ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
Ce matin-là, Septime Febur en avait appris de belles. Cette expression triviale est la seule dont on puisse convenablement user, la mieux propre à illustrer cette humilité particulière au boute -en -train de Dieu, la seule qui rende sensible cette fançon de la vertu imposée au poète vivant parmi les plus humbles, qui l'honoraient sans le distinguer de leur sombre troupe. Ils le régalaient de leurs commérages ; les femmes particulièrement, cela va sans dire.
Et pour le cher Septime à qui la conquête de la seule paix, de cette paix qui est le bien, de cette paix qui est le calme étant la perfection, apportait d'infinis tourments très spécieux, c'était un perpétuel sujet d'angoisse, parce qu'il subissait trop docilement ces ragots, parce qu'il savait ne les pas subir par l'effet d'une benoîte soumission, parce qu'il y prenait à la fin du plaisir en en mesurant la bassesse.
Ça devait être un péché. Mais c'en eut été un autre, d'orgueil, et de la pire sorte, que se dérober, déterminé à la sainteté, a la médiocrité des humbles. Aussi pouvait-on voir quelquefois, en redingote et chapeau gibus, ses frugales provisions à la main, s'enfuir de chez l'épicière de la rue Berthe, en proie à la plus misérable agitation, le docte martyr dévoré de scrupules, comme d'une gale, au point de s'interroger tant de nuits, et si vainement, pour connaître à la fin
TREIZIÈME CHAPITRE
si certaine forme du remords n'était pas la plus secrète invention du Malin, le piège suprême !
Aux péchés qu'en tremblant côtoie le chrétien, sur sa route lumineuse, notre dévot avait ajouté le péché de délicatesse. C'était encore un péché, croyait-il désolé, de compter ce péché et c'en était un pire que de trembler quand Dieu nous mène.
Pourtant Septime Febur cherchait patiemment la paix.
— Prenez des lentilles, monsieur Septime, j'en ai des belles d'Auvergne bouillies d'à ce matin ; prenez-en. C'est bien ferrugineux et ça n'échauffe pas le sang comme la viande, surtout celle de cheval qu'est plus lourde et censément plus riche. Rien ne vaut les lentilles, monsieur Septime, pour le travail de tête.
Febur se laissant servir docilement une demi-livre, l'épicière ajoutait :
— Faut que je vous dise, M'"^ Galland m'a réglé son petit compte... elle qui passait si fîère devant chez moi avec des airs de me mépriser sous prétexte qu'elle me devait, quand elle allait se faire voler chez Caraton, de la rue Lepic, qui ne vend que du pourri... Et gentille ! aimable ! fallait la voir !... seulement toujours à manières... ça pose comme ça respire ces personnes-là... Figurez-vous qu'elle faisait l'étonnée de ne me devoir que ça... comme si c'était dans les choses naturelles !... Elle m'a donc payé recta et elle a fait pour plus de trente francs de provisions... et partout dans le quartier ça a été pareil, et elle venait des Galeries où, s'il faut la croire, vous n'avez pas idée de ce qu'elle s'est fait livrer... Mieux que ça ; on dit qu'elle a payé ses termes en retard, et si vous aviez vu comme elle est bien chaussée !... Pour moi, c'est du mic-mac. D'où qu'elle a pris l'argent ?... Oh ! je sais ce que bien du monde pourra dire ; mais alors ça serait du tout nouveau, vu que c'était plutôt son habitude de donner de
l'argent pour du plaisir que d'en recevoir. Vous me comprenez sans que j'insiste.
« II y a une chose à considérer, c'est que depuis la mort misérable de c'te crapule à museau de fille, depuis l'assassinat de Mumu pour tout dire, les Galland vivaient mieux et censément plus régulièrement. Bien sûr que la Marthe continuait à devoir tout partout, mais chez Caraton, par exemple, e'ile achetait le moms pourri et ce pauvre cocu de Jules avait eu un chapeau et des souliers neufs... On sentait qu'il y avait censément comme un trou de bouché où les pièces de cent sous ne coulaient plus à mesure qu'on les gagnait. C'est à considérer, je ne dis pas ; seulement de là à la somme qui leur tombe aujourd'hui, aux Galland. Qu'estce que vous en pensez, monsieur Septime, vous dont c'est le métier de réfléchir ?
