L.\ CINQUIÈME ERINNYS
Quoi ! La torche est-elle impuissante ?... Alors, roule tes noeuds, fils d'Atè. Au Désir s'oppose la Borne...
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Son parler dur et saccadé résonne comme un clairon de fer, à travers les roches de basalte... Hélas sur moi ! Taile retombe. Elle se tord, elle lutte, assaillie par le serpent qui la mord.
Les anneaux inextricables ondulent ; les mille crêtes du python sifflent, au milieu des plumes étincelantes qui volent, de toutes parts... Quoi ! seras-tu vaincu, Désir? Toi, qui donnes à toute âme des ailes, toi, qui tires l'une de l'autre, par une ascension sacrée, les formes sans nombre de la vie, ne vas-tu pas toi-même t'envoler ?
LA CINQUIÈME ERINNYS
Je le vois, tu ne comprends point. Te voilà encore tel que l'enfant qui, en riant avec candeur, tend les mains vers le sphinx furieux, au moment où le monstre l'enlève ? Si ton vœu pouvait s'accomplir, si le oroufFre éternel dévorait Timmuable borne d'airain sur laquelle Hestia, de son doigt, trace l'image des êtres, l'univers, sache-le, fils du jour, s'évanouirait comme un songe. Plus d'astres, plus d'orbe de Gaia. Un chaos de flammes hurlantes, lâchées à travers le ciel, poursuivrait Némésis sur sa roue, et, mêlant la terre avec l'Erèbe, engloutirait les jours, les nuits, les saisons et les normes elles-mêmes. C'est pour garder d'un tel péril et l'Olympien et les hommes, que je veille , infatigablement, éloignant de mes yeux le sommeil. Armée du fer où luit gravé le signe qui tranche et qui
LE FORCEMENT DES AILES i3i
divise, le nombre mystérieux, recueillant au profond de mon sein, le serpent, la bête orbiculaire, j'emprisonne, en leur rigide écorce, toutes les choses qui sont. C'est par moi que Pan revêt sa forme. Comme un vase que l'ouvrier taille, selon qu'il lui plaît, dans le bois grossier ou dans le marbre, de même, chaque chose, titan, reçoit de moi son dur contour, et l'empreinte qui la scelle. Que serait l'univers, sans Atè ? Quand ta bouche, pour me répondre, aura balbutié ces grands mots, obscurs aux Ouraniens eux-mêmes: éternité, omniprésence, immensité, tu n'auras rien fait que nommer l'immobile et stérile néant. C'est moi qui, en posant la borne dans T Unité intinie, y fais jaillir ce que les hommes appellent temps, multitude, progrès, le fracas du flot de la vie, les vagues intarissables de l'être. Mais, c'est assez, à quoi bon frapper l'air de paroles inutiles ? Regarde, la lutte est terminée. Le serpent, de nouveau, s'enroule à mon flambeau ténébreux.
Courte pause. Une nouvelle Erinnys s'clancc, au milieu d'un tourbillon.
LA SIXIEME ERINNYS
OÙ suis-je ? Dans quel abîme?... Suis-je ici? ou là, ou nulle part?... Chancelante, étendant les bras, ivre de l'horreur du jour, je me sens aspirée par la nuit, au fond du vide sans bornes... Arrête ! arrête ! ha ! ha ! malheur !
Elle s'engoulVre dans les ténèbres.
LE CHŒUR DES ARGOiNAUTES
O terreur! tout a disparu. Telle que la noire nuée
i32 LA NEF
d'où pleut la grêle et le soufre, la grande forme a traversé le ciel, en y jetant, avec sa torche, d'opaques tourbillons de vapeurs. Quels cris sauvages elle poussait ! Comme elle répandait de sa bouche, pareille à TErèbe obscur, un souffle sépulcral sur la terre!... Mais quoi, quelle torpeur m'envahit?... Je... je... ma lan^rue s'endort.
PROMÉTHÉE
Ne craignez point. C'est l'eff^et passager du brouillard qu'a versé sur vous Méiinoè, la bête abominable, sans ailes, sans visage, sans yeux, plus informe que la nuit, l'Erinnys de l'Ignorance. Larve que Zeus nous envoie, n'écoulant rien, ne sachant rien, pas même le nom dont on la nomme, hagarde, seule dans sa stupeur, ainsi qu'une lampe qui brûle dans une crypte fermée, elle a revomi au hasard, avant d'être engloutie par Aides, les ténèbres infectes qui la gorgent. Mais c'est à moi qu'il appartient de rendre la lumière à Gaia. Va, toi, descends sur l'aile, ô Sagesse, sixième esprit du flambeau...
Une couronne de clarté mystérieuse apparaît et flotte dans l'éther.
