D'ABSINTHE
Sorgue était bien embarrassé de la personne de Karl Darneting, le protégé de la comtesse Gertrude von Hansa Wûrtefeld.
Ayant acquis avec le Marlou rose trois autres toiles de l'artiste, elle lui en avait fait vendre quelques-unes encore dans d'heureuses conditions. Aussi Sorgue se croyait-il pour tout de bon dans l'obligation d'assurer l'existence de l'esthète d'outre-Rhin. Il l'eut volontiers payé pour s'aller promener, mais Karl Darneting témoignait de la plus irritante bonne volonté et comme il déplaisait à Sorgue qu'un artiste, d'où qu'il vînt, balayât son atelier, il lui abandonnait le soin de menues besognes presque honorables.
Karl Darneting nettoyait les pinceaux à l'essence, montait les toiles sur châssis, les portait chez le marchand ; il fendait le bois de démolition avec une fureur méthodique de bûcheron de la Forêt Noire et entretenait le feu.
O'Brien, autant que son frère le hussard, convaincu de la réalité d'une guerre prochaine, disait de Karl Darneting qu'il avait contracté en France un engagement volontaire dans les prisonniers de guerre pour la durée de la paix.
Karl Darneting professait pour Sorgue un respect dont le peintre était assommé, mais l'Allemand ne se confiait qu'à Médéric.
C'est la plantation que Karl Darneting élisait pour la mise en chantier de ses plus gros ouvrages, tel que l'introduction en caisses robustes de toiles destinées à des expositions étrangères.
Assisté d'Amédée, le Planteur, vêtu de toile à voile, son chapeau mexicain rabattu sur les yeux, donnait des soins méticuleux aux plants de caoutchouc ou de canne à sucre, cependant que l'Allemand rythmait ses propos de coups de marteau sonores.
— Quoi de plus beau, Médéric, que de clouer des planches ? Je crois toujours clouer un cercueil ; il faut avoir le goût de la mort pour bien aimer la vie :
Doch eh metn Sarg die Erde noch erreicht, Brùll ich empor, dass ailes rings erbleicht : Hurra das Leben I
« C'est le cri de vie d'un poète mourant !
« Le cri de mort d'un vivant plus vivant que tant d'hommes à faces plates 1 Qu'est-ce que vivre ? Qu'est-ce que la vie ? Une invitation à l'amour... Liebesantrag !... Ou bien un crime agréable, un crime accompli dans la douceur de l'air et sous la protection des palmes, des feuilles tendues, transparentes mains conciliatrices, et nos péchés les plus doux sont cachés parmi d'odorants arbrisseaux... waldweben !
« La petite Léontine, vous savez cette gamine de l'impasse Trainée ?... une de celles dont les imbéciles disent qu'elle finira mal... la petite Léontine qui cache sa beauté vierge sous un tablier noir ressemble à la vie que j'honore... misère et joie !... splendeur et servitude !... l'âme et le sang sources ennemies dont l'une absorbera l'autre... C'est une petite fille intelligente et pauvre, sensuelle et douce... Ach ! Médéric, quel poème j'attends de cette petite ! »
SIXIÈME CHAPITRE
Il tournait d'un geste épileptique son bonnet en poil de lapin sur sa toison brun roux et, brandissant son marteau dans la zone solaire ainsi qu'un miroir, vociférait :
— Freiheit !... An das Leben !... Liberté !... A la vie !
Médéric n'entendait pas toujours les propos de l'Allemand ; il en goûtait assez cependant le ronronnement barbare et quand même harmonieux.
Ne fallait-il pas au paysage tropical recréé sur la Butte par l'âme chimérique du Planteur un familier féroce ? Karl Darneting était le fauve désiré.
Médéric démêlait si bien cette vérité qu'il eut été trop embarrassé de formuler, son rêve n'admettant pas d'explications, que d'instinct il avait surnommé Darneting : le Puma.
Le petit peuple des ateliers et des cabarets avait adopté d'enthousiasme le sobriquet.
Amédée haïssait l'Allemand et le redoutait autant que s'en défiait Septime Febur.
Si Karl Darneting, lâchant son marteau, griffonnait fiévreusement sur un calepin crasseux quelques notes, l'homme à la tête en papier de journal rte manquait; pas de couler à l'oreille de Médéric :
— Patron, méfiez -vous de l'Alleboche... il a tout de l'espion !
