EN
Pourquoi Médéric Bouthor n'eut-il pas été planteur rue Caulaincourt, dans le maquis? Mon ami le baron Crochard s'était bien établi — en amateur — constructeur de yoles, de canots et de périssoires, sur le sommet de la Butte, entre une carrière épuisée et un moulin paralytique !
Bien d'autres exerçaient sur le mont des Martyrs bien d'autres industries, beaucoup plus surprenantes et nul ne saurait dire lequel de tous ces gens, dont le pouvoir de suggestion était grand, déterminait la vocation de l'autre, en cet étrange pays où des vieux avaient des jeunes pour maîtres, où seuls les morts — pas même les morts martyrs — ne comptaient pas ; où des vivants eussent pu s'avouer, par l'effet d'une charmante humilité bien digne d'eux, les disciples des maîtres à naître.
Je veux parler des précurseurs, des initiateurs inconnus.
Si j'étais peintre de paysages, je voudrais m'épuiser en efforts sublimes pour vous contramdre d'en adorer un seul : coin d'ombre ou de lumière, de ciel et d'eau ou de verdure et qui serait tout l'univers. Mais je tiens l'invention de la boîte à pouce pour funeste à l'avenir des beaux-arts ; je hais les croquetons en série... et Dieu m'a refusé les dons du peintre de paysages.
Ne préférez-vous pas à l'attirail cocasse du peintre en voyage la boîte verte du botaniste ? la boîte de Jean-Jacques ? la boîte aux herbes dont une subtile mécanique suffit aussi à faire, d'un coup, une boîte à musique ?
DEUXIÈME CHAPITRE
Ainsi, entêté en notre exclusive affection, n'étudieronsnous ici, et dans la mesure où c'est indispensable à l'intelligence du récit, que la flore et le folklore ornements du chemin conduisant au domaine du Planteur de Montmartre, le pitoyable Médéric Bouthor.
Au terme de notre route nous trouverons la plantation ; nous en pousserons la porte, avec précaution ; nous apprendrons à connaître le domaine et ses hôtes ; et puis nous recommencerons, afin de faire en route des connaissances nouvelles et, de ce jeu plaisant, l'on verra bien qui, de vous ou de moi, se lassera le premier.
De luxueux établissements où le homard se débite, sous le feu des lustres, jusqu'au prix inouï de trois francs la patte, peuvent bien éclabousser de leurs flaques électriques les pavés de la rue Lepic, premier boulevard du bastion naturel qu'est la Butte ; le distingué Honore Gringolle et ces messieurs du Comité d'Initiative ont bien pu obtenir que les ruelles tortueuses fissent place, une à une, à des escaliers de granit ; ils ont bien pu obtenir encore que des immeubles aussi beaux, aussi cossus que les temples de la Nouveauté dressassent leurs sept étages jusqu'au ciel de la rue Girardon ou de la rue Lamarck ; des personnages aussi bien pourvus que le baron Crochard, extravagant de qualité, ont bien pu accrocher leur nacelle à débauches riches aux contreforts même de la Basilique ; Montmartre n'en appartient pas moins aux pauvres qu on ne pourra jamais tous chasser.
Ouvriers sans travail ; infirmes barbouillés de vin bleu ; ménagères rouées de coups ; mendiants du Sacré-Cœur ; enfants vagabonds ; poètes morts de froid ; ils régnent sur Montmartre ; ils le possèdent, eux les pauvres, drapés dans le sang impérissable des martyrs parisiens.
L'émeute elle-même, des rives du fleuve, rebondit jusque là-haut, s'il faut verser un sang choisi.
Parfois, lorsque la brume accoutumée enveloppe Paris, si quelque rayon s'essaie à percer la croûte céleste, en levant les yeux sur le sommet de la colline vous voyez flamber, au-dessus des toits et un peu plus bas que les coupoles byzantines, comme une étole de flamme, quelque chose qui ressemble à une lumière ardente.
Sans doute pensez-vous ne rien voir qu'une vitre sale et brouillée que suffit à métamorphoser en flambante merveille la magie d'un rais étroit. C'est mieux que cela ! C'est toutes les guenilles des pauvres muées en une chape d'or vivant !
Les pauvres chantent, pour tromper leur douleur, pour bercer leur enfant livide et pour toucher votre cœur.
Dans les chansons des pauvres, toutes les saisons se confondent.
Est-ce pour cela que Montmartre ignore les saisons ?
Toutes les fleurs y poussent en pots ; tous les oiseaux y sont en cage et le gazon des terrains vagues est pareil au manteau des pauvres, d'un vert et jaune indéfini, avec des trous.
