‹ La négresse du Sacré-CœurChapitre 6 sur 16 · VU DU SACRÉ-CŒUR · texte numérisé non relu

VU DU SACRÉ-CŒUR

Ce fut le 25 novembre 1905 que Médéric Bouthor prît définitivement possession de son sauvage domaine du nouveau maquis.

J*ai retenu la date sans peine. Sorgue fit ce jour-là un croquis du personnage, personnage qui demeurera mystérieux alors que s'achèvera cette histoire.

Or, Sorgue a coutume de dater la moindre de ses notes plastiques et j*ai, quant à moi, conservé le croquis par admiration pour l'art de Sorgue autant que par amitié pour le peintre et son modèle.

Ce qui devait garnir la paillotte du Planteur, le café de Surate, disions-nous quelquefois,! fut amené, on ne sait d'où, dans une grande charrette bâchée comme on n'en voit plus que dans les provinces reculées et menée par un homme à qui le bel art du cocher honoré dans Rome et dans Byzance, jadis, autant que de nos jours dans tout le Royaume-Uni, était trop visiblement étranger.

Toutefois, s'il s'en acquittait médiocrement, ce n'était pas au pire, et il en allait; de même des vingt autres métiers que le drôle suppliait qu'on lui permît d'exercer.

A quel débris d'humanité desséchée, au delà en apparence de cette maturité propice à la vie éternelle, appartenait cette face blanche et noire, si flétrie, si recroquevillée, toute pareille à une gazette absurde roulée en boule ? Vieux sacristain ? Vieux peintre ? Vieux forçat ?

QUATRIÈME CHAPITRE

On l'avait connu mannequin vivant dans un jeu de massacre de la fête du boulevard Ornano. C'est le pieux Septime Febur qui l'avait arraché a cette infamie, recueilli et sustanté. Pour récompense, Septime Febur avait été menacé d'expulsion à cause de l'horrible mendiante du Sacré-Cœur dont les glapissements ameutaient tout le voisinage lorsqu'elle vidait bouteille avec ce gai voisin donné par le hasard.

L'hôte avait encore dérobé à Septime un carton d'aquarelles, scandaleusement vendues au vieillard hirsute de la rue des Martyrs ; le vieux lion en blouse blanche assis dans l'ombre guillerette du cirque Médrano, acheteur à bas prix des œuvres de peintres pauvres, et leur revendant a tempérament de la literie, des cuvettes, des tabourets de paille et du tabac de contrebande.

— Tout ce qu'il faut pour se mettre en ménage, mes amis !... et je connais plus d'une petite fille gentille, ambitieuse d'être honnête, qui vous entretiendrait ça faut voir comme !...

Quand Florimond Daubelle l'eut averti du dol, en le félicitant sur la beauté des aquarelles dont il se flattait d'avoir pénétré la mystique, Septime Febur préparait le café, en petit costume du matin : caleçon vert d'eau, gilet de cérémonie qu'une brûlure de cigarette avait à tout jamais gâté, veste fourrée dont, aux dernières vacances, lui avait fait cadeau son père, armvirier en la ville de La Rochelle, berceau de la famille.

Septime Febur, si bon, si indulgent, passa une redingote pour chasser le mauvais hôte.

Ça se fit aux applaudissements afïeçt es de la mendiante du Sacré-Cœur savourant l'acte de justice par sa fenêtre aux vitres cassées.

En cette affaire, le dommage dont avait souffert Septime Febur n'était rien autre que la publicité brutalement donnée

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR à son art d'enlumineur, par lui tenu secret, comme si les douces images, longtemps cachées, n'eussent été rien que des exercices de dévotion particulièrement purs.

L'affliction de Septime Febur durait encore que son voleur — un peu meurtrier de son harmonieux esprit — avait fait sa paix avec la mendiante du Sacré-Cœur.

Quelque matin, sans avoir à prendre la peine basse de me dissimuler, accoudé à une de ces énormes pierre de taille qui, jusqu'à l'édification complète de la tour septentrionale, c'est-à-dire jusqu'à l'année 1909, figurèrent au pied de la basilique, je pus surprendre une de leurs conversations. Son sens ne m'apparut pas très limpide :

— Le Bon Dieu a une police comme les autres, seulement elle est mal faite.

