OBÉLISQUE
Florimond Daubelle était à sa table de travail, devant la fenêtre ouverte sur le vieux cimetière Saint-Vincent. Il aimait ce cimetière étroit qui n*était plus qu'un jardin fou, et l'un des plus jolis du monde. Chaque jour, à midi, les ouvrières d'une imprimerie voisine et les petites voyoutes désœuvrées qui paradaient le soir, coquettes et misérables, hardies et lamentables, dans les cabarets proches, venaient là se cueillir des bouquets. Ce n'était pas profanation ; la nature avait si bien repris sa revanche sur la mort.
Deux créatures humaines jouissaient pleinement de ce petit Eldorado, de ce Paradou accueillant seulement à des ombres furtives de l'amour ; c'était Florimond et le gardien logé dans une bicoque forestière collée au mur bas du cimetière.
Il y cultivait pommes de terres et petits pois ; il y élevait des poules, y entretenait en liberté un corbeau aimant a se percher sur la seule croix de fer émergeant du cahos végétal. Au soir tombé, le portier du néant, gendarme des morts, se donnait le plaisir sportif de la chasse aux chats, armé d'une carabine à piston qu'il nommait son Monte-Cristo.
On voyait, dans la porte de la jolie nécropole, une boîte aux lettres. Florimond avait souvent rêvé devant cet objet banal, sans vouloir admettre qu'il fût à l'usage du seul gardien.
Et il avait commencé d'emplir un cahier de trois sous
DOUZIÈME CHAPITRE
d'une série de petits poèmes extravagants dont chacun était une épître à quelque mort, à quelque morte de son choix qu'il imaginait reposer là. Sa meilleure pièce était une lettre en vers libres à « la jolie laide », comparse de théâtre, jalouse de Rachel. II était encore satisfait du rendez-vous donné à Tanière et du billet adressé au capitaine de la garde nationale qu'on avait remonté des boulevards, sur une civière, avec une balle dans le ventre, un soir de juillet.
Florimond conserva quelques mois d'hiver ce cahier au fond d'un tiroir, pour le glisser, un soir, dans une grande enveloppe blanche et le jeter dans la boîte aux lettres du cimetière.
Après quoi il se souvint que Dante-Gabriel Rossetti fit rouvrir la bière de sa femme adorée pour y reprendre, entre les cendres du cher corps et le satin souillé, les cent sonnets de la Maison de Vie.
Une nuit qu'il devisait avec le vieux gardien, tous deux fumant leur pipe, Florimond, par un détour qui n'avait pas besoin d'être habile, amena la conversation sur l'objet de sa préoccupation : la boîte aux lettres, et les choses étranges qu'elle pouvait avoir contenu.
— Il y a bien longtemps qu'elle ne sert plus. Le facteur sait qu'on a perdu la clé, et puis qui c'est donc qui pourrait bien écrire ? Je n'avais plus que ma sœur, elle est morte au pays l'année de l'exposition.
Florimond s'étonna que cette réponse l'allégeât au lieu de le désoler. Jamais il ne fut tenté de crocheter la boîte rouillée, tombeau jaloux de son menu chef-d'œuvre.
Florimond aimait la fenêtre devant laquelle il avait installé sa table à écrire, non point seulement parce qu'elle prenait vue sur le cimetière aimable. Il l'aimait encore parce qu'en s'y penchant, parce qu'en en perçant la vitre d'un regard profond capable de s'étendre jusqu'au joli paysage
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR dyonisien de brumes et de fumées, on tournait le dos à Montmartre qu'il n'aimaif point ; à Montmartre où il n acceptait de vivre que par complaisance, en manière de tribut a de tyranniques amitiés ; Montmartre où, naguère, il s'était venu percher dans l'espoir haïssable d'y consommer quelque amour indigne, si bref, et qui lui laissait encore sur les lèvres une horrible fadeur.
Peut-être n'aurait-il plus su vivre, non pas heureux mais au moins à loisir, ailleurs que sur le flanc de cette butte exécrée. Un cabaretier poète qui raclait de la guitare au pied de la plus lourde basilique, d'essence étrangère et en outre expiatoire ; c était une image qui contentait assez bien ce souriant ennui conditionnant sa réputation d'homme agréable, jusque dans les salons où pénétrait Florimond et qui l'eussent retenu volontiers.