Aussi, en cette histoire, les jours couleront-ils sans que nous nous attardions à nommer les mois.
Celui qui, en 1917, faisait le moins de cas de l'ordre des saisons, le plus dédaigneux des variations du climat parisien, c'était assurément le héros de ce récit : Médéric Bouthor. un quadragénaire corpulent et basané, toujours vêtu d'une singulière vareuse à basque, d'un gilet haut boutonné, d'un pantalon à pattes d'éléphant, le tout en grosse toile à voile.
Un soir que la nature, par un fort jet de flocons blancs, s'évertuait à rappeler le nom de décembre aux Montmartrois indifférents, je me souviens très exactement d'avoir rencontré Médéric Bouthor, nu tête, son grand chapeau mexicain en paille de manioc au bout de son bras gauche, et, s'épongeant
Id
DEUXIÈME CHAPITRE
le front, de la main droite, avec un mouchoir à carreaux jaunes et rouges, large autant qu*un madras.
Combien d'entre les hommes de mon âge sauraient dire exactement vers quelle époque Médéric Bouthor, à qui la voix populaire prêtait une fortune considérable, s'était installé à Montmartre, dans le maquis ?
A l'instant que commence ce récit, vers dix heures du matin, l'instant le plus paisible de la journée, sur la Butte, Médéric Bouthor, soulevant avec cérémonie son chapeau mexicain, s'apprêtait à franchir le seuil d'une échoppe misérable de la rue d'Orchamps en laquelle travaillait, penché sur un établi aussi étroit qu'encombré, un personnage assez élégant et qu'on était bien étonné de voir là ; un ouvrier dandy à la souple barbe bien soignée et dont l'œil droit disparaissait au fond d'une loupe d'horloger.
L'artisan, habillé à la façon de quelque commis de la Banque, faisait ainsi songer à ces farceurs de société qui, à la fin d'un bon repas, se logent dans l'arcade sourcillière un rond de serviette en guise de monocle.
— Merci, monsieur Trozzi, et bien le bonjour, dit Médéric Bouthor en faisant jouer le loquet de l'échoppe rustique.
— Grazia, signor Bouthor ! répondit l'artisan.
En une enjambée, Médéric Bouthor se trouva au milieu de la petite rue d'Orchamps et s'y heurta du ventre à Florimond Daubelle, ce poète délicat qu'on voyait paraître chaque soir, en habit de bonne coupe, dans plusieurs salons de la meilleure société, mais qui, ce matin-là — comme bien d'autres matms — s'exhibait par les rues de la Butte en un équipage baroque dont il ne paraissait ressentir la moindre honte.
Une casquette de lad abattait soixante-deux carreaux bruns et soixante-deux carreaux soufre sur les yeux et les oreilles.
Son nez long et fin se brûlait à une petite pipe en terre, mal culottée ; une remarquable pipe à sujet figurant un naturel des îles Fidji dévoré par un crocodile. Le sauvage était blanc et le crocodile habillé d'émail vert.
Le corps maigre de Florimond disparaissait dans un mince pardessus gris -fer dont le col relevé encadrait le menton pointu du poète.
Des jambes de Florimond on ne voyait rien que le tirebouchonnement d'un pyjama rose. Des snows -boots s'agrafaient tant bien que mal sur les pieds nus.
— Déjà levé, monsieur Bouthor ?
— Mais vous-même, monsieur Daubelle ?
Ai-je oublié de dire que le poète était embarrassé d'une casserole de fer blanc, débordante d'un lait bleuâtre ?
— Excusez-moi si je ne vous donne pas la main... c'est cette damnée casserole... Moi, mon cher monsieur Bouthor, c'est bien différent... je vais me recoucher !... mais, reposé ou non, je dois d'abord commencer par me lever... pour mon chat Sibilot, mon petit angora... le coquin ne me laisserait pas dormir en paix s'il n'avait pas à l'heure dite ses deux sous de lait... Ce soir, à cinq heures, ce sera son foie... Ah ! monsieur Bouthor, on a bien du mal quand on élève un enfant !
Florimond Daubelle, poète de vingt ans, ne paraissait aucunement plaisanter en parlant de la sorte et Médéric Bouthor l'écoutait avec une attention qui dépassait les mesures de l'ordinaire courtoisie.
Derrière les carreaux de l'échoppe, l'artisan à la belle barbe souriait à ces messieurs. 11 avait délivré son œil droit de l'énorme loupe.