— C'est vrai qu'il y a tant d'injustice !

— Tu ne sais même pas pourquoi ?... Je vais te le dire... C'est parce que les prêtres renseignent mal le Bon Dieu... Ils sont trompés par les mouchards qui n'y entendent rien.

— C'est-à-dire...

— C'est-à-dire que tu es un imbécile... tu es plus bête que canaille... Idiots de prêtres qui t'écoutent !...

— Mais je ne fourre jamais les pieds dans leurs boutiques !

— Qu'est-ce que ça prouve ?... Et puis, tais-toi ; entendstu ? Je te défends de parler mal de la religion !... Je suis bonne chrétienne, moi ; seulement pas de danger qu'ils m écoutent ; ils sont pourris, pourris, pourris !...

C'est l'hôte chassé par Septime Febur qu'introduisit un jour la logeuse de Florimond étouffant, grelottant de fièvre, croyant mourir d'une pneumonie contractée un soir de fête. L'homme à la tête en boule de papier imprimé se vantait alors d'être le plus habile ventouseur et poseur de sangsues de toute la Butte. La guérison de Florimond, dûment résolu à ne point mourir, valut au monstre une petite

QUATRIÈME CHAPITRE clientèle qu'il délaissa bientôt pour la photographie foraine. Le monstre avait le goût funeste des grandes entreprises.

J'admirais Flonmond d'avoir eu le courage d'accepter les soins du vieux pitre maigre évoquant quelque gigantesque araignée d'eau. Je crois encore fermement que c'est par l'effet de quelque maléfice qu'il m'advint — un mois ou six mois, je ne sais plus ; pour moi c'étaient des siècles — de trouver ce personnage de délire là même où je me pouvais croire le mieux à l'abri de son horrifique présence. Je bénis l'heure où fut conjuré le mauvais sort qui l'attachait à mes pas.

Ne me heurtai- je pas au bourreau de mes nuits — je lui dois plus d'un cauchemar — jusqu'en l'antichambre du Sous-Secrétaire d'Ltat à l'Intérieur ? J'eus ce jour -là le goût malsain d'en faire mon compagnon d'une heure.

L'huissier m'apprit que le personnage, éconduit par tous les ministres qui s'étaient succédés place Beauveau, sollicitait une pension ou « un petit bout de ruban » à titre de compensation et en qualité de partisan de l'Ordre fusillé par erreur, en mai, pour avoir figuré au programme d'un concert donné par le Comité central de la Commune, aux Tuileries.

Parce qu'alors on fusillait en masse, et trop vite — de l'ouvrage gâché — le quémandeur avait le lendemain ressuscité d'entre les morts. Il ne donnait même pas son cas pour unique. Sa maîtresse Amanda, l'étoile du bal Mabille, fusillée au même titre par des lignards pressés, s'était aussi relevée du charnier, traînant seulement, amaigrie, sanglante et brisée, sa belle cuisse de danseuse de cancan *.

Lorsqu 'après une lâche charité je me fus délivré du fusillé récalcitrant, je me découvris un singulier malaise.

* Monstres choisis.

Plus tard, dans la nuit, mon sommeil fut douloureusement hanté de la vision insoutenable des milliers de morts qui ne voulaient pas mourir.

Le mur de ma chambrette ne s'habillait plus du ridicule papier à fleurettes bleues : il devenait Le Mur !

Et de chaque pierre crevassée du Mur sortait un martyr trempé de sueur et souillé de poudre, essuyant le sang de sa face d'un revers de sa manche de garde nationale, avant de me pousser à l'oreille son absurde et généreux : Vive la Commune !

Et Amanda, ressuscitée elle aussi, les baisait au front et leur donnait à boire 1

Qui dira pourquoi à mon réveil cette conviction sans garantie s'était inscrite en mon esprit qu'Amanda vraiment était réchappée de la fusillade et que c'était elle la mendiante du Sacré-Cœur ?

Oui, pourquoi ? Mais pourquoi encore ces deux revenants qu on ne pourchassait plus s'entretenaient-ils si souvent, et à voix basse, des choses de police ?