Il aimait encore cette fenêtre parce qu'on y tournait le dos un peu plus qu'à Montmartre, à Paris, à la vie ; la vie de fer des hommes de ce temps.
L'intérieur de Florimond n'était pas artiste. Tout esthétisme extérieur l'offensait dans son goût secret. De meubles assez laids hérités de sa famille bourgeoise, il avait composé un ensemble presque harmonieux en ne conservant précisément que l'essentiel, l'utile. D'un buffet breton débarrassé de ses panneaux et bourré d'éditions classiques excellentes et vulgaires, sans valeur, il disait volontiers : « Ce meuble se justifie. » D'une jardinière prétentieuse renvoyée à la cuisine avec le rang de saladier, il disait aussi : « Je lui ai joliment rabattu son caquet ! » Un tel intérieur si peu pittoresque ne se décrit pas.
L'ami de Septime Febur, l'athée confident le meilleur du dévot, demeurait, depuis de longues heures, assis près de la fenêtre, penché sur une vieille table à trie- trac devenue son bureau. La table apparaissait recouverte sur toute sa surface
DOUZIÈME CHAPITRE
par une de ces larges feuilles de papier blanc sur quoi il se plaisait, manie récente, à calligraphier ses menus poèmes.
Lorsque l'un d'eux lui donnait une satisfaction particulière, il le suspendait au mur, à la façon des vieux poètes chinois, et s'interdisait de composer un second poème avant qu'il fut las du premier qu'alors il jietait volontiers au feu.
Mais ce Jour-là Florimond n'avait rien écrit.
il ne lui restait plus à noircir, sur la large feuille blanche, qu'une très petite marge, tout le reste étant illustré de compositions fantasques, maladroites, mais point puériles : une série de rébus littéraires, quelque chose comme l'écriture idéographique imaginée par le plus tendre d'un peuple mélancolique malgré qu à son aurore.
Toute nue jusqu'à la taille et juponnée d'un éventail de })lumes, il avait dessiné la spirituelle aristocrate qui s'appliquait à lui faire une réputation. Sous le portrait, ces mots en guirlande de majuscules :
Puis c'était un Légionnaire à tête de puma, en capote d'ordonnance et armé à la romaine, avec un petit pot de myosotis en fleurs au sommet de son barda, montant la garde au bord d'un silo d'où s'éveillait Lazare brandissant un journal du soir. Dans un landeau traîné par des lapins angoïas, Amédée, en habit noir et pieds nus, aux doigts démesurés, la poitrine barrée du Grand Cordon de la Légion d'honneur, saluait une foule composée de toutes les mesures du système métrique auxquelles l'artiste avait donné des pieds et des mains sommaires, comme font les écoliers de leurs carabon hommes. Amanda couronnée, en effigie sur une pièce de cent sous, de profil avec un étonnant œil de face à l'égyptienne. Un mouton, un lapin, un chevreau, un poulet, égorgés, tous les
petits animaux qu*on voit suspendus à l'étal portant une couronne de perles : A Léontine, Léontine apportant de l'eau, dans un vase au col allongé, à Florimond captif et chargé de chaînes.
Dans une apothéose, vaste composition, Léontine en robe de distribution de prix, montait au ciel, guidée, conduite, soutenue, escortée, gardée, par les fétiches, idoles et simulacres dahoméens, nigériens, canaques, papous de Médéric Bouthor. Le Paradis était une belle boutique de tabacs fins d'où les bienheureux soufflaient sur la planète la fumée d'immenses cigares. Dans une loge rustique. M'"® Breischwantz tirait le cordon.
Assis sur une négresse à quatre pattes, Mumu-Narcisse souriait à son image dans le monocle que lui tendait d'une main Septime Febur, se voilant la face de l'autre main, et sur le cordon tendu du monocle dansait un sapajou aux ailes de papillon.
