LE FORCEMENT DES AILES
PROMÉTHÉE
Que tardez-vous, Kabires ! A l'œuvre! A l'œuvre! Déjà un océan de flammes, blanches, aiguës, éblouissantes, serpente et siffle, au penchant des monts. Agitez le soufflet des fournaises! Dressez l'enclume parmi ces rocs, au milieu des cèdres foudroyés, tordus par les Borées du pôle en formes plus noueuses et plus rudes que des
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hydres enlacées!... Arrêtez ! paix ! paix!
Point de querelle ! Noirs démons des antiques volcans, rangez-vous! Obéissez à ma
voix !
Il frappe dans ses mains.
Et vous, à Tœuvre aussi, Telchines !
Répandus sur les vastes gradins des moraines et des glaciers, et dans les creuses solfatares où les étoiles, en tombant, ont formé des lacs de feu qui bouillonnent, cri- I blez le minerai massif ! écumez les scories \ des brasiers !
Pause. I
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Entends-tu les coups précipités, la tonnante et sauvage tempête ? lô ! lô ! les monts retentissent. L'enclume mugit, j pleine de cris, d'explosions, de grands rebonds d'airain, où l'on dirait que des titans cachés, se dressant tout à coup jusqu'aux nues, éclatent dans leur forme terrible.
PROMETHEE
Ce sont les tourbillons des foudres et des vents étincelants, qui, mêlés aux métaux ténébreux où le feu des astres les nourrît, s'en échappent sous le marteau, en criant leur joie dans le tonnerre. Certes, ô redoutable Hèphaistos, les coups si lannentables et si sourds dont tu forgeais Tesclavage du monde n'étaient pas les frères de ceux-ci !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ecoute ! Le briiit s'accroît encore. Il semble qu'on martèle à la fois, et à ma droite, vers Eos, et à ma gauche, vers le sombre Hespéros.
PROMÉTHÉE
Ton oreille n'est pas déçue. En effet, par un prodige difficile à concevoir, chaque coup asséné sur l'enclume frappe dou-
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ble, ô tîls de Pandore, à cause du mystère eflFrayant de la dyade sacrée.
Silence, ô dieu! N'achève pas! Respecte les secrets ineffables ! Connaissant les profonds pouvoirs et de TOrcus et du Jour, ]e comprends tout ce qu'il ne faut pas que tu dévoiles, ô Titan ouranien. Un plus un, et le couple se fait. Ce qui est boiteux sur Tenclume naîtra double, pour mieux s'envoler.
PROMÉTHÉE
Sois rassuré. Déjà, dompteur des flots, la grande aile étoilée et splendide commence à prendre sa forme. Vois ! Les noirs démons du feu battent, à coups assourdissants, son envergure géante. Sous la gouje et sous le ciseau que manient les gnomes des volcans, la masse du métal embrasé Jaisse voir aux profondeurs des flammes
remuées par le soufflet, on ne sait quelles vastes plumes incandescentes qui floconnent, et s'évanouissent, et flottent incessamment.
Violente explosion. Tumulte.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Hal ha ! L'aile entière flamboie. Un immense effluve éblouissant de foudre blanche saccadée et d'étincelles vermeilles y roule, et la modèle toute, en mille éclairs frissonnants.
PROMÉTHÉE
Les plumes -scintillantes crépitent. Sous les chocs répétés du marteau, elles se soudent, elles se rivent l'une à l'autre, avec un fracas joyeux, lô ! lô ! Sans trêve, à temps égaux, la dure enclume résonne.
Des typhons, des voix, des ouragans, des vapeurs multicolores jaillissent du métal bouillonnant, plus lumineux que le dia*
mant, plus léger que récume des vagues...
Vous poussez des cris, ô vivants. De vos mains, vous cachez vos paupières. Quoi !
pour si peu, tout éblouis! Un rayon de Gaia vous aveugle. Que sera-ce, quand le Titan brandira la torche triomphale ! En effet, le pouvoir de ceux-ci s'arrête au forgement de l'aile. Ma tâche, à moi, fils de la nef, le labeur illustre qui m'attend sera de lui donner l'essor, en secouant sur ses plumes inertes les sept flammes de TEsprit.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
^ O Zeus ! Qu'allons-nous voir encore ?
Quel combat ? Quel choc d'astres inouïs ?
Toujours la foudre, hélas! hélas ! toujours les jets du tonnerre ! Laisse-nous fuir, vainqueur des dieux. Ou, s'il nous faut demeurer^ donne-nous tout au moins les prunelles du tyran ailé dès nues !
PROMÉTHÉE
Quel trouble^ tout à coup, te saisit ? Ce ne sont pas les prunelles de l'aigle, ce sont ses ailes, ô guerrier, que le fils d'Iapétost^a promises. Mais, soit! Si ton cœur est las, si, repus de ma clarté sacrée, tes yeux redoutent la splendeur de la torche fulgurante, assieds-toi dans l'ombre, au pied du mât ! Abrité ainsi que la tortue> cache ta tête et tes paupières avec ton bouclier d'airain ! Pourtant, tu ne l'ignores pas. Aucun fléau, nul maléfice, ô héros, ne saurait provenirdela torche. Regarde !
Le flot d'étincelles que secoue sa crinière enflammée emplit l'azur d'immenses vagues de musique et de lumière. L'Océan, d'un bond, se rue vers moi; un esprit éclate du fond de la terre, et la revêt soudain, tout entière, de bourgeons, de feuilles et de fleurs. En eflFet, sur la torche d'or, la vierge fatidique, Hestia, a gravé les sept
mots éternels qui font pâlir Zeus lui-même.
