‹ La négresse du Sacré-CœurChapitre 7 sur 16 · ET LA CHANSON · texte numérisé non relu

ET LA CHANSON

Peu de temps après la scène multiple qui avait rassemblé, au cabaret du père La Bille, Sorgue, Septime Febur, Florimond Daubclle, 0*Brien, son frère le hussard, Marthe Galland et leurs amis, Médéric Bouthor descendait mélancoliquement, à petits pas perdus, un peu à la façon d'un chien divaguant, la tortueuse rue du Mont-Cenis.

Le buste incliné en avant, sa bonne tête ronde à favoris de frégaton emporté par un roulis intérieur, il allait, ses grosses mains nouées sur Téchine, ses mains aux dix doigts si solidement réunis qu'on songeait à quelque robuste grapin.

C'est rue du Mont-Cenis que Jules Galland, le misérable poète sensualiste employé à l'Hôtel de Ville, avait son logis. Une vraie chaumière de paysan.

La fenêtre de Marthe était ouverte.

Celle que dans les ateliers on nommait pour rire l'Inassouvie, assise près de la croisée, brodait sagement.

Un serin chantait dans une cage.

— Bonjour, monsieur Médéric.

Son sourire d'amoureuse macabre n'arracha pas le promeneur à sa mélancolie.

— Bonjour, madame Galland.

— Tiens, vous ne m'appelez plus Marthe ?

— C'est-à-dire... volontiers... je vous demande pardon... Comment allez-vous, ma petite Marthe ?

— Je travaille.

— Comme une fée !

Médéric s'appliquait à paraître courtois.

— Je ne vous savais pas si habile.

— Oui, c'est du beau linge de corps.

Certains mots, dans sa bouche équivoque, prenaient aussitôt une valeur d'infamie. Elle continua :

— Regardez... je paierais ça au moins vingt-neuf quatrevingt-quinze aux Galeries ; ça ne me revient pas à moitié prix. C'est au couvent que j'ai appris. On travaillait pour les cocottes à s'en crever les yeux... mais je ne regrette pas ma peine, ni le cabinet noir, ni les croix de langue, ni les fessées des bonnes sœurs. Il paraît que dans les prisons aussi on fait du très beau linge de corps.

— Je ne sais pas, répondit Médéric que la distraction rendait à peu près imbécile.

Marthe le considéra un moment.

— C'est la culture qui vous tourmente ? On dit toujours que c'est dur.

— La culture ?

Le rire aigre de M"^^ Galland effraya le canaris dans son palais de fil de fer similor.

— Je veux dire les plantations.

A ce moment, à cette évocation de sa chimère, Médéric Bouthor retrouva quelque conscience, juste assez de raison pour suivre sa folie.

— Oh ! pour ça je n'ai pas à me plaindre... figurez-vous, madame Galland, que j'ai désormais la preuve que le caoutchouc s'accommode très bien du climat de l'Europe et du terrain de Montmartre en particulier...

C'était le moindre défaut de Marthe Galland que de

CINQUIÈME CHAPITRE

gâter les plus beaux instants par des citations littéraires.

Un soir qu'elle s'abandonnait à Mumu (a-t-on deviné qu'elle aimait le bel adolescent ?) Marthe avait cité Baudelaire, quand seul convenait le plus pur des silences. Mumu l'avait giflée.

Elle coupa la digression du Planteur :

— C'est drôle je connais des vers sur le caoutchouc :

Mais ils disent le mot Chouchou Né pour du papier de Hollande Et les voilà seuls par la lande Sous le trop petit caoutchouc.,.

Médéric s'informa respectueusement :

— Est-ce d'un de ces messieurs ?

— Mais c'est du Mallarmé ! se récria de bonne foi la muse du pauvre Jules. Dites-moi, monsieur Médéric, vous êtes triste... je le vois... vous avez des peines... un chagrin de cœur... oh ! je sais deviner l'amour, moi ! Mais entrez donc, monsieur Médéric.

Marthe avait autant d'appétit pour ce repas atroce que constitue un cœur ravagé que pour les joies trop égoïstes de l'amour même.

Médéric entra sans défiance et, délibérément, s'assit auprès de la couseuse.

Elle posa son ouvrage et s'efforça de prendre les mains noueuses entre ses doigts maigres.

— Dites-moi tout !

Le plaisir flamboyait dans ses yeux sous le masque ignoble d'une pitié factice.

Le géant Médéric baissa les yeux comme un enfant et,# d'une voix humble, confessa :

— Madame Galland... je ne suis pas heureux... je n'ai jamais dit cela qu'à vous. Je cherche, ou plutôt je ne sais

où chercher, une personne que je ne connais même pas.

— Non ?... C'est un cas !

— Hélas !... je ne la connais pas, je lai seulement entendue... de loin. Vous ne connaissez pas de négresse sur la Butte ? .

— Une négresse ?

— Ce doit être une négresse. Je veux la connaître.

— Mais quand l'avez-vous entendue ?

— Voilà quinze jours. J'étais chez M. Septime, la fenêtre était ouverte, comme la vôtre, mais vous savez que la chambre de M. Septime...

— Oui, un fameux taudis ; c'est bien assez bon pour lui. Oh 1 je n'aime pas ce garçon-là. Il est faux.

— Ne croyez pas cela, madame Galland, ne le croyez pas, ma chère Marthe. Il est très bon et souffre beaucoup.

— Ouat ! des grimaces. Bref, vous disiez que sa fenêtre...

— ... donne sur une petite cour ; c'est loin de la rue. J'ai pu ainsi entendre la chanson, mais non point surprendre la chanteuse.

