FEMMES
Albertlne Bequelu, celle qu'on appelait aussi Rosa-la-Rose, l'ancienne institutrice devenue, à partager la vie de paresse de son amant le sculpteur, plus grosse qu'une juive de Constantine, passa sa tête d'ancienne jolie blonde par l'ouverture de la fenêtre du petit logis de la rue du Mont-Cenis.
— As-tu fini ma jupe, mon petit Marthon ?
Marthe Galland n'était pas couturière à façon. Habile à tirer l'aiguille, à découper les souples étoffes, elle acceptait volontiers quelques commandes de ses amies de la Butte, maîtresses d'artistes, petits modèles ; elle habillait même une écuyère de Médrano, Lola Montes — d'un politicien de l'arrondissement.
Enfin, le Planteur venait de lui passer commande de déshabillés extravagants et de peignoirs à ramages pour sa captive.
Vivant chichement, nourrissant l'infortuné Jules Galland, « poète sensualiste », de pommes de terre et de hareng saur, Marthe Galland quêtait chaque jour la grosse pièce d'argent indispensable. Par l'effet de quel désordre secret ?
Souvent, le passant attardé pouvait, en descendant la rue du Mont-Cenis, bien tard après minuit, apercevoir les rayons tièdes d'une humble lampe filtrer à travers les persiennes closes du petit logis de Marthe Galland.
Et s'il avait l'âme nourrie de ce lyrisme qui est, sur ces
hauteurs, monnaie courante, le passant se murmurait, attendri :
— La lampe du poète !...
Ce n'était que la lampe de la couturière. Jules Galland écrivait ses poèmes « sensualistes » au bureau, sur du papier aux armes de la Ville de Paris. Son maigre souper pris, il se mettait au lit, attendant que Marthe fut revenue du cabaret proche où elle déclamait ses vers, parmi les rires étouffés, quêtant de ses yeux de poitrinaire d'irrespectueux hommages.
Ou bien, Marthe veillait, tard dans la nuit, coupant, cousant, piquant à la machine les robes de fête de ses amies.
On la savait capable de supporter une nuit entière de veille penchée sur son ouvrage, après une journée de pâmoisons dans un lit qui n'était pas le sien.
Parfois, le poète ridicule s'éveillait ; il tirait hors des draps sa tête chauve aux gros yeux de myope, zézayant les gentillesses imbéciles des amoureux vulgaires :
— ... Tite Marthe, viens te coucher... son Zuzules l'attend... il aimera bien sa tite Marthe, le Zuzules !...
Continuant de tirer l'aiguille et sans même lever les yeux sur le grotesque malheureux :
— Dors 1 ordonnait durement l'ouvrière. Est-ce toi qui paieras le gaz et le terme et Dufayel, avec tes deux centcinquante francs ?... Dors, imbécile !
Alors, Jules Galland changeait de ton :
— Marthe... je saurais gagner de l'argent... je lâcherais le bureau... si seulement tu voulais que nous quittions Montmartre et ne plus m'obliger a écrire ces vers... mauvais, qui m*ennuient plus que mes statistiques... Je te gagnerais de l'argent... des robes...
— Dors !
Jules Galland se retournait épouvanté, contre le mur ;
SEPTIÈME CHAPITRE il rabattait le drap sur ses yeux blessés et ne bougeait pas plus qu'un mort.
Marthe elle-même, pour n'en avoir jamais eu souci, n'eut pu dire s'il pleurait.
— Entre, mon petit, répondit Marthe à Rosa-la-Rose. Emplissant de ses abondantes chairs molles le peignoir
flottant de crépon lilas, des babouches aux pieds ; tenant à bout de bras un filet à provisions si lourdement chargé que son poids dessinait au poignet de la grosse blonde de nouveaux bracelets de graisse, Rosa-la-Rose répondit à l'invitation.
Elle aperçut avec déplaisir Mumu pâmé sur le divan, fumant une cigarette de dame. Sans bouger presque, l'adolescent lui dédia un petit salut de sa main blanche et fine.
— C'est prêt, chérie. Veux-tu essayer ? demanda Marthe. Pressée de sa toilette, Rosa-la-Rose marqua son mécontentement que Mumu fût là.
Elle était de celles qui n'ignoraient pas que Marthe était sa maîtresse ; elle savait surtout quel pouvoir le joli drôle exerçait sur l'enragée amoureuse et que c'eût été folie de prier Marthe d'éloigner son amant quand ce n'était pas le bon plaisir de celui-ci.
