‹ La nef (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · INCANTATION · texte numérisé non relu

INCANTATION

Les Océanides jouent des luths d'argent qu'elles tiennent entre leur bras*

En refrain, d'une voix solennelle :

O morne escarpement, proue de l'Asie !

Ténèbres qui, depuis des siècles, entendez gémir le grand veilleur, la sentinelle aux yeux toujours ouverts ! Prométhée ! Titanroi! Prométhée! Salut! Les temps sont

accomplis.

ÉCHOS sortant des profondeurs.

Prométhée! Titan-roi! Prométhée! Salut! Les temps sont accomplis.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Qu'as-tu fait ? Hélas ! Malheur sur nous !

En vain, en vain, j'agite les rames. Comme un rocher aux profondes racines, la nef reste fixée dans les flots. Le ciel rayonnant s'est éteint. O terreur! Ecartant de ma face ma chevelure hérissée, et promenant mes yeux çà et là, partout, ô filles de Téthys, je découvre, à la pâle splendeur qui jaillit de vos corps immortels, l'antre informe et colossal de la Nuit... Prométhée! Titan! Voilà donc où tu nous as menés par tes embûches ! Il ne te suffit pas, dans ton orgueil, de lutter toi-même contre Zeus. Mais, tendant des pièges à tes amis, et les jetant de force en ta querelle, tu les livres, sans nul souci, à la

vengeance du Foudroyant, car certes, il ne vit pas longtemps, celui qui combat les dieux heureux!

LES OCÉANIDES se tordant les bras.

Ne crains plus rien des dieux! Ah! ah !

hélas ! Le sceptre est tombé de leurs mains. En vain Téclair grondant fond du ciel, avec ses pieds d'or rapides. Son fracas tumultueux n'est plus que comme un bruit dans un rêve. Souviens-toi, ô guerrier de la nef! Que de prodiges, que d'épouvantes rOlympien ne t'a-t-il pas envoyés! Et pourtant, te voici venu!

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Tu dis vrai. Tout ce qu'ont vu mes yeux, depuis qu'appareillant sur Argo nous avons tendu les blanches voiles, me semble un songe monstrueux, plein de larves et de flamboiement. Du milieu des

r es LA NEF

liuées de grêle que roulaient les tourbillons des vents stridents, Zeus, sans trêve, dardait la foudre; le ciel noir et sinistre sonnait du triple aboiement de Cerbère, tandis que, courant sur les plages, le long des rochers battus par Técume, des spectres à l'armure d'or lançaient au loin des éclairs éblouissants.. Ainsi nous voguions, ô déesses, en proie à d'innombrables terreurs. Partout où brillait sur la mer le mouvant sillage de la nef, d'affreuses têtes de titans se soulevaient dans la fumée, au sommet des montagnes lointaines ; des globes de feu sortaient des rocs ; de lugubres chauves-souris, voltigeant au-dessus de la proue et poussant des clameurs fatidiques, jetaient sur les bancs des rameurs des fleurs de pourpre, nées du sang de Prométhée. Vainement, pour fortifier notre âme, nous entonnions le péan accoutumé c< O Toison d'or! Resplendissante -^a! »

Sitôt que s'ouvrait l'œil de la nuit, la flûte

de Pan montagnard, en nous précédant sur les vagues, faisait taire notre chant triomphal. Et la mer obscure, enfantant de grandes voix au milieu du silence, emplissait l'éther endormi de ton nom divin, ô Prométhée!

Musique. Chant de lyre solennel.

LES OCÉANIDES

Prométhée! laô! Prométhée! Sacrilège, hélas ! tueur de dieux ! Et pourtant, si cher à mon cœur! Et toi^ ô le plus grand des hommes, Héraklès!

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Tais-toi! tais-toi ! N'éveille pas en nous le regret du héros orgueilleux, de celui qui a fui la nef, voulant demeurer seul, comme l'aigle. Mais non! parle, ô vierge marine. Révèle-moi, car les dieux savent tout, quel destin nous a séparés du>fils ro-

buste de Zeus. Les Harpyes Tont-elles enlevé dans leur palais de tempêtes ? Ou bien, l'Homme indompté s^avance-t-il déjà vers la montagne du Titan, marchant à pas pressés dans la mer et secouant un sapin qui flambe?.. Héraklès ! lô ! Héraklès ! Les yeux de mon esprit le voient. Il rit, il rit d'un rire inextinguible, en traînant de force après lui quelque monstre énorme, fils de Céto, qui se débat dans des flots d'écume.

LES OCÉANIDES

Ceins l'épée! Saisis le noir bouclier!

Que ta main darde la lance ! Prométhée !

ha ! ha ! Prométhée!.. laô ! Bondis, ô blanche sœur, bondis légèrement sur les vagues ! Orne tes cheveux de fleurs de mer !

Soulevée par les flots onduleux, mène avec moi la belle danse de tes pieds !

Page 1