Sur le fronton de l'échoppe, on lisait, en lettres blanches sur un front cru de vert véronèse :
DEUXIÈME CHAPITRE
AMBROSINO TROZZI
Horloger-Bijoutier
Réparations — Occasions — Or et argent
La bicoque lilliputienne de l'horloger s'adossait à un assez vaste atelier en forme de chalet suisse, mais sans autre ouverture sur la rue que la porte en bois plein, le tout badigeonné d'un rouge-sang délavé par l'averse parisienne. A un cordon de sonnette, fait d'une cravate de soie pompadour, pendait, en manière de pied de biche, une main de plâtre, maintenant crasseuse pour avoir éprouvé trop d'étreintes, et à laquelle manquait l'auriculaire.
Sous la main, une carte de visite était piquée dans le bois de la porte par une punaise. La carte se libellait ainsi :
ORLANDO TROZZI
Sculpteur Chevalier de l Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand
De cet atelier sortait, une fois par semaine, des Marie et des Jean-Baptiste, des Jésus et des Saint-Antoine-de- Padoue, des Madeleine et des Jeanne, tendres images aux teintes de pastel dont le gastralgique Huysmans dénonça peut-être imprudemment la hideur et que l'avenir recherchera comme un irrécusable témoignage de la sentimentalité catholique à l'aurore du XX^ siècle.
— J'ai fait réparer mon oignon, par Trozzi, dit Médéric Bouthor en tirant de son gousset une grosse montre d'argent pour l'exposer au creux de sa patte velue.
— Ah ! oui, fit Florimond sans regarder l'objet.
— Maintenant elle va bien. J'y tiens surtout parce que
c'est un souvenir ; elle a appartenu au capitaine qui conduisit Maximilien au Mexique.
Florimond remua la tête, en homme pour qui cette histoire n*était pas nouvelle.
Médéric Bouthor crut devoir ajouter :
— Trozzi est un très bon horloger.
— A bientôt, monsieur Bouthor, fit brusquement le poète à qui l'entretien n'offrait sans doute pas l'intérêt escompté.
La figure de Médéric Bouthor s'éclaira d'un sourire ; le gros homme alla même jusqu'au rire étouffé et, quand il riait, ses joues soulevées faisaient assez comiquement trembler les poils noirs faufilés d'argent de ses favoris à la mode de la vieille marine.
— Dites donc, monsieur Florimond, vous avez fait une chanson avec vos amis ?
— Mes amis et moi, répondit gravement le poète en faisant passer, non sans difficulté, sa casserole pleine de lait de sa main droite dans sa main gauche, mes amis et moi nous faisons beaucoup de chansons.
— La chanson du fils Trozzi, vous savez bien 1
Sans se faire prier, sa face goguenarde à peine visible entre la casquette rabattue et le collet relevé, Florimond chantonna sur l'air d'une scie du jour :
Le fils Trozzi est horloger Son pèr {ait d! la sculpture^ C*est un garçon des plus rangés^ Une excellente nature !
Soir et matin
Ru Durantin Il répare les montres De la grand' dame et du trottin Quen son chemin il rencontre !
DEUXIÈME CHAPITRE
// est bêt' comm chou Mais fra très bien votre affaire !
Pour moins ê! quaranf sous Il pourra vous satisfaire,..
Les deux hommes éclatèrent de rire.
— J'ai mis Durantin pour la rime, expliqua le poète sans qu'on pût savoir s'il se moquait, bien que l'action se passe rue d'Orchamps par un beau soir.
La lourde patte de Médéric s'abattit sur l'épaule du poète.
— Mon lait, malheureux !... le lait de Sibilot ! hurla Florimond.
— Oh ! pardon, cher ami î
Derrière le groupe cocasse qu'ils composaient, quelque chose vivait qui riait aussi ; Florimond et Médéric se retournèrent.
Au seuil de l'échoppe basse, au seuil de l'atelier rougesang, MM. Trozzi père et fils, les saluaient cordialement.
— Cher monsieur Bouthor, demanda Ambrosino Trozzi le père, sur quel méridien mon fils a-t-il réglé votre montre ?
— G)mment, sur quel méridien ?
— Eh oui, ne pensez-vous pas qu'il eut bien fait d'adopter pour vous l'heure de Mexico ? Qui sait si vos plantes exotiques ne pousseraient pas mieux si vous les arrosiez à l'heure de là-bas ? Je ne me moque pas, signor, je parle très sérieusement. Et à moi, monsieur Bouthor, qui êtes si riche, quand me donnerez-vous du travail ? Une belle statue au milieu de la plantation, hé ?... est-ce que cela ne serait pas tout à fait zoli ?
La proposition ne semblait point si folle à Médéric Bouthor. Il réfléchit, les yeux fixés sur le bout de ses souliers, puis fit un demi-tour pour consulter Florimond.