Médéric haussait les épaules. D'ailleurs, Amédée n'en pensait pas un mot.
Un matin, des planches sur l'épaule et une scie à la main, Karl Darneting poussa la porte de la plantation, la belle porte de roseaux surmontée d'un crâne de vache peint en rouge.
Du plus loin que Médéric aperçut l'Allemand :
— Karl !... Karl !... Bonne nouvelle !... les aloès ont réussi et j'ai trouvé une tortue du Zambèze !...
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Jamais rAllemand n'avait souri des chimères de Mé-
déric.
C est toujours avec recueillement qu'il l'écoutait divaguer
et, s'il n'était pas parfaitement dupe, au moins trouvait-il
à ne point mentir tout à fait s'il répondait :
— Pourquoi pas ?
— Voyez, lui disait un jour le Planteur, ce jet de tige élancé ; si j'en crois les planches en couleurs de mes bouquins de voyage, c'est bien un latanier.
— Pourquoi pas ?
— Karl, si le thermomètre s'élève seulement jusqu'à 22° pendant une semaine, les poivriers pourront donner.
— Pourquoi pas ?
Mais il paraissait aux témoins de l'entretien que ce « pourquoi pas ? » encourageant tombait au contraire des lèvres de l'Allemand comme le « jamais plus ! » claquant au bec du corbeau.
— Karl !... Karl !... les aloès ont réussi !
— Pourquoi pas ?
— Posez vos planches, mon vieux, vous ressemblez à saint Joseph ; posez vos planches et venez boire une bouteille de rhum.
— Saint Joseph !... J'ai joué en effet saint Joseph à Munich, en 1902, dans ma tragédie du Délicieux Supplice... mais je veux aller, quand reviendra la Semaine Sainte, tenir le rôle de Judas à la procession, dans un village d'Andalousie... Les paysans y lapident Judas !... et la lumière, alors, entrera enfin à flots, et à jamais, au fond de mes yeux crevés, déchirés, et je pourrai enfin chanter à la face du monde vraiment aveugle, et chanter pour moi seul ;
Heat es hfiin Abend werden will !
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
SIXIÈME CHAPITRE
— Cela veut dire, Médéric : Aujourd'hui, il n'y aura pas de soir !
Les deux hommes étaient face à face.
L'Allemand, plus blême que de coutume, sous son bonnet de poils, et le Planteur, luisant de rouge plaisir, sous son chapeau mexicain.
Médéric, qui avait à la fois envie de rire et de pleurer, saisit les mains de son hôte et bégaya :
— Je crois, en effet, qu*il n'y aura pas de soir aujourd'hui !
L'Allemand se contenta de répondre :
— Pourquoi pas ?
Médéric souffla très fort, frotta une allumette à sa culotte, ralluma son cigare et dit, entre deux bouffées :
— Karl, ce n'est pas à cause des aloès que je suis joyeux... les aloès, c'est bien... ils m'ont coûté assez de peine, mais... et puis, entendez-vous, mon vieux... je me fous de la tortue !
— Quel grand bonheur alors ?
Médéric empoigna l'Allemand et, le secouant rudement, il lui cria :
— J'ai une esclave !
Les bras de Médéric retombèrent au long de son corps.
— Pourquoi pas ? fit simplement Karl Darneting. Médéric devina-t-il quelque pensée lointaine de Karl ?
— Mais, vous savez, ce que je dis ça n'est pas pour parler... ça n'est pas de la poésie... elle existe... je vous la montrerai... Je l'ai achetée !...
Une voix gouailleuse tinta :
— Où ça que vous l'avez achetée, votre esclave, au Marché aux Puces ?
Médéric et Karl n'avaient pas vu venir à eux le jeune Mumu.
Le petit modèle sans pose, vêtu avec une recherche de
bon goût, rigolait tout son saoul d'heureux animal sincèrement mauvais.
Médéric lui adressa un dur regard et, du poing, heurta la table de paille tressée à Tombre d'un arbre de belle taille, dit le baobab.
— Ne fais donc pas l'imbécile, Mumu... Avec tes façons de rire de tout, tu blesses le monde.
— Je n'ai pas voulu vous vexer.
— Ça ne fait rien. Tu vas prendre le rhum avec nous.