Je n'ai jamais été sûr du nom de la vieille. On disait : La Mendiante du Sacré-Cœur. Est-ce que ça ne suffisait pas ?

J'ai su le nom de l'homme, son prénom tout au moins, le jour qu'emménagea le Planteur. Du seuil de la paillotte, l'homme aux favoris maritimes héla :

— Amédée 1

C'était un ordre sans dureté, mais un ordre. Amédée ne s'y trompa pas.

?viédéric Bouthor, rentier débonnaire, avait le verbe bref d'un chef. Ce planteur solitaire, planteur d'on ne savait quelle plante plus fabuleuse que la mandragore, eut soumis à sa voix aux claquements de lanière trois cents nègres et leurs femelles.

Amédée mit habit bas, une jaquette grise à basques im-

QUATRIÈME CHAPITRE menses. Il la plia soigneusement avant d'en recouvrir la croupe du cheval pie dont il embrassa les naseaux, lui faisant mille recommandations imbéciles, traitant Tanimal un peu comme un enfant turbulent dont on attend qu'il devienne enfin raisonnable. Après quoi, trottant sec, Amédée se mit en devoir d'accourir à l'ordre.

— Tonnerre de Brest ! jura Médéric Bouthor, qui s'appliquait toujours au jargon naval, qu'attends-tu pour débarquer la cargaison ? Voilà tantôt une heure que nous avons jeté l'ancre et tu n'as encore rien mis à quai.

Amédée salua militairement et fit une funèbre grimace qui voulait être un modeste sourire, signe évident d'heureuse servitude.

— Compris, patron, compris ! dans un quart d'heure les accessoires seront sortis du magasin et vous pourrez souper ce soir dans un décor tout planté. On sera fameusement équipé, vous verrez.

A l'argot marin du Planteur, son maître, le nègre blanc, l'ancien imprésario du Camp de Châlons, que je devais retrouver importunant les noceurs de la Perle Noire, préférait le jobelin des coulisses et le lui opposait. Ça donnait du relief et du ragoût au dialogue :

— File le câble, Amédée, et profitons de la bonace ; nous sommes menacés de gros temps.

— En scène pour le un ! ripostait l'équipage apparaissant au détour de la ruelle, l'échiné ployant sous une caisse immense, plus précieuse que son contenu d'être ornée de ces mots évocateurs, peints en lettres noires d'un pouce : A A L 257 LA PLATA.

Au second voyage, déjà trempé de sueur et ahanant, Amédée tremblait de toute sa maigre carcasse sous un ballot amorphe d'objets hétéroclites enveloppés de rafia.

Les reins cassés, il fit son troisième voyage, traînant der-

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR riëre soi, au bout d'une corde, une malle de matelot, ceinturée de fer et dont le couvercle était gravé au feu d'une ancre et d'un dragon furieux.

— L'as-tu bien arrimée au moins, garçon ? cria Médéric Bouthor, sa grosse patte poilue en porte-voix ; le filin est-il solide ?

Pour son quatrième voyage, le misérable, s'espérant réconforté par une gorgée de rhum que lui avait administré le Planteur, crut pouvoir se charger du meuble principal, une table en sapin vulgaire.

Ses jambes sans muscles se dérobèrent sous lui. Il décrivait des courbes inquiétantes, se cassant les ongles à vouloir cramponner ses mains débiles au meuble qui glissait sur sa chemise mouillée, le blessant à la nuque avec autant de férocité que si cette chose inanimée eut été douée d'intel- Hgence.

Le Planteur éclata de rire :

— Nom d'un sabord, pauvre Amédée, tu supportes mal le rhum. !

L'autre voulut répondre.

— Ça n'est pas le rhum...

Il n'y parvint pas et hoqueta d'inintelligibles syllabes avant de s'effondrer sur le gazon pisseux, parmi les vieilles casseroles et les canettes brisées. Son chemin de croix était fini.

Amédée était libre d'aucun faux orgueil. Plus ou moins rétabli de sa chute, il prit place devant la table qui l'avait fait souffrir et s'en vengea en dépêchant la bouteille de rhum que le Planteur avait posé dessus.