Or, allongé sur le dos, les mains en oreiller, tirant de savoureuses bouffées de fumée mauve, Mumu manifestait, de toute son insolente paresse calculée, combien il était peu préparé à rompre sa sieste, fut-ce en faveur de l'industrie de Marthe.
Rosa-la-Rose joua ce rôle de prude où elle brillait assez volontiers.
— Je ne peux pas essayer devant Mumu.
Le jeune homme se permit un petit rire, impertinent et bref.
— Pourquoi ne peux-tu pas, Rosa ? demanda Marthe,
ni
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR personne carrément amorale chez qui ces sortes d'étonnéments étaient des fleurs de sincérité.
— Marthe !... c'est que je n'ai rien sous mon peignoir ! Marthe eut un balancement de tête et un claquement des
doigts qui signifiaient :
— Contingences !
Et pour une Marthe Galland — n'est-ce pas ? — alimentée d'arlequins littéraires et de rogatons philosophiques, est-il d'autres contingences que vaines et méprisables?
Elle articula cependant :
— Tu as bien une chemise ?
La grosse blonde s'en laissa choir sur une chaise au dossier déjà alourdi de son filet à provisions.
— Justement 1... je ne sais pas si ça fait aux autres le même effet qu'à moi, mais je trouve ça encore plus polisson.
Mumu se chargea de répondre pour sa maîtresse en répondant pour soi-même.:
— Rosa, tu nous fais rigoler.
Pressée d'en finir, Marthe dit à son tour, la face mauvaise :
— Oui ou non, veux-tu essayer ? Tu ne connais donc pas Mumu ?... Mumu, ça n'est pas un homme comme les autres.
— Comment, ce n'est pas un homme comme les autres ?... Qu'est-ce que tu es alors, Mumu ?
Le joli garçon répondit :
— J 'compte pour du beurre !
— C'est un copain, quoi ! consentit Rosa à demi-convaincue.
— Pas même un copain, ma vieille Rosa, une copine I Rosa-la-Rose était trop héberluée par cette déclaration
de l'adolescent pour qu'elle songeât à s'indigner qu'il l'eut traitée de vieille.
SEPTIÈME CHAPITRE
La pire gaillardise fournissait son principal divertissement intellectuel à l'ancienne institutrice. Une pensée obscène lui poussant, elle gloussa sans vergogne :
— Alors, vous deux... vous êtes deux... ?
Marthe et Rosa-la-Rose, charmées également de cette trouvaille, la catin maigre et la putain grasse, sombrèrent dans une joie sonore à laquelle Mumu ne s'associa pas, parce que malfaiteur et prostitué lui-même, mais par délicatesse, il les méprisait infiniment.
Quand elles eurent assez ri :
— Puisque tu fais la godiche et que ça te gêne tant que ça, Mumu se tournera du côté du mur. S'pas, Mumu ?
— Si on veut, mais c'est tant pis pour vous ?
— Ça c'est bien vrai ; pour les moindres détails t'as pas idée, Rosa, comme Mumu est de bon conseil... une vraie première !
— Vous devriez être couturier.
— Tais-toi donc, Rosa, toi qui n'es même pas couturière !.*. ni boulot, ni patron î... je suis né client.
— Tu n'as pas le sou !
— Dis donc, Rosa, tu n'es pas venue ici pour insulter M. Munier !
— M. Munier !... ça n'est donc plus la copine ?... Mais ne te fâche pas, Marthon... ne vous fâchez pas, Mumu, je disais ça pour rire... Je serais bien la dernière à avoir le droit de me moquer des personnes qui sont gênées... avec ce que Léopold me donne !... la sculpture se vend si mal !... le pauvre chat, pour me faire des rentrées un peu plus régulières, il a accepté de travailler pour le père Trozzi, dans les bondieux, lui, un libre -penseur !... Si ses amis de la Loge l'apprennent, il peut très bien en avoir de l'ennui...
— Tu vois bien, Marthe, que tu n'avais pas coupé trop large.
— Mumu, tu regardes !
— Bah ! une copine !...
— Un couturier !...
— Je plaisante, mes enfants... Eh ! bien ça va très bien, Marthon... tu es bien gentille de t'être dépêchée... tu ne m'avais jamais rien réussi de pareil... ne te donne donc pas la peine, je l'emporte sur mon bras. Dis, Marthon, ça ne te fait rien... je te paierai demain soir... je te demande pardon, Léopold ne touche que demain chez Trozzi, j'y comptais pour aujourd'hui...