Le poète s'interdisait d'en rien penser. L'épicière, satisfaite d'avoir propagé la nouvelle, ne tenait pas autrement à l'opinion de son client.
Quittant la boutique, Septime Febur croisa sur son chemin l'homme à la tête en boule de papier imprimé, le hideux Amédée serrant une douzaine d'enveloppes entre ses doigts sales.
— J'ai mis quelque chose pour vous chez M"^® Breischwantz ; c'est pressé. Ah ! non, je ne sais pas ce que c'est, mais c'est pressé.
Septime Febur hâta le pas et, en l'absence de la portière, prit au vol l'enveloppe à son nom sur la tablette du judas.
Assis dans son vieux fauteuil à oreilles, il déchira l'enveloppe et lut :
Aujourd'hui, a trois heures, abolition de l'esclavage.
Médéric Bouthor renouvelle à Septime Febur V assurance de son amitié,
TREIZIÈME CHAPITRE
// compte sur la présence de Septime Fehur au jardin de la Plantation.
Prière d'être très exact
La cérémonie devant être courte,
Sorgue, Florimond Daubelle, O'Brien l'aîné, les peintres Vascar et Paroli, d'autres notabilités de là-haut recevaient, à peu près dans le même moment, semblable invitatioti. Médéric avait encore convié son voisin le baron Crochard.
Septime Febur n'avait pas envie de rire.
— La cérémonie sera courte...
Rien ne se précisait en acte, en image, en spectacle sur l'écran intérieur. Les yeux mi-clos il ne suivait rien qu'un brouillard dont la couleur et l'absence de forme l'inquiétaient.
— ... abolition de l'esclavage !... qu'est-ce que Médéric ?... par quel secret nous surprend-il ?... est-ce seulement le rhum dont il abuse ?... je ne crois pas volontiers qu'il soit un simple ivrogne... et s'il est dément, n'ai-je pas assisté fraternellement des déments pires ?
L'invitation burlesque fut l'objet unique de la conversation au repas de midi chez Vernin, le restaurateur de la rue Cavalotti. Mais Septime Febur, approvisionné de lentilles et de fromage blanc, n'y parut pas. Sorgue non plus. En l'absence des deux amis, Florimond Daubelle se garda de trop probables pronostics, limitant son activité spirituelle à une alliance tacite avec O'Brien l'aîné dans le but de contrarier Paroli en toutes ses propositions les moins aventurées.
Quand un peu avant trois heures les invités, dont aucun n avait fait défaut, se retrouvèrent dans le maquis pour envahir en groupe le jardin fou de la plantation, rien ne leur put indiquer que le voisinage avait le soupçon d'un événement exceptionnel.
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR L*homme à la tête en boule de papier imprimé les attendait au seuil, penchant sur la gauche son torse décharné et grimaçant, ce qui était sa manière de saluer et sa façon de faire le gracieux.
— Que ces messieurs veuillent bien prendre la peine de patienter un moment, le patron ne va pas tarder. Asseyezvous donc, messieurs, la table est toute préparée. Qu'est-ce que ces messieurs souhaitent que je leur serve ?
— Eh bien, du rhum, dit Paroli, du rhum comme toujours, puisque c'est la spécialité de la maison.
— Monsieur Paroli voudra bien m'excuser, mais il n'y a plus de rhum.
— Non !
— Plus de rhum chez Médéric ? s'écria Florimond.
— Plus de rhum ! articula sourdement Septime Febur.
— Ah ! ça, reprit Florimond, que se passe-t-il ici ?