Au centre, plus obscène par l'application, le soin du trait que le choix du motif, un cœur, mais velu, dans un nid de roses et de dentelles, éblouissant, flamboyant de mille rayons, adoré par le peuple des lettres de l'alphabet et les chifl^res arabes, traités dans la même manière que les mesures du système métrique.
Une Passion : Au « Véronique-Cinéma », l'image de Jésus apparaît sur. l'écran. Fureur du peuple ! Le tenancier Septime est obligé de rendre l'argent. Sous la protection de la force armée, un huissier à tête de vipère cornue saisit la Croix, qu'il met aux enchères ; Septime Febur essaie une quête inutile. Sous sa table à écrire, Septime Febur cache Jésus déserteur de Biribi.
Cora toute nue, le chef coiffé d'un diadème barbare, danse sur les marches du Sacré-Cœur, renversée par l'étreinte d'un Mumu dandy au chapeau melon ailé.
DOUZIÈME CHAPITRE
Un petit rosier en pot se fleurissait de devises contradictoires, centons de la morale vulgaire, fleurs de la théorie, service intérieur et service en campagne, roses libertines.
Le jardin du Planteur avec sa fontaine-bouteille d'où l'encre jaillissait en bouquet compliqué ; et la flore fantastique savamment étiquetée ainsi qu'on voit dans les jardins botaniques : l'arbre à porte-plumes, l'arbre à livres, le Grand Atlas-Parasol dont les fleurs sont des chameaux, des tapirs, des ours blancs, des girafes, des gazelles, des lamas, des tigres du bengale et des oiseaux de basse-cour. Sous la matraque de la favorite" noire, accoutrée à la façon des petites femmes de la Vie parisienne, le sapeur blanc de la race caucasienne, Œil de Faucon, Confucius et Vendredi achevaient la récolte de la gomme à effacer.
Le porte-plume d'écolier roula d'entre les doigts lassés de l'artiste, dessinant tout seul une jolie fleur de deuil. Florimond regarda longtemps, sans penser à autre chose, ses longues mains tachées d'encre.
La nuit entassait des blocs d'ombre sur Te cimetière.
— Ils ne sont pas taillés selon l'art des vieux maçons, mais conformes au système métrique, tout est bien !
Florimond alla s'étendre sur son lit bas pour y faire un somme, sans souper, avant de descendi;e s'écœurer de bière et de tabac au Cabaret des Etrangleurs, la maisonnette écrasée sous un arbre centenaire, qui commençait de luire et de bourdonner, à peine, et que Florimond comparait à une lanterne sourde qui serait une guitare.
Le chat Sibilot vint se coucher sur les pieds du poète.
Avant de s'endormir, Florimond sourit à la promesse d'ajouter à ses hiéroglyphes une Marthe Galland tenancière d'un lupanar où les pensionnaires vêtues en sylphides et couronnées de pampres seraient Baudelaire, Gérard de Nerval, Guy de Maupassant, Cazotte, Sainte-Beuve, Henri Beyle
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR et Lamartine. La Martine ! Il s*amusa beaucoup de cette farce et confia à son chat :
— J'ai l'invention chorégraphique. Nous nous enrichirons par le ballet qui est à rénover. Septime me trouvera des sujets à illustrer dans les Ecritures.
Et il dédia encore à Léontine cette allégorique pensée : D'agréables lutins se présentaient au seuil gardé par le Puma vêtu en esclave phrygien, portant entre leurs bras, qui une robe de communion, qui une robe de bal, qui une robe de noces, qui une robe de deuil. Le Puma renvoyait les lutins pourvoyeurs avec deux mots : Trop tard !
La lanterne sourde bourdonnait plus haut dans le grand silence du soir sur le mont des martyrs.
Un homme surgit des brumes, au pied de la colline, qui de degrés en degrés, de ruelles en ruelles, se glissa au cœur de l'ombre.
Marthe et Mumu descendaient lentement la rue des Saules, éclairée seulement par un cKétif réverbère du temps où le gaz marquait de son chiffre bleu la dernière étape du progrès dont s'enchante misérablement la folie des hommes.
Il ne manquait rien qu'un pendu a ce piètre lumignon, flambeau d'une ruelle hantée d'illettrés romantiques.