C'est Médéric qui se chargea du reste. Aussi bien la paillotte était-elle garnie de l'indispensable et si un lit manquait, c'est qu'un hamac le remplaçait.

Un vaste banc dispensait d'aucune chaise.

QUATRIÈME CHAPITRE

De tout ainsi.

Un à un, Médéric apporta sur son dos ou à pleines mains des armes barbares, lances, sagaies, boomerangs, casse-tête, coupe-coupe, criss, arcs et leurs flèches, des colliers d'ivoire ou de corail, des boucliers de cuir, jusqu'à une étroite pirogue en peau d'hippopotame ; des diadèmes de plumes, des masques de bois noir à barbes de laine, à cornes de buffle bossu, des masques blancs et rouges, des fétiches souriants ou grimaçants, petits dieux d'ébène, de grise pierre tendre ou de terre cuite rosée ou de pierre volcanique plus noire que le marbre, plus brillante que l'acier, ou de bois violemment colorié à la détrempe, immortels tutélaires ou funestes, insexués ou monstrueusement mâles. Il y avait aussi des filets et des instruments de pêche, la carapace d'une tortue de mer, des fruits de Mozambique desséchés enveloppés dans un pavillon américain, noué aux quatre coins, comme des noix dans un mouchoir de paysan ; des courges géantes du Zambèze, un cerisier nain du Japon, un bouquet de roseaux pourpres de l'Amazone et des palmes de Palestine.

Quand la carriole fut vidée, Médéric s'agenouilla pour décrocher d'entre les quatre roues, aux hurlements joyeux d'une populace enfantine, un Condor des Andes empaillé sur un roc de carton et la cage où, rué de rage aux barreaux dorés, un papegai vivant hurlait :

— Cochon de pays ! Cochon de pays !

C'est tous les coins farouches, nourris d'angoisse et de lumière, de volupté sauvage et de nostalgie, de paresses et de fièvres, tous les coins de la vaste terre dont nous avons tous rêvé, un jour de brume européenne, le front aux vitres d'une chambre d'hôtel ouverte sur le port, qu'évoquait le trésor de Médéric. Comment n'eut-on pas songé aussi à un atlas fatigué, déchiré, taché d'encre et de confiture, dont un fiévreux enfant, sachant à peine lire, mais possédé d'amour

pour les belles images, aurait mêlé toutes les pages en confondant tous les climats ?

Cependant, avant que le soleil ne disparût à l'horizon, avant de refermer la porte étroite de sa maison coloniale du maquis, le Planteur, indifférent aux premières gouttes de l'averse, sortit de son gousset une grosse boussole et médita sur l'orientation plus ou moins favorable du terrain.

— Amédée ! cria-t-il, tu n'as pas égaré les graines ?

— Les graines ? oui, p'tron, hoqueta le nègre blanc entre deux ronflements, la tête de guingois et ses maigres bras étendus, crucifié sur la table de sapin parfumée et lavée par la chaude liqueur répandue.

Amédée sombra tout à fait dans un sommeil de brute.

Son maître ne le réveilla pas.

Il alluma une bougie qu'il fixa sur la table même en faisant couler un peu de cire ; puis, ayant déchiré le papier blanc qui enveloppait un pâté, il eut tôt fait d'engloutir ce souper que le reste de rhum, bu à la régalade, devait l'aider à digérer.

En des coins d'ombre percés d'un rais de lumière avare, les faux dieux les uns aux autres pressés tenaient conseil. Ou plutôt n'était-ce pas un grotesque concile où chacun ergotait sur son essence réelle et sa divinité usurpée?

Médéric Bouthor leur souriait avec amour.

A ses yeux, il ne pouvait y avoir parmi eux de faux dieux et chacun de ses dieux ennemis ne pouvait pas ne pas être son dieu unique, puisque les mains aujourd'hui en poussière des artisans barbares les avaient tous taillés, bois gonflé de sève ou pierre sans âme, dans la matière même de son rêve et de sa fantaisie.

Jusques à quand se fut prolongée la muette adoration ?

Un poing joyeux heurtait au seuil.

Médéric s'ébroua, arraché à ses dévotions.

— Qui est là ?

QUATRIÈME CHAPITRE

— Sorgue.

