‹ La nef (volume 2)Chapitre 34 sur 36 · LE BUCHER DIVIN · texte numérisé non relu

LE BUCHER DIVIN

LA FOULE DES HOMMES

Ils arrivent de tous côtés, débouchant des vallées, des ravins, des gorges de la montagne.

(Cris et confusion.)

Les dieux sont morts ! Les dieux sont morts ! Tous mes os se heurtent d'épou-

vante... Ha! ha ! Zeus est-il détrôné? Le ciel s'efFondre-t-il sur la terre?... Vois!

Hâtant ma fuite éperdue, gravissant les pentes et les ravines, j'emporte, les ayant chargés sur mon épaule robuste, vases, amphores, broches, trépieds, tout ce qu'en hâte j'ai pu sauver dans les demeures qui croulent... Plus vite! Avance! Hâte ton pied ! Je halette et mes membres s'affaissent... O Zeus! A travers le fracas de la mer et des nuées, n'est-ce pas toi qui cries ainsi : — Les dieux sont morts ! les dieux sont morts ! — pour nous prendre à ton embûche ? .

PROMÉTHÉE

Rassurez- vous, fils du Titan. Zeus n'a plus d'embûche contre vous. Le char du tonnerre est brisé ; la Justice, avec son pied tardif, est venue, elle est venue, enfin... Approchez! Ici! Plus près! vous dis-je. Mêlez-vous sans crainte aux dieux

du feu ! Certes, il est juste que vos yeux contemplent, en s'en réjouissant, les tyrans qui ne sont plus. Et vous, noirs démons des fournaises, amassez, entassez jusqu'aux nues les troncs des cèdres superbes, sur cette roche énorme et haute qui domine au-dessus des flots amers ! En effet, il convient que la terre soit témoin, avec tous ses fils, des funérailles des dieux !

Les Kabires, silencieusement, commencent de dresser le bûcher.

LA FOULE DES HOMMES

Se peut-il que les dieux soient morts ! O vertige! O pensée insondable! Que faut-il dire? Je ne sais. Une stupeur sans bornes me saisit. Eux qui trônaient sur Tunivers, plus sacrés que le Ciel azuré, plus lointains que l'étoile immuable qui brille au pôle glacé, quelle épée, quel trait les a tués?... Ah! ah! ah! Action formidable!

Entends-tu ? L'on a tué les dieux! Certes, depuis l'antique jour où le rayon de la

clarté, jaillissant du Chaos ténébreux, construisit le dôme d'or des astres, il ne s'est jamais accompli d'action plus grande, plus terrible !

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O joie ! Espoir démesuré ! Je ne sais ce qui bondit en moi, comme le son de la trompette. Les rochers crient, la noire nuit brille de torches sans nombre. Vaisje devenir plus qu'un homme? M'asseoîrai-je au banquet Olympien?

Rangez-vous! Place! place! Silence!

Respectez la majesté de ceux que Ton porte au bûcher de Gaia !

Les Kabires défilent.

O Ares!.. Pallas!.. Aphrodite! Comme Hèlios rit sous la nue, votre splendeur, votre éclat lumineux frémissent encore à travers vos membres. Et toi, grande épouse de Zeus ! Les astres ne sont pas

éteints dans le voile de sombre azur tissé d'étoiles qui enveloppe ton sein. Je vous salue, dieux détrônés. Que de fois, tandis qu'à cette place> je pendais au rocher de la nuit, j'ai répété dans mon esprit ce que j'eusse voulu vous dire en face, si le destin m'eût délivré. Et maintenant, je balbutie ; la pitié se glisse dans mon âme.

De nouveaux Kabires passent.

Malheur! Je te revois, ô Phoibos! Et toi, chasseresse Artémis! Pure haleine parfumée!... O Bakkhos!... Hermès!.., Ah! ah! hélas! Un flot de larmes noie mes yeux. En effet, qui pourrait encore haïr, ayant triomphé? L'Océan se recouche et se tait, les grandes vagues dorment ensemble, sous l'œil d'or des cieux calmés, quand le noir typhon qui les gonflait n'exhale plus sa fureur. D'ailleurs, ce n'est pas vous, ô dieux, que le cœur du Titan haïssait, mais le mal pullulant à

:k» la nef

l'ombre de votre sceptre de fer. J'en jure par les siècles splendides qui se lèvent pour Gaia, par le lion et par Tagneau enfin réconciliés, par l'avenir, que je fonde à jamais sur le cœur purifié de Thomme, Comme sur un roc de diamant, ni mes propres maux, ni mon injure n'ont fait pencher la balance inflexible où ma main pesait les dieux. Mais c'est pour que la Terre vive, qu'impitoyable par pitié, Prométhée a dû les immoler, pareil au prêtre ceint de fleurs, qui, sans haine et sans colère, égorge la victime à Tautel. J'ai frappé le coup, le monde est libre. Toi maintenant, aigle de Zeus, frère céleste du vautour qui était mon compagnon terrestre, fais remonter les morts divins dans le vaste sein de l'éther, sur les ailes du feu infatigable !