— Oh ! pas le matin.
— Ça ne fait rien... reste avec nous.
Médéric tourna le dos à ses hôtes, sifflant dans la direction de la paillotte et héla :
— Cora !
La porte de la maison coloniale du maquis s'ouvrit et Cora parut au seuil.
— Le rhum ! ordonna brièvement Médéric. La surprise écrasait le beau Mumu.
— Ça, c'est épatant ! s'exclama-t-il.
Agitant son corps souple d'un mouvement vulgaire, comme pour s'arracher à un trop absolu respect de l'imprévu ;
— Sans blague !... Vous ne l'avez pas achetée, quand même ?
Médéric fut sublime avec simplicité :
— Dis-moi donc que je suis un menteur !
Anéanti, Mumu, qui cependant n'en abusait point, laissa échapper le plus gros mot.
Cora revenait, obéissante, apportant la bouteille de rhum courte et trapue, pareille à une bouée de sauvetage, et des verres qu'elle déposa sur le guéridon de bambou.
— Couche-toi, Cora, ordonna le maître d'une voix qui se voulait faire impérieuse quand les mots de commandement
SIXIÈME CHAPITRE
se brisaient dans la gorge culottée par la chaude boisson d'ambre, ainsi qu'expire une sollicitation dans la gorge d'un pauvre hère.
— Oui, Massa, répondit l'esclave.
Et Cora, avec des souplesses de ballerine moderne, s'allongea, dans une pose qu'on eut dit indiquée par Delacroix, aux pieds de Médéric dont elle ceignit les jambes de son beau bras nu mordoré.
Singulière esclave aux cheveux à peine crépelés, bouillonnant autour d'un visage très fin, au pur ovale, au teint moins de quarteronne asservie que de créole obéie.
Sa poitrine doucement soulevée et sa taille souple se fondaient en une longue tunique safran, un peu fripée et copiée évidemment sur quelque modèle du couturier de l'avenue d'Antin, alors dans toute sa gloire.
Cora portait encore un quelconque jupon parisien, assez court pour que le beau Mumu put s'intéresser sans délai au galbe des jambes de la jolie fille qui prenait soin de les vêtir finement.
Cora n'avait d'autres chaînes que les cordons de ce tablier étroit de toile imprimée, signe unique de sa servitude.
Médéric brûlait du désir grossier de solliciter de ses hôtes l'expression d'un enthousiasme que ne pouvait manquer de provoquer son « emplette ».
La timidité — toujours comique chez ce géant, mystique de la violence — l'en empêcha plus sûrement qu'une pudeur de bonne compagnie.
Le Planteur de Montmartre emplit les verres et l'on trinqua :
— A votre bonne entente ! articula Mumu en rigolant de tout son mauvais cœur.
Amédée vida son verre d'une lampée et détala. Le sp'^ctacle de l'esclave qu'il haïssait lui était trop pénible.
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Amédée ne se pouvait consoler de n'avoir pu monopoliser
Tasservissement.
Et Karl Darneting, s*arrachant de la tête son bonnet en
poils de lapin, vociféra :
— Die Verwandlungen der Venus !
— Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda une fois de plus Médéric.
— Cela veut dire : les Métamorphoses de Vénus !... et c'est un compliment à votre esclave.
Encore qu'infiniment flatté, le maître fronça les sourcils et dit en posant sa grosse main sur la petite tête brune :
— Ne me la gâtez pas, je vous en prie.
A ce moment un matou flâneur glissa sur le gravier du jardin. Cora étendit la main pour le caresser au passage. L'animal discourtois se déroba, prit le trot et la main de Cora ne rencontra, dans l'espace, que la main du beau Mumu, laquelle se referma sur elle, avec douceur et fermeté.
Cora posa résolument sa tête sur les genoux du Planteur, mais elle ne dégagea point ses doigts de l'étreinte du jeune drôle.
Elle attendit que Mumu lui rendit sa liberté pour allumer une cigarette.
Quand Médéric invita ses hôtes à venir admirer ses aloès, Mumu s'approcha de Cora et lui mâchonna près de l'oreille, sans la regarder :
— ... soir... sept heures... barrière... où il y a une planche en moins.
A sept heures, le Planteur prenait avec ponctualité l'apéritif dans la société de Sorgue et de ses amis, chez le père La Bille.