N'es-tu pas la raison, ô flamme? N'enveloppes-tu pas l'univers ? Les corps trouvent dans l'Ouranos le lieu vaste où ils se meuvent ; de même, c'est en toi, ô Sagesse, que pensent tous les esprits. Comme brûle le naphte jaune sur une coupe emplie d'eau, ou, comme se répand sur Gaia la lumière immense de la foudre, ainsi, tu t'allumes au-dessus de Tâme individuelle. Aveugles et murés dans leur chair, c'est à ta clarté que les hommes conçoivent la loi, l'ordre divin, l'harmonie eurythmique du monde. Que dis-je ? tu fais l'unité de la nature et de Tétrc. Par toi, l'esprit s'é-
LE FORCEMENT DES AILES i33
lance au ciel, et, plus haut que ses orbes changeants, par delà les voiles et les symboles, il plane sur le calme Infini, y suscitant un sens profond, une consonance unanime, comme vibre un grand disque d'airain qu'une pierre heurte à son centre.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O misère! tout s'obscurcit déjà; Taile ardente s'enténèbre. Çà et là, brillant puis s'éteignant, palpitent encore, par bouffées, sur les plumes flamboyantes, de vagues yeux de lumière effrayants, tels que ceux qu'on voit en rêve.
PROMÉTHÉE
Ah ! l'enfer a tout englouti, la hideuse obscurité triomphe.
C'est la solitude éternelle qui se referme sur nous. O cachots ! noirceur ! aveuglement ! Paupières toujours closes de l'homme ! Mais qui pourrait jamais, si ce n'est Zeus, s'évadant de l'affreuse ignorance, voir en face le vrai jour ? L'esprit franchira-til son lieu ? L'épervier ailé volera-til par delà l'éther qui le supporte ?... Ah ! entends-tu ces cris aigus, ces éclats de tonnerre, stridents comme un roc qui se déchire ?
La septième Erinnys s'avance.
PROMETHEE
Est-ce toi, épouvantable Eris? Point de cris ! paix ! reconnais la torche des vieux combats ouraniens... Sans doutCj pour la dernière fois, je l'agite au-dessus
i34 LA NEF
de l'aile. Mais cette flamme, éclatante et suprême, rassemble comme en un faisceau, dans sa foudre irrésistible, toutes les flammes, ses soeurs.
Il secoue le flambeau. Une symphonie s'élève, LA SEPTIÈME ERINNYS
O rao-e ! ô raee ! ô ténèbres ! Mon oreille est déchirée... Aidôneus, Aidôneus, ô démon! Ha! ha! que Gaia périsse ! Que les trois mondes confondus s'abîment et retournent au chaos !
Clameurs. Hurlements de tempête.
PROMÉTHÉE
Ne cesseras-tu pas tes cris, ces abois difformes, discordants ! Arrête, arrête, ô furieuse... M'entends-tu ? Dans la foudre qui tonne, tu te rues, la bouche grande ouverte, tantôt, funèbre comme le Styx, tantôt, pareille, ô spectre étincelant, à une statue de métal qu'embrasent des charbons allumés... Paix ! obéis, allons, paix ! silence!
Il secoue la tête, déscspcrément.
A ta voix, le rivage tremble. Les glaciers, à larges flots, se choquent, parmi un tumulte affreux ; les fleuves s'engouffrent sous la terre. Assez ! assez ! Te croistu donc, noir serpent vomi par le chaos, au temps où tes longs cris troublaient seuls l'immense désert de TErèbe. Car, avant les dieux et leur lumière, c'est toi qui commandais sur la nuit, au milieu de l'Anarchie sans bornes, et de l'impur bouillonnement des éléments confondus... Tu frémis; tes clameurs redoublent. Je le vois, tu n'as pas oublié le jour où celui que tu hais, Ouranos, se levant tout à coup et, te chassant, de proche en proche, sous les explosions d'étoiles qui jaillissaient de son sein, éveilla dans Téther qu'il peuplait,
LE FORCEMENT DES AILES i35
mille harmonies triomphales. Ecoute, elles résonnent encore...
Musique.
C'est Tesprit, c'est la flamme divine, la splendeur sereine que les hommes appellent ordre, paix, harmonie. Allumée au centre du monde, comme un feu qui brûle sur l'autel, immuable, contrepesant les orbes et les éthers, l'un par l'autre, elle équilibre tous les cieux, et groupe en dyades et triades, selon la vibration mystique du Nombre immatériel, les figures éternelles des nuits.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
lô ! lô ! voici que, de nouveau, Tempyrée s'ébranle et s'illumine. Pareils à des enfants qui rient, tous les esprits, dans les planètes et dans l'étoile du matin, font tourner, sous un fouet plus rapide, les grandes sphères embrasées. Une harmonie mystérieuse de sons purs, cristallins, solennels, s'exhale des pointes de leurs flammes qui brûlent, en se divisant, et va mourir, en accords indistincts, aux bords les plus lointains de Tabime.
