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LA PLAINE

Cette molle nuit de décembre où les réclames lumineuses des industries de la débauche éclaboussaient le ciel boueux, assez pour y remplacer les étoiles endormies ; quelques années avant la guerre, celle de 1914 bien entendu, la seule, celle que nous fîmes, mes camarades ; je me trouvais, bien mieux occupé de mon ennui que d*un vice déterminé, assis devant un gobelet de wiskhy, les coudes fortement appuyés sur une nappe blanche à peine tachée d'alcool, dans le décor à prétentions, mais en somme assez pitoyable, d'un cabaret nocturne de la rue Fromentin, au pied de la Butte Montmartre.

Cette boîte à chansons, à danses, à poisons, à péchés languissants avait été installée dans un atelier illustré jadis par le passage du délicat et détestable Aubrey Beardsley, Anglais trop subtil pour être bon ouvrier et qui, lui-même, succédait, après je ne sais quel interrègne, au bon Belge Félicien Rops, trop homme de métier pour être délicatement pervers.

Tout ce qu'avaient conçu et manqué ces deux artistes aboutissait logiquement au spectacle ordonné une fois pour toutes par le maître du lieu, l'ancien cireur de bottes d'Alger, l'enfant aux belles hanches Achmed Safar ben Mahmoud, devenu quadragénaire corpulent aux agressives moustaches aile de corbeau et que tout Paris connaissait désormais, de la Place Pigalle à la Tour Pointue, sous ce sobriquet avantageux : « le beau Mémède ».

Au Cabaret de la Perle Noire, en souvenir des hôtes glorieux de l'ancien atelier, le plafond trop bas, qui remplaçait la verrière abattue, s'ornait en son milieu d'une composition que son auteur, artiste du crû, ne craignait pas d'appeler en son jargon une synthèse. Aujourd'hui la merveille a disparu — le cabaret ayant fait place à un ouvroir de la Croix Jaune, puis, après quelque vilaine histoire d'escroquerie touchant d'assez près à la haute trahison, à un cinéma moralisateur. Mais elle serait commode à reconstituer cette merveille : une tête de mort couronnée de roses liées par des perles, éclatante ainsi qu'un soleil, avec pour rayons une roue de jambes maigres et blanches escarbouclées de jarretières vertes et de jambes grasses et noires fleuries de jarretières rouges, aimablement infâmes.

Ainsi était-il défendu à chacun d'ignorer que, si « on était des esthètes », on n'en était pas moins au lupanar, au b..., s'il faut exactement citer Achmed Safar ben Mahmoud, dit le beau Mémède, car la formule était de lui.

Sur l'ancienne table à modèle, drapée de velours crevette, s'évertuait une maigre troupe de musicos ; les uns au large, les autres à l'étroit dans des smokings cramoisis qu'ils restituaient à l'aube avant de toucher leur demi -louis et leur choucroute garnie.

Vraiment, ô débauchés douloureux ! — pour abriter un de ces spleens canailles auxquels l'homme a parfois la faiblesse de s'attacher, eut -on pu mieux choisir que la Perle Noire'^

J'avais pour voisin de table, cette nuit-là, mon confrère Honoré GringoUe, celui qui s'est rendu illustre, avant la guerre, par sa vigoureuse campagne de presse en faveur du modernisme, de l'hygiène, etc. et qui, la guerre venue, s'est rendu plus illustre encore par cette histoire de fourniture de pansements wurtembergeois à l'armée française, laquelle lui prépare peut-être une fin semblable à celle du duc d'En-

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ghien, le plus beau, mais le plus malheureux des Condé.

En fait de Condé, le publiciste ne connaissait que le rectangle de carton rose qu'un temps il tint des fonctionnaires du boulevard du Palais.

A l'époque évoquée. Honoré GringoUe, fraîchement décoré du ruban rouge, suait par tous les pores de sa peau moite, par tous les poils rudes de son complet d'hornespum, la gloire que lui valait ses trente articles réunis en volume sous ce titre : Le Pittoresque assassin de la race.