Le poète s'était esquivé.
On eut pu aisément le retrouver à la trace. De petites gouttes de lait, de saut en saut, étoilaient la boue de la rue d'Orchamps, entre les pavés rebondis.
Médéric Bouthor saisit lartiste par l'échancrure de sa longue blouse blanche.
— Peut-être vous commanderai-je quelque jour, bientôt, une Trinité zapotèque.
Ambrosino Trozzi ferma lentement les yeux et, tandis qu'il les fermait, ses larges lèvres s'ouvrirent comme une blessure, la blessure du rire, entre les poils gris et noir de sa barbe à la Jules II.
Armando, le fils, souriait aussi, par respect filial ou par simple habitude de commerçant.
Très lentement, très doucement, avec tant de délicatesse qu'il eut été impossible de se fâcher, le sculpteur, de ses mains rondes et grasses, dégagea sa blouse blanche recrépie de plâtre de l'emprise de Médéric Bouthor ; puis, mettant à rouvrir les yeux autant d onctueuse mesure qu'il avait mis à les fermer, il dit sans cesser de sourire.
— Zapotèque ! zapotèque !... Jésus-Maria que c'est zoli !... Conservateur des 2[apotèques ! dirait notre voisin et ami Septime Febur, le poète qui a tant de goût pour le calembour bien qu'il soit un saint accompli... et qui, pour son excuse, affirme l'existence d'une hiérarchie d'anges badins !
M. Ambrosino Trozzi devint brusquement grave. Son fils cessa à son tour de sourire et rentra à l'intérieur de son échoppe une jambe et un pan de sa jaquette élégante.
— Mon cher monsieur Médéric Bouthor, il faut vous adresser à un autre ; l'art zapotèque n'est pas du tout mon affaire... cela regarde nos jeunes amis qui ne croient plus en la beauté antique et qui demandent des leçons aux sau-
DEUXIÈME CHAPITRE
vages. Pauvres jeunes messieurs ! Ça n*©st pas de leur faute, on les a trompés. En quel temps vivons-nous !... Si je n'avais mon art et mon cher Aretino pour me désennuyer, je mourrais de la honte de ce siècle ; si, signor, c'est comme j'ai l'honneur !
« Aussi, permettez que je m'écrie , comme le vieux Liséo dans VIpocrito du divin : « Que celui qui donne aux bouffons ce que l'on doit aux grands artistes mendie jusqu'aux fourches où il sera pendu !... Et vous, gracieux, qui n'entendez à rien et mettez le bec à toute chose, puissiez-vous avoir le visage condamné à recevoir un perpétuel asperges d'urine pourrie. »
Un sourire débonnaire fît place à la grimace imprécative et les mains rondes se tendirent, généreuses.
— Je ne dis pas cela pour vous, Signor !... mais, décidément, adressez-vous ailleurs pour vos diableries zapotèques.
Armando, le fils, ne pouvait sourire de conserve, car épouvanté par la fureur lyrique de son père, il avait précipitamment réintégré dans l'ombre de l'échoppe la seconde jambe, le second pan de jaquette et la tête calamistrée aux beaux yeux stupides qui dominait l'édifice d'élégances citadines.
— Sans rancune, monsieur Bouthor ?
— Sans rancune, père Trozzi, sans rancune !
Furieux d'être ainsi traité avec une bonhommie protectrice qui s'accordait mal avec sa personnelle courtoisie, ordonnée, méticuleuse, le vieil artiste battit en retraite, claquant violemment derrière soi la porte de bois rouge-sang. Il ne pouvait comprendre que c'était de la part de son interlocuteur des façons maritimes, coloniales ; des façons de planteur, enfin, auxquelles le rentier du maquis attachait une grande valeur sentimentale.
Seul au milieu de la rue d'Orchamps, Médéric Bouthor demeura un instant à considérer la main de plâtre qui se balançait, cahotée, au bout du ruban pompadour, telle qu'on l'eut dite agitée, frémissante, de la fureur du maître.
Médéric Bouthor lut alors l'heure au gros oignon d'argent ingénieusement remis en état par le fils Trozzi. Il était exactement dix heures cinquante -cinq.
— Je vais aller réveiller Septime Febur, se dit-il ; s'il voulait m'accompagner ce soir à la réunion que je compte troubler, ça me ferait une fameuse recrue pour les défenseurs du Vieux Montmartre. Âh ! les gaillards du Comité de Défense des Intérêts de la Butte verrons de quel bois je me chauffe 1... C'est dit, je vais surprendre Septime dans son capliarnaiim.