Tu tressailles, ô guerrier de la nef. Sache-le. De même qu'une esclave, habile aux travaux d'Arachné, promène entre les fils du métier sa navette chargée de pourpre, de même c'est avec ces mots, pensée vivante et substance du monde, qu'Eros, le titan glorieux ,qui emporte en tournant les étoiles, a débrouillé le vieux Chaos et la confusion terrible, et tissé tout l'univers. Maintenant, ainsi que l'acier obéit à l'âme de la pierre, la Terre, Sélènè, Hélîos, et les espaces Ouraniens fourmillants d'kstres pendent autour du flambeau magique.
Seul, il maintient en équilibre et le Tartare et le ciel.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Entends-tu? L'espérance, ami, est sous mon cœur, comme une flamme. Le moment approche... Zeus! ô Zeus!... Vois!
Pleins de bruit et de clameurs, avec leur
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barbe hérissée, de nouveaux pygmées grouillent du sol, et ils courent aux abords de Tenclume, tels que les mouches qui bourdonnent autour des vases remplis de lait.
PROMÉTHÉE
Certes, ce n'est pas le moment de s'at*tarder, ô fils de Pandore, ou de garder ses mains oisives. En eflFet^ les durs batteurs de fer commencent à forger sur Tenclume la première des grandes plumes qui, doublant l'envergure de l'aile, doivent assurer son vol- Les soufflets, plus âprement, mugissent. A chaque fois, leur haleine énorme, ouvrant dans Téther tout à coup un abîme abrupt et flamboyant, semble engouffrer TOuranos.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Mes pieds impatients frémissent. O joie !
joie ! O triomphe éclatant ! Parcourant
Tocéan des étoiles, laTerre> ailée comme une nef, va nous emporter, d'un essor.
Jusqu'à rOlympe de Zeus.
PROMÉTHÉE
Déjà son aile vibre et sonne. Sous les heurts saccadés du marteau, un murmure, un tintement joyeux, mille bruits de souffles et d'aquilons s'en échappent incessamment. O stupeur ! voyez 1 voyez ! Telle qu'un aigle qui s'envole, ou, comme une fière pensée sur le cœur de l'aède inspiré, elle palpite, elle frissonne, et semble prête à se soulever. C'en est fait. La querelle obstinée qui dure, depuis tant de siècles, entre Zeus et le Titan, touche à son terme, ô fils de Pandore. Cessez vos cris.
Paix ! paix ! vous dis-je. Le moment solennel est venu. Mon bras va secouer sur l'aile la première des sept flammes sacréos.
Grondements souterrains. La terre tremble.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Qu'est ceci? La montagne, ô Titan, souffle vers nous un tourbillon sillonné de vastes lueurs rouges. Au travers des porches et' des piliers de la caverne qui s'enfonce aux profondeurs de Gaia, la pénombre écume d'éclairs; tout le roc fulgurant nous découvre un noir et sourd fourmillement de figures formidables.
PROMÉTHÉE
Hélas sur moi ! Certes, je vois les terribles et nocturnes déesses qui environnent Hestia^ les sept filles d'Ouranos ténébreux... Ah ! hélas ! Adrastée ! Adrastée !
Je pousse un cri furieux, à cause des fléaux qui m'assiègent. O Aidés! A peine ai-je chassé les impurs corbeaux extérieurs, Grées, Harpyes, Gorgones, Stymphalides, tournoyant autour du cœur saignant, que TErèbe, s'armant aussi, m'envoie pour as-
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saillir l'aile, les soleanelles déités qui habitent éternellement les rivages de TEau noire. Je ne vous ai pas oubliés, pâles Terreurs^ esprits, ô grands fantômes, Nyx, Korè, Enyo, Erichto> Atè, Mélinoè, Eris...
Elles sortent de la caverne, successivement.
Certes, mes yeux vous reconnaissent.
Ma voix nomme vos noms, à mesure que, glissant dans Tair d'un pas obscur, ainsi que le brouillard du soir, vous entourez la pesante enclume. Tristes et sans formes comme la nuit, pareilles aux replis du python, à la brume, à des vases d'airain que la rouille aux dents vertes a rongés, telles je vous ai vues jadis, quand m'enfonçant dans TOrcus sans bornes, j'allai ravir à Hestia la torche du feu vivant, telles je vous revois, sombres déesses. Car, pendant neuf jours et neuf nuits, dans une attente sacrée, j'épiai de loin la Taciturne, tandis qu'autour de son trône muet, d'im-
menses colonnes de feu combattaient entre elles, sans relâche. Et, assises au seuil du flamboiement, mornes,- embrassant vos genoux et cachant dedans votre visage, ô Mères, vous ne parliez pas^ mais de vos yeux coulaient en bouillonnant des pleurs plus brûlants que le feu, et qui tombaient, d^'un flot égal, dans l'Eau noire.
* Pause. La première Erinnys s'avance.
Quel spectre flotte vers le roc où je m'assieds ? Est-ce toi, Nyx, mère des nuits^ ô démon, puissante Obscurité ? Voilée, informe, emplissant le ciel, laissant de ton sein nébuleux pleuvoir de tristes étoiles.
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tu grandis ainsi que la fumée qui se gonfle, en montant dans Téther.