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I.E CHŒUR DES ARGONAUTES

Malheureux ! triompherons-nous ? Chaque fois que la strige secoue l'ardent flambeau de la Haine, l'aile s'empourpre hideusement, laisssant couler le sang à larges flots, par chacune de ses plumes. Vois, la terre en est baignée ; les pentes, les rochers, les ravins, toute la montairne en ruisselle.

LA TROISIÈME ERINNYS

C'est la libation qui lui plait, la rosée dont elle a soif. Ne siégeais-tu pas dans TOlympCj réponds, toi, dieu traître, dieu menteur, lorsque Gaia, pour la première fois, monta, supliante, vers Zeus — « Secours- « moi, pitié! fauche les êtres qui pullulent sur mon « sein ; dévorants, innombrables, ils m'épuisent, ils « infectent mon libre éther, mon feu vivant, Teau de (c mes fleuves, la neige de mes glaciers »... Et toi, pitoyable déjà pour la race fourmillante, tu plaidais leur cause contre Zeus... O niais, imbécile pleureur! Stupide, qui, étant un dieu, as voulu te faire un homme! Va, détourne à présent tes frères de mes tumultes san-

glaats! Enyo n'en est pas moins leur reine. M'entendstu, dieu blessé, dieu chétif, dieu veule, flatteur des dieux humains ! C'est toi, c'est toi, mon cœur le sait, qui suscites leur démence. En effet, jusques à ce jour, couronnant de fleurs l'épée sévère^ ils m'honoraient avec le meurtre, la flamme, le carnage, TetlVoi. Héros, ils me vouaient leur âme. Et, en retour, je les rendais forts, joyeux, féroces, magnanimes. Mais toi, pâle captif de Zeus, proie exsangue du vautour, rassemblant autour de ta montagne le troupeau des femmes et des esclaves, tu enivres leur lâcheté par tes promesses fatidiques de bonheur, d'amour, de paix sans fin... lô î lô ! carnage! carnage! O fureur! que Tépée sifile au vent ! que la lance éclatante flamboie ! Guerre ! guerre ! Enyo ! Enyo ! Du sang ! du sang ! du sang ! du sang ! L'Amour saigne sous la Haine...

Elle disparaît dans les ténèbres, LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Regarde, aucun répit, nulle trêve... Ainsi qu'une nuée succède à une nuée dans le ciel, un nouveau spectre flotte vers nous.

PROMÉTHÉE

Que me veux-tu, sombre Erichto ? Cette fois encore, espères tu, larve plus noire que la nuit, plus sinistre que l'Erèbe, établir en ces lieux, ton empire ? Certes, je ne le nie point. Pendant les siècles ténébreux, et tandis que les hommes et les bêtes fuyaient loin de Prométhée, tu m'as été, ô reine des douleurs, accroupie contre mes pieds sanglants, une compagne aussi fidèle que les clous qui perçaient ma chair et le roc

OÙ je pendais. Mais, c'est assez! Hèraklès a brisé le pacte affreux qui nous lie. Je ne suis plus Thumble vaincu, le patient du vautour et de Zeus, mais bien, le maître du monde.

LA QUATRIÈME ERINNYS

Hélas ! Comment te croire, ô dieu ? En effet, j'entends, j'entends déjà, ce que les vivants ne peuvent entendre, l'ordre inflexible du destin, l'arrêt que Démogorgon prononce.

La terre s'entrouvre sans un bruit, en vomissant dans les ténèbres, de vastes tourbillons de vapeurs. Regarde ! Colossale, voilée, ayant l'air de planer sur des gouffres avec son geste solennel, l'Erinnys tourne autour de l'enclume.

PROMÉTHÉE

Méprises-tu ce que j'ai dit? Crois-tu donc que je te laisserai chuchoter plus longtemps à l'abîme tes hideux secrets de mort ? Certes, je respectais en toi, si dure que tu m'aies été, mon supplice et mes propres tourments. Mais ton cœur orgueilleux se prévaut de ma bonté trop patiente. Fuis, va-t'en, retourne aux bords funèbres !

Il agite le llambeau, violemment.

Ne vois-tu pas resplendir dans ma main la Joie, la grande flamme-esprit, l'énergie ineffable du monde, la force vivante qui l'entraîne et le soutient dans l'azur ?... Regarde! A son souffle embrasé, l'aile, lavée du sang qui la souillait, se dresse, étincelante, et palpite. Un rire plus ardent que le feu s'allume, d'étoile en étoile, et fait scintiller tout le ciel de longs jets de lumière et de foudre. O merveille! Ainsi que les pau-

pières se ferment ou s'ouvrent en même temps, à la pensée qui les meut, l'univers et Thomme se répondent. Votre émoi s'élance, ô mes fils, jusqu'aux profondeurs des astres ; mon cœur s'accorde au rythme auguste de l'énorme péan des soleils.