L'aigle vole autour du bûcher. Tonnerre.

LA NEF 33i

LA FOULE DES HOMMES

Arrête ! Encore un moment! Au travers de la flamme qui gronde, les vois-tu, les vois-tu, couchés sur le faîte du bûcher ?..

formes revêtues d'amour! Beaux membres pâles, ardents, sanglants, tout consumés de blessures! Les larmes coulent de mes yeux. O déesses ! O grandes fleurs du monde!.. Mortes! mortes!.. Non, endormies! A chaque éclat du feu strident, leur sein, plus lumineux, plus splendide que le sein de marbre des statues^ semble encore se soulever. Vois! Ainsi que d'une hyacinthe coule une rosée de miel,

1 eur bouche entr'ouverte sourit ; le laurier frissonne dans les boucles de leur chevelure d'oi^.

PROMÉTHÉE

Rêve! Illusion! Les dieux sont morts.

Soumets-toi aux lois du ciel qui tourne!

En vain les cygnes d'Apollon se lamentent, au-dessus du bûcher. Accouplés sous le beau joug d'argent, ils n'emmèneront plus Phoibos au pays des tourbillons de neige. Et vous, colombes de Zeus, nourries par le vivant Soleil de son urne de feu d'or, votre essaim n'apportera plus, des extrémités du monde, l'ambroisie suave aux Olympiens !

Pause. La flamme grandissante enveloppe le bûcher. LA FOULE DES HOMMES

Ah! ah! c'en est donc fait! Les dieux vont s'engloutir dans TErèbe... Vite! Apporte l'amphore, hélas! Verse à flots, le vin et le miel, en libations funéraires!...

Jamais, jamais jusqu'à ce jour, je n'avais connu la Beauté. Je la vois, et au même instant, je la perds, elle m'est arrachée.

O détresse où tout mon cœur se fond !

Deuil amer qui me pénètre!., Hèphaistos!

Hèphaistos ! O douleur ! . . Paix ! La flamme

du bûcher, impétueuse, éblouissante,

pleine de traits de foudre aigus qui y

serpentent, se gonfle tout autour de leurs

corps, comme un péplos magnifique... O

splendeur d'Athénè! OBakkhos! Et toi,

Gypris-Aphroditè ! Ta beauté trop forte,

en m'étreignant, coule et se mêle dans

mon sang, et je défaille.

Nouveau tumulte.

LA FOULE DES HOMMES

Entends-tu ? Tout TOuranos frémit, la terre rend un son immense. Par la violence du feu, les racines des monts, des mers et du noir Tartare tremblent, tandis qu'autour de Prométhée, la foule des peuples amoncelés s'agite, avec de hautes clameurs.

LA FOULE DES HOMMES

Ah! hélas! Les dieux ont disparu. Le gouflFre éclatant du bûcher nous les cache en ses vagues profondes... O visages! O

nimbes radieux! Etres beaux, charmants, bienfaisants comme Tamour ou la vie !

Maintenant, qui implorerai-je ? Vers quels cieux, vers quel protecteur, me faut-il tendre les bras?... Ah! ah! mes paupières ruissellent. Dans mon deuil, j'arrache mes cheveux, j'ensanglante mes pâles joues du coup violent de mes mains. Frappe! Sans te lasser! Frappe encore! O Cypris! Je te donne ces plaies, ces meurtrissures de mon sein... O dieux! O dieux! hélas sur vous!

Si puissants naguères ! Et maintenant, les seuls honneurs qui vous restent sont ces tristes gémissements, ce sang, ces aspersions mortuaires.

PROMÉTHÉb:

Que ta douleur s'apaise enfin ! Tempère ton deuil par la sagesse, de même que le vin âpre est adouci par le miel. En effet, ô fils de Pandore, si le règne des dieux n'est plus, si leur trône étincelant s'écroule, tu succèdes à leur pouvoir.

LA FOULE DES HOMMES

Nous, des dieux! Malheur! ah! ah!

malheur ! Comment deviendrions-nous des dieux? Orgueil vain et stupide, hélas!.,.

Va ! Titan, si Zeus ne le soutient, Thomme est le rêve d'une ombre. Tu as beau nous vanter sa grandeur. Faible, timide, misérable, je connais mon âme dans mon sein.