Les amants chemmaient au long du parc de la Belle Gabrielle, limité par des pierres croulantes et Une muraille de bois pourri.
Enlacés, ils trébuchaient parfois, se heurtant à quelque caillou saillant de la ruelle rustique, sans trottoir.
Leurs ombres les précédaient, falotes et brèves ; lorsque les amants se désenlacèrent, les deux ombres s'allongèrent, chacune de son côté, brutalement et cruellement, identiques aux armes de duellistes qui se mettent en position.
— Ah ! je la sentais venir ! soupira Mumu.
— Aussi, c'est toi qui me clierches !
DOUZIÈME CHAPITRE
— Je te cherche ?
— Qu est-ce que tu me reproches ?
— D'être folle !... C*est-il le Septime qui t'a tourné la tête avec ses mômeries ?... Qu'est-ce qi^p t'y fais au Sacré- Cœur que t'en sors plus ?
— Oh ! ça...
— Trois fois que je t'y trouve !... L'argent se fait rare, l'argent se cache et du peu que tu trouves, il faut que t'en donnes à ce poison de mendiante ?...
— C'est une malheureuse !
— Ça va !... Tu sais, si c'est le Septime qui te tourne à l'eau bénite, je la lui rentrerai dans le cou, sa boîte à cornes, au Septime !
— Qu'est-ce que tu me chantes avec Septime ?... Laissele donc tranquille, il ne s'occupe pas de moi, ni de toi.
— C'est vrai aussi, quel plaisir que tu trouves depuis quelque temps à t'entourer de mannequins qu'il vaudrait mieux ne pas voir ?... Et l'Amédée, qu'est-ce que tu lui veux ?
— Amédée ?... Tu es fou !... Il répare ma machine à coudre et...
— Dis donc, tu me prends pour un navet ?... Oui ou non, veux-tu me dire ce que c'est que ces manigances ?
— Les gens que je vois sont des amis !
— Oh ! Oh !... t'as bien dit ça, ma belle !... Viens donc ici sous le bec de gaz que je te regarde mieux !... que je voie la couleur de tes yeux quand tu crânes !... Je t'aime mieux comme ça... au moins c'est franc 1
Mumu méditait de borner la querelle, d'arracher, par ruse, sans trop sembler y tenir, son secret à Marthe Galland, puis, certain de la duper aisément, de feindre la tendresse repentante, d'implorer même, attirer la maîtresse agressive en son retrait du maquis et là, ranimant adroitement la
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR guerre, de la châtier avec une lâcheté raffinée, de la rosser tout son soûl. Après, il lui donnerait autant de plaisir qu'en réclamerait sa fureur soumise. Le petit roué se connaîtrait deux fois vainqueuj.
Mais Marthe s'inquiéta tout à coup d'un barbet recueilli depuis trois jours, adoré, caressé, mignotté et qu'un instant elle semblait avoir complètement oublié.
— Laisse donc le chien, il nous suit. Dis donc, Marthe, parle-m'en de tes amis.
— J'appelle mes amis les gens qui me disent la vérité pour m'obliger,
— Ah !... et quelles vérités qu'ils te disent ?
— Tu veux savoir ?
— Je te le demande.
— Tu regretteras peut-être.
— Je te dis que ça me fait plaisir !
— Ah î ce qu'on est bête !
— C'est pour moi ?
— Non, Mumu, c'est pour moi.
— Alors ?
Marthe, souriant avec acidité, feignit de compter sur ses doigts :
— La belle Cora, la négresse... une !
— C'est pas vrai !
— La Léontine... une mineure, ma chère, deux !
— Répète pas ça !... ou si tu le répètes !... il y a des choses...
— Oh ! je sais !... rien que de la bonne amitié... elle grandirait... tu étais assez jeune toi-même pour attendre.
— Tu vois bien !... tu conviens toi-même...
— Je dis deux, Mumu, et la poule entretenue... par qui, Mumu ?
— C'est ça qu'on te raconte ?
DOUZIÈME CHAPITRE
Il se prit à rire d un rire qui sonna faux.
— La poule de la rue Chauchat, trois !