C'était, au surplus, une fin assez curieuse pour Honoré Gringolle, benjamin du naturalisme, et qu'on savait s'être, observateur complaisant, abondamment attardé chez les escarpes en leurs plus nauséabonds repaires.

A La Perle Noire^ Honoré Gringolle tenait en maître l'emploi recherché de vieil enfant chéri de la maison. Il protégeait, de loin, de haut, les habituées pénétrées pour sa personne du plus indiscuté respect. Que quelque nouvelle s'avisât de le considérer ainsi que l'anonyme Monsieur Lebon, tout de suite Mémède intervenait :

— Veux-tu f... la paix à Monsieur ?

Et la sultane en location, docile au verbe impératif, n'insistait jamais, filant, soumise, au point qu'on eut pu croire qu'elle sentait passer le vent d'une gifle tombée d'en haut, du ciel où trônent, assis aux pieds du souverain juge, les régulateurs particuliers à chaque caste humaine, de la plus orgueilleuse à la plus misérable.

Un assez gentil garçon, bien vêtu, soigné, avec en lui quelque chose d'indéfinissable qui le maintenait comme en état d'invincible malpropreté, les poings menus aux poches bordées de soie, les chevilles mignonnement croisées — miracle d'équilibre — les lèvres vapprêtées pour une ignoble communion, chantait joliment l'une des Marseillaises de la sentimentalité indigène :

Uenfant qui traversait la plaine M'a dit bonjour, à moi le fou !

J'ai voulu prendre son haleine Et fai mis mes mains sur son cou...

Comme après le beau chanteur c'était à son tour de divertir la triste société, une danseuse noire se préparait, posément, devant une glace étroite déchirée de noms et de dates au diamant.

Levant ses jupes roses à la façon d'un gai rideau de comédie, les élargissant, les soulevant en montgolfières, poussant de la croupe un obstacle imaginaire, elle souriait professionnellement à sa sombre image ruisselante de clartés fades ; et c'était bien là le plus soutenable divertissement de cette soirée perdue ; un jeu plus agréable même que la danse d'une obscénité mesurée dont la souple Africaine devait nous régaler dans la suite.

Le beau Mémède s'était assis à la table d'Honoré GringoUe, après que les deux hommes, l'écrivain et le « tôlier » se fussent fraternellement serré leurs dextres pareillement grasses et presque identiquement baguées.

Le petit page de la crapule, le groom sentimental et à voix ne menait pas trop grand tapage avec sa musiquette. Je ne perdais rien ainsi des propos qu'adressait Mémède à Honoré GringoUe. C'était de cordiales objurgations, d'amicaux reproches.

— Je ne croyais pas que vous auriez fait ça, disait le tenancier, en versant à l'écrivain un verre de fine, la vraie fine de la maison, la fine des habitués. Je ne conçois pas que vous ayez pu souhaiter publiquement, et comme qui dirait par vos écrits, la disparition complète du Vieux Montmartre.

« Je vous le dis franchement, mon cher monsieur Grin-

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goUe. Et cependant, moi, je représente plutôt le Jeune Montmartre, celui du Tango, des petites dames, des poules, des Argentins qui s'emmerdent ; le Montmartre des Messieurs entre deux eaux pour putains entre deux âges.

« On fait ce qu'on peut ; j'ai des goûts de luxe et on ne m'a pas élevé pour être ambassadeur. Mais tout patron de boîte que je suis, j'ai pas compris votre attitude.

« Oh ! ça n'est pas que je soie plus sentimental qu'un autre. Je suis payé pour la connaître, la romance montmartroise ; j en sers avec la galantine, et je sais tout ce qu'il y a de belles flemmes ou de roublardises moins belles derrière tant de vocations d'artistes.

« Je veux seulement que vous sachiez que je suis logique avant tout et que vous ne me ferez pas croire qu'un monsieur comme vous n'a pas de goût pour un loustic comme lui !... »

Et, de sa grasse main baguée richement, le patron de la Perle désignait un singulier personnage, qui n'était ni un client, ni un mendiant, pas même un pilon, on n'en tolérait aucun dans l'établissement, ^t, qui, humble et persuasif, insinuant, éperdu de politesse reconnaissante, de gratitude humiliée, allait de table en table, une longue feuille de papierministre à la main ; une main douteuse.