PROMÉTHÉE

Est-ce bien toi qui parles ainsi? Que de fois, fils oublieux, tes pères ont maudit, devant ce rocher même, leurs tourmenteurs Olympiens ! Et, l'imprécation accomplie, ton triste cœur, ton lâche cœur redemande à la nuit et au gouffre ceux qu'elle y vouait jadis !

LA FOULE DES HOMMES

N'étais-je pas trompé par toi ? L'homme connaissait-il ces dieux que ta ruse et tes mensonges le contraignaient de haïr? Certes, je les pleure aujourd'hui. Malheureux !

Pourquoi le cacherais-je ? Les sanglots, les cris brisent ma voix. Comme les sources de Téthys, mon cœur flue d'une douleur amère.

PROMÉTHÉK

Ma ruse, mes mensonges, dis-tu! La ruse et moi, Gis de la femme, sommes aussi largement séparés que la terre l'est du ciel. Mais pardonnant à ta douleur, j'oublie tous tes injustes reproches.

LA FOULE DES HOMMES

Tais-toi ! Tais-toi ! Ne parle plus ! Laissemoi mon désespoir farouche!... Ha! ha!

L'on a tué les dieux! Crime sans nom, qu'on ne peut dire, et qui surpasse les prodiges impies et abominables ! Ah ! j'envie le bonheur des morts, je les aime, c'est leur . demeure que je veux habiter désormais...

Aidés ! Aidés ! Ne les prends pas ! M'entendsrtu, ô flamme dévorante ! Les arra-

chant au dieu du Styx, je veux les revoir encore!

Ils se ruent vers le bûcher, pour l'éteindre. PROMÉTHÉE

Que fais-tu? Quel transport te saisit?

Arrête! Arrête! Reviens à toi !... O stupeur ! Certes, je le vois, ton cœur a déjà oublié ce qu'étaient ces dieux que tu déplores. Dans la foudre, dans la terreur, roulait leur féroce esprit. Sur vous, sur vos enfants, sur vos femmes, comme une nuée de tempête au-dessus des flots retentissants, leur droite était suspendue. Mais qui pourrait s'en souvenir ? Ce sont là des choses si lointaines... Vois ! Ma plaie fume à mon flanc; le puissant Thanatos plane encore sur la terre désolée. Revêtu de sa robe d'aigle, et fendant d'un vol aveugle l'obscure épaisseur des airs, ce démon, ce roi des épouvantes, n'a pas cessé, tant que

Zeus a régné, au cours des siècles sans

nombre, de lancer sur le troupeau des hommes ses lourdes flèches de plomb. O détresse ! O deuil ! Mêlée du monde !

Nuit lugubre où Ares triomphait ! Jamais de paix! Toujours, sans cesse, l'urne horrible, à longs flots de sang, roulait le meurtre et la guerre. Et quand l'homme tombait, Aidés, aux aguets sur son trône de feu, avec la fourche victimaire, le plongeait dans ses cachots.

LA FOULE DES HOMMES

Tu mens, tu mens, dieu insensé ! Si un peu de mal rampait sur terre, la splendeur, la gloire y rayonnaient, l'Olympe y versait sa joie... Ah! le laurier, les palmes, le péan! Apollon, avec son bouclier d'or, grand miroir de la lumière ! Nu dans la clarté eff^rayante de sa tranquille beauté, il éparpillait sur le monde, de ses longs cheveux d'or bouillonnants, les reflets du sang et de la flamme... Nous rendras-tu

l'encens fumant^ les bœufs blancs, lourds de guirlandes, les chœurs joyeux tournant en rond^ comme la roue du potier? Quel sera ton culte, ô dieu funèbre ? Dis ! Nous donneras-tu des choses plus belles que celles-là?... Hélas ! rien, plus rien ne nous reste du clair Olympe écroulé. Vois ! Les cygnes ont disparu. Les colombes de Tambroisie, en volant tout autour du bûcher, y tombent, une par une.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Silence ! La flamme s'aflFaisse, Tocéan s'obscurcit tout à coup. Au travers des jets du feu ardent, la fumée roule en torses immenses, qui s'étendent sur l'Ouranos, comme la nue montant de la mer.

LA FOULE DES HOMMES

Vertige afi^reux! Vient-il d'Aidés^ ce brouillard qui m'environne> plus pesant que l'ombre de la Mort ? D'étranges souvenirs m'oppressent. A la lueur pâle, in-

distincte, des flammes qui s'abaissent toujours, la montagne, avec ses glaciers, m'apparaît comme un gouffre de ruines...

