SCÈNE II LE PRÉCURSEUR
LES CAPTIVES
Ha! ha! ha! ha! dans mon effroi, je réponds par des cris redoublés à la rumeur affreuse de la nue... O Zeus, Zeus, ton foudre mugissant secoue le toit orageux du ciel; les hauteurs de Tombre s'illuminent.
Quel nouveau prodige est celui-ci! De grandes plumes enflammées tombent avec des gouttes d'éclair, dans la nuit qui siffle et qui frémit. Voyez-vous, amis, entendez-vous? Un dieu, un dieu traverse TOuranos, monté sur une bête ailée.
(Bellérophon apparaît, au milieu du ciel.) LES CAPTIVES
OÙ fuir? OÙ me cacher? ah! hélas! Frappant l'air d'un sabot furieux, soufflant de ses naseaux la flamme ardente, le monstre qui agite ses ailes bondit comme un taureau, dans l'éther.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ne VOUS tairez VOUS pas, femmes?... Silence! Les prières et les lamentations n'ont jamais fléchi Tâpre destin. Que sert de meurtrir vos joues, et de jeter au ciel des cris aigus, ainsi qu'une nichée timide, à la vue de rëpervier? Sachez-le, abritées sous ma lance, vous n'avez rien à craindre, même d'un dieu.
Pause.
Je te parle, toi qui mènes sans frein, au milieu des gouffres étoiles, cet oiseau-cheval aux pennes d'aigle. Certes, puisque j'entends tes cris, les miens arriveront jusqu'à toi. Qui es-tu, guerrier? Un homme? un dieu? un démon intermédiaire? Réponds! Quel ennemi céleste précipite à travers l'Ouranos, le sillage embrasé de ton vol ? Vis-tu en paix avec la terre ? Est-ce le carnage et l'effroi qui sont assis sur ta lance ?
Pause LES CAPTIVES
Le cœur me bat, je frémis d'attente, comme Tceil inquiet de la colombe... Ah! un hennissement terrible déchire la nuée lumineuse; d'éclatants météores flamboient; tout l'éther vibre en blancs tourbillons, autour du cheval éblouissant qui se cabre, les ailes ouvertes, tandis qu'agitant sa lance, le cavalier divin aux armes d'or pousse des clameurs retentissantes.
BELLÉROPHON
O Zeus ! Zeus! Abîmes de la nuit! voûte des étoiles qui croule, éternellement, sous mes pieds !
LE PRÉCURSEUR Bg
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Entends-tu? Il invoque ainsi Zeus, et la nuit luf^^ubre qui Tentoure.
BELLÉROPHON
O tourments ! ô tourments ! ah ! hélas ! douleur au dessus de la douleur ! Voyez, contemplez tous ma misère. Regardez-moi me consumer, ainsi que le grand flambeau du monde, entre la terre et le ciel.
LES CAPTIVES
Silence ! Entends-tu de nouveau la clameur perçante et lamentable! Quel dieu, quel Encelade aux longs bras, se penchant du haut des nuées, arrêtera sa chute impétueuse ?
BELLÉROPHON
o Zeus ! Zeus ! ô terre ! esprit de Fhomme ! ciel que j^ai voulu conquérir ! Et déjà, sous le porche divin, je poussais, parmi les nuées d'or, le poitrail cabré de mon cheval, quand, dans un tourbillon de soufre, l'Olympien m'a renversé. Maintenant, jeté à bas des airs, je roule aux vagues du vide. Depuis neuf nuits, depuis neuf jours, Péclair du dieu ennemi me poursuit, en hurlant sans relâche, à travers l'abîme qui flamboie.
La pâle terreur me saisit ; mes cheveux se dressent d'épouvante... Certes, il crie, précipité au milieu du nocturne Ouranos, comme un vautour furieux.
BELLÉROPHON
Ha! ha! ha! mon bouclier où se tord l'ardent serpent de la foudre, brûle ma chair jusqu'aux os. L'étoile fulgurante allumée au cimier de mon casque d'airain, se colle à ma cervelle qui bout... Mes yeux jaillissent des orbites. Je halette... ah! ah! malheur! malheur !
.]o LA NEF
LES CAPTIVES
Hélas! plus bas, toujours plus bas... Les montagnes, au travers des nuées, semblent se hausser à sa rencontre ; l'océan écumant se soulève, en poussant vers lui de longs abois.
