‹ La nef (volume 2)Chapitre 23 sur 36 · UNE GRANDE ÉPÉE FLAMBOYANTE APPARAIT TOUT A COUP DANS I-'ÉTHER · texte numérisé non relu

UNE GRANDE ÉPÉE FLAMBOYANTE APPARAIT TOUT A COUP DANS I-'ÉTHER

Elle ondoie, avec violence, en face de Prométhée. PROMÉTHÉE

Arrête! holà! sois immobile! Cesse d'ébranler la montagne sous mes pieds nus

et sanglants ! Paix ! paix ! moins de fureur ! te dis-je. Ne tords pas ainsi ta pointe aiguë!... O douleur! Misère! hélas! hélas!

C'est une épée que Prométhée, le sauveur, le rédempteur des hommes, est contraint tout d'abord de créer! Qu'as-tu dit? Se peut-îl, ô Titan! Dieu de pitié, lèveras-tu des bras chargés de tonnerres ? Enrôleras-tu pour soldats, contre la mort et l'enfer frémissants, le Hadès et la Mort ellemême?... Quoi donc alors? Courber le cou? Servir patiemment de risée au maître du ciel, très bon, très grand? Non! Puisque mon sceptre déjà, par delà les rives du Ténare, touche à l'éclatant avenir, le suprême effort n'est plus qu'un jeu. D'ailleurs, crois-tu pouvoir choisir? Lève les yeux, dieu trop timide ! Le tyran lui-même te défie. Tu voulais qu'Iris déployât ses ailes peintes dans l'air. Ne vois-tu pas Tare infernal, ce halo de feu rouge et d'éclairs,, qui se courbe au travers des nuées, et sous

lequel tu es assis, comme sous un porche de TErèbe?... Pars, ô glaive né de mon sang ! Fauche la moisson qui t'est due !

Pars! plus de délai! te dis je. lô! lô! La lutte est engagée entre la terre et le ciel.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Au-dessus des fleuves et des forêts, Tépée effrayante s'envole. Vois ! TOuranos entier tremble, ondulé par la flamme furieuse, cependant que, du gouffre obscur où rampent les bêtes et les humains, une clameur épouvantable s'élève.

PROMÉTHÉE

Si l'homme crie, l'Olympe aussi crie d'effroi. S'enflarit en une large écume, l'océan se rue contre Gaia; les titans, sous les volcans, s'agitent. lô! lô! Joie des combats divins ! Tumulte! Fureur sacrée ! Tout ce qui, sur terre, était aux dieux, croule, au passage du glaive. Voyez ! Le temple

d'Artémis, plein de crânes et de dépouilles humaines, brûle, ainsi qu'un sombre tison, parmi les marais Tauriques. Les statues d'airain des Olympiens, dressées au bord des promontoires, s'abîment, avec fracas, dans les flots. Comme les serviteurs d'un homme tendent en cercle, à la lueur des torches, une grande peau de taureau, souillée de sang et de graisse, ainsi l'ardeur du feu vengeur pèse au loin, sur la terre embrasée. O triomphe ! O jour qui luis enfin !

Le chêne de Dodone tombe. Delphes, Erythrée, roches feuillues, où Phoibos siégeait dans la terreur, se courbent au vent grondant de Tépée. lô! Son vol atteint maintenant le bûcher des foudres irritées qui brûlent éternellement sur les os de Séniélè. O surprise ! L'Ouranos tonne; le soufre céraunien pleut du ciel.

Ecoutez le cri assourdissant! La gueule de Charybde aboie; Scylla, presque desséchée, râle, au fond de sa caverne, entourée

de ses monstres squameux. La chaleur torride de Tépée rougit Gaia, et la pénètre, comme un fer incandescent. Voyez! Aux entrailles des rocs, sous les monts, dans les profonds ravins où dorment les races disparues, on aperçoit des squelettes géants, tout entiers formés de cendres blanches, et ces spectres ardents ricanent, léchés des agiles serpents de la lave scintillante.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vas-tu donc laisser Tincendie dévorer plus longtemps ton empire?... Ah! ah!