— Marthe, ça n'a pas de bon sens ! Je...
— Attends... d'abord il faut retrouver le chien... que j'aie au moins un être à aimer.
— C'est pas sérieux...
— Laisse-moi... après... je veux retrouver Pilou. Elle s'arrêta net et lui tourna le dos.
Puis elle cria, longuement, d'une voix très aiguë, lançant aux échos le nom de l'animal :
— Pilou !... Pilou !... Pilou !
Se retournant vers Mumu irrité, battant le sol du bout de sa badine, ce jonc souple fiancé aux reins de l'autre :
— Siffle !
Docile, Mumu porta crapiileusement deux doigts réunis à sa bouche, perçant l'air d'une aigre modulation.
Alors, un homme qui semblait s'être glissé entre deux planches de la barrière, un homme habillé de vêtements sans couleur, le col relevé autour d'un foulard noué très haut, une casquette de lad rabattue sur les yeux, se dressa devant Mumu.
— Eh, môme, donne -moi du feu...
... ben oui, du feu... t'as pas compris ?...
— Monsieur !... balbutia Marthe en reculant.
Mumu résistait mal à cette lâcheté de baisser les yeux sous le regard de l'mconnu.
— Tu te fous de moi ? lui cracha l'homme. Mumu recula.
L'homme le gifla, à toute volée.
— J'ai peur ! j'ai peur !... Monsieur !
L'homme la regarda, haussa les épaules et marcha sur Mumu qui voulait fuir.
— T'es un homme ou une...
— Au sec...
— Ah ! petite saloperie !...
Et, ayant bien choisi sa place, il lui plongea son eustache dans le foie, jusqu'à la virole.
Mumu n'eut pas une plainte.
L'homme, un maître en son art, eut l'adresse de retenir sa victime a l'épaule pour qu'elle ne s'efïondra pas en travers du chemin. Il guida sa chute. Le corps de Mumu vint s'allonger contre les planches pourries, sous une affiche de music-hall dont, le matin, il avait apprécié la fantaisie.
Marthe, qui tout à l'heure fuyait, était tout près maintenant.
— C'est bien fait, s pas? fit l'homme. Surtout au prix que c'était !... T'as le supplément ?.,.
— Tenez.
— Ça va. Alors... salut !... et vous savez... changez pas d'idée... si vous avez des remords, gardez-les pour vous... Tu me donnerais d'abord qu'on me trouverait pas... et puis tu serais piquée avant d'être faite... parce que, pas vrai ? on est deux... Salut !
Marthe remua vaguement la tête.
— Attends, s'pas ?... je sifflerai ! recommanda 1 homme. Marthe se balança sans répondre, les yeux fixés sur
Mumu.
L'ombre de l'homme s'évanouit. Marthe tendait l'oreille, et puis elle compta :
— Un... deux... trois... dix... vingt... trente.... L'homme, au loin déjà, siffla.
Alors, relevant ses jupes à pleines mains, elle se mit à courir aussi vite qu'elle le put ; si vite que parvenue au bas de la rue des Saules, elle s'abattit au seuil du cabaret des Etrangleurs.
On la releva, livide, les vêtements déchirés et souillés.
DOUZIÈME CHAPITRE
Chilpéric, le patron, déguisé en Robinson Crusoë, sapprochait :
— Qu*est-ce qu'il y a ?... Tu t'es fait mal ?
— Chilpé... au... secours !
— Au secours ?... Ah ! bon sang !... qu'est-ce qui est arrivé ?
— Mumu... Mumu ! !... on... l'a...
— Bon sang !... Tu dis, Mumu...
— Tué !... on me l'a tué ! on me l'a tué !
— Où?
— Là-haut... on marchait... un voyou... on me l'a tué ! on me l'a tué !
Les buveurs, accourus, avaient peine à soutenir cette épave.
— Toi, fais-'la porter sur ton lit, ordonna Chilpéric à la patronne ; moi, je vais voir. Qui vient ?... Ah ! c'est embêtant cette histoire-là. Va falloir prévenir la police.
— Un malheur ? s'enquit, attiré par la rumeur, Amédée qui rôdait par là.