Ce fut, cette fois, Cora qui pressa entre ses doigts d'agathe la main blanche du voyou élégant.
Le soir elle fut exacte au rendez-vous.
SIXIÈME CHAPITRE
S'il avait pu comprendre, et s*il avait surpris Tesclave et le voisin à peine séparés par les planches disjointes de la palissade, Médéric n'eut dû ressentir qu'une très haute satisfaction d'artiste, car ce fut ce soir-là seulement, et à cette occasion, que le coin misérable du maquis eut toute la molle beauté d'une plantation tropicale.
Le baobab était vraiment un baobab ; les phantasmes de la nuit permettaient, parmi les herbes folles jaillies d'entre les vieilles marmites et les canettes brisées, de reconnaître des aloès, là où l'œil voulait choisir.
La cabane où siégeaient les idoles grimaçantes, la paillotte au toit tendu de clair de lune, c'était au sommet de Montmartre le décor délicat de la Chaumière Indienne.
Une coquine basanée, un petit marlou rose en veston bien coupé étaient, parmi ces choses et préparant une vile action, aussi dignes de toucher les cœurs sensibles que Paul et Virginie.
Et vers la lune pareille à quelque poulpe monstrueux et phosphorescent au cœur de l'Océan des voyages qui ne s'achèvent jamais, montèrent, zézayées et grasseyées, les expressions banales du désir le plus digne d'être immortalisé.
— Ma gosse !
— Il te laisse libre ?
— Je ne suis avec lui que de deux jours.
— Il t'enferme pas ?... Maintenant, tu pourrais venir.
— Il va rentrer... prenez garde !
— Tutoies-moi donc, petite gourde. T'as peur de lui ? T'as bien tort... c'est une nouille, ni plus ni moins.
— Il n'est pas mauvais.
— Dis donc, mon nom c'est Mumu.
— C'est gentil... mais tu en as un autre ?
— Bien sûr ; chez nous on ne s'appelle pas Mumu de père en fils... Camille Munier ça fait Mumu, pour les copains et pour les déesses. J'aime bien ton nom de Cora, ça fait riche.
— Il n'empêche pas de crever de faim.
— Belle gosse comme tu es ? Maintenant, t'es tranquille?... pas de blagues, hein !... On peut être heureux nous deux, mais ne sois pas assez gourde pour quitter Bouthor ; à moins que... il te fait pas mal, au moins ?
— Lui ? c'est bon comme du pain.
— Pourquoi qu'il t'appelle son esclave ? Encore sa loufoquerie de la faire au planteur "> C'est un vieux qu'on ne peut pas comprendre... Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
— Rien... il est comme ça seulement devant le monde...
— Méfie -toi, ma gosse ; t'es seulement avec lui depuis deux jours... faut te méfier, je te le dis, et puis suivre mes conseils et bien faire toujours comme je t'expliquerai... on peut être heureux nous deux.
— Il est riche, n'est-ce pas ?
— Assez pour faire de toi ce que je veux que tu sois et quand je le voudrai ; mais ne t'occupe pas de ça. Le pèze j'm'en fous ; j'en ai.
— T'es riche, toi ?
— T'occupe pas de ça, je te dis. Méfie-toi plutôt de ses manies.
— C'est un genre qu'il se donne.
— Des passions seulement, tu crois ?
— Lui, des passions ? Ah ! le pauvre chien !
— Vrai ?... Je suis content de ce que tu me dis là. Appellemoi Mumu, et penche -toi... j'écarte la planche... embrassemoi... embr...
— Dis, Cora...
SIXIÈME CHAPITRE
— Quoi donc, Mumu ?
— Qu'est-ce qu'il veut dire quand il dit qu'il t'a achetée? C'est toujours sa tête qui travaille ou bien est-ce qu'il y a quelque chose de vrai ?
— Ça te tourmente, mignon ? Laisse donc ça ; en tout cas, il ne serait pas le premier à m 'avoir payée.
— Comment que tu dis ça ? Tu vas pas chialer maintenant ?... Oh ! je te brusquerais pas pour du chagrin que t'aurais, mais, vrai, c'est pas à faire quand je te dis tout ce que je te dis.
— Je pleure pas, Mumu, je te jure que je pleure pas... Tu dis que tu te fous de l'argent, possible... tout de même tu sais ce que c'est que la mouïse 1
— La mouïse verdâtre ! Alors, c'est-il que tu veux dire qu'il t'a achetée pour de vrai ?