Maigre autant qu'un jeûneur professionnel, rasé ; le visage labouré de rides affreuses ; dégingandé en son antique redingote verdâtre ; exhibant une lavallière toute faite sur un plastron de carton rose, le personnage donnait quelques explications à un groupe de petits Cubains jaloux qu'on les documentât à fond avant de signer, ainsi qu'on les en priait.

Honoré Gringolle ne répondait rien, les paupières lourdes, manifestement abruti par un passage récent au coin le plus discret de la Perle ou sa veulerie s'abandonnait aux soins d'une paradoxale Carmen blonde, pâle et maigre, et qui,

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR dans sa jarretière, cachait une seringue en guise de poignard. Ce fut donc à moi d'interroger Mémède :

— Qu'est-ce qu'il nous veut, ce fantôme ? Recueille -t -il des signatures pour obtenir du tsar la grâce d'un prisonnier d'Irkoutsk ?

— Pensez-vous ! fît Mémède, dégoûté et s'oubliant dans son indignation non feinte. Pensez-vous, on n'est pas sur la rive gauche !

« Ça ne serait vraiment pas le genre de la maison.

« Vous ne devinez pas que c'est une pétition pour la conservation du Vieux Montmartre ?

« Ah ! c'est du bonheur inespéré pour ce vieux déchetlà. »

— Je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre. Tel que vous le voyez, il a tout fait. Sous l'Empire, il a été maître d'hôtel aux Tuileries. Napoléon III, qui avait de la bonté pour lui, l'a subventionné afin qu'il monte un petit théâtre au Camp de Châlons ; une idée de l'Empereur, un rêveu/, comme vous savez, un idéaliste et qui voulait donner des spectacles moraux aux Zouaves de la Garde.

« L'imprésario de Châlons leur en donnait tant qu'on voulait, sûr et certain. Seulement, il vaut peut-être mieux ne rien dire des représentations privées que donnait la femme du directeur.

« Il prit là le goût malheureux du théâtre ; il a voulu être cabot et ça l'a traîné jusqu'à ces dernières années, de faillite en fours noirs et de Grenelle à Belleville. Il a fait tous les métiers de ceux qui n'en ont pas, et, en dernier lieu, il déménageait les peintres, leur montait leurs poêles et transbahutait leurs navets au Salon. C'est comme ça qu'il a entendu parler des fêtes que les artistes organisent pour sauver la Butte.

« Vous le voyez, le vieux roublard ; il a une situation, il

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récolte des signatures. Ça lui vaut une modeste mensualité, des petits avantages aussi : un bock par ci, un sandwich par là ; sans compter qu'on lui repasse des frusques à peu près propres pour qu'il puisse se présenter en ville sans déshonorer le Comité. Enfin, figurez-vous qu'un conseiller lui a fait avoir les palmes, le rêve de sa vie, et qu un phénomène, qui habite à côté du Moulin de la Galette, le loge et lui paie la cuite le dimanche.

« Mais vous devez bien le connaître, c'est lui qu'on appelle le Planteur de Montmartre. Non ? Ah ! ça, vous ne connaissez donc rien ? »

Je me gardais d'interrompre le tenancier.

— Avant les travaux de l'avenue Junot, reprit Mémède, il habitait une espèce de cambuse en planches et en carreaux de plâtre avec un toit en chaume... le dernier toit de chaume de Paris ; une curiosité que des sociétés d'art et de bienfaisance— d'art populaire, c'est comme ça qu'on dit? — venaient visiter le dimanche ; on faisait même des conférences làdessus. Je vous demande un peu !... Enfin. Moi, je crois que c'est ça qui lui a tourné la tête et puis aussi un souvenir d'amour ou de voyage manqué ; peut-être les deux qui lui trottaient par le crâne. Bref mon bonhomme...

Un cri aigu perça l'air épaissi des fumées troubles du tabac, de l'alcool, des vins sophistiqués et des parfums ennemis.

