Au plus profond de Tabîme apparaissent d'immenses tourbillons d'oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles. Vois I Les volcans furieux, avec leurs cratères qui flambent, illuminent la cohue géante.
Tout l'océan blanchit d'écume. Les Muets, les monstres qui habitent la glauque forêt des vagues^ émergent, troupeaux innombrables, emplissant chaque flot de la mer.
VOIX DES BÊTES
Ho! ho! ho! ho! Prométhée! Roi, 6 père de tout ce qui souffre! Prométhée!
Prométhée ! Ho! ho! ho! Zeus permet que nous te parlions.
LA NEF i5
PROMÉTHÉE
Les forêts en feu semblent ondoyer sous rénorme aboiement de douleur... Hélas!
ah ! ah ! quels sont ces spectres ? D'horriblés gorgones, aux yeux ardents, se ruent impétueusement dans la fournaise, fen-»
dant l'air de leurs ailes de fer. Je vous reconnais, ô déesses, Grées, Gelludes, Stymphalides farouches, filles vierges de la noire Nuit. Volant çà et là, infatigables, attachées comme les taons de Zeus aux troupeaux des brutes et des humains, vous les poussez incessamment^ du fouet sanglant que vous faites siffler sur eux, aux carnages, aux luttes, aux égorgements décrétés par le tyran de l'Olympe. Point de répit, hélas! nulle trêve! Déjà l'âpre tuerie recommence... Oh! le bêlement des agneaux! Ma joie s'éteint. Je sens refluer à mon cœur la sombre mer des douleurs du monde.
ATLAS
Vois! Une nouvelle rafale couvre les montagnes et les eaux de races non encore aperçues. Les monstres enfantés du Chaos, à l'aurore des âges, quittent les antres hyperboréens et les noirs palais des vagues où s'abritent leurs derniers troupeaux.
Ce n^est pas assez, ô Gaia, des terreurs sans nombre que tu portes! Les prodiges des temps d'Ouranos réapparaissent.
PROMÉTHÉE
Je vois. Sans cesse il en surgit, des forêts, des îles, des glaciers,' des abîmes salés qui bouillonnent. Les lacs pourprés, les fleuves lugubres qui dégorgent dans les marais leurs flots lents et tortueux, mugissent, couverts d'hippopodes géants^ de pythons sifflants, hérissés, semblables aux apparitions des songes. Vous appellerai-je des bêtes ? De quel nom vous nommer sous le ciel, vous qui n'êtes
semblables à rien, larves d'Aidés, ô formes vivantes de la haine et de la douleur !
ATLAS
Entends monter, du fond du gouffre, de nouveaux et de nouveaux tourbillons !
Certes, à voir se tourner vers le roc ces milliers de gueules béantes, il me semble que je deviens affreusement pareil à ce que je contemple, et je meugle et je rugis.. . Oh! oh! oh!
VOIX DES BÊTES
Ho! ho! ho! ho! ho! ho! ho! Prométhée! Ho! ho!
PROMÉTHÉE
Un ouragan de clameurs m'environne.
Jusqu'au pied de mon rocher, les vautours blancs, les griffons marins assaillent, dans un tournoiement irrésistible, les grands
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vers écaillés que nourrit la caverne amène de Téthys. Tout ce qui vole et nage et rampe, tout ce qui chemine sur quatre pieds^ brouteurs d'herbe et mangeurs de chair crue, les tachetés, les rugissants, les cornus, se heurtent, se poursuivent, s'entre-mordent, s'accouplent, mettent bas, hurlent, se dévorent. Le trépignement des sabots roule en galops furieux, retentissants, d'un bout à Tautre des plaines. Zeus ! Zeus! ta haine triomphe. Quelque part que plongent tes regards, du haut de ton aire divine, tu les repais d'un gouffre de maux !
VOIX DES BÈTES
Ho! ho! ho! ho! Prométhée!.-. Nous mugissons, nous rugissons, nous bramons, nous beuglons vers toi... Prométhée! Prométhée! Ho! ho! ho!