Les glaciers bouillonnent. D'immenses flammes, en mugissant, serpentent entre les monts, jusqu'à toi.

PROMÉTHÉE

Ne craignez rien, fils de la femme. Si mon cœur, après de longs combats, a lâché le glaive sur la terre, c'était pour la

purifier. Maintenant, la tâche est accomplie. De mon doigt, de mes sourcils froncés, je fais signe à l'épée docile, qui s'arrête dans son vol.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O joie ! ô joie! Comme tombe affaissée, quand le mât se brise tout à coup, la voile gonflée du vent, ainsi Tépée plonge des nues, et s'en revient, obéissante, jusqu'aux pieds de Prométhée.

Les volcans qui brûlaient s'éteignent. Un silence. PROMÉTHÉE

Tes yeux ont vu ma puissance, ô Kronide. Partout, l'épée en feu a fauché ce qui restait encore sur terre, de l'antique tyrannie... Eh bien ! te soumets-tu enfin ?

Parle ! Vas-tu donc t'obstiner à traîner ton règne de mensonge? Tu te tais, tu ne réponds rien. Embusqué dans ton créneau divin, tu te ris de ma longue patience.

N'importe I Sache-le, dieu tonnant. Sachez-le, vous tous qui m'écoutez, épars sur les monts et sur les plaines. Bien que, sans doute, mes prières et mes adjurations, à Zeus vous semblent trop répétées, mon cœur n'en a point de honte. En effet, un dieu, même outragé, ne peut haïr violemment d'autres dieux. Et la guerre entre nous, Olympien, m'apparaît comme si la terre s'entr'ouvrait par le milieu, et qu'il fallût combler le gouffre avec les corps de tes fils. Pour la dernière fois, ma voix te presse. Obéis! Cède-moi enfin le trône d'or souverain ! Certes, il est vain de résister, lorsque c'est Némésis qui commande.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O terreur! Ecoute! Pas un bruit! Dans l'immense abîme solitaire, deux ou trois étoiles palpitent, au-dessus des pics ténébreux et des montagnes de neige... Quel

LA NEF 2o3

émoi pasf.e sur ma chair? Zeus ! ô Zeus!

Réponds enfin !

PROMÉTHÉE

A quoi bon ? Son silence obstiné parle plus haut que son tonnerre. C'est à toi de pousser des cris, d'être joyeux, d'enfler ton cœur, ô Pandoride. Déjà Atè, mêlant dans l'urne les sorts sanglants des combats, en retire pour le fils de Rhéa, l'éternel exil et la défaite. lô! lô ! Tu hérites des dieux; leur palais t^appartient, fils de l'homme.

En effet, Prométhée sait déjà par quel chemin, par quelle ruse, forçant les voies de l'espace dompté, il envahira le ciel.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Qu^as-tu dit ? Hélas ! T'ai-je compris ? Comment les hommes éphémères, frères des reptiles rampants, pourraient-ils s'emparer de la nue ?

ao4 LA NEF

PROMÉTHÉE

Leur désir n'y vole-t-il pas ? Chaque fois que, levant tes paupières, tu vois passer l'aigle ou la grue, les deux- ailes étendues, ne sens-tu pas frémir en toi mille instincts confus qui te soulèvent? C'est ta chute, ô fils de Pandore, c'est la haine et c'est Tenvie des dieux qui, scellant tes pieds à la terre, et alourdissant tes os, te forcent à te traîner comme un ver. Mais, c'en est fait, je romps la chaîne. L'antique malédiction n'est plus. Par mon ordre souverain, les Puissants du feu et de Téther vont forger pour Gaia la grande aile qui remportera au ciel.

Tumulte. Les Kabires s'empressent.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O lumière ! O joie ! Mon cœur bondît.

Mon esprit, éperdu de stupeur, tourbillonne en moi, de tous côtés, comme un vol

LA NEF 2o5

de feuilles sèches... Des ailes! O prodige!

Des ailes!

Page 1