Médéric Bouthor décida encore d'accompagner Septime Febur rue Cavallotti, derrière l'Hippodrome, chez son restaurateur le père Vernin. 11 paierait le déjeuner à toute la société, les hôtes de la table réservée dont le poète catholique, Florimond Daubelle et Sorgue le peintre étaient les plus précieux ornements.
L'homme au chapeau mexicain traversa la petite place où quatre gosses dépenaillés jouaient à la marelle.
Une grosse blonde en peignoir secouait à son balcon un tapis de peluche verte blasonné d'un lion de gueule.
Elle salua Médéric sans interrompre sa besogne ménagère et son amant vint la rejoindre au balcon ; un petit homme maigre, chétif, singulier époux de cette géante plantureuse, qui salua aussitôt le passant.
Un m.endiant, drapé dans une cape espagnole, gravissait la Butte, à cinq pas devant Médéric Bouthor ; clopinant, boitillant, il chantait :
DEUXIÈME CHAPITRE
J'ai pris un bleuet
Fluet Cueilli parmi rherbe !
Il s'arrêta, lui aussi, à l'entrée de l'impasse Traînée.
Une autre voix, lointaine, chantait par là, mais si fraîche malgré l'accent barbare que Médéric Bouthor en fut tout pénétré.
Peut-être même fut-ce l'accent barbare qui fit battre à se rompre le cœur de Médéric. La voix livrait au vent aigre de la Butte ces paroles, cette musique et cette littérature de colibri :
Paôles d'amour, Zoli bouquet.
Bouquet pâfumé pou zôeilles !,..
— Qui est-ce qui chante ça ? Qu'est-ce que c'est que ça ? hurla Médéric à la face du mendiant.
Le stropiat appartenait à la caste des gueux à prétentions. Haussant les épaules, ce qui le rendit un instant moins difforme, il grogna :
— Est-ce que j'sais !... Est-ce que je m'occupe de ces bêtises-là !...
Médéric Bouthor ne lui laissa pas le temps d'achever, selon sa probable intention :
— Je suis un artiste, moi !
Il le repoussa brutalement et se jeta comme un fou dans le corridor ténébreux de l'immeuble branlant et moisi où gitait Septime Febur.
Les injures du mendiant l'y poursuivirent sans l'atteindre.
L'élan de Médéric Bouthor ne fut arrêté que par la crainte de se rompre le cou. L'ignoble boyau allant de l'impasse
Traînée à la courette située entre les deux bâtiments faisait songer à ces corridors en lesquels les écrivains malades, cruels ou piteux à l'excès, ce qui s'équivaut, précipitent les héros de leurs contes fantastiques, de leurs diableries plus ou moins plausibles.
Dans le pire coin d'ombre où d'ordinaire siffle le Dragon, la bête maudite et dévorante, sifflait tout bonnement l'asthme de M"^® Breiscbwantz, concierge ; une vieille femme presque impotente, dont les sens s'atrophiaient un peu plus chaque jour, hormis celui de la vue, parce qu'à vivre ainsi dans les ténèbres elle avait appris à voir dans la nuit, aussi bien que son chat Mistagor dont les yeux d'or verdâtre luisaient sataniquement en ce puits d'ombre humide.
Médéric Bouthor crut que Mistagor le frôlait aux jambes ; mais une faible voix harmonieuse modula :
— Pardon, Monsieur.
La forme fragile qui se mouvait à ses côtés s'était collée au mur pour le laisser passer.
La voix était celle d'une très jeune fille.
]y[me Breischwantz, roulant sur ses jambes enflées, sortit de sa loge, une lampe Pigeon à la main.
Elle éleva le fumeux luminion à la hauteur de son crasseux bonnet de dentelle noire et, presque simultanément, elle dit :
— Où allez-vous ?... Ah ! c'est toi, Léontine.
— M. Septime Febur est-il chez lui ?
— Oui qu'il y est... même qu'il est encore au lit... Vous feriez peut-être mieux de le laisser dormir, le cher Monsieur, il a passé sa nuit à travailler... tenez, vous ne voyez pas d'ici qu'il a laissé allumée sa grosse lampe ?... Mais, c'est vous le Monsieur du Maquis ? Alors allez-y tout de même puisque vous êtes de ses amis... Ça ne veut pas dire qu'il vous ouvrira... chacun vit comme il veut, pas vrai ?... pourvu qu'on ne fasse
DEUXIÈME CHAPITRE
pas tort à son prochain... et si seulement M. Septime était plus régulier dans ses paiements ce serait un homme à proposer en exemple.
On remarquera que M^^^^ Breischwantz, tenant en haute estime son locataire, le seul « Monsieur » de la plus pauvre maison de l'impasse Trainée, parlait de lui en disant « M. Septime ».