LA QUATRIÈME ERINNYS

Hélas ! hélas ! je n'entends rien qu'un lugubre et sourd gémissement, s'échappant de l'air et d^ la terre. Ce qui te semble un chant de joie, c'est le cri des douleurs, Prométhée.

Elle secoue sa torche.

PROMÉTHÉE

O deuil ! l'Ouranos s'obscurcit ; tout vibrant de pleurs et de soupirs, un nuage effrayant m'environne.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Uouragan noir couvre la nef de feux errants, de spectres pâles, de hideuses faces voltigeantes. Tu triomphes, exécrable Erichto. Aussi longtemps que les étoiles brilleront aux coupoles du ciel, tu habiteras dans nos cœurs, ô terrible et lugubre Présence, fantôme pestiféré !

LA QUATRIÈME ERINiNYS

Spectres d'un jour, ombres éphémères, race inquiète et toujours bruissante comme les feuilles des bois, osez-vous bien élever votre plainte devant l'éternelle Douleur ! Que souffrez-vous au prix de mes tortures ? Que sont vos sanglots d'un instant, comparés aux pleurs intarissables qui s'échappent de mes yeux ? Certes, je ne l'ignore point, vous m'avez en horreur, fils ingrats ; mon approche vous épouvante, ainsi que le cri du lion disperse les brebis et les bœufs. Insensés! quelle argile inerte, quelle boue du Léthé seriez vous,

si la vie, en roulant dans vos veines, n'y charriait la douleur ? L'éphémère ne tend à être un dieu que par la lutte et la souffrance. Comme une lampe à votre front, c'est moi, c'est FErinnys qui vous guide, à travers le sombre labyrinthe où le sort vous a jetés. Rentre en ton cœur, fils de Gaia. Tes palais, tes dômes, tes portiques, tous les arts, toutes les inventions qui prolongent, en rayons merveilleux, tes pensers si brefs, tes mains obscures, ont germé au souffle d'Erichto. Que répètes-tu sur ta lyre ? Les rumeurs, les râles gémissants que je mets au fond des cavernes, dans les forêts, dans la houle des mers. O vivants, sitôt que vous tombez, appelés au jour par Adrastée, d'entre les genoux d'une femme, vous portez mon signe fatidique. Nourrice amère et maternelle, je vous recueille en mon sein^ et, par moi, vous avez grandi vite, jusqu'à étonner les dieux.

Elle se fond dans la nuit. La cinquième Erinnys s'avance.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Avec d'horribles enjambées, une autre larve se rue vers nous... O terreur! le rocher frémit. Vois, un python, un serpent écailleux pend, enroulé au noir flambeau, et, dardant sa langue çà et là, balançant ses crêtes hérissées, il pousse de violents sifflements au dessus de Tenclume qui tremble.

Tumulte. Cris des captives.

PROMÉTIIÉE

A l'œuvre, vite, à l'œuvre, kabires ! Et vous, ô femmes, ne craignez rien... Mon espoir demeure iné-

branlé ; mes défaites ceignent mon cœur d'une nouvelle patience...

Il agite sa torche.

En eflfet, malgré les assauts que nous livrent les noires Sœurs du mal, pas une plume n'est tombée de la grande aile ouranienne. Souillée, ternie pour un instant, on la voit, d'un seul jet merveilleux, refleurir plus belle, sous la flamme.

LA CINQUIÈME ERINNYS

Veux-tu donc que le monde périsse?... Insensé! Aveugle dans ton cœur!... Redescends, redescends, aile impie...

Elle secoue son flambeau. Pause.

PROMÉTHÉE

Cette fois, tu es vaincue, Atè... Voyez tous, déjà l'aile flamboie; une vaste palpitation émeut les bois et les plaines. Entendez-vous, entendez-vous ? Dans les profondeurs de la nuit, les titans se remuent sous l'Erèbe, et le craquement de leurs os qui roule en puissants éclats à travers les schistes, les graviers, et le lit rocheux des fleuves, déchire au loin, de toutes parts^ la massive écorce de la terre. O spectacle ! O joie! Forces de vie !... Un immense et merveilleux efî^ort soulève le monde tout entier. C'est ton œuvre, ô flamme, ô Désir, cinquième esprit du flambeau. De même qu'un aède chanteur tend les cordes de sa cithare, de même, tout s'ébranle à ta voix. Atomes, larves, hydres, esprits, flottent et montent, immortellement, dans ta vibration énorme, et inquiets, luttant contre leur chaîne, abhorrant la nuit et le Hadès, se haussent jusqu'à toi.

Symphonie. La musique a repris sous la terre et dans les airs.

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