Médéric ouvrit la porte.

Florimond Daubelle suivait le peintre. Ils riaient.

C'est Florimond qui s'écria :

— Ah çà, mon vieux, vous avez oublié le cheval. On l'a retrouvé place Constantin-Pecqueur. Oui, cet intelligent animal a découvert un riche râtelier en l'éventaire de la fruitière... vous en avez au moins pour six francs de poireaux.

« Tout un peuple en délire dégringole la Butte pour jouir du spectacle. La fruitière blasphème, les agents se consultent, des polissons mettant à profit la confusion générale s'attaquent aux vertus les plus robustes de la circonscription.

« Aux premiers rayons de la lune, c'est féerique.

Médéric en demeurait stupéfait. Il bégaya :

— Le cheval !...

— Le choix du cocher, fit Sorgue en montrant Amédée endormi, explique la conduite du cheval.

— En route, pressa Florimond, il faut arranger l'affaire ; prenez votre bourse et puis... vous n'allez pas passer la soirée en compagnie de cet ivrogne. Venez, la nuit est superbe. Eh bien, Sorgue ?...

Le peintre avait saisi la bougie de la main gauche. Par une habitude d'artiste accoutumé à peindre la nuit de la sorte, la flamme et le pinceau aux doigts, il élevait le maigre luminaire au-dessus du tas de fétiches et c'était à son tour de leur vouer son âme.

Médéric le comprit. Il en eut de la joie. La joie d'un père transporté qu un étranger admire ses enfants.

— Ils sont beaux l

Sorgue hocha la tête, sans répondre.

— Vous les trouvez beaux ?

— Les musées sont des cimetières, répondit Sorgue.

— Le cheval, messieurs !... le cheval ! clama Florimond.

Sorgue ne bougea pas. Alors Médéric eut tôt fait de décider.

L'immense palette qu'était sa main s'abattit sur l'épaule de l'ivrogne endormi. Les doigts de fer se fermèrent sur des plis de linge fripé et, en un moment, Amédée se trouva debout, bien éveillé, avec devant lui un maître résolu qui commandait :

— Le cheval, crapule l va le chercher... en bas sur la place... prends ça pour payer les dégâts... et ne reparais pas avant demain !... Tu ne comprends pas, propre à rien ? Faut'il que je te donne des explications à coups de pied dans le derrière ?

Gémissant, hébété d'être chassé avec un louis dans la main, le palais dévasté par l'alcool, Amédée s'en alla dans la nuit, bégayant :

— Pourquoi m'ont-ils manqué à Versailles... pourquoi m'ont-ils manqué ?...

— Asseyons-nous, Messieurs, pria Médéric ; il y a une autre bouteille de rhum.

Médéric Bouthor atteignit non sans peine, parmi les hardes et objets accumulés aux angles de la cambuse, un paquet de bougies. Il en alluma une demi-douzaine afin qu'une clarté réelle balayât l'ombre.

A la plus favorable des lumières artificielles, les faux dieux rutilèrent, miroitèrent, grimacèrent et sourirent à l'envie.

— Celui-ci, déclama orgueilleusement Médéric, c'est Churonepenteck, dieu mexicain protecteur des récoltes...

L'aimable monstre que Médéric baptisait Churonepenteck était un petit drôle trapu, aux jambes torses, mais magnifiques de patine ; le ventre en poche de cornemuse voilait d'un peu d'ombre une virilité roide mais discorde à l'image

QUATRIÈME CHAPITRE d un pied de vigne ; arrondissant gentiment ses bras de mandrille, le pseudo CKuronepenteck, qui ne souriait pas, paraissait très satisfait de son visage oblong taillé seulement de quelques traits essentiels.

Florimond fut-il en parfait accord avec son ami Sorgue lorsqu'il dit :

— CKuronepen... chose, mon petit churon, je t'aime bien, toi ; tu es un gentil simulacre. Il nous donne une fière leçon, celui qui t'a taillé dans le bois des grands baobabs tremblant au bord du fleuve où les crocodiles claquent solennellement de la mâchoire, les crocodiles académiciens par la robe, coupe et couleur, et la gueule en forme de chapeau. Pour toi, Sorgue, et pour moi... et pour notre hôte peut-être, tout Fart qu'il faut atteindre... étreindre... ou feindre !... n'est-il pas défini par la sévère économie de cette face plate, et qu'un minimum de plans conjugués enrichit de reliefs puissants ?