— Voyons, Mumu, tu sais bien qu'il y a des questions qu'on ne peut pas y répondre... et puis tu me fais de la peine et toi tu te fais de la bile. Ah ! Mumu, j'étais tranquille, ou je croyais que j'allais l'être... et puis — ah ! ça n'a pas traîné ! — voilà que t'es venu !...
— Hé gourde ! ma petite gosse !... mais c'est ça l'amour !
— Mumu, la palissade I
— Laisse donc faire... Laisse donc faire !
— Mumu !
Et Cora avait dit vrai quand elle soutint qu'il est des questions qui toujours demeureront sans réponse. L'argent n'a rien changé au troc des peuples de l'enfance du monde. Les hommes ne vivent que d'échange sans jamais clairement reconnaître le marchand du chaland, sans bien savoir qui vend et qui achète et tout marché, en cette vie qui n'est qu'un long marché, doit être tenu pour un marché de dupe.
A la même heure, en compagnie de Florimond Daubelle, d'O'Brien, de son frère le hussard en congé de convalescence,
de Karl Darneting, de Sorgue, de Paroli, de Marthe Galland, d*une grosse fille mafflue, maîtresse d'un sculpteur et qu'on nommait Rosa-la-Rose, de Septime Febur que ses amis avaient réussi à extraire de sa solitude, Médéric Bouthor battait son absinthe au petit café du père La Bille.
Le Planteur venait de livrer triomphalement son beau secret : la possession d'une superbe esclave, la découverte de la chanteuse invisible ; toute la société s'en réjouissait avec kii.
— Une esclave ! C'est drôle tout de même, s'écria Marthe Galland. En somme, elle est esclave parce qu'elle le veut bien... il ne faut pas vous monter la tête, M. Médéric.
Médéric, terrible loin de Cora, heurta la table de son poing formidable. Le hussard en eut de l'inquiétude.
— Les pernods, vingt dieux !
Cependant que le Planteur grommelait :
— Qu'elle essaye !
— Oui, qu'elle essaye ! reprit Paroli, le paysagiste à qui l'absinthe conférait une modeste éloquence. Tu en fais porter haut comme ça au bon poète Jules Galland, mais tu lui cuis la soupe ; tu lui prépares ses chemises ; tu lui balaies sa turne et tu lui cires ses ribouis. Tu le trouves laid, tu me l'as dit ; il gagne deux cent cinquante francs par mois. Eh bien, quitte-le, lâche-le, va-t'en, essaye !... Tu ne le feras pas !... Et pourtant ce n'est pas lui qui te retient !
— Dis donc, Paroli, répondit Marthe, le nez pincé de rage, est-ce que tu en dis autant à Galland pour qu'il me plaque ?
— Inutile, ma fille, il ne pourrait pas plus que toi. Les femmes ne sont pas assez intelligentes pour raisonner sur ces choses-là ; sache seulement que rien n'est plus difficile que de s'évader. Nous sommes tous esclaves... sauf moi qui me connais avare, égoïste et sans idéal ; vous me l'avez
SIXIÈME CHAPITRE tous assez répété pour avoir perdu le droit de m*opposer aujourd'hui un démenti.
Rosa-la-Rose éprouva sur Torateur le pouvoir de ses yeux d'enfant ; l'épreuve fut négative.
Marthe Galland, abandonnant Paroli pour Médéric :
— Puisqu'elle est, dites-vous, esclave, avez-vous sur elle droit de vie et de mort ?
Le bon Médéric en rit aux larmes. Redevenu grave sans transition, il s'exclama :
— Ma chère petite Marthe, c'est absurde ce que vous dites là. Est-ce que personne a jamais eu droit de vie sur quelqu'un ?
— Nos père et mère ont eii le droit de vie sur nous, et peut-être eut-il mieux valu qu'ils eussent usé du droit de mort ! soupira Rosa-la-Rose, la grosse blonde qui se croyait malheureuse.
Elle soupira et trempa dans l'absinthe de Paroli un morceau de sucre qu'elle engloutit à la manière délicate d'un fox.
— Dis donc, Rosa, ne te gêne pas !
— Pingre !
— Artiste pingre !