— On a tué Mumu !
— Ah ! mon dieu, le pauvre enfant I
— Qui c'est-t'il qu'aura fait le coup ? demanda candidement un rapsode indigène, et de seize ans.
— Allez donc chercher ! soupira Amédée, les bras au corps et les mains ouvertes comme des palmes encadrant sa face de scélérat.
Maternellement soignée par la patronne du cabaret, Marthe Galland récompensa d'un récit complet les soins de la brave femme. La compagne de Chilpéric souffrait ainsi qu'elle savait souffrir dans ces grandes occasions.
Limonadière, l'honnête créature ne regrettait pas de ne point trôner à la caisse d'un petit « café blanc » d'habitués tranquilles. Sincèrement, artiste elle aussi, grandie et per-
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR vertie à la fois par le génie truculent, académique à sa façon, du Robinson Crusoë de la rue des Saules, elle préférait au café de Boubouroche le cabaret des Etrangleurs,
Son bon sens populaire continuait de l'avertir du grotesque des plus fidèles clients ; mais elle ne se dérobait pas au charme que lui donnait à subir l intention. Sans doute ça n'était pas un vrai poète, ce gamin aux joues de poupon qui disait « qui c'est-il qui ? », pourtant Septime Febur et Florimond Daubelle ne se moquaient pas de lui et Sorgue avait exposé son portrait rue Lafïitte. Il est vrai que Sorgue avait peint en pied le beau Mumu, le Marlou rose qu'on venait d'occire si proprement.
La patronne, qui faisait pousser de beaux choux et des tomates appréciées des dîneurs riches, dans l'enclos attenant au cabaret, avait été la seule à s'intéresser sans raillerie cachée aux désespérées tentatives d'acclimatation de Médéric, à sa culture du caoutchouc, du poivrier, de l'ébénier et de l'ananas ; au surplus, elle tenait de Florimond que cette culture européenne de l'ananas en terre ingrate était renouvelée de Balzac ; or, au cabaret des Etrangleurs^ on honorait fanatiquement les belles -lettres, du patron débonnaire au plus authentique étrangleur.
Elle ne jugeait pas redoutables les complots dont son cabaret était le théâtre ; pourtant elle savait que ce qui s'accomplit dans les ténèbres fuit un jour par l'issue lumineuse du désastre public, ne fût-il symbolisé que par très peu de sang.
Un soir, un gamin au costume héroïque, par Florimond surnommé le poète mineur, apprenti débauché par quelque muse contrebandière, coiffé d'On chapeau de pifîeraro, avec une lavallière plus longue qu'aucune barbe, si joli, si frais, si saintement illettré ! découvrit un Racine sur le piano.
Rien de tel encore ne l'avait ébloui.
DOUZIÈME CHAPITRE
L'enfant copia le Songe (TAthalie.
Une brute possédée de la hantise du mouchard, bien qu'il fût le copain d'Amédée, l'épiait à la dérobée. La brute assassine, dont l'âme était aussi pure que celle de l'enfant, ne vit rien dans ce poète mineur au travail qu'un mouchard prenant des notes.
Le fatal romantisme exigeait qu'on ne brûlât que du bois dans la cheminée rustique du cabaret.
Han !... une bûche appliquée sur la nuque assommait le poète enfant saignant sur le Racine cartonné, de vingt-neuf sous.
Elle ne croyait pas beaucoup à la férocité des bandits assidus que des étrangers, à demi-informés, venaient voir boire des saladiers de vin chaud. Pourtant on avait assassiné Mumu.
Elle qui avait chéri son Robinson au temps que l'art ne le possédait pas encore ; elle qui avait inspiré à des maîtres que Sorgue n'avait pas connu des divines maternités en berçant son enfant, au rythme des absurdes romances montant de la basse salle enfumée, ne croyait pas beaucoup à l'amour qu'on célébrait en cette chapelle puant le vin et l'alcool trouble ; elle doutait même du deuil pathétique de Marthe Galland ; pourtant elle avait vu mourir d'amour bien des petites filles, à peine les aînées de Léontine et des hommes se pendre, comme ce peintre allemand, bien moins fou que Karl Darneting, dont le souvenir aussi la troublait, et qui, avant de se pendre, avait jeté par la fenêtie sa pension d'un mois, en vignettes étrangères, à une chanteuse des rues qui n'avait su que s'enfuir sans ramasser cette fortune, parce que les pauvres ont quelquefois peur de l'argent.