Quels cris tu pousses, aigle de Zeus, quels cris rauques et discordants, cependant que, d'une aile plus lourde, ton vol tourne autour du bûcher! Certes, toi aussi tu regrettes ceux qui te présentaient, là-haut, le nectar et l'ambroisie. O douleur ! Je ne les verrai plus. Ah ! ah ! L'épée me frappe au cœur ; mes os, mes os se séparent... Retiens tes cris! Assez! te dis-je. M'entends-tu?. Silence, oiseau de Zeus ! Mais quoi ! Malheur ! Que fais-tu donc ! ... Ah ! ah ! La flamme. . . La flamme. ..

Longue pause.

PROMÉTHÉE

L'Olympe radieux a vécu. Thanatos a pesé, à leur tour, ces dieux si beaux, ces dieux si forts, de qui l'ombre épouvantait la terre. Rien ne reste des tout-puissants qu'une morne cendre entassée, un dernier feu d'éclairs qui va et vient au-dessus des débris du grand char, consumés^ noircis, fumants de foudre. Maintenant il m'est enfin donné de reprendre, ô fils de la femme, mon labeur interrompu. Le Palais éternel va surgir. Sur ses fondements assurés, dans le roc inébranlable, j élèverai ses murs, ses tours, ses colonnades aux blancs frontons, et ses portiques immenses...

M'entends-tu ? Gesse ta plainte aiguë ! Ne gémis plus, race éphémère ! Le temps de la joie est venu; Zeus a fui, pareil à la fumée. C'est moi, moi, qui suis désormais, ton dieu et ton roi unique... lô! lô! Tout

se ranime et fleurit. L'aube point dans les nuées ; les os des morts qui pourrissaient tressaillent, quand mon ombre tombe sur eux, O vivants, voyez! levez les yeux ! Ma royauté, si longtemps désirée, siège, splendide, sur ma face. Un éternel bonheur commence pour le Titan et pour les fils de rhomme.

LA FOULE DES HOMMES

Quel bonheur y aura-t-il pour nous?

Les temples gisent sur le sol, les sources prophétiques sont mortes. Sans guides, nous restons orphelins, faibles et nus> pauvres larves terrestres... Tu gémis^ enfant. Plains-tu les dieux? Pourquoi, me saisissant la main, me retiens-tu par mon péplos, et, comme un petit poussin, te caches-tu sous mon aile ? Ils ne sont plus, ceux qui t'aimaient. Se penchant du haut des nues, ils n'allumeront plus en toi la flamme des désirs magnanimes... O re-

grets ! O douleur qui me mord ! Prométhée ! Prométhée! Ah! hélas! Quelle action terrible et impie les Destins t'ont forcé d'accomplir!... O deuil! deuil! Il n'est plus pour moi qu'une joie expiatrice. Ravivant mon lugubre flambeau, fouillant les bois et les plaines, j'y vais chercher.

Tueur des dieux, ce qu'ils ont laissé sur terre.

PROMÉTHÉE

Quoi! Que resterait-il des dieux? L'Olympe gît sous l'Erèbe... Ces débris? Ces noirs tisons fumants ? Certes, tu peux les recueillir, si ton cœur douloureux t'y invite.

LA FOULE DES HOMMES

Te railles-tu, ô dur Titan ! N'as-tu pas vu tomber du ciel, dans les vagues immenses de sa ruine, ces armes, ces joyaux olympiens, dont leurs mains se dépouillaient ? O belle lyre de Phoibos ! Thyrse

d'or ! Baguette ailée du dieu qui endort la vie des hommes ! Tout TOuranos supérieur^ et la terre et Tabîme salé riaient, quand le ceste a passé, plus brillant que mille étoiles. Maintenant, mon désir pieux retrouvera ces merveilles. Tenant la torche dans ma main, sans que ni la mer, ni la flamme, ni les monts, ni les torrents grondants puissent arrêter mes pas, je vais chercher çà et là, par la terre, toutes ces choses du ciel, pour qu'elles demeurent à jamais, et ma joie et ma souffrance. Toi, siège ici, seul, sur ce roc ! Le flanc percé, les mains, les pieds saignants, ofi^re-toi pour dieu à tes esclaves! Mon cœur reste avec les morts.

Ils se dispersent tumultueusement. Pause.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah ! sur un signe du Titan, les noirs Kabires saisissent, en se rangeant par troupes, au pied des monts, le hoyau, le pic,

la scie grinçante... Mais quoi ! Quel ouragan s'élève^ dispersant sur l'univers entier le bûcher d'un monde mort? A travers la cendre et la fumée, vois les vagues bouleversées, les trombes tourbillonnantes ! Hestia, du fond de sa caverne, secoue, sans relâche, les rocs, et les plages, et les cités *...

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