PROMÉTHÉE
Vos cris me déchirent... hélas! hélas!
Une orageuse nuée de pleurs monte à mes paupières, quand je contemple les tourments auxquels Zeus vous a liés. Vous ne pouvez pas même, ô tristes larves, dans la stupeur qui vous accable, prévoir le terme de ves misères. En effet, votre pensée aveugle ignore le Nombre subtil qui mesure tout. Et pourtant, un jour, le tyran du Ciel sera contraint d'abandonner le sceptre et les honneurs qu'il usurpe. Alors, du sein reverdi de Gaia, la paix, la joie, la sérénité fleuriront en gerbes magnifiques. Les festins d'aigles ne seront plus souillés de sang; la langue rude du lion léchera le faon qui tette; la hase tremblante s'endormira sous l'ombre des ailes du vautour.
VOIX DES BÊTES
Ho! ho! ho! Titan! Prométhée! Ho!
ho! ho! ho! Prométhée! Ho! ho!
ATLAS
Ce fracas de cris et de tonnerres se disperse comme la rumeur d'un char. Ecoute !
On n'entend plus maintenant que le halètement des Titans, le sourd mugissement des torrents de flamme.
PROMÉTHÉE
La terre, de nouveau, est déserte..- Trop court répit, hélas ! Ils vont venir, ils vont venir, les éphémères !
ATLAS
Déjà ta parole s'accomplit. Les vastes profondeurs des ténèbres grondent et palpitent au loin, de toutes parts, sous l'œil éblouissant de l'éclair, tandis que les plaines se couvrent d'une étrange moisson d'hommes. Regarde! Du côté d'Eos, du côté du couchant étoile, par milliers, par milliers, par milliers, par milliers et
par milliers encore, de nouveaux fils de la femme apparaissent. Fiers de leur stature géante, violents, robustes, pleins de clameurs, ils se ruent en un tumulte immense, au-dessus duquel les sombres Sœurs précipitent leur vol furieux. Et, de sa grande main, l'Olympien pousse leurs .
races et leurs tribus sans nombre.
VOIX DES HOMMES
Prométhée! accourus vers toi, nous voici rassemblés sous tes yeux. Salut, ô roi crucifié, patient de Zeus ! Tel nos pères l'ont vu jadis, tel nous te contemplons aujourd'hui.
PROMÉTHÉE
Vivants d'un soir, hommes éphémères^
frères des bêtes et des titans, ce n'est pas avec des paroles triomphantes que je révélerai devant vous ce que des signes irrécusables m'ont appris. En effet, bien que mon cœur ardent glorifie ma délivrance, comment pourrais-je me réjouir, voyant vos maux infinis ? Mille ans ne sont qu'un jour de Prométhée, mais, pour vous, combien de souffrances ! Que de larmes, hélas ! quels torrents de sang submergeront encore la terre, jusqu'à la venue du libérateur! Mais, après tant de tourments subis, l'un de vous enfin brisera mes chaînes, et, faisant asseoir le Titan au vieux trône si longtemps disputé d'Ouranos, de Kronos et de Zeus, il fondera votre règne éternel. Donc, sachez-le, cette nuit-ci est la dernière qui vous rassemble autour du rocher. L'urne des douleurs se tarit. Mille ans encore, mille ans, fils de l'homme, et les temps seront accomplis.
VOIX DES HOMMES
Maintenant! c'est maintenant que je souffre ! Une fois descendu chez les morts, quel besoin aurai-je de ton aide? Titan, Titan, si tu dois nous sauver, sauve-nous lorsque nous t'in^lorons. Sinon, tais-toi, dieu impuissant, et, du faîte où tu es cloué, regarde, en silence, tes fils combattre et mourir !
PROMÉTHÉE
L'effroyable égorgement commence. La terre resplendit d'airain ; la foule des guerriers qui se rue, mugit, pareille à la flamme... Certes, je ne saurais le nier, ma volonté hésite dans mon âme. Je me sens violemment tenté, en abaissant mes paupières, d'épargner à mes regards de dieu l'horreur d'un spectacle exécrable, impie.