LA SEPTIÈME ERINNYS
Qui parle ici d'harmonie ? Ignores-tu ce qu'est le monde?... Aveugle! dieu aveugle! insensé!... Un combat atroce, monstrueux, de Tombre qu'agite la Discorde... O chutes, écroulements, hasards, luttes, écume, chocs sans nombre ! Chaque chose existe et n'est pas, vit et meurt en même temps. Sache-le, tout s'échappe, tout fuit. Comme la neige se dissout dans l'océan ténébreux, l'insondable univers pleut au gouffre.
Elle secoue sa torche, avec fureur.
PROMÉTHEE
Assez ! assez ! épargne-moi... Au travers de tes paroles hostiles, bien plus poignantes à mon esprit que le cri de la foudre et du vent, d'horribles hurlements s'e.xhalent... Ah! hélas! souffrance intolérable ! je me sens comme déchiré. Ma vie s'écoule... ah ! ah ! hélas! mon cœur s'use dans mon sein, tel que le fer frotté sur la pierre... N'importe! je ne suis pas vaincu, l'aile embrasée palpite encore. Les bûchers, de toutes parts, mugissent; les soufflets jettent, en haletant, leur pourpre immense à travers les nues... Arrêtez, arrêtez, kabires... Forgeurs de fer, que faites-vous? Quel émoi, tout à coup, vous saisit ?... En cadence ! marquez le rythme! Certes, ces cris abominables, dissonants, affreux à l'enfer même, vous ont troublé la raison. Arrêtez, arrêtez, vous dis-je.
Il se dresse à demi.
O détresse ! ô deuil ! hélas sur nous ! Forcenés, roulant des yeux farouches, jetant une écume épaisse sur leur -poitrine velue, ils fracassent avec leurs lourds marteaux, les arbres, l'enclume, les rochers... Malheur ! malheur ! l'aile est en pièces. Une bouffée soudaine de tempête, un vent noir et dévastateur, éparpille ses plumes enflammées...
Un silence.
LA SEPTIÈME ERINNYS
Connais la loi, fils d'Iapétos. C'est ainsi que tout naît et finit, sans parvenir jamais à l'être. Le temps, comme un enfant éternel, ne peut ni progresser, ni vieillir.
(Le ciel s'est éteint. Très longue pause.)
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Es-tu là?... parle tout bas... silence! Moa regard, tel que la colombe s'enfayant à travers Tair obscur, et qui heurte aux roches et aux sapins sa poitrine épouvantée, rencontre partout la nuit.
Nouvelle pause.
PROMÉTHÉE
Que dirai-je ? quel cri pousser, hélas ! quelle lamentation funèbre ? Comme un homme, entouré d'ennemis, brandit sa pique, ici et là, je ne vois rien, autour de nous, quelque part que mon esprit se tourne, que dangers, piège, embûches de Zeus.
LE CHCEUR DES ARGONAUTES
Est-ce la torche qui miroite avec cet œil trouble et sanglant, le long des boucliers polis ?... Paix ! paix ! la fumée se lève. Les chiennes de l'ombre ont disparu... Seule, devant le fils du jour, la puissante épée, rouge et tranquille, à demi oubliée par nos yeux dans réclat fulgurant du flambeau, brille sur tout un continent de glaciers, de collines de suie, de tertres mamelonnés, arides.
Adrastée, Adrastée, hélas ! que me servent tes présents, ces choses du ciel qui, disais-tu, assuraient ma victoire éternelle ? Le cœur ? Toujours saignant, douloureux, suspendu comme une étoile amère, il infecte l'univers. La torche ? Obscure, épuisée, elle n'est plus, entre mes mains, qu'un sceptre stupide et dérisoire... O sarcasmes! O rire du Hadès! Moqueries des dieux dans leur Olympe! C'est à la lueur de l'épée que mes yeux aperçoivent, hélas ! gravées sur la hampe d'or,
les sept paroles fatidiques, les sept noms divins et triomphants, qui devaient changer le monde. Certes, si bafoués qu'ils soient, je veux du moins, une fois encore, les lisant sur la torche sacrée, te les faire entendre, ô terre... INTELLIGENCE... VERBE... AMOUR...
Explosion de murmures dans l'ombre. 11 s'arrête, puis, continue :
JOIE... DÉSIR... SAGESSE... HARMONIE. .. Ah ! ail ! qu'cSt-
ce que ceci ? D'autres signes, rapides, fourmillant d'un feu noir, apparaissent, en éclairs, sur la torche. O stupeur! voyez! voyez! Pareilles à des scorpions, à des vipères, à des rats, les paroles hideuses grouillent et rampent sur la belle hampe d'or... matière... mort...