« Cet ovale est beau de n'être pas un visage, mais le miroir où s'inscrit l'identité d'un visage. Si ce que je dis est faux, les bonnes femmes de cire des coiffeurs sont plus pures que l'antique.

« Un miroir ! Voilà le hic !... Il y faut savoir lire. Si je me regarde dans la glace, je lis encore trop de pages d'un roman diffus... confus ; le portrait-miroir de Churo... chu... »

— Churonepenteck.

— ... est une sorte de sommaire sacré qui tient lieu de tout.

Sorgue intervint, sans rire.

— Mais ce n'est pas Churonepenteck... et ce n'est pas mexicain... C'est un fétiche dahoméen relativement moderne...

Le visage de Médéric s'altéra et, bien que son palais et sa gorge fussent imprégnées de vieux rhum, il dut sentir le sel des larmes refoulées.

Pour le soulagement du bonhomme, son jeune hôte poursuivait :

— ... moderne sans doute, néanmoins d*une tyrannique beauté ; il n'en existe à ma connaissance qu*un second exemplaire en Europe, celui qui est à Londres dans la collection de Lord Pellingbrook.

— Le bienfaiteur des petites girls ? Celui qui leur bâtit des homes-palaces ? Ça ne m'étonne pas, remarqua Florimond. Il y a relation étroite entre ces deux passions.

Les rides prématurées dessinèrent au front du Planteur des arcs de joie, et triomphaux.

Il y eut un instant de silence.

Médéric à nouveau remplit les verres, s 'excusant d'avoir différé cet office.

— A votre santé 1

— A votre santé !

— Sorgue, murmura Florimond en reposant son petit verre, n'ai -je pas été un ami excellent ? J'ai dit, le pouvant en ma qualité d'homme de lettres, tout ce que tu pensais mais qu'il ne te fallait pas dire... Les déclarations de peintre sont toujours regrettables.

Sorgue sourit. Après il répondit, mais pour lui-mêrne et Médéric qu'il tenait beaucoup à ne pas contrister :

— Vous avez bien raison, monsieur Bouthor, de ne pas attacher une importance exagérée à vos classifications. Si vous dressez un catalogue de vos collections, peut-être s'y glissera-t-il quelques erreurs. Je vous demande la perrnission de ne pas les rectifier.

« Ne me le demandez jamais, ne faites jamais appel à ma compétence, je vous en supplie. Rectifiez au contraire les frontières de la Guinée en lui annexant la Guyane hollandfiise si bon vous semble, laissez filer à la dérive toutes les îlçs Marquises ; désenchaînez les archipels, mon vieux, tp^t ya

QUATRIÈME CHAPITRE

bien !... et félicitez-vous autant que je vous envie !... Vous avez réalisé sans efîort ce à quoi j'aboutirai je ne sais quand... car maintenant je suis hanté.

11 répéta très bas :

— Hanté 1

— Merci 1 fit ingénuement Médéric Bouthor d une voix étouffée. Un peu de rhum ?

Ses yeux brillaient, flambant d*or comme la chaude liqueur.

— Nos débauches, dit Florimond, restaurent la vraie morale. Nous nous employons encore à ruiner l'exotisme et à assassiner le pittoresque.

— Où avez-vous trouvé tout cela ? demanda le peintre, pratique.

— Un peu partout... je bricolle, quoi !... J'en ai eu pas mal au Marché aux Puces, à Saint-Ouen... on y trouve de tout. C'est commue à Bicêtre et aux Patriarches, rue Mouffetard. Je ne les ai pas payés cher... tenez, celui-là, ce beau diable cornu... quatre francs !

— Savez-vous, mon vieux, que vous possédez un trésor ?

— Je le sais, répondit Médéric avec sérénité. Le rhum fatiguait Florimond.

Les bougies tordaient leurs flammes follettes, s 'allongeant et empestant la paillotte.