Mais non ! que dis-je ? Il faut, au contraire, que, du haut de ce rempart du monde, j'en proclame toutes les douleurs. Ainsi
mes paroles, jetant à Zeus l'imprécation des maux qu'elles dénoncent, s'en iront, par delà les nuées, grossir le trésor des vengeances qui s'amasse depuis si longtemps !
VOIX DES HOMMES
Ho ! ho ! Que le bouclier tournoie ! Que l'épée se rassasie de chair ! Ares ! Ares !
ô démon sanglant! Tue! égorge! Enyo!
Enyo !
ATLAS
Entends-tu la clameur furieuse! Ah!
hélas ! Il monte, il s'accroît, le bruit strident des boucliers^ le tumulte des armes et des chars.
PROMÉTHÉE
Ahi! Zeus lance des deux mains le trait sulfureux qui vomit la foudre^ et, au milieu du fracas tonitruant et du crépitement des nuées, les Chiennes d'enfer, en vociférant,
déploient leurs ailes dans la fournaise.
Les plaines tremblent sous le galop des Amazones écaillées d'or, farouches vierges cavalières. Des trompettes, dans l'air embrasé, se répondent, telles que des torches. Hélas ! hélas ! spectacle amer ! ah !
hélas ! Sur le sommet des larges tours qui roulent à flots pourprés Tincendie, les femmes, leurs voiles au vent, poussent des clameurs aiguës, en s'arrachant les joues avec leurs ongles ; les enfants, de leurs mains éperdues, saisissent les robes de leurs mères.
ATLAS
Vois ! Ares se mêle aux guerriers. Pareil à un signe enflammé que les Pléiades ou Sirios envoient aux hommes, le dieu s'élance du ciel, et tombe au milieu des armées.
PROMÉTHÉE
douleur ! Ah ! ah ! les cris redoublent.
Les bouches écument, les yeux flambent ; les blessés s'abattent en grinçant des dents, et mordent la poussière sanglante.
Comme un homme fortifie de pierres le mur d'une haute maison qui soutiendra Tassant des vents, ainsi les têtes innombrables se pressent, jusqu'aux derniers confins de l'horizon. Sur le bord des fleuves qui charrient de Tor, les Arimaspes à l'œil unique se lancent des quartiers de rocher. Les Khalybes, tout couverts de fer, retentissent sous le choc des massues, comme des enclumes de batailles. Je vois frémir hideusement, dans leurs lagunes empoisonnées, les peuples noirs que brûle Hélios, aux sources du fleuve éthiopien^ tandis que les Cimmériens sauvages, étonnés de sortir de la nuit, se frappent avec des haches de pierre, des javelots d'os de poisson, parmi les glaces et les volcans lugubres qui ^bordent leur océan.
ATLAS
Paix ! paix ! Zeus à la grande voîx roule de nouveau, affreusement, son tonnerre immense sur l'Ossa. La flamme irritée de réclaîr jaillit, déchirant les nues.
PROMÉTHÉE
La clameur et le fracas s'éteignent. Tout semble maintenant immobile, hagard^ comme pétrifié.
Pause.
ATLAS
Ecoute! Voici que des fouets sifflent.
La poussière monte à flots épais...
PROMÉTHÉE
De sombres chariots d'airain apparaissent, tels que des îles, au milieu de la mer des guerriers. Traînés par des bêtes farouches, éléphants, aurochs, ânes sauvages, cavales aoires qui se cabrent en
hennissant, ils portent sur de grands trônes d'or tout fleuris d'étranges sculptures, les rois des hommes, et les pontifes des dieux. L'Olympe terrestre s'avance.
Orgueilleux et hauts comme djes tours, ils passent debout, sceptre en main, les héros sanglants, les chefs des peuples.
