LE PRÉCURSEUR
CRIS DES CAPTIVES
Ha! ha! ha! ha! Dans mon effroi, je réponds par des cris redoublés à la rumeur affreuse des nuées... OZeus! Zeus!
Ton foudre saccadé secoue le toit mugissant du ciel. Les hauteurs de l'ombre s'illuminent.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Quel nouveau prodige est celui-ci ! De grandes plumes enflammées tombent avec des gouttes d'éclair, dans la nuit qui siffle et qui frémit. Voyez- vous, amis?
entendez-vous ? Un dieu, un dieu traverse rOuranos, monté sur une bête ailée.
CRIS DES CAPTIVES
Où fuir? où me cacher? ah ! hélas! Frappant l'air d'un sabot furieux, soufflant de ses naseaux la flamme ardente^ le monstre aux deux ailes dressées bondit comme un taureau, dans l'éther.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ne vous tairez-vous pas, femmes? Silence ! Les prières et les lamentations n'ont jamais fléchi la Destinée. Que sert de meurtrir vos joues, et de jeter au ciel des cris aigus, telle une nichée de poussins à la vue de l'épervîer ? Sachez-le ! Abritées
SOUS ma lance, vous n'avez rien à craindre, même d'un dieu.
Pause.
Je te parle, toi qui mènes sans frein, au milieu des gouffres étoiles, cet oiseaucheval aux pennes d'aigle. Certes, puisque j'entends tes cris, les miens arriveront jusqu'à toi. Qui es-tu, guerrier? Un homme? un dieu? un démon intermédiaire? Réponds! Quel puissant ennemi précipite à travers l'Ouranos, le sillage embrasé de ton vol ? Vis-tu en paix avec la terre ? Est-ce le carnage et Teffroi qui sont assis sur ta lance?
Pause.
Le cœur me bat. Je frémis d'attente, comme l'œil inquiet de la colombe... Ah !
Un terrible hennissement déchire la nuée lumineuse. D'éclatants météores flamboient. Tout l'éther vibre en blancs tourbillons, autour du cheval éblouissant qui se cabre, les ailes ouvertes, tandis qu'a-
gîtant sa lance, le cavalier divin aux armes d'or pousse des clameurs retentissantes.
BELLÉROPHON
O Zeus! Zeus! Abîmes de la nuit!
Voûte de l'Ouranos qui croule éternellement sous mes pieds !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Entends-tu ? Il invoque ainsi Zeus, et la nuit lugubre qui l'entoure.
BELLÉROPHON
o tourments ! ô tourments ! ah ! hélas !
Douleur au-dessus de la douleur ! Voyez !
contemplez tous ma misère !' Regardezmoi me consumer, ainsi que le grand
LA NEF 'jj
flambeau du monde, entre la terre et le ciel.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Silence ! Entends-tu de nouveau la clameur perçante et lamentable? Quel dieu, hélas! quel titan aux larges mains, se penchant du haut des nuées, arrêtera sa chute impétueuse ?
BELLÉROPHON
Ah ! ah ! plus bas ! toujours plus bas !
Au travers du fracas de l'éclair^ les monts s^envolent à ma rencontre ; l'Océan écumant se soulève, en poussant vers moi de longs abois ; le vertige aigu bondit dans ma tête. Ma gorge râle... O Zeus ! Ha!
ha! ha!
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
La pâle terreur me saisit ; mes cheveux se dressent d'épouvante... Encore! en-
core ! ah ! hélas ! II crie^ au milieu du sombre Ouranos, comme un vautour furieux.
BELLÉROPHON
O Zeus ! Zeus ! ô terre ! esprit de rhomme ! Ciel que j'ai voulu conquérir !
Et déjà, sous le Porche sacré, je poussais, parmi les nuées d'or, le poitrail cabré de mon cheval, quand, dans un tourbillon de soufre, rOlympien m'a renversé. Maintenant, jeté à bas du ciel, je roule aux vagues du vide. Depuis neuf jours, depuis neuf nuits, l'éclair du dieu irrité me poursuit, en hurlant sans relâche, à travers l'abîme qui flamboie... Ah ! ah ! Mon bouclier, où se tord l'ardent serpent de la foudre, brûle ma chair jusqu'aux os. La blanche étoile qui fulgure au cimier de mon casque d'airain, se colle à ma cervelle qui bout. Mes yeux jaillissent des orbites. Je halette... ah! ah! hélas ! ah !
ah!., des soleils d'or pleuvent autour de
moi... O dieux! dieux ! je vous méprise!