Marthe joignit les mains d'extase :

— Oh ! Monsieur Médéric, que c'est joli ce que vous venez de dire là l Vous ne vous en rendez pas compte ? Est-ce curieux ! Surtout n'allez pas répéter ça à Florimond, il profanerait ce cri de l'âme en un sonnet puant la fabrication. D'ailleurs, vous savez, dans cette bande-là ils chipent leurs idées à tout le monde ; c'est même pour cette raison que je ne veux pas que Galland les fréquente. Lui, c'est un poète ! Il n'a de sources qu'en moi, son art est fait de la poésie de mon corps.

Il existait pour Marthe Galland une poésie de corps de même qu'il y a du linge de corps.

— Mais je vous interromps, excusez-moi.

CINQUIÈME CHAPITRE

Un trille hardi de l'oiseau accompagné d*un battement d'ailes étouffa heureusement la trivialité du propos.

— Où en étais-je ?

— A la chanson.

— Ah ! oui... elle... la... enfin cette personne chantait... mais je ne sais pas chanter.

Marthe se fit maternellement indulgente.

— Chantez quand même, monsieur Médéric.

— Vous vous moquerez de moi...

Marthe devint hideusement tragique :

— Oh ! monsieur Médéric, vous me blessez ! c'est mal connaître mon âme.

Ce corps se croyait habité d'une âme.

Médéric eut le courage de regarder Marthe bien droit. Ce fut lui qui lui saisit les mains, doucement, et il dit :

— C'était, je crois, une chanson des îles... attendez... oh ! je n'oublierai jamais les paroles, mais pour redire l'air... enfin, c'était à peu près :

Paroles d* amour Joli bouquet !

Bouquet parfumé Pour oreilles I

Le canaris, musicien, cria d'horreur.

— J'ai chanté faux, avoua loyalement le Planteur, et puis il y a l'accent... l'accent de là-bas, des îles !...

Marthe, se dégageant, battait des mains.

— Mais je la connais, votre chanteuse ! Médéric se dressa devant elle :

— Vous la connaissez ?... J'ai demandé à tous ces messieurs et pas un...

— Ils l'ont fait exprès. Je vous dis que ce sont tous des sans cœur. C'est Cora.

— Cora ! Où est-elle ? Qui est-ce ?

— Ah ! monsieur Médéric, je vous félicite, c*est une jolie fille, et pas une négresse, vous savez, une superbe mulâtresse, presque aussi claire qu'une créole.

« C'est un modèle. Elle n'est pas de Montmartre. En effet, elle est venue deux ou trois fois chez Paroli.

— Mais Paroli est paysagiste 1

— Qu'est-ce que ça fait ?

Un ignoble sourire entr 'ouvrait les lèvres de Marthe aussi largement qu'une alcôve.

Un instant, rien qu'un instant, son hôte tourmenté fut visité de cette pensée qu'elle était bassement cruelle.

L'impatience le détourna de cet objet.

— Où la retrouver ? Ah ! pourquoi ne me suis-je pas tout de suite adressé à vous !

— Cora habite à Vaugirard... attendez, c'est impasse de l'Astrolabe ou rue Falguière... ça se touche, et puis il n'y a pas à se tromper, elle est en hôtel. Vous n'aurez qu'à demander V Hôtel de la Haute-Loire.

Médéric, soudain muet, pétrissait la paille de son chapeau mexicain .

Marthe leva ses bras qu'elle croyait beaux pour la satisfaction esthétique de les laisser lentement retomber sur les épaules de Médéric.

— Allez, grand ami, allez !... ne vous fatiguez pas à chercher quelque belle excuse... nulle mieux que moi ne comprend votre hâte... allez !...

Médéric lui souriait bonnement.

Elle le poussa doucement vers la porte.

— Ah 1 fit-elle... quel drame que l'amour !... comme vous avez bien fait de vous confier à moi !... égarée parmi tous ces goujats, j'étais la seule digne d'une semblable confidence, seule capable d'entendre un aveu si singulier sans

CINQUIÈME CHAPITRE en rire... et votre confiance est récompensée. Allez, ami, allez, je serai toujours votre confidente... s'il le faut je verrai Cora que je connais un peu. Allez !

Malgré sa fièvre, Médéric fut mené tout droit, par quelque obscur instinct, chez Septime Febur.

La clé, ainsi que de coutume, était sur la porte ; Médéric cria dès le seuil.

— J'ai son adresse ! Marthe me l'a donnée, vous savez bien ce que je veux dire, monsieur Septime ? l'adresse de la chanteuse... vrai vous ne la connaissiez pas ?

Mais Septime Febur, occupé à se faire la barbe et peutêtre hanté, lui aussi, d'on ne sait quoi, ne répondit que d'un murmure.

Allongé au creux d'un divan crevé, Florimond, balancé dans les vapeurs persistantes d'une orgie de la veille, jouait avec un coupe-papier niellé, don de M. Léonard Febur, armurier a La Rochelle, à son fils Septime, poète à Paris.

Florimond bailla.

— Septime, mon vieux... pourquoi les armuriers ne vendent-ils pas aussi du gibier ?... ce sont des industries

cousines

Pour la première fois, Médéric — dont ses voisins disaient qu'il n'avait pas toute sa raison — s'inquiéta de ces jeunes amis qu'il ne comprenait pas toujours.

Il regrettait d'être venu et ne savait plus s'en aller encore qu'on ne le retint pas.

La grosse lampe à pétrole brûlait en charbonnant et son panache d'ocre soulignait ce commandement lu naguère avec négligence :

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