Vois! Sous leurs pieds, au-dessous d'eux, le long des vastes degrés d'airain, les esclaves et les bourreaux s'agitent, crevant les yeux, coupant les têtes, rivant des chaînes et des carcans. Némésis ! ô Némésis, regarde ! Les uns broient l'amère ciguë; d'autres, soufflant sur des charbons, font rougir au feu des cuves de fer.
En voici qui, à force de bras, et les halant avec des cordes, dressent en croix des suppliciés. Des hommes empalés gémissent ; de dessous les corps des lapidés, s'écoulent des ruisseaux de sang noir...
Ma voix défaille. Assez ! assez ! Terre> ô terre> je ne puis tout dire !
VOIX DES HOMMES
Ha ! ha ! Quelqu'un m'entend-il ? Nul ne viendra-t-il à mon aide? Hélas sur moi! O Gaia, ma mère, qui nourris et soutiens tout ! O Zeus ! ô déités souterraines ! je pousse des cris terribles. Titan! Titan! prends pitié de nous!.. Ah!
nos maux sont à leur comble.
J'entends tes cris, je vois tes maux, fils de la femme. Et pourtant, que te dire de plus ? Prométhée régnera dans mille ans.
Tel est l'arrêt du Destin.
VOIX DES HOMMES
Encore mille ans ! Hélas ! ah ! hélas !
faut-il croire à tes paroles ? La souflFrance et l'iniquité ne sont-elles pas éternelles ?
3o LA NEF
PROMÉTHÉE
Un silence effrayant succède au tumulte furieux. Chevaux, guerriers, tout a disparu, au milieu de la rouge haleine et des fumées amoncelées de TErèbe- Hélas !
hélas! quels tourments nouveaux vont maintenant surgir pour moi de l'air, de la terre, ou de la mer ?
ATLAS
Déjà le gouffre reparaît, désert, hideux, plein d'obscurité et de rauques grondements. Seules, les chiennes de Zeus, les déesses à la face sanglante s'y balancent sur leurs ailes, comme des vautours, en décrivant de grands cercles.
PROMÉTHÉE
La vieille Gaia s'ébranle. Avec un sourd frémissement, Héphaistos formidable jail-
LA NEF 3i
lit des glaciers et des cimes de neige, agitant, dans sa tempête ardente, les immenses cheveux de la flamme... Ha! ha! une explosion de vagues, comme arrachée des racines de la mer, envahit le chemin des astres. Vois, Titan ! Les rochers se fendent. De toutes parts, sous la poussée des géants, les détroits, les lacs, les pics sourcilleux croulent, dévorés par des gouffres.
VOIX DES TITAJNS
Le temps ^vient d'enfanter pour nous l'heure joyeuse^ libératrice. Haho ! haho !
C'est assez rampé sous les antres obscurs du Tartare. Encore un effort! Ho! ho!
ho!... Ho! ho! Encore une secousse de nos épaules robustes !
ATLAS
Les échos rugissent avec leurs cent voix.
De tous côtés, au milieu des craquements du monde, du bruit des eaux et des abîmes entr'ouverts, d'horribles formes flamboyantes surgissent à mi-corps des grands puits de lave, qui bouillonnent impétueusement,
VOIX DES TITANS
Redresse-toi ! Ho ! ho ! souffle là flamme !
Haho! l'éther sublime apparaît... Que nos bras puissamment tendus, nos dos courbés, nos reins qui se roidissent soulèvent les énormes rochers entassés sur nous par le Foudroyant !
PROMÉTHÉE
Je vous revois enfin, dieux vénérables^ premiers-nés de l'antique Chaos, vous sur qui reposent et la terre large et la vaste mer aux bruits sans nombre. Mais, hélas !
à combien de maux n'êtes-vous pas en
proie, ô Titans ! Le rouge Héphaistos vous dévore de ses brûlantes mâchoires.
D'affreux éclairs, en palpitant, se tordent dans vos yeux qui fulgureût, tandis qu'à travers vos os, la foudre inextinguible ruisselle, en fleuves furieux de feu blanc.
Hélas ! hélas ! ô têtes fraternelles ! n'y at-il pour vous aucun répit? Quoi! même cette nuit sacrée n'interrompt pas vos souffrances !