— Pour ça, monsieur Daubelle, je serais bien empêché de vous répondre. Le patron prépare une surprise, c'est tout ce que je puis vous dire. Voulez-vous du Malaga ? Voulezvous de l'absinthe ?
— Oui, de l'absinthe ! ohrgnh !...
C'était Paroli grognant d'aise à la promesse d'une soûlerie gratuite.
O'Brien intervint :
— A trois heures?... tu n'as pas honte?... et quand Médéric nous doit soûler d'une surprise plus forte qu'aucun alcool ?... Paysagiste grossier, peintre inspiré du fumier et des topinambours, silence!... Donne-lui du Malaga, Amédée ; nous voulons tous du Malaga.
Amédée prit sa course vers le racoin qui tenait lieu de cellier et lui servait aussi de niche.
— O'Brien, est-ce que tu crois que ça sera bien drôle ?
— A en pleurer, mon cher Paroli.
TREIZIÈME CHAPITRE
— Tu crois ?
— C'est assez mon sentiment.
— Ah !... toi aussi, Daubelle, tu penses...
— Je suis fâché d'être venu, confessa Septime Febur. Partons-nous ?
— Ce ne serait pas poli.
— Oh ! oh ! Paroli, pour être si poli tu choisis mal ton jour.
— Que veux-tu dire, O'Brien ?
O'Brien ne répondit pas.
— Est-il si impoli de se retirer discrètement et Tusagé commande-t-il qu'on assiste en corps à un suicide ?
— Hein ?... Quoi ?... hurla Paroli.
— Qui a parlé de suicide ? demanda Septime Febur presque pâle.
On regarda ce baron Crochard, qui auparavant n'avait rien dit, et Florimond Daubelle, qui depuis un instant s'était tû.
Vascar et Daubelle, face à face, indifférents, embrasaient leurs cigarettes l'une à l'autre.
Comme on siffle la nuit sur une route dangereuse, Paroli s'exclama :
— Hé ! quoi ?... c'est une fête !... vous voyez bien que notre ami le Planteur a hissé les trois couleurs au mât de pavillon de sa maison coloniale.
— La logique ne t'est pas familière, Paroli.
— Et pourquoi, Vascar ?
— Si le pavillon n'était jamais hissé en pavois joyeux, comment ferait-on pour pouvoir le mettre en berne ? Hein, réponds à cela, nigaud ?...
Amédée reparaissait qui remplissait les verres à la ronde.
On but sans gaieté.
Florimond, par malice, surveillait étroitement Septime
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Febur préparant une sourde retraite et qui semblait avoir déterminé leur ami Sorgue à le suivre.
De la maison coloniale parvint comme un bruit de lutte, et puis un cri. Oui, un cri. Un seul cri. Très aigu. Quelque chose de pareil à une défaite complète résumée en ce seul cri. Un cri de femme.
— Un cri de femme sauvage ! constata Paroli.
Portes et fenêtres demeuraient closes. A:ors toutes les paires d'yeux se tournèrent vers Amédée. L'hypocrite ne put supporter tant de regards avides. Feignant d'être occupé à rechercher un canif chû dans l'herbe, ou le tire-bouchon, il tournait résolument le dos a la société, lui montrant sa maigre échine.
— Il manque le Puma, regretta O'Brien, et... Florimond l'arrêtant du geste :
— Assez là-dessus !... Il y a trop d'absents qui ne le sont pas assez !.,.
Septime pria :
— Allons-nous-en.
Médéric Bouthor parut au seuil, aussi pâle que le pouvait paraître ce géant à la face de cuir rudement tannée. Il s'appuyait au chambranle et, de la main, saluait ses invités. II avait son éternel costume en toile à voile, un beau foulard rouge, des anneaux d'or aux oreilles et son grand chapeau solaire en paille de Manille.