Elle eut bien souhaité que Chilpéric, dont les petits yeux brillaient d'intelligence, l'aidât à se reconnaître dans ce chaos du rêve et du drame le plus vulgaire ; mais c'est un souhait
qu'aux approches de la vieillesse elle n'avait jamais osé formuler, par amour pour son homme, à cause qu'elle le savait sincère devant elle, incapable de lui mentir, et par respect pour son rêve, son rêve de vieux mastroquet lyrique qu'elle s'interdisait de gâter.
C'est elle qui, pour se désencombrer un peu de sa mélancolie, refit à Florimond survenu le récit de la mort de Mumu, tel qu'elle le tenait de la maîtresse du Marlou rose.
On avait transporté Mumu à la Morgue. On répétait les dures paroles d'un policier :
— Dommage qu'on ne l'ait pas eu vivant !... beau môme quand même !
Le commissaire de police établissait une vague relation entre l'assassinat de Mumu et le suicide de Léontine, et le départ de Darneting sur qui l'autorité militaire lui avait demandé des renseignements. Il en avait fourni d'anodins. Mais le commissaire attendait son changement. On Fallait attacher à la police des chemins de fer, à la protection des souverains en voyage. Il en était grisé, sombrant à son tour dans le rêve permanent. L'affaire de la rue des Saules ne serait pas suivie.
Florimond Daubelle se dégoûtait du spectacle du cabaret encombré ainsi qu'aux plus réussis galas. La mort de Mumu devenait ce que ceux du Doit et Avoir nomment « un coup de commerce >\ Florimond quitta les artistes et les étrangleurs à l'instant que Jules Galland, averti comme on l'est en Orient par de rapides coureurs, venait chercher Marthe étendue sur le lit bourgeois de Robinson Crusoë.
Le public du lieu faisait fête à Jules Galland, honteux et flatté malgré tout. Quelqu'un s'asseyait au piano et jouait une adaptation mélodique d'une de ses œuvres récentes, le dernier succès de Marthe, Ta chair me brûle !
Florimond erra sans mesurer le temps autour du Sacré-
DOUZIÈME CHAPITRÉ
Cœur, de ruelle en ruelle, sans rencontrer aucun de ceux qu'il ne cherchait pas.
Pilou, le chien de Marthe, se jeta dans ses jambes et lui lécha les souliers.
—7 Veux-tu être mon chien ? lui demanda Florimond ; ma maison est honnête ; on y pleure quelquefois, mais on y est à l'abri de cette honte que tes anciens maîtres nomment l'aventure. Et puis, tu sais, mieux vaut un maître qu'une maîtresse. De quoi n'as-tu pas été complice, inliocent animal ? Viens ; je te présenterai à Sibilot qui a du jugement et de la profondeur dans la gourmandise. Tu t'appelleras désormais Croquef redouille.
Croquef redouille, acceptant ce nouveau baptême, suivit docilement le maître de Sibilot, en battant la nuit avec sa queue.
Bientôt ce fut Croquef redouille qui mena Florimond.
— Vieille farce ! pensa l'errant, et ceux qui croient traîner des cœurs « après soi » galopent après, frères de l'âne poursuivant la carotte fraîche pendue au fil du fouet.
Le barbet conduisit Florimond à cette terrasse d'où un soir, à peine moins mélancolique que celui-ci, il avait contemplé Paris dans la société de Sorgue et de Médéric.
Florimond revit le halo des halles, et la même vision d enfance traversa ses yeux, un fiacre emportant sa mère en robe de bal à la Dubufe.
Il haussa les épaules et tourna le dos à la nocturne féerie parisienne.
Le chevalier de la Barre lui apparut, lié à son poteau, avec la masse lunaire du Sacré-Cœur sur les épaules.