VOIX DES TITANS
Haho! ho! ho! Pas de répit! pas de trêve! Si le Feu, si le grand témoin et le soutien universel des êtres cessait^ un seul instant, de rouler sa pourpre grondante à travers nos veines, Gaia refroidie périrait.
PROMÉTHÉE
De nouveaux tonnerres souterrains secouent la terre qui tremble. Les clous se tordent dans mes plaies saignantes; les
montagnes, en se déchirant, distendent horriblement tous mes membres, et font craquer mes os torturés.
ATLAS
Vois ! L'Océan, en tournoyant, s'engouffre dans les sombres fournaises d'où sortent à mi-corps les fils du Chaos. Toute la mer monte en vapeur autour des colosses indomptés, et retombe à flots mugissants, précipitée dans Téther qui gronde.
PROMÉTHÉE
Certes, les deux vieux ennemis, Héphaistos, Pontos, qui se haïssent, engagent un terrible combat. Comme siffle le bloc rougi qu'un forgeron plonge dans un fleuve, ce qui donne la force au fer, ainsi la terre crie, stridente, et jette son immense clameur. Vision effroyable ! ah ! hélas ! Sous le ruissellement des eaux, le feu, par tourbillons, les suffoque. Il ne sort plus de
leur gosier, qui proférait de si horribles menaces, que des bouffées informes d'éclairs, des cris, des râles, des grondements. Et les monstres divins, en beuglant dans l'air, de leurs mille gueules affreuses , y exhalent les grandes voix des forêts, des flots, des vents, de la flamme, des nuages résonnants. Hélas sur vous, ô malheureux, qui étreignez éternellement les assises obscuresde Gaia, dieux vastes et profonds comme la mer! Certes, quand je vous vois enchaînés à tant d'ardentes calamités, l'âpre rocher où je suis lié me semble un compagnon moins rude. Debout, plongés jusqu'au nombril au milieu des gouffres incandescents, les uns arrachent avec leur main de leur poitrine de grands lambeaux de feu irrité, et leurs chairs tombent de leurs os comme des ruisseaux de poix, sous l'ardeur de la flamme qui les ronge.
D'autres, tournant fièrement vers le ciel leur sombre visage sillonné des cicatrices
de la foudre, s'indignent dans leur cœur àltier, du désastre antique, irréparable, et, comme pour recommencer TefFrayant combat des dix années, lancent contre la voûte de Zeus des blocs rougis, des rochers fumants, des pics éciimants de lave.
ATLAS
Ha! ha! La masse du monde frémît de nouveau, jusqu'en ses cavernes. Un retentissement sans bornes pénètre dans le Hadès ténébreux.
VOIX DES TITANS
Nous sommes toujours les dieux forts.
Haho! haho! L'Olympien lui-même ne pourrait déchaîner sur la terre, avec la ruine et le bouleversement, une plus effroyable splendeur. O vertige éternel de la vie! Formes changeantes aux mille noms ! Pouvoirs de la matière sacrée ! Tout ce qui vît souffre par nous. .Mais c'est par
nous aussi que tout existe... Haho! Que servent tes douleurs, Prométhée, ô stérile Titan! Notre supplice est la vie du monde.
PROMÉTHÉE
Espères-tu donc t' égaler au Sauveur que Tunivers attend ? Ame de fer et de rocher !
Les tourments des siècles,- je le vois, n'ont pas dompté cet orgueil sauvage qui fit jadis pleuvoir sur toi les carreaux ardents de Zeus. Ton supplice est la vie du monde, ô fils premier-né du Chaos, mais le mien en est la rédemption. Déjà l'impatient avenir mêle au présent son immense aurore. Le puissant Amour tressaille, il s'agite; il brise les funèbres cachots où l'ont plongé les démons de la haine. Encore mille ans, ô dieux déchus ! Et Gaia, hors de son gouffre de nuit, s'envolera comme un aigle.