— Merci, mes amis... merci d'être venus, tous !... Patience !... ça ne va pas être long... mais il faudra rester parce que c'est ce soir que la fête sera belle, entre francs camarades, entre lurons qui ne savent pas mentir... nous soupe rons et...
— Est-ce qu'il y aura du rhum ? lança Septime Febur qui n'en buvait jamais.
Médéric, sans répondre, lui dédia un pitoyable regard.
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— Alors, je pars.
Médéric implora presque :
— Reste, Septime Febur !...
Aussitôt, gourmandant furieusement l'homme à la tête de papier :
— Bougre de sale cochon, pourquoi n as-tu pas olîert les cigares ?... Veux-tu te grouiller d aller les chercher, n... de D... !
G)mme Amédée détalait vers son antre, le trou aux provisions, Médéric dit enfin :
— Attention... voici la surprise !...
Là-dessus il disparut, laissant l'huis grand ouvert.
Le même bruit de lutte frappa une seconde fois les oreilles, mais plus bref, et un gémissement rauque remplaça le cri bref d'auparavant.
Amédée après avoir, avec une extrême célérité, déposé sur la table de bambou la boîte de cigares, s'était collé contre le pignon de la maison coloniale, sentinelle muette, comparse inquiétant.
Le malaise dont souffrait Septime Febur depuis le commencement les avait gagnés tous, et jusqu'au grossier Paroli.
Un géant blanc au col strangulé d'écarlate traînant et poussant une mince et souple ombre noire.
Le Planteur traînait et poussait hors du logis sa négresse, son esclave, toute nue, ses épais cheveux épars encadrant son beau visage gla é de terreur.
Médéric prévint le geste d'on ne sait plus lequel d'entre ses hôtes et, d'un mot, le suspendit :
— Laissez !... je ne lui ferai pas de mal !... elle ne m appartient plus !...
Il lâchait prise et Cora roulait sur le gravier, en boule au bas des cinq marches du petit perron.
— J'ai dit : A trois heures, abolition de l'esclavage !... je suis à peine en retard... elle est libre !
« Devant tous je renonce solennellement à mes droits sur cette fille de couleur. Les portes de la Plantation sont ouvertes... qu'elle aille 1
« Toute nue... sans doute, mais légère de ses chaînes !...
« Qu'elle aille !...
<' Tout est fini ! Les esclaves sont en liberté et ce sera ce soir la danse de la délivrance.
« Mes chers amis, je vous engage à piétiner les plants les plus rares et à bien soigneusement saccager tout ceci qui m'a coûté tant de soins... Nous tordrons le cou au perroquet...
« Sorgue, je te fais cadeau de mes bonshommes, les dieux, les fétiches, les masques... toi seul peux les recevoir sans en souffrir, sans en périr... sans être esclave I... Ton art saura, hors de la faataisie...
Il étouffait et dut faire un effort inouï pour précipiter la fin de la harangue évidemment préparée, mais dérangée par un trouble immense :
— L'esclavage est aboli... personne n'est plus esclave... Nous sommes libres... libres !... et vous savez, mes amis, JE-NE-SUIS-PAS-FOU !
« Libres ! J'ai dit !
Amédée, en figurant qui a bien répété, amenait le pavillon. C'était cet instant qu'il attendait, par ordre, l'échiné collée à la muraille.
Vascar exigea le succès de sa prévision :
— L'avais-je pas dit ?
— Mais il n'y a plus de rhum ! sentencia O'Brien pour bien marquer qu'ils assistaient à la dernière excentricité du
TREIZIÈME CHAPITRE
Planteur, ne devant plus rien connaître que de la vie ensommeillée d'un pauvre hommes vieillissant, M. Bouthor, rentier, impasse Girardon.
A ce moment, Cora, se soulevant sur les mains, tourna vers celui qui n'était plus son maître, sa jolie tête mordorée de monstre enfantin et, de toutes ses forces recrues de haine, lui cracha :
— Salaud !
Sorgue et O'Brien, penchés sur elle, esquissaient le geste de la relever.