Tous ceux qui respectaient le poète catholique, en se reconnaissant naturellement de ses inférieurs, braves gens ou fripons, disaient ainsi « M. Septime ».
L'épiciëre de la rue Berthe qui, concurremment avec M. Vernin, nourrissait le poète — de bouillon en comprimé, de lentilles et de thon à l'huile — disait « M. Septime ».
— Prenez des lentilles, M. Septime ; c'est bien ferrugineux et ça n'échauffe pas le sang comme la viande. Rien ne vaut les lentilles, M. Septime, pour le travail de tête.
La blanchisseuse de la rue des Trois-Frères disait aussi « M. Septime ».
— M. Septime n'est pas assez riche pour s'habiller à la mode, mais Dieu de Dieu qu'il est coquet de son linge ! C'est un plaisir pour moi que de repasser ses plastrons. Il faut aussi vous dire que M. Septime va beaucoup dans le monde.
M. Vernin, le restaurateur de la rue Cavalotti, à l'enseigne des Lettres et des Arts, disait « M. Septime ».
L'écrivain, soucieux de se soumettre à une règle profitable, avait établi avec son hôte un plan de campagne alimentaire et budgétaire.
Etant admis que ses ressources ne lui permettaient en aucun cas de consacrer à la table au delà d'une somme dont le chiffre, d'un commun accord, avait été fixé sur l'examen des ardoises antérieures, on avait décrété que M. Vernin
ne servirait à son client rien que des repas dont un menu perpétuel constituerait la mesure, à savoir :
Potage
Une entrée
Légume ou salade
Dessert
Café
Mais, par la suite, une clause additionnelle donnait au contrat une élasticité commode sans le modifier dans son principe et son essence. 11 s'agissait d'un ingénieux système d'équivalence. Et c'était une joie innocente pour tous les habitués, que ne lassait jamais ce divertissement, quand le patron des Lettres et des Arts, très sérieusement, clamait dans le porte-voix des commandes bouffonnes à la maritorne reine des fourneaux étoiles de graisse, ou bien à M^^^ Vernin, reine du comptoir :
— Et un petit lapin comme légume pour M. Septime qui va bien !... Et un marc de bourgogne comme potage pour M. Septime, envoyez !... Et un gorgonzola bien fait comme café pour M. Septime !...
Tous les enfants du quartier, deux ou trois filles, ses voisines et les mendiants du Sacré-Cœur à qui Febur faisaient l'aumône disaient « M. Septime ».
Quant à ses amis les plus intimes, Sorgue, le peintre, ou Florimond Daubelle, ils disaient : Septime Febur.
On a vu que le Mexicain du maquis s'exprimait de même.
Quelques voyous se contentaient de le saluer d'un « SeJut, Septime ».
L'étude plus profonde du cher personnage justifiera toutes ces nuances.
Médéric Bouthor n'eut plus que la peine de traverser la
DEUXIÈME CHAPITRE
courette sur laquelle la porte du logement de Septime Febur s ouvrait de plaln-pied, mais point au premier heurt.
La patte épaisse de Médéric était chaude de cogner en vain. L*oreille presque collée à Thuis, à la façon ingénue de tant de bonnes gens qui « écoutent si on les entend », Médéric Bouthor appelait assez haut, et pourtant respectueux encore d*un sommeil qu'il souhaitait tant interrompre :
— Septime Febur !... Septime Febur ! c'est moi, Médéric Bouthor !...
Pendant ce temps, M^^ Breischwantz, au centre de la courette, chapitrait l'être menu que Médéric avait, dans l'obscurité, pris pour le chat Mistagor, mais qui avait répondu au nom de Léontine.
Il vit que l'être menu était une jolie hllette de treize ans, grandelette en sa robe d'écolière, de formes élégantes, longue ainsi qu'une longue fleur. Ses cheveux bruns tombaient en boucles sur son sarreau de lustrine boutonné dans le dos à même la chemise. La forme de la jupe révélait qu'on l'avait coupée dans la toilette élégante d'une autre. Si les ciseaux n'eussent point tranché l'étoffe à la hauteur des genoux, Léontine, vêtue en dame, en grande personne, eut sans doute tout perdu de l'aspect enfantin qu elle possédait au moindre degré.
L'enfant était belle, d'une beauté grave et triste. Ses solides mollets nus de bonne sauteuse à la corde ne corrigeaient pas d'espièglerie sa silhouette allongée. De noir vêtue et court vêtue, pâle et brune, Léontine possédait la grâce de Diane ; une petite Diane montm.artroise balançant un filet chargé de provisions ; de ces tristes provisions de bouche sans éclat truculent, sans parfum excitant et qui ne méritent pas, hélas I le beau nom de victuailles.