BELLÉROPHON
N'importe, ô dieux, je vous méprise. Tyrans mauvais, vous n'êtes pas des dieux, puisque votre cœur implacable ne connaît pas la miséricorde. Entendez-vous ? Bellérophon vous brave, Bellérophon vous a vaincus... lô ! Dans le gouffre étincelant où seul, Hèlios, tout strident de flamme, osait mener son quadrige, j'ai lancé le monstre merveilleux, et la terre s'est évadée sous les sabots de Pégase hennissant, comme un caillou parti de la fronde. O triomphe ! O splendeurs d'Ouranos ! Torrent d'étoiles de la nuit ! Cratère immense où bout le jour vermeil! Les peuples ondulaient dans les plaines, comme des moissons d'épis ; l'orgueil des rocs et des forêts s'est prosterné sous mon regard. lô ! lô ! Je dirai ma joie aussi longtemps qu'il sortira un souffle de mon gosier consumé. O portique étoile des dieux ! pavé d'or radieux de l'Olympe ! Ha ! déjà mon corps est précipité. Mais jusque dans l'antre des douleurs, Bellérophon criera sa victoire. O guerrier de la nef, voici l'heure. Timide, irrésolu, tu gémis sous la nue obscure qui te couvre. Vois ! cette lance que je garde dans ma main te rendra un dernier service.
Il frappe le ciel à coups redoublés.
C'est ainsi qu'il faut dissiper les vains prestiges de Zeus!
LE PRÉGUF^SEUR 41
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Que fais-tu? Arrête, audacieux... Ton bras attaque la nue. O malheur! D'immenses étoiles jaillissent en serpentant, sous ta lance; TOuranos tonne de feux ardents, d'explosions, de jets qui grondent...
Un long silence. Bellérophon a disparu.
lp: chœur des argonautes Ma main frémit au pommeau du glaive. Piété, respect, terreur sacrée, tous les liens qui m'attachaient aux dieux tombent, dénoués de mon âme. O nuit! ô nuit! mon désir m'entraîne. Tant que les roues obscures de ton char écraseront la terre et le ciel, je te frapperai de l'épée, je te combattrai avec la lance. Enyo ! Pars, ô pointe d'airain... Si ma main te dirige trop bas, si c'est un dieu que tu dois atteindre, vole, monte jusqu'à l'Olympe rayonnant^ jusqu'au palais d'or de la lumière ! Si ma main te dirige trop haut, s'il faut frapper un spectre souterrain, redescends, perce jusqu'à l'Erèbe !... Mon bras ne se lassera pas. Encore un trait, ho ! encore ! encore ! A quoi bon mugir, nuée stérile ? Va, gonfle et roule sur la nef tes ondes ténébreuses ; un peu de fracas ne m'émeut point. O Nuit, je lancerai ma pique au faîte de tes tours éthérées, jusqu'à ce que les astres y flamboient.
LES CAPTIVES
Arrête, arrête, ô maître, ah ! hélas ! Quels craquements étranges et puissants! On dirait que l'Ouranos s'écroule. Les têtes des vagues apparaissent, innombrables et blanches de vieillesse ; les flots, en
s'entrechoquant, roulent au milieu de l'écume qui jaillit, des dauphins, des polypes hideux, des dieux à formes de bêtes.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Prends garde, ha ! ha ! Saisis Tépée, darde la pique, ô héros, tiens ferme ! Un démon, un géant monstrueux court, avec fureur, le long du rivage, tandis que ses noirs compagnons, sous un porche de rocs flamboyant...
LES CAPTIVES
Arrête ! ils ne voient pas la nef. Point de cris, parle tout bas, regarde. Attachée par un bandeau d'airain, une lampe où un tison rougeoie, éclaire leur front difforme. Leurs bras se lèvent et s'abaissent, leur sueur pleut dans le brasier vermeil.
Sons de trompe.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Mes oreilles sont déchirées. Ha ! ha ! un effroyable fracas retentit derrière la montagne. Certes, je reconnais la clameur de la corne d'Akhéloos. O Hèraklès ! Amphitryonade ! A pleins poumons, joyeusement, pour tous les êtres de la terre et du ciel, le héros proclame sa venue.
(La terre s'ouvre. Explosion de vapeurs.)
PROMÉTHÈE DÉLIVRÉ 43