Elle leur fit face, agressive :
— Laissez-moi !.,. c'est vous qui l'avez poussé... pour rire !... si !... pas à... ça ?.., à tout !.., à tout !... à tout le reste !... laissez-moi !...
Médéric, dont les lèvres ne s'ouvraient plus qu'à peine, balbutia :
— Va-t'en I...
Comme elle ne se relevait pas, il creva de rage, les poings brandis et gueulant :
— Va-t'en donc !... , Amédée pencha sur elle sa face ignoble :
— Partez donc, vous voyez bien que c'est fini.
Elle soufflait, — si bas ! des mots qu'on entendait à peine :
— ... j'ai peur... j'ai toujours eu peur...
Et son regard, d'abord, et tout son corps tremblant tanguaient doucement vers le clos feuillu, au delà de la barrière, là où naguère guettait Mumu, là où, la nuit, le Marlou rose lançait son long appel en sifflant, très doucement, deux doigts fins et soignés dans sa bouche agréable.
Médéric marcha sur elle.
D'un bond elle se releva, échappant à Sorgue, et courut vers le seuil.
Mcdéric la suivait, ses poings noueux agités d'un furieux tremblement.
O'Brien voulait contenir Médéric et Paroli, perdant l'esprit, barrait le seuil, les bras en croix.
Médéric fut aisément le plus fort. N'entendant pas même celui qui criait qu on jetât au moins un manteau à Cora, il se rua sur la misérable et la poussa dehors, culbutant du même coup Paroli.
Florimond, malgré sa fragilité, retenait Cora, prévenait sa chute et l'emportait dans ses bras, traversant la rue en un moment peuplée d'amateurs de catastrophes, pour trouver refuge dans l'ombre d une toutique de mercerie.
— Ah ! allez... allez... il faut me laisser... Septime... tu viendras me voir... plus tard... et toi, Sorgue, souvienstoi...
L'homme à la tête de papier, dédiant un long soupir menteur à la douleur de son maître, refermait pesamment les deux vanteaux de la plantation sur les hôtes congédiés.
O'Brien, qui s'était détaché du groupe, revint pour dire :
— Nous ♦n'avons que faire ici, Florimond s'inquiète de tout. La mercière a des yeux de poulpe, mais elle ne manque pas de cœur ; elle prête un imperméable, des pantoufles et vend au meilleur compte un châle et d'excellents bas de fil. Ce soir nous irons aux nouvelles.
Ils se séparèrent sans trouver rien à se confier qui ne fut ni trop bas ni trop amer.
Pourtant Vascar soupira :
— Je voudrais m 'expatrier.
— Je voudrais travailler, répondit Septime Febur.
Il y avait au logis de Florimond un coffre clair empli jadis par la passante d'une folle semaine. Florimond y puisa assez de bardes fraîches encore et de tendres bagatelles pour que la bannie pût achever de se vêtir.
TREIZIÈME CHAPITRE
Samaritain qui redoutait certaines formes de la gratitude, ses excès et ses pièges, Florimond conduisit Cora, le soir venu, dîner dans un petit restaurant de la rue Caulaincourt, mais assez loin de la plantation. Une sorte de guinguette avec des bosquets.
Rien ne fut moins romanesque que ce souper au long duquel le poète et la Vénus noire exilée tinrent le langage de la raison.
Vers la fin du repas, Septime et Paroli, passèrent, faisant un tour de Butte, au long des aigres frondaisons de la guinguette et, peu à peu, on pouvait du bosquet suivre leur colloque. Un moment vint même que Paroli fit halte, afin d'avoir mieux ses aises pour affirmer une idée difficile.
Accroché brutalement, au bras du dévot, «comme un croquant rompu de labeur, Paroli accablait de sa corpulence et de sa lassitude Septime Febur résigné à cette compagnie.
Paroli expliquait :
— On me prétend grossier, vulgaire, commun, — ah ! vous ne m'épargnez guère...
