SCÈNE IX L'ÉPÉE CONTRE ZEUS
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
(Murmures, chuchotements.)
Debout, femmes, plus de terreur ! La salutaire, la bruyante nuée s'est dissipée dans les airs. Debout, dressez vos corps, vous dis-je. Le foudre amer et bienveillant, se ruant à travers TOumnos, a rendu sa yi-
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gueur à Gaia. Vois, rocéan est encore plein du dieu ; des éclairs immenses de phosphore glissent en ses noires profondeurs.
Pause.
PROMÉTHÉE levant la tête vers le ciel.
Entends-moi, Zeus indompté, Kronide, maître étoile de la nuit. Mes paroles, ainsi qu'un roi guerrier qui parle, appuyé sur sa lance, ont, pour les rendre inéluctables, l'ordre éternel du destin. Ouvre les trésors de rOlympe ; fais pleuvoir, du haut de tes nuées, comme un splendide fleuve d'or, le nectar et l'ambroisie. Entends-tu, ô maître de la foudre ? Parcourant tout le ciel sur ton char, incline au-dessus du cœur, les urnes inépuisables, tandis qu'en signe d'alliance, l'humide Iris couronnera, des deux bouts de son écharpe bleue, la montagne où je m'assieds.
Pause.
Quels messagers, là-bas, volent vers moi ? Est-ce la troupe des colombes, m'apportant la paix jurée par Zeus ?... Non, rien que des nuées du ciel qui flottent autour de Sélènè, la grande perle éternelle. Tu demeures sourd, ô tyran. Il est tard pourtant de se roidir, quand le mors sort déjà de la forge. Guéris les maux causés par toi ! Que tes filles éclatantes, les Kharites, prennent la coupe en main et, ouvrant leurs ailes sur Gaia, y versent le safran du nectar, plus fluide et plus étincelant que les gouttes d'or de Hèlios... Alors, partageant l'univers, comme un homme, devant l'autel^ divise en portions égales une génisse immolée, Prométhée te laissera les cieux et régnera sur la terre.
Nouveau silence.
Toujours muet, ô Zeus !... prends garde. Vois ! Re-
cueillant dans ma puissante main le jet brûlant de mon sang, je me tiens là, tout prêt à en lancer la malédiction à ta face... Tu t'obstines... Eh bien, que le titan venge, du moins, les fils de l'homme, puisqu'il n'a pu les guérir! Zeus, Zeus, reçois dans ton Olympe, le héraut que je t'envoie !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O stupeur ! Un flot rouge et fumant, plein de feu, de foudre, de clameurs, s'élance vers les hauteurs du ciel... Quel prodige inouï va surgir ?... Entends-tu ? Comme un bassin d'airain mugit, heurté d'une pierre, le zénith profond résonne au loin de mille bruits vastes et ruineux.
UNE GRANDE ÉPÉE FLAMBOYANTE APPARAIT TOUT A COUP DANS l'ÉTHER
Elle ondoie, avec violence, en face de Prométhée. PROMÉTHÉE
Arrête, sois immobile ! Cesse d'ébranler la montagne sous mes pieds nus et sanglants... Paix, paix, moins de fureur, te dis-je ; ne tords pas ainsi ta pointe aiofuë !... O douleur ! O deuil ! hélas ! hélas ! C'est une épée que le sauveur, le père, le rédempteur des hommes, est contraint, tout d'abord, de créer. Qu'as-tu dit? Se peut-il, fils du jour ! Dieu de pitié, lèveras-tu des bras chargés de tonnerres ? Enrôleras-tu pour soldats, contre la mort et l'enfer ennemis, et l'enfer et la mort elle-même ?... Quoi donc alors ? Courber le cou ? Servir patiemment de risée au maître du ciel, très bon, très grand ? Non ! Puisque mon sceptre déjà, par delà les rives du Cocyte, touche à l'éclatant avenir, le suprême effort n'est plus qu'un jeu. Au reste, crois-tu
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avoir le choix ? Lève les yeux, dieu trop timide : le tyran lui-même te défie. Tu voulais qu'Iris déployât ses ailes peintes dans l'air. Ne vois-tu pas l'arc infernal, ce halo de feu rouge et funèbre, qui se courbe au travers des nuées, et sous lequel tu es assis, comme sous un porche du Hadès ?... Pars, ô glaive né de mon sang, fauche la moisson qui t'est due ! Pars, plus de délai, te dis-je.
Tumulte.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Au-dessus des fleuves et des forêts, Tépée effrayante s'envole. Vois ! l'Ouranos entier tremble, ondulé par la flamme furieuse, cependant que, du gouffre obscur où rampent les bêtes et les humains, une clameur épouvantable s'élève.
PROMÉTHÉE
Si l'homme crie, l'Olympe aussi crie d'effroi. S'enflant en une large écume, l'océan se rue contre Gaia ; les titans, sous les volcans, s'agitent... lô! lô ! joie des combats divins ! tumulte ! fureur sacrée ! Tout ce qui, sur terre, était aux dieux, croule, au passage du glaive. Le temple barbare d'Artémis, plein de crânes et de dépouilles humaines, brûle, ainsi qu'un sombre tison, parmi les marais tauriques ; les statues d'airain des Olympiens, dressées au bord des promontoires, s'abîment, avec fracas, dans les vagues. Comme les serviteurs d'un homme tendent en cercle, à la lueur des torches, une grande peau de taureau, souillée de sang et de graisse, ainsi, l'ardeur du feu vengeur pèse au loin, sur la terre déserte. O triomphe ! ô jour qui luis enfin ! Le chêne de Dodone tombe ; Erythrée, Delphes, roches feuillues, où Phoibos siégeait dans l'épou vante, se courbent au vent grondant de l'épée. Ah !
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son vol atteint, maintenant, le bûcher des foudres augurales qui brûlent, sans jamais s'assoupir, sur les os de Sémélè. O surprise ! TOuranos tonne, le soufre céraunien pleut du ciel. Ecoutez le cri assourdissant! La gueule de Charybde aboie ; Scylla, ceinte de vapeurs, râle, au fond de sa caverne, entourée de ses monstres squameux. La chaleur torride de Tépée rougit Gaia, et la pénètre, comme un fer incandescent. Voyez ! Aux entrailles des rocs, sous les monts^ dans les profonds ravins où dorment les races disparues, mon œil découvre des squelettes innombrables, tout entiers formés de cendres blanches, et ces spectres mystérieux ricanent, léchés par les agiles serpents de la lave scintillante.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Vas-tu donc laisser Tincendie dévorer plus longtemps ton empire ?... Déjà, les glaciers bouillonnent ; d'immenses flammes, en mugissant^ ruissellent entre les monts, jusqu'à toi.
PROMÉTHÉE
Ne craignez rien, fils de la femme. Si mon cœur, après de longs combats, a lâché le glaive sur la terre, c'était pour la purifier. Maintenant, la tâche est accomplie. De mon doigt, de mes sourcils froncés, je fais signe à Tépée docile, qui s'arrête dans son vol.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Il est vrai, le tumulte s'apaise. L'épée oscille dans l'air, puis, plongeant du haut de la nue, ainsi que retombe affaissée, quand le mât se brise tout à coup, la voile gonflée du vent, elle s'en revient, obéissante, jusqu'aux pieds du dieu nouveau.
(Les volcans qui brûlaient s'éteignent. Un silence.)