Tyrans mauvais, vous n'êtes pas des dieux, puisque votre cœur implacable ne connaît pas la miséricorde. Entendez-vous? Bellérophon vous brave ! Bellérophon vous a vaincus ! lô ! Dans le gouffre étincelant où seul Hélios, tout strident de flamme, faisait planer son quafdrige hennissant, j'ai lancé le vol de Pégase, et la terre s'est évadée sous les sabots du monstre écumant, comme un caillou parti de la fronde.
triomphe ! O splendeurs d'Ouranos !
Torrent d'étoiles de la nuit ! Cratère immense où bout le jour vermeil ! Les peuples ondulaient dans les plaines, comme des moissions d'épis ; l'orgueil des rocs et des forêts s'est prosterné sous mon regard, lô ! lô ! Je dirai ma joie aussi longtemps qu'il sortira un souffle de mon gosier consumé. O portique étoile des dieux !
Pavé d'or radieux de l'Olympe ! Ha ! déjà mon corps est précipité. Mais jusque dans
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Tantre des douleurs, Bellérophon criera sa victoire. O guerrier de la nef, voici l'heure ! Timide, irrésolu, tu gémis sous la nue obscure qui te couvre. Vois ! Cette lance que je garde dans ma main te rendra un dernier service. C'est ainsi qu'il faut dissiper les vains prestiges des dieux!
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Que fais-tu? Arrête! Que fais-tu? Ton bras armé frappe la nue. O malheur!
D'immenses étoiles jaillissent en serpentant, sous ta lance. Tout le ciel tonne de feux ardents, d'explosions, de jets qui grondent... Ah! Le héros a disparu, s'engloutissant dans la nuit profonde.
Un long silence.
LA NEF 8i
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ma main frémit au pommeau du glaive.
Piété, respect, terreur sacrée, tous les liens qui m'attachaient aux dieux tombent dénoués dé mon âme. O Nuit! ô Nuit!
mon désir m'entraîne. Tant que les roues obscures de ton char écraseront la terre et le ciel, je te frapperai de l'épée, je te combattrai avec la lance. Enyo! Pars, ô pointe d'airain ! Si ma main te darde trop bas, si c'est un dieu que tu dois atteindre, vole, monte jusqu'à TOlympe rayonnant, jusqu'au palais d'or de la Joie ! Si ma main te darde trop haut, s'il faut frapper un spectre souterrain, redescends, perce jusqu'à l'Erèbe! Mon bras ne se lassera pas.
Encore un trait! Ho! encore! encore! A quoi bon mugir, nuée stérile ? Va ! Gonfle et roule sur la nef tes ondes ténébreuses !
Un peu de fracas ne m'émeut point. O
Nuit! je lancerai ma pîque au faîte de tes| tours éthérées, jusqu'à ce que les astres y flamboient !
CRIS DES CAPTIVES
Arrête ! arrête ! ô maître ! ah ! hélas !
Quels craquements étranges et puissants !
On dirait que TOuranos s'écroule. Les têtes des vagues apparaissent, innombrables et blanches de vieillesse. Les flots, en s'entrechoquant, roulent au milieu de récume qui jaillit, des dauphins, des polypes hideux, des dieux à formes de bêtes.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Prends garde! ha! ha! Saisis Tépée!
darde la pique! ô héros, tiens ferme! Un démon^ un géant monstrueux court, avec fureur, le long du rivage, tandis que ses noirs compagnons, sous un porche de rocs i
flamboyant... Arrête! Ils ne voient pas la nef. Point de cris! Parle tout bas! Regarde ! Attachée par un bandeau d'airain, une lampe, où un tison rougeoie, éclaire leur front difforme. Leurs bras se lèvent et s'abaissent. Leur sueur pleut dans le brasier vermeil.
Tumulte. Sons de trompe.
Mes oreilles sont déchirées. Ha! ha!
Un effroyable fracas retentit derrière la montagne. Certes, je reconnais la clameur de la corne d'Akhéloos. O Hèraklès! Amphitryonade ! A pleins poumons, joyeusement, pour tous les êtres de la terre et du ciel, le héros proclame sa venue.