Médéric avait souvent aperçu Léontine. Il se souvenait aussi d'un soir que Florimond Daubelle, dans Tatelier de
Sorgue, avait lu devant lui certain poème bref dont les premiers vers demeuraient accrochés à sa mémoire, de leurs grifïes caressantes :
Tu croyais, pauvre Léontine !
Chez les filous trouver profit.
Mais le vice est une tontine.
Qui gagne perd à ce défi /...
Ça n'était pas très clair ou bien ça l'était bien trop ; sans doute, il ne pouvait s'agir de cette Léontine-là, encore que l'enfant trop belle, trop grave et trop grande ne fut pas inconnue de Florimond, réaliste à sa façon, et dont la poésie s'alimentait d'allusions.
Comme pour augmenter le doute de Médéric Bouthor à l'endroit de la gamine, M"^^ Breischwantz disait :
— A quelle heure que tu rentres, Léontine ? Ta grand'mère est rudement colère après toi... Méfie -toi à tes oreilles.
— Grand'mère ne me les tirera pas, madame Breischwantz ; d'abord personne ne m'a jamais tapée.
— Si, ta maman... Mais ne parlons pas de ta maman !... Laissons-là où elle est.
— Pourquoi ça, madame Breischwantz ? Vous le savez, vous, où elle est ?
^lîie Breischwantz pinça les lèvres sans répondre, puis détourna la tête légèrement, après quoi se penchant sur Léontine et la regardant droit aux yeux :
— Dis donc, à qui causais-tu tout à l'heure, au bas des marches de la rue Ravignan ?
— A qui je causais ? Mais à personne, madame Breischwantz. >
— Léontine !... moi je dis que tu causais à quelqu'un, et pas à quelqu'un de bien recommandable encore !... je vous ai vus de chez le boucher... et j'ai eu le temps, malgré
DEUXIÈME CHAPITRE
mes jambes, de me tramer jusqu'ici et de rentrer avant toî... tu causais à Mumu que je te dis !
Léontine ne répondit pas, semblant ne rien comprendre aux propos de la concierge.
— Ce que je t'en dis, Léontine, c'est pour toi... c'est pas pour ta grand'mère que je n'aime pas... ni pour ta mère, bien sûr ! C'est pour toi que j'aime bien et qui me fais peur quelquefois.
Léontine se prit à rire d'un rire très pur, très frais.
— Oui, tu as l'air trop sage... si raisonnable que c'en est presque surnaturel... mais maintenant que je t'ai surprise avec Mumu...
— Madame Breischwantz, vous vous trompez ; je vous répète que je n'ai pas parlé à Mumu. Remarquez qu'il n'y a pas de mal à lui parler... tout le monde se parle sur la Butte... mais qu'est-ce que vous voulez qu'il me dise ?
— Alors tu lui as fait une commission de la part de quelqu'un ?
Ebranlée dans sa conviction première, M"^^ Breischwantz concevait maintenant un roman galant et ténébreux où celui qu'elle appelait Mumu tenait l'emploi de personnage avantageux. Déjà se présentaient, heurtés, précipités en une bousculade populaire, les noms de toutes les dames du quartier susceptibles d'avoir fait remettre un billet criminel au mystérieux Mumu, par la main de l'innocence.
— Tu ne diras pas que tu n'as rien remis à Mumu, je t'ai vue ?
— Mais, encore une fois, madame Breischwantz, il faut que vous ayez mal vu ; je ne connais pas Mumu, je ne lui ai rien remis et je ne lui ai même pas parlé. Je ne sais pas ce que vous avez après moi, madame Breischwantz.
La concierge se détourna carrément d'une petite personne aussi sûre de soi. Elle empoigna son balai, comme une sor-
cière qui, ayant manqué quelque maléfice, regagne son antre en blasphémant, emportée par la grotesque monture.
Au sixième étage une fenêtre s'ouvrit et une voix chevrotante lança cet unique appel :
— ^ Léontirie l
*— Je viens, grand'mère.
Et la petite Diane clé l'impasse Tràinée dispatut dans le second bâtiment, construction inclinée aussi sombre, aussi humide, aussi lépreuse que la première.
— Tout de même 1 Tout de même ! soupirait M°^^ Breischwantz. Elle n'a pas rougi une seule fois 1 Elle n'a pas baissé les yeux ! Et cependant j'ai bien vu 1 Et je mettrais ma main au feu que, malgré tout, elle ne connaît pas le mal !