VOIX DES TITANS
Ha ! ha ! ha ! espoir insensé ! Ne cesseras-
tu donc jamais de nourrir ton cœur de ces vains rêves ? L'eau et le feu, la terre et les vents, la foudre et le sommet des monts nous ont dit un bien autre secret. Titan !
Titan! apprends-le de nous. La discorde est la loi des êtres.
ATLAS
Une nuit soudaine se répand. De tous .côtés, avec un terrible bruit d'écroulement, de rocs fracassés, les grands reptiles se renfoncent aux profondeurs de l'Erèbe. O puits noirs de Tobscurité ! Silence des siècles qui recommence ! Quelques flammes encore jaillissent dés crevasses ardentes de Gaia, et palpitent au loin, sombrement,
sur le dos ténébreux de la mer... Ecoute!
le Hadès a frémi.
PROMÉTHÉE
Un dieu aîlé prend son essor entre la terre et le ciel. Regarde! Sous la verge d'or qu'étend sa main, le gouffre des nuées s'apaise, le flot retombe avec un bruit solennel.
ATLAS
C'est Hermès souterrain, le lugubre messager qui hante les chemins du Cocyte.
Suspendu, dans son vol oblique, au-dessus des vagues innombrables, ses beaux pieds chaussés d'ailes d'or l'emportent silencieusement, pareil au souffle du vent; et, de sa main droite levée, le nocturne Meneur des morts maîtrise les esprits qui le suivent, tels que des vapeurs sans fin.
Voici l'instant, ô Prométhée! Le nuage immense, retentissant, monte vers toi
comme une tempête, plein de clameurs, de soupirs, de râles, de profonds gémissements.
VOIX DES MORTS
Ha! ha! ha! ha! ha! Prométhée! Nous entends-tu pousser vers ton rocher mille cris confus, amers, lamentables? Titan, Titan, dieu des souffrants, exauce-nous!
prends pitié de nous ! En effet, les tristes vivants peuvent espérer que la mort les affranchira de leurs misères. Mais quel sera notre refuge, à nous que Thanatos a déçus ?
PROMÉTHÉK
N'as-tu pas senti trembler la terre ! Ton cachot n'a-t-il pas résonné sous le ton-
nerre de ma voix annonçant la délivrance aux bêtes, aux hommes et aux géants?
Mille ans encore, mille ans, fils du Hadès, font le terme de ta longue attente. lô ! lô ! Jamais je ne me lasserai de publier le bonheur du monde. Que, pour la quatrième fois, les échos triomphants de Gaia proclament le règne du Titan et la fin du mal universel ! Alors le ciel s'épanouira, le pleur éternel cessera. En vain Aidoneus brandira son sceptre, du haut de son trône d'or ardent. Les murs de fer du Hadès crouleront. Et, fuyant les feux et les supplices, vos pieds joyeux s'envoleront, ô fils de l'homme, jusqu'à ces îles des Bienheureux, voisines du rocher d'Atlas, où, sous leurs arbres aux pommes d'or arrosés de l'écume marine, les Hespérides harmonieuses vous attendent.
ATLAS
Certes, elles y gardent pour vous les
beaux vergers d'immortalité. Sache-le!
Dans la nuit qui m'entoure, les pâles et lointains éclairs de leurs fruits d'or au travers du gouftre^ réjouissent seuls mes yeux.
VOIX DES MORTS
Que nous promets-tu? Ah ! hélas ! Titan, quelle parole as-tu dite? Non, non! réserve à tes vivants le bonheur qui doit durer toujours! Morts, nous voudrions nous reposer enfin, après la fièvre convulsive de la vie. Donne-nous le néant, ô dieu! le néant, l'oubli, Teau du Léthé!
PROMÉTHÉE
Tais-toi ! tais-toi ! Jamais je n'ai pensé qu'une telle exécration frapperait un jour mes oreilles. Vœu funeste! ah! ah! Parole impie, que je jette derrière moi, que je n'ai pas même entendue!.. Mais qu'est ceci? Titan, mon frère, sens-tu ce froid
qui gèle mes os ? Partout les monts se hérissent d'âpres frimas, de rochers de givre. Un souffle de mort, noir et glacé, et pourtant brûlant comme la flamme^ jaillit impétueusement des portes ouvertes du Hadès, et parcourt la sombre vallée, en roulant dans sa tempête immense la foule des spectres gémissants.