— ... a dit le fabuliste.
— ... parce que je n'ai pas d'esprit ? Est-ce donc quelque chose de bien pur ce que vous nommez l'esprit ?
— Sans doute l'esprit nuit à l'Esprit, mais auquel te reproche-t-on de faillir ? Pour moi, jamais...
— Oh ! toi !... toi, tu doutes de ma religion parce que je ne sais pas l'orner comme... c'est difficile à dire... enfin, comme tu fais... moi, je prie, je suis la messe de la même façon que je peins.
— Exactement, c'est d'ua impressionnisme qui touche à l'anabaptisme.
— Prends garde, Septime, tu vas te moquer encore ; prends garde ! Quand on se moque — l'esprit nuit à l'Esprit !
tu viens de l'avouer, et j ai compris ça facilement, moi qui suis si bête — quand on se moque, c'est des humbles, c'est des petits, c'est des simples qu'on se moque et, tu sais, et je le dis avec force parce que c'est une chose qui nous touche toi et moi, sans les simples il y a longtemps que l'Eglise militante serait morte. Ça n'est peut-être pas vrai ? Tu ne le crois pas ?
— Quelle faiblesse, Paroli, que penser qu'une vérité veut qu'on la leste d'une approbation !
— On me croit bête, oui bcte, c'est bien le mot, incapable d'imagination... eh bien, moi, le grossier Paroli, moi dont tu penses que je suis bien empêché d'accorder de la pompe à ma foi, j'ai reconnu dans le décor désolant de notre siècle au moins deux signes absolus de la survivance des bonnes terreurs du moyen-âge ; ces terreurs profitables à la fin à la paix de nos âmes.
— Lesquels ? demanda Septime enfin intéressé, et prodigieusement.
— Oh ! deux beaux spectacles de la damnation sur terre, de l'enfer installé dans l'homme et de l'homme acharné à arracher l'enfer de sa carcasse, de sa chair, de sa peau,., des spectacles que je compare aux vieux bois strasbourgcois et de Lyon, aux Danses macabres, aux Jugements derniers et aux...
— Mais quoi ?...
— Je parle des im.ages aux teintes plates et de style scolaire, et des moulages de plâtre aussi et des cires qu'on voit à la vitrine de la Ligue antialcoolique sur la rive gauche, et encore des affiches du savon Cadmus, sur les murs et dans les tramv/ays ; tu sais, ces costauds distingués, ces beaux sportifs rasés en vrais gentlemen et qui se grattent !... qui relèvent leur manche de linge fin ou écartent leur plastron étincelant pour se gratter ! jusqu'au sang 1 Leurs yeux 1
TREIZIÈME CHAPITRE
La terreur dans leurs yeux ! As-tu vu ça ? C'est des photographies, tu sais !
•■ — Paroh, je ne me moquerai plus jamais de toi.
— Dis donc, Septime, qu'est-ce que Florimond va faire de Cora ? J'espère qu'il ne la gardera pas. C'est une malheureuse...
— Mais elle n'est pas dans le destin de notre ami ; tu as raison. Ce soir t est favorable, Perolr.
— Si on fait une quête pour elle, j'irai volontiers jusqu'à cent sous ; après tout c'est moi qui l'ai connue le premier.
— ' Chut !... ne parlons pas de ça... L'argent altère tout.
Ils passèrent.
Un peu plus tard, satisfait d'avoir fraternellement couché la négresse dans son propre lit et de l'y laisser endormie, Florimond sortit sur la pointe des souliers, souriant — de quel sourire ! — à la pensée de confier la vaincue à la vigilance du chat Sibilot et du chien Croquefredduille, ce complice probable de l'assassinat de Mumu. La pensée du jeune homme vagabondait loin.
