‹ La nef (volume 2)Chapitre 3 sur 36 · L-'épreuve est terminée, ô Titan. Déjà · texte numérisé non relu

L-'épreuve est terminée, ô Titan. Déjà

Zeus,desa main souveraine, a remis Gaia sous l'ancien joug. De toutes parts, les rocs, les glaciers, les arbres aux patientes racines^ recommencent de ramper en foule sur les membres des géants engloutis. Regarde! Une seule lueur brille encore par delà les mers, aux profondeurs des ténèbres. C'est la torche de Ménoitès, le flambeau livide et sépulcral dont le géant qui paît les bœufs d'Aidés, tout debout sous le porche infernal, compte les morts, au passage... Ah! ah! te le dirai-je, hélas?

D'inquiètes pensées m'obsèdent. Elles voltigent autour de mon cœur; elles s'y pressent comme des ombres. Ton désir ne t'a-t-il pas déçu ? Titan, Titan, roi des pleurs éternels, ne vas-tu pas, ô malheureux! enchaîné sur ce rocher glacé, y couver, hélas! à tout jamais, ton empire chimérique?

PROMÉTHÉE

Les Destinées ont fixé l'heure. Sois pa-

tient! Depuis des siècles innombrables; Némésis, avec ses pieds d'airain, s'est mise en marche pour nia délivrance.

ATLAS

Hélas ! hélas ! Il n'y a pas moins de siècles que je l'attends , ployant le dos, écrasé sous rénorme colonne de TOuranos ténébreux,

PROMÉTHÉE

Quoi ! N'as-tu pas vu l'Olympien engendrer tantôt sa propre ruine ? A qui est sûr de triompher, qu'importe la longueur du supplice !

ATLAS

J'admire ton courage indompté. Mais mon cœur, si longtemps muet comme la pierre ou le fer, veut s'exhaler enfin jpar mes lèvres. Ô quadrige d'or de Hélios, quand donc me sera-t-il accordé de te revoir?, Ou, si mes yeux du moins aperce-

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vaîent, ne fût-ce que le temps d'un éclair, la splendide forêt des étoiles !

PROMÉTHÉE

Pourquoi souhaiter ces choses ? Si tes yeux, ô porteur du ciel, sont tellement affamés de merveilles, c'est en bas qu'il faut les tourner, non vers l'oiseau des nuées.

Ignores-tu donc la loi du monde? Ton esprit troublé ne sait-il plus qu'à chaque image de Téther une forme terrestre répond, dans l'éternelle oscillation des balances du Destin ? Une chaîne d'or, ô Titan, lie Gaia et le Ciel, l'un à Tautre. Le beau chœur des Heures sacrées, portant leurs urnes sur l'épaule, montent et descendent incessamment l'éclatant escalier de nuées qui joint le Styx à l'Olympe.

pluie d'or ! Vol fulgurant de Zeus ! La terre va enfanter son prodige, frère jumeau de ta merveille, Ouranos!... Paix! paÎA* écoute...- tout se tait. Le dragon aveugle

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de la nuit endort les mers et les forêts, en déployant dessus ses larges ailes.

Pause.

Est-ce un instant qui vient de s'écouler? Les pieds du Temps, ô porte-ciel, sem* blent s'être arrêtés dans ce gouffre. Parle!

N'aperçois-tu rien encore ? Des siècles peut-être ont passé, et, semblables à des aigles géants, ont traversé les mondes autour de nous, sans effleurer nos esprits immobiles.

ATLAS

Le tonnerre, avec sa veix terrible, t'a déjà répondu, ô Titan. Sous la foudre aux vastes éclairs, dont les rouges palpitations illuminent au loin des milliers d'îles, l'Océan sauvage se découvre.

PROMÉTHÉE

Silence ! Au travers de Técume, le trident du dieu bondit et luit, et, déchaînant

les flots mugissants, roula et chasse, de lame en lame, un bouclier de peaux de bœuf, dans lequel sourit un nouveau-né.