— La soirée doit être belle, accompagnez-nous, Médéric, dit l'écrivain, nous irons sur la terrasse du Sacré-Cœur dire bonsoir à Paris.

— Volontiers, mais encore un petit coup de rhum avant de partir !

— Non, non... grand merci.

— Vrai ?... Et vous, iponsieur Sorgye ?

— Non, mon vieux, non, plus de rhum.

— Alors, messieurs, permettez-moi...

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Et, sans achever, l'hôte empoigna la bouteille dont il vida une forte lampée à la régalade.

— C'est épatant ! pensa Florimond ; il n'est pas saoul et ne le sera pas. Dites moi, Médéric, les plantations... alors... c'est sérieux ?...

— Comment, si c'est sérieux ? Mais je commence demain !

— Alors... la canne à sucre... le tabac... le poivre...

— J'y compte bien.

Florimond ne blagua pas le Planteur et sans doute était-il aussi sérieux que son hôte quand il répondit :

— Je vous prie de m'intéresser à vos travaux. Les types en bois c'est l'affaire de Sorgue... Avant deux ans... mais pas plus avant, le peintre étant un animal ruminant... il y aura du nouveau dans les beaux-arts... Quant aux plantations tropicales en terre vierge à Montmartre, c'est ma partie ! Part à deux, Médéric !

— Ah ! jeunes gens ! jeunes gens !

Le cœur chaviré d'émotion, Médéric leur prenait les mains, à les broyer, dans ses grandes pattes velues.

Ils sortirent.

Les vieilles ruelles étaient désertes, ou presque.

Une lampe brillante à la porte d'un cabaret déroulait un lacet de lumière sur le sol raboteux. C'en était assez pour éclairer un- petit fantôme sans pudeur, coiffé d'un drôle de chapeau fleuri et qui, commodément campé au coin de la muraille, reconstituait une estampe graveleuse.

— Nécessité n'a pas de loi ! déclama Florimond.

Un raclement de guitare accompagnait le tavernier chantant :

Uherhe des champs va renaître.

Le soleil nous fait les doux yeux !

QUATRIÈME CHAPITRE

Le petit fantôme, redevenu chaste, courut bien vite savourer le reste du chant et de la poésie.

Les trois hommes parvinrent à la terrasse qui domine le Sacré-Cœur.

Paris était en bas, papillotant des derniers feux du gaz. Il était tard. L'ombre avait refermé ses paupières sur les monstrueuses prunelles électriques.

— C'est mieux ainsi, dit Florimond, c'est Paris concret, Paris de toujours ; le Paris de l'heure qui sonne et moins réel que l'autre, c'est un pays abstrait. C'est le Paris de nos pères et le Paris de nos fils, quand ils auront cassé les trop beaux réverbères au grand Soir... dont Maya nous préserve, rien n'étant plus plat qu'une révolution... quelque chose comme des grandes manœuvres civiles, une année ici, un siècle après ailleurs. Oui, c'est le Paris passé et futur, le Paris clignotant d'Henri IV et de Paulus, et celui de l'homme enfin juste, bon et beau, cette hypothèse.

« Quand j'étais à Vienne, l'an dernier, précepteur des enfants du prince Lichtenstem, et que je songeais à mon Paris traversé pour la dernière fois dans l'auto rapide qui m'emmenait à la gare de l'Est, savez-vous ce qui, à mes yeux fermés pour mieux revoir, était l'image totale de Paris ?

« C'était un fiacre, mes amis, très lent dans le bleu si godiche du petit jour ; un fiacre de mon enfance, mal foutu et rapatriant des danseurs bourgeois.

« Ma mère, encore tiès belle, habillée ainsi que les dames des portraits de Dubufîc, ramenait un pan de velours et de jais sur la soie vert d'eau de sa jupe. Son pied fin chaussé de satin, artiste ment posé sur la bouillotte, ressemblait à un joli scarabée sur une grosse pierre.

« Mon père cinglait ses cuisses avec ses gants salis, déjà occupé en esprit des travaux ennuyeux de la journée.

« Les yeux brûlés de sommeil, en costume de pierrot, je

souffrais de comprendre à quel point je ne m'étais pas amusé.