Cora dormait, paisible i Florimond s'adressa ce discours :
— Je suis assez pervers pour m'offrir ce luxe-là. D'ailleurs ça n'a pas figure de sale bienfaisance et ça n'estpas non plus de la pucellerie à retardement si je n'ai aucun goût pour cette Jeanne Duval ; surtout, ^' ça ne fait pas anecdote » comme disaient les trousseurs de petits mémoires secrets. Tout est là!
« Ne pas faire anecdote ! Quelle bonne doctrine I Quelle règle saine ! Il sera sage que j'en entretienne Septime, et dès demain. ^
« Médéric ignorait VInvitation au Voyage, c'est ce qui faisait sa force. Encore ne lui a-t-elle servi de rien. Cocu, il s'effondre parce qu'une garce pire que la sienne, une assassine, mais oui, lui a vendu — trop cher 1 — le secret
de sa défaite. L'éternel fabliau, la solide gaillardise d almanach précipite dans le fossé tragique ce pauvre homme qui faisait d'un régal d'esthète malade son plantureux ordinaire !
Dégringolant lestement des hauteurs, il héla un chauffeur sur le boulevard de Clichy, en lui jetant l'adresse de la duchesse de Tracktir, rue de Miromesnil. La duchesse protégeait le poète, favorisant son entrée dans la société, pressée de l'arracher à ses besognes mercenaires et à tout ce qu'elle estimait consumer son talent. Elle disait gentiment « son génie ». Fille d'un père de la Constitution, celle que Florimond nommait sa marraine avait épousé le fils unique du héros de Crimée, le vieux maréchal Mourlon, premier des ducs de Tracktir et l'ami fidèle du prince mélancolique dont l'empire vrai avait les formes vagues de la fumée de son cigare.
C'était le dessein de Florimond que de demander à la duchesse de composer pour l'affranchie a l'abandon l'essentiel d'un trousseau, d'une garde-robe et d'une bourse. Alors Cora, résolue à ne s'en pas revenir humiliée à Vaugirard, pourrait prendre possession de la chambre Louis XVI, garnie, rue Fontaine, et dont rêvait déjà cette victime. Florimond savait quel sourire répondrait à sa prière, en consentant.
Au frais matin du jour suivant, Septime Febur, tôt levé, aperçut Florimond, comme toujours à cette heure vêtu d'un ample manteau de voyage qu'égayait à la base les jambes larges et claires du pyjama, coiffé d'une casquette de golf, la pipe courte aux dents et, d'une main, portant le lait de Sibilot, tenant de l'autre un coquemart de cuivre — reflétant le pauvre et tendre paysage — lourd du chocolat fumant promis à l'abandonnée.
Septime Febur revécut alors tout le roman. Il lui semblait
TREIZIÈME CHAPITRE
que le sol était souillé d'une large flaque et perlé de minces gouttelettes ; le sang de Mumu et le sang de Léontine.
Là-bas, le Puma faisait la guerre ou s'ennuyait en prison, gémissait au creux brûlant d'un silo ou simplement faisait l'exercice ; le hussard aussi faisait quelque part l'exercice avant de faire la guerre ou d'aller en prison et de subir la crapaudine, tous deux satisfaits d'obéir,
— Qu'avons-nous vécu ?... Est-il possible que tout cela n'ait aucun sens ?... Le mal et le malheur... Où sont les auteurs principaux ?... Qui sont leurs complices ?... Ne pas même savoir de quoi il convient s'accuser !...
Devant le maquis, à la porte de la plantation, Sorgue, avec une sorte de fièvre joyeuse, assisté de l'homme à la tête en boule de papier imprimé, entassait sur une charrette, les dieux du Bénin, du Niger, les fétiches de Papouasîe et les idoles d'Amérique, les masques de deuil et les masques de fête, tout le trésor révoqué du Planteur.
Décembre \9\7 -'Septembre 1919.
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 19 JUIN 1920 PAR FRÉDÉRIC PAILLART A ABBEVILLE — SOMME.
PQ Salmon, André
A55N^ 2. éd.