Le saint de l'impasse Trainée, pas encore délivré du péché du coq-à-l'âne, s'attira un regard furieux de Paroli, lequel avait sur le cœur de plus cruelles calembredaines de Septime Febur.
Joignant les mains, le buste incliné, presque collé ainsi au torse du Planteur, et mettant dans un sourire étroit toute la méchanceté qu'une femme peut enrober de douceur, Marthe Galland roucoula, vraiment contente d'elle-même :
— C'est à moi que vous devrez votre bonheur, monsieur Médéric.
Le Planteur s'égaya.
Le héros de Taventure synthétique s'évanouit un moment. Il dépouilla l'enveloppe du conquistador sédentaire pour laisser apparaître le bourgeois égrillard.
— C'est moi, surenchérit Marthe Galland, qui vous ai donné l'adresse que connaissaient ces sales rosses-là.
— C'est vrai, ma petite Marthe, c'est vrai.
— Il ne faut avoir confiance qu'en moi. J'aime tant qu'on s'aime autour de moi !
Une idée blottie au coin de la cervelle, à la fois étroite et puissante, tourmentait Médéric.
— A propos, monsieur Septime, que signifie donc cette diablesse de phrase dont vous avez barbouillé à la craie bleue votre muraille ?
— Quelle phrase, cher ami ? interrogea Septime Febur en ajustant son monocle.
— Vous savez bien... Ne jamais aller à Vaugirard. Enlevant son monocle à la façon du bonze de la légende
du Thé, celui qui s'arrache un œil en pénitence d'avoir dormi sur son moulin à prières, Septime Febur, sans même trahir du plus secret de soi, répondit :
— En vérité, je ne sais plus, mon bon. Non, par ma foi que je n invoque jamais vainement, je ne sais plus. Au surplus, il importe peu. Je dus avoir raison quand je traçai les lettres d'azur sur le mur de ma cellule. La raison qui gouverna ma main s'est envolée de ma mémoire ; soyez néanmoins convaincu que le sens de la phrase demeure intact. Elle échappe d'autant plus à l'orgueilleuse, à l'insolente critique — ce suicide ! — que je ne sais plus du tout ce qui me la fit écrire. C'est un des commandements que je m'impose et je n'en transgresse jamais aucun. Si tous les hommes daignaient agir de même, il y aurait moins de malheur par le monde !
— Et si l'on te venait dire, articula cruellement Florimond
SIXIÈME CHAPITRE
Daubelle, que ton frère agonise à Vaugirard et que ta présence seule peut lui rendre la vie ; bien mieux ! garantisse son salut éternel, ô croyant que vénère mon incrédulité !
Septime Febur, sans maniérisme, par un geste douloureux, voila ses yeux de sa dextre où brillait une améthyste qu'en ses jours les plus noirs il n'avait jamais portée au prêteur, et répondit de sa voix musicalement sourde :
— Je dirais à moi-même et au tentateur qu'il faut toujours redouter les pièges innombrables de Satan, et je prierais pour l'âme de mon frère.
Paroli haussa les épaules.
Le hussard comique hocha la tête, d'un air compétent. Karl Darneting donnait des signes d'évidente jubilation. Médéric Bouthor ne détestait point ce tour que prenait la conversation.
Pourtant, il revint à son inquiétude.
— Mais, s'il vous plaît, monsieur Septime, ce commandement vous est, je 1 imagine... je vous le demande... absolument personnel?... Ceux que sa... comment dire... sa bizarrerie... son imprévu ont pu frapper... dont ils ont retenu un moment l'attention... ceux-là n'ont pas à s'en inquiéter ?... n'est-ce pas ?
— Dieu seul pourrait satisfaire à une telle question ; il vous entend ; il vous répond ; hélas ! nous ne l'écoutons pas ; moi-même...
Il y eut une seconde pénible.
Marthe Galland intervint avec cet à propos dont elle était maîtresse :
— Vous me devez le bonheur, vous dis-je ! Votre bonheur est mon œuvre, mon chef-d'œuvre.
— Oui, gouailla O'Brien, c'est signé !
— Comme un beau crime ! ajouta Daubelle. Haineuse, Marthe Galland lui cracha :
— Journaliste !
La porte du débit s'ouvrait.
Sifflotant une romance anglaise, Mumu entrait à son heure, en se dandinant.