Florimond empoigna le bras de Médéric absolument comme s'il eut nommé le confident parfait, seul capable de saisir une pensée aussi complexe.

— On a voulu peindre cela, mon cher ! Oui, peindre cela et des histoires du même gabarit... du même fiacre ! ce fut du beau !... ah ! les ânes !... toute la peinture de genre !... et pourtant ces misérables eurent une excuse... car il faudrait peindre cela... mais comment ? Ah ! comment ! La littérature n'y suffit pas... et la peinture non plus... on doit trouver quelque chose... C'est Sorgue qui trouvera.

— Un incendie ! s'écria Médéric en étendant le bras.

^ — Non, les Halles, corrigea Florimond ; notre déjeuner qui mijote en serre chaude.

Et puis ils se turent, happés par cette vague invisible, plus haute que les vagues ourlées d'écume et qui, au bord de la mer, saisit les rêveurs excellents pour les traîner au large en les enchaînant sur un bout de rocher.

Florimond y pensa sans doute quand, délivré de l'emprise, il put articuler, du ton dont on ne sait plus quel Frederick Lemaître de province proféra « trop tard les cymbales « :

— Trop petit le cocher... trop petit pour un Prométhée !

Il ajouta, se retournant vers le jeune et malheureux chevalier de la Barre enchaîné pour la deuxième fois :

— N'est-ce pas. Monsieur ?

Sorgue, qui avait imité son ami dans son mouvement de retour, l'avait sans doute aussi suivi dans ses pensées. Sans cela, lui qui n'avait pas de goût pour l'humour blasphématoire, n'eut pas dit en montrant la masse énorme du Sacré- Cœur tout bleu et sable ainsi qu*Un palais de la lune :

— Le Casino !

QUATRIÈME CHAPITRE

Médéric, docile à son instinct, sans effort, se mit à Tunisson. Il dit, refaisant brusquement face à Paris :

— On songe à un gouffre pleine de paquebots noyés dont les feux de poupe brûleraient encore.

Tous trois se trouvaient alors à cette même place où, douze mois auparavant, le trop joli Camille Munier, dit Mumu, était venu s'accouder.

Alors le phare solaire tournait glorieusement sur la mer parisienne.

Mumu, en culotte courte de sportman, s'appuyait héroïquement sur sa bécane joliment nickelée, ses doigts fins assouplis sur l'acier du guidon.

Ainsi Sorgue, plus tard, l'avait-il peint, au sommet de la Butte, le Marlou rose.

Balzac écrit que, lorsqu'il eut conduit à sa dernière demeure le père de Delphine et de Nasie, Eugène Rastignac, si pauvre qu'il n'avait en poche que vingt sous empruntés au garçon de la maison Vauquer, en proie à une horrible tristesse, contempla Paris du haut du Père La Chaise.

Mumu avait choisi un identique observatoire.

Les yeux d'Eugène s'attachaient surtout entre la colonne Vendôme et le Dôme des Invalides, là où vivait le beau monde dans lequel il avait voulu briller.

Mumu savait que n'y pouvait paraître l'enfant de troupe chassé. Vertueuse femme d'un brave sous-ofîicier, chevalier de la Légion d'honneur, sa mère y avait dû laver le carreau des cuisines et avait là appris à boire avec les cuisinières.

Camille mesura les blocs gris des quartiers tristes où des patrons exigeants font travailler à petit prix les trop jolis jeunes gens qui n'ont pas assez de repos pour briller aux promenoirs des cafés-concerts, avec les douces fillettes leurs amies.

Son œil clair perça les murs des bureaux, des magasins

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR et des études. Son œil de chat découvrit les chemins par où se gHsser, à l'heure que des messieurs brutaux s avisent de vous demander vos papiers et de poser des questions indiscrètes en une langue sans pureté.

Il éventa tous les pièges parisiens tendus par le stupide monstre Travail à la gentille et très intelligente princesse Fainéantise et là où, croisant les bras sur son frac boutonné, Eugène s'était écrié : « A nous deux ! », Mumu, accoté sur son vélo, cracha, avec le mégot doré de sa cigarette turque, ce vers crapuleux, chanté d'une voix très pure, sur un air vif et gai :

NoTit tu nme l* mettras pas /...

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