Salut, enfant! ô héros promis ! ancêtre du libérateur! Salut, toi qui Seras Pérsée, car à ces marques, à ta splendeur, aux rayons du feu étincelant jaillissant de toi comme une torche, quel œil ne reconnaîtrait le futur meurtrier de Méduse?.. Ha!

ha! Une tête effroyable, aux cheveux de vipères sifflantes, se rue avec fureur, çà et là, pareille à un étrange oiseau, et voltige, parmi des torrents d'étincelles et de sang qui bouillonne, autour du berceau marin. Entends-tu ! la foudre crépite. Les vagues fument et sifflent en se tordant, 50US la roue de fer du tonnerre. O stupeur! Ici!... là !... là!... regarde! La Gorgone se multiplie par des apparitions aériennes, monstrueuses images d'ellemême. Mes yeux se troublent, ô porte-ciel.

Certes, il me semble voir maintenant

d'innombrables boucliers d'or sur les flots, et d'innombrables têtes ailées — vaines larves, fantômes hideux, ombres que le Temps qui n'est pas né projette au grand miroir de la nuit !

ATLAS

' Révèle tous tes oracles. Puisque ton C3eil, ô Prévoyant, plonge aussi loin que va l'avenir, dans la caverne obscure du Destin, ne cache pas ce que tu sais au dieu qui partage ton supplice.

PROMÉTHÉE

A quoi bon m'interroger encore ? Ne t'ai-je pas nommé la nef? Ne tai-je pas désigné l'homme? Mais, afin de dire deux foisles mêmes paroles, ô fils de Gaia, ainsi que flotte ce bouclier, lourd fardeau dç là mer indomptée^ ainsi par le chemin des vagues, m'arrivera le libérateur. La belle proue qui, la première, en fendant Tocéan

comme un soc, labourera les plaines saléçs, doit m'apporter, de l'occident, le descendant de Persée, Héràklès. O nef Argo !

Clameurs des vents marins ! Force invincible de l'archer que je vois assis près de la poupe ! C'est lui, c'est lui, je te le dis, qui chassera le vautour de Zeus!... lô ! Pour gage de mes promesses, toute la sombre vallée se hérisse de feuilles et de ileurs. La Gorgone ailée a disparu. Et voici qu'autour du nouveau-né qui leur rit dans sa joie d'enfant, voltigent silencieusement d'innombrables essaims de colombes. De même qu'un bloc d'argent bouillant pétille de milliers d'étincelles sous le marteau du forgeur, ainsi tournoient les oiseaux sacrés, tantôt formant de beaux cercles lumineux, tantôt dénouant leurs blanches guirlandes.

ATLAS

Ah! ah! malheur! tout s'éteint soudain.

Les rochers, fendus sous les coups du sceptre énorme d'Aidés, laissent échapper, à tourbillons, les affreuses vapeurs de TErèbe... Mon sang se fige, hélas! hélas!

Une torpeur muette et glacée m'étreint rigidement, comme un lierre. Prométhée, roi du monde, sàlut!

PROMÉTHÉE

La nuit des mille ans est finie. Confusément, je distingue encore, à Tautre bout du ciel brumeux, ta forme terrible, ô fils de Gaia, ton corps ployé sur un genou et pareil à une montagne, et, au-dessus de tes vastes épaules, la rondeur eflFrayante de rOuranos.

Long silence.

PROMÉTHÉE

Que tardes-tu, ô chien ailé du Ciel ?

Est-ce ton roi qui t'arrête encore^ en prescrivant de nouveaux supplices contre la chair sanglante du Titan? Ou bien, as-tu perdu ta route, au travers des espaces glacés qui séparent TOlympe de mon rocher? Bourreau de Prométhée^ voici l'heure!... Ha! ha! L'oiseau sinistre apparaît. Déployant ses puissantes ailes, dont chacune ferait de l'ombre aux habitants de cent villes, il secoue, dans son bec indompté, un tison fulgurant du trépied qui brûle à la droite de Zeus, sur le plus haut des degrés célestes; et son vol enflammé trace au loin, par dessus les forêts qui se courbent, et les grands fleuves qui remontent en écumant, un sillon immense de lumière.

Tumulte» coups de foudre.

Aï ! Le jet flamboyant de la nue s'enfonce, comme un coin d'acier, à travers ma poitrine fumante. Tout le ciel s'embrase à la fois. Le tonnerre, de sa rauque voix, aboie contre moi la vengeance et les.

malédictions du Tyran. Allons! ô âme rude, avant que je souffre de nouveau^ comprime aved un frein d'airain les clameurs de ma bo;pche, toi qui acceptes cette épreuve, non sans joie !

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