ATLAS
Je vois, je vois. O spectacle sans nom de l'avare Aidés souterrain! Toujours, sans cesse, il en arrive ; une énorme palpitation ténébreuse emplit l'espace. Jeunes hommes, vieillards flétris, tendres vierges fauchées en leur fleur, et les mères qui ont subi beaucoup de maux, et les guerriers aux armes farouches, tous, emportés par la rafale, et s'agitant, s'entrechoquant en un entassement furieux, flottent dans Tabîme, de leurs pieds sans ailes, et poussent de longs cris suppliants.
VOIX DES MORTS
Ho! ho ! Ce travail est trop lourd. Malheur! malheur! ô Titan! ah! ah! hélas!..
Le voici de nouveau! Il revient, le mal inexorable, éternel! O tête ! flancs! ô poitrine! ah! ah!
PROMÉTHÉE
Vos clameurs, vos plaintes aiguës entrent dans mon cœur, comme des flèches.
O fils, ô race d'Aidés ! l'âme du Titan devient noire en entendant vos lamentations.
Assez ! Pourquoi me conjurer ! Ne voyezvous pas mes mains captives, ma chair percée par les clous sanglants?.. Hélas!
hélas! objurgations vaines! Tendant les bras, se poursuivant, se devançant dans leur vol rapide, ils continuent de m'implorer. En voici qui tournent vers moi leurs yeux creux, cerclés de roues de flamme, leur visage Jnoirci par le feu. Regarde!
Epouvantables aux Gorgones mêmes, ils
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montrent de loin, en ricanant^ les lugubres peaux écorchées où sont encore empreints vaguement leurs pieds, leurs mains, leurs traits hideux et informes.
ATLAS
Le tumulte et la terreur redoublent.
O Aidés! Dans ton gouffre de nuit, de lueurs blêmes, de jets d'écume, le peuple entier des morts, comme éperdu^ tournoie au vent du sépulcre.
PROMÉTHÉE
- Certes, les flots de spectres roulent. Le morne crépuscule de flamme est peuplé çie groupes convulsifs, de corps livides, entrelacés, qui se tordent comme des serpents. Quelques-uns^ en volant par troupes,, au milieu de la rouge fournaise, portent tumultueusement, des colonnes, des croix, des roues ardentes, de grands rets de fer et d'airain, tous les instruments de
leur supplice. D'autres, cloués à des rochers qui tourbillonnent, suspendus par des chaînes de fer, entre la terre et le ciel, accourent du fond de Thorizon, solitaires suppliciés que charrient ces Délos gigantesques de l'éther ; et aussitôt ils disparaissent, comme entraînés dans le fracas retentissant. On voit fuir d'horribles talons, des bras, des jambes, des torses géants, des milliers de faces hurlantes qu'entraîne l'ouragan stygien,
ATLAS
Déjà l'infernal Oiseleur ramène ses captifs vers TErèbe. Les îles qui brûlaient sur la mer vacillent ainsi que des torches.
Les dernières flammes s'éteignent. Le puits mugissant de Gaia, tout mouvant de spectres indistincts, a l'aîr d'un songe obscur qui s'efface.
VOIX DES MORTS
Ah! hélas! contemple nos misères!
Vains fantômes, ombres inertes plus vides encore que les bêtes, larves échappées du g-oufFre des maux, nous nous pleurons en paroles lugubres, invoquant ton aide, hélas! hélas!
PROMÉTHÉE
T'obstineras-tu dans ton deuil? Je te Taî dit, et je le dis encore. Le bonheur, l'éternel avenir, le sein étoile de la vie, se rouvriront pour vous, ô pâles morts, sitôt que seront tombées mes chaînes.
ATLAS