La blonde vit Marthe Galland loucher vers le filet i
— Tout k crédit, mon chat ; j'ai même eu assez de {>éine à l'obtenir. Pour moi c'est une souffrance, et s'il fallait avoir par-dessus le marché des discussions entre amies !... Demain soir, mon petit chat, demain soir sans faute. Tu ne m'en veux pas ?
— Ça me gêne beaucoup...
-^ Marthe, tu vas me faire pleurer !... Veux-tu que je te laisse la robe ?
Mumu bondit sur ses pieds fins :
— Allez, ça va !... Assez comme ça, j'aime pas les histoires... tourmente-toi pas, Marthe ; de l'argent, j'en aurai. Emporte tes fringues et laisse -nous, j'ai besoin de causer à Marthe.
— Vous me mettez dehors ?
^- On te dit qu'on a besoin de causer.
— Quel genre !
— Quoi ?
— Rien... au revoir... tu ne m'embrasses i^is, Mar-^ thon?
— Embrasse-la. Ton filet !... A la prochaine. Doucement, mais sûrement, Mumu la poussa dehors.
— Hein, crois-tu ? s'écria Marthe quand les amants furent seuls.
SEPTIÈME CHAPITRE Devant la glace, Mumu refaisait le nœud, de sa cravate.
— Il n'y a rien à croire. Pas d'argent c'est pas d argent, et puis c'est marre.
— Tu sors.
— Probable.
— Mumu !
— Quoi ?
— C'est à cause... ah ! la sale bête !
— Faut pas t'agiter comme ça, ma pauvre fille, ça seft de rien.
— Tu m'en veux ?
— Pourquoi donc je t'en voudrais ?
— Alors ?
— Alors, je sors.
— Où iras-tu, qu'est-ce que tu feras puisque tu n as pas d'argent ?
— J'en chercherai.
— Oh ! ça !...
— Quoi, ça ?... j'en chercherai et j'en trouverai.
— T'as pas de copains.
— Ça te regarde ?
Soupçonnant que l'entretien pourrait prendre un touf malheureux^ Mumu, fronçant le sourcil, s'empressa d'ajouter :
— Pour le pèze, tu sais, si je le veux bien, je ne suis pas en peine ; je n'ai qu'à poser.
— Pas chez des femmes, Mumu, tu me le promets !
— Ça va !
— Mumu !
— Qu'est-ce qu'il a fait, Mumu ?
— C'est donc bien long pour toi d'attendre une journée près de moi?... Demam on aura du bonheur !
— Tiens, j'ai déjà entendu le Puma traduire quelque chose de pareil du boche.
— Mumu... je vais être si malheureuse !...
— Si tu crois que j'aurai de 1 agrément !
— Mumu !...
— Salut.
— Embrasse-moi, au moins !
— Je veux bien.
Marthe songeait à lui crier : « Tu vas voir une autre femme ! » mais elle fut lâche, ayant peur d'être battue. Et puis les preuves lui manquaient si, depuis longtemps, les soupçons s'étaient éveillés dans son esprit.
Marthe se promit d'espionner.
Mumu pressa le pas, furieux d'avoir perdu son temps, pestant parce qu'il ne lui restait plus de cigarettes. Il eut tôt fait de franchir en long le sommet de la Butte pour rejoindre le maquis.
A travers les planches il regarda.
Tassé au creux d'une chaise de rotin, le Planteur, dans toute sa splendeur, caressait son esclave demi-nue qui, à califourchon sur ses genoux, lui tendait en souriant un verre de liqueur sucrée.
Assis sur l'herbe rare, encombré d'un gros bouquin abondant en lithographies coloriées, Amédée lisait à voix haute, avec des effets de cabot prétentieux, quelque récit de piraterie, des guerres de Saint-Domingue ou, pour le moins, du temps de la vieille marine.
— Malheur 1 grogna Mumu ; ça peut durer comme ça jusqu'à la Saint-Glinglin ; pas moyen de lui ficher un rancart... c'est peut-être pas impossible, mais ça peut être long... reste la gosse, il n'y aura pas gras, mais c'est plus sûr. Y a pas, il me faut au moins trois francs pour le tacot... le reste, je m'en balance !
Mumu, sombre mais résolu, le chapeau baissé sur les yeux, selon la mode des mauvais jours, tourna le dos au
SEPTIÈME CHAPITRE
maquis et reprit son chemin comme s*il retournait rue du Mont-Cenis ; mais il allait impasse Trainée.
— Les cent sous que Marthe a pu me donner, c'est tout juste de quoi m*offrir un chocolat et des cigarettes propres et, s'il pleut ce soir, comment que j'arriverai chez Fanny !