— Ah ! celui-là ! soupira Florimond, je le rencontre toujours dans les meilleurs moments.
Le barbet s'était assis sur son derrière.
— Comme il me ressemble, ce beau jeune homme !...
Les siècles s'éteindront sur les siècles... l'inactuel deviendra l'éternel et l'on connaîtra enfin de la seule vérité, nourrissante et bienfaisante, celle qui se prouve par l'absurde. Oh ! surtout pas de révision !... un procès d'un procès ? pouah !... Rien n'est vrai que ce qui fuit le débat. Ce jeune homme qui me ressemble n'a pas avoué... avouer quoi ? Et qui serait demain son avoué ?... Dans la poussière monumentale, l'homme à venir trouvera le simulacre d'un martyr, et de l'inscription mensongère, pour la seconde fois, il ne démêlera qu'un nom bien propre à renouveler sa piété. Qu'il adore mon semblable Saint Jean-François Le Fèvre de la Barre, brûlé pour avoir bafoué ce qu'il adorait, par délicatesse... à cause qu'il y avait du monde !
Florimond s'inclina afin de fleurir la base du monument d'un brin de chèvrefeuille, odorant autant qu'amour d'été, et qu'il avait cueilli au seuil du cabaret des Etrangleurs.
— La pudeur !... quelle pose !... Tant pis, il sera saint en dépit de Voltaire et peut-être l'avenir nous confondrat-il.
Une heure matinale tinta quelque part.
Florimond regagna son logis. Sibilot et Croquef redouille se mesurèrent et condescendirent, raisonnablement, au pacte d'amitié.
Florimond, ayant mis habit bas, reprit sa place devant la grande feuille couverte d'hiéroglyphes qui, continués, devaient dispenser le poète d'écrire ses mémoires.
— Est-ce un travail japonais ? pensa-t-il ; un travail japonais dans le déplorable genre du Journal des Concourt inventeurs des Japonais tellement inférieurs aux Chinois !... Dieu merci, ce n'est pas japonais... c'est chelléen.
Il chercha, du bec de la plume, de petites surfaces blanches à couvrir et, veillé par Sibilot renforcé de Croquef redouille, dessina d'abord des degrés prolongés jusqu'à une plate-
DOUZIÈME CHAPITRE
forme supportant un château d eau au jet triomphal progressivement incliné par le vent, pour que l'architecture du tout s'acheva en cascade lente, puis en beau lac.
— C'est l'image d'une vie et d'un roman équilibrés.
Il céda à la faiblesse de surcharger d'effets la nudité de son œuvre : une tête à deux profils, celui du Planteur et celui du Marlou rose, en œuf de tir forain au centre du jet d'eau. Cora, noire et nue, gravissant les degrés, debout sur les mains. Saint Jean-François de la Barre enchaîné aux profondeurs souterraines du monument.
Puis la plume courut plus vite, en crissant assez pour énerver Sibilot : une dépêche à l'adresse de Mademoiselle Cora, négresse, au Sacré-Cœur, affranchie d'un timbre à l'effigie d'Eléphant X ; une guitare fumante traînant après ses rubans un train chargé d'ânes ailés, en long ; Sorgue, inspiré, jouant une marche funèbre sur la machine à écrire ; Paroli, empereur des Français, décernant au peintre Paroli la croix de Commandeur de l'Ordre du Système métrique ; Léontine, auréolée, conduisant sur une butte nue, flanquée d'un échafaud, un troupeau de pumas ; le hussard, sur un cheval apocalyptique, sabrant ses camarades, affublés de masques dahoméens ; d'autres folies lugubres et puis des pluies d'étoiles ; un arbre généalogique des erreurs sentimentales ; deux livres fermés : Décalogue ; Catalogue ; l'entrée d'un jardin secret dont un prestolet armé en estaffier gardait le seuil ; au fronton du portique, cette enseigne déconcertiante : Intention, entrée libre...
Florimond, près de s'endormir sur son fol ouvrage, parla haut :
— Si j'étais plus fort je graverais cela sur un obélisque ; mais il lui faudrait une base assez large pour recouvrir tout ce que j'assassine en le perpétuant...