Septime Febur ouvrait enfin la porte. Il apparut en chemise ; une de ces chemises de soirée qu'amidonnait et repassait avec tant de plaisir la blanchisseuse de la rue des Trois- FrèreSi
Il eut été malaisé de dire l'âge de l'écrivain ; ses cheveux rares coupés courts étaient prepue blancs, mais ses yeux brillaient d'un éclat merveilleux. Quelques rides donnaient surtout à deviner que chacune correspondait à d'infinies souffrances secrètes. Pourtant les lèvres charnues riaient.
Au mur du logis que Médéric Bouthor appelait le capharnaiim, l'hôte avait négligemment épingle le plus beau portrait de jeune homme ou d'archange qu'on eut vu après Raphaël... Il ne devait point s'être écoulé tant d'années depuis le jour que la face de Septime Febur et ce poignant simulacre n'étaient qu'une seule image.
La barbe et la moustache légères étaient tombées sous le rasoir, chaque jour promené sur les joues maintenant bleuies. Les yeux de mesureur d'abîme se fermaient à demi aux heures db lassitude) et sous l'arcade sourcillière droite s'incrustait Un iftonocle de cristal convêXê très épais.
DEUXIÈME CHAPITRE
Vous n'attendez pas de moi un tableau pittoresque du logis de Septime Febur ? Vous en donner l'agrément n'irait pas sans trop d'impudetir et un peu de trahison. Son logis se composait d'une chambre et cette chambre faite pour un malheureux artisan était devenue celle d'un homme de lettres sans argent. La vieille fille qui^ entre les quatre murs blanchis à la chaux, y usa jadis ses yeux à piquer, de l'aube au crépuscule, des ornements militaires avait, en s'en allant mourir à l'hôpital, laissé au mur un crucifix que Septime, joyeiix d'un tel héritage, laissait au même clou dans l'étroite alcôve. C'était un Christ janséniste qui soufïrait sur la croix de bois piqué des vers. Mais l'âme de Septime Febur se maintenait aussi blanche que celle de la vierge octogénaire et les prières qu'il adressait au divin simulacre entaché d'hérésie étaient d'aussi candide aloi.
Des livres s'égaillaient un peu partout; peut-être cela valait-il mieux ainsi, pour ce que le classement en eut été malaisé ; le rapprochement des volumes étant pour le poète un perpétuel sujet de discussions intérieures et contradictoires qui le laissaient toujours douloureux — malgré des accès de brusque et violente gaieté — et qui, parfois, l'accablaient assez pour le précipiter sur son lit de fer dans un dur sommeil de soldat ou de tâcheron.
Dans cette cellule mal aérée, où jamais ne pénétrait un rayon de soleil, Septime Febur exhibait au visiteur, à la lueur fumeuse de sa grosse lampe à pétrole, une face chaudement colorée comme celle d'un marin ou d'un laboureur. Mais les plus fraîches fleurs, le seul luxe de M. Septime, s'étiolaient en bien moins qu'une journée dans le petit vase de verre bleu coulé, gagiié par un ami à la fête du boulevard de Clichy, le soir que Florimond Daubelle fit, sur la Goulue mordue à la cuisse par son loup Anubis, ce sonnet qui lui ouvrit les portes du Figaro. Qu'eut pensé de l'éclatante santé
du cénobite le distingué Honoré Gringolle, théoricien de Thygiène et de ses nécessités dans la société moderne ?
Septime Febur ne s'était jamais demandé sérieusement si Médéric Bouthor était un fou ou un imbécile.
Sobre merveilleusement, il se contentait d'enregistrer que celui que les gamins de la place du Tertre et les petites voyoutes du cabaret des Etrangleurs appelaient le Planteur de Montmartre, buvait assez pour être un parfait alcoolique. Toutefois, Septime Febur, possédé du don divinatoire, n'inscrivait pas au compte de la béatitude des ivrognes ce que sur la Butte on convenait tacitement de définir : les « excentricités » de Médéric Bouthor.
Jamais il ne fut d'accueil plus simplement reconnaissant que celui que réservait à ses hôtes Septime Febur, dont nul n'avait le méchant pouvoir d'interrompre le labeur. Comprenne qui pourra.
Qu'on lui vint tenir société, Septime Febur le tenait pour une grâce et toute présence était pour lui, le solitaire, vraiment un don de Dieu.
Il avait charbonné sur les murailles d'assez nombreuses inscriptions : maximes à pratiquer, citations d'auteurs qu'il tenait pour ses maîtres, bien qu'ils ne le valussent pas, aveux de péchés que lui seul pouvait exactement mesurer, recommandations à l'usage de beaucoup ou d'un seul. Entre autres, on lisait :