— Vous permettez ? dit le beau Mémède se levant en hâte.

C'était permettre beaucoup.

Honoré Gringolle acquiesça d'un battement de paupières, semblable à un poisson qui dirait « oui » avec ses ouïes.

Rita la Pâle venait de déchirer, simple effet de sa naturelle méchanceté, la tunique de tulle de son amie Cély. La mauvaise ramassait son sac et sa trousse et Cély, maintenant,

hurlait en conscience et non sans d'excellentes raisons car, déjà, elle pouvait ajouter en esprit au désastre de sa fraîche toilette ruinée, sa soirée perdue et les coups de pied que ne manquerait pas de lui administrer, dans le secret du vestiaire, le beau Mémède en l'expulsant ainsi que sa rivale.

Ainsi fit-il.

Et alors — non pas pour faire diversion, mais parce que c'était l'instant de son numéro — la négresse bondit parmi les tables cristallisées, colorées ça et là des carapaces de monstres marins. Mieux que les derniers propos du patron, le tourbillon des jupes roses dégageant le double pistil des jambes noires ravivaient mes souvenirs.

Et la vie du Planteur, douloureuse et folle, absurde et charmante, si pleine de poésie et si riche en douleur, ressuscita dans ma mémoire avec tant de séduisante netteté que l'envie me vint de la traduire en lignes intelligibles et durables pour mes amis et les enfants de mes amis.

Ainsi qu'il en advient de tant de fiers projets, je dus ajourner la réalisation de celui-là. Mais cette nuit d'alors j'étais si bien possédé de mon sujet que je quittai précipitamment la Perle^ afin de dresser le plan du récit véridique dont le titre s'imposait : Le Planteur de Montmartre. J'ai cru, dans la suite, devoir lui substituer celui-ci que j'essaierai de justifier : La Négresse du Sacré-Cœur.

La négresse se déhanchait. Je te reconnaissais, ô Vénus noire de la rue Caulaincourt ! Et tu prenais toute ta place dans mon livre.

Que ton corps long et souple, ta chair de bronze fuselé en soient la solide armature.

Que tes jupes roses odorantes et balancées en soient la lumineuse et mélancolique fantaisie l

Sur le seuil du cabaret, je me retournai.

La négresse avait fini de danser.

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En vain le vieux cabot pétitionnaire lui parlait bas, comme on sermonne un bébé incrédule et rétif. La petite tête crépue et lippue, à peine, secouait avec obstination des mèches d*ombre et tordait des lèvres de sang.

Les doigts passés dans son gilet, sous les aisselles, le patron, tout près de moi, chapitrait à son tour sa pensionnaire, d'un verbe plus haut et plus gras.

— C'est de la part du Planteur ? Et tu refuses ? T'as peut-être tort de ne rien vouloir connaître. Tu ne seras pas toujours jeune et fraîche. Alors, ma pauvre noire, quand tu auras cessé de plaire, on sera bien obligé — moi tout le premier — de te balancer comme les autres... Une boîte du genre de la mienne et une maison de charité, ça fait deux.

M 'ayant aperçu, le protestataire champion du Vieux Montmartre me rejoignit en une pirouette, me tendant sa feuille de papier-ministre en mâchonnant de vagues paroles enrobées d'un funèbre sourire.

Aux signatures encore humides du général llarion Amphithéatrovich Spiridonow, de Ramon Garcia y Solar, du licencié Ruy Aranga, de Vincente di Parmienti, du docteur Max Alfnerbaûm et de Si-Li-Huen-Say, défenseurs éclairés des beautés agrestes de la Butte, j'ajoutai la mienne.

Le jour pointait, aigre et narquois comme les remords qui parfois nous visitaient en ce temps-là.

Assis sur la dernière marche de l'escalier étroit, un voyou gras, affublé d'une houppelande de Suisse du grand siècle et tenant Paris-Sport entre ses grosses mains sales, s'essayait à chanter à son tour :

Uenjant qui traversait la plaine M'a dit bonjour, à moi le fou !...

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