Ayant déposé sa robe neuve et son filet en lieu sûr et convaincue que Mumu ne reparaîtrait pas trop vite rue du Mont-Cenis, Rosa-la-Rose, qui peut-être avait écouté aux portes avant de suivre le jeune homme, fut à nouveau frapper au seuil de Marthe Galland.
La maîtresse de Mumu ne marqua aucun plaisir à la revoir :
— Toi ?... Viens-tu m 'apporter de nouveaux désagréments ? J'ai eu, à cause de toi, une scène avec Mumu ; la première !
— Au moins ne pourra-t-on pas dire de toi que tu te vantes !
— Quoi ?
— Ne te fâche pas, Marthon. Une chance qui nous arrive. Léopold a touché un peu d'argent sur lequel il ne comptait plus, car on nous doit à nous aussi, et tout de suite...
— Tu as l'argent ?
— Je te dis que je suis venue pour cela.
— Merci, Rosa ; ne m'en veux pas de tout à l'heure ; tu sais, quand on est contrarié pour de l'argent qu'on attend, parce qu'on en a besoin, comme on peut devenir dur... et pardonne-moi aussi si je te bouscule maintenant... cet argent... je le dois... et il faut que je le porte de suite. Donne.
Rosa-la-Rose eut une brève hésitation. Elle se mordit les lèvres et ses joues molles tremblèrent un peu.
— Eh bien, donne... donne donc, tu vois que je ne vis plus... si j'arrive trop tard ça sera comme si tu n'étais pas revenue.
Maintenant Rosa-la-Rose avait ramassé toute son audace :
— Marthe, il faut me promettre de rester tranquille ici, avec moi, sans ça je ne te donnerai rien.
— Hein ?
— Oui, tu vas te fâcher d'abord, mais ça m*est égal parce que je sais que tu me reviendras quand ton besoin sera trop grand d'apaiser ton chagrin près d'une amie sincère.
■- — Mon chagrin î... quel chagrin ?
•— Je ne dis pas que cet argent ne te soit pas dû puisque tu l'as gagné en travaillant pour moi ; ça ne m'empêche pas d'avoir le cœur soulevé a la pensée que cet argent, si dur à trouver pour mon cher Léopold, irait tout droit à un maquereau.
— Tu dis ?
— Je dis, mon petit chat, que Mumu ne te mérite pas.
— Tu en as trop dit... tu sais quelque chose... Rosa, je me méfiais... et si jamais... ah ! je serais trop punie d'arvoir joué un bon tour à un pauvre homme !
— La négresse ?... ah !
— Pourquoi ris-tu au lieu de répondre ?
— Je ne ris pas... la négresse et toi vous devriez être bonnes amies et faire une association pour vous défendre ; il vous trompe toutes les deux... et elle y est probablement de sa poche plus que toi... et vous n'êtes pas seules...
— Tu le fais exprès pour me rendre folle ?
— Non, Marthon ; je te dis la vérité. Je sais observer, ma fille, je ne suis plus jeune, on me le fait assez comprendre ; j'ai quelque psychologie et si tu avais lu le roman que j'ai publié, dans le temps, au Petit Moniteur de- la Mode, tu saurais que j'ai le don de prendre sur le vif. Oui, il y en a au moins une troisième. J'ai surpris Mumu attendant rue des Saules, et plus d'une fois, quelqu'un qui n'était ni toi que je venais de quitter, ni la négresse du Sacré-Cœur qui
SEPTIÈME CHAPITRE
retapait le lit avant le retour du Planteur... qui serait rudement le maître s'il savait combien, au fond, son « esclave » a peur de lui. Dis-moi, Marthe ; est-ce que Mumu ne t'a jamais fait porter de lettres, ni rien fait dire par un« gamine ?
— Non... mais quelle gamine ?
-^ Je ne la connais pas... uiie gamine de treize ans/ du haut de la Butte, je crois.
-^ Leontine ?
— Je te dis que je ne la connais pas. Enfin, il a une trosième femme, ton Mumu, et celle-là il ne se moque pas d'elle... Seulement, je ne sais pas si c'est toujours la même. Nous avons compris tout, Léopold et moi, un soir que nous avions eu des places pour chez Réjane. Mumu était dans la salle, avec une grue très chic, et rien qu'à sa façon de se conduire avec elle...
^— Menteuse !
— Tu crois ?... Eh bien, et pour abréger afin que tu ne puisses pas croire que je te fais souffrir exprès, sais-tu ce qu'en les voyant m'a dit Léopold qui n'est pas bête ? Il m'a dit : << Ça ne m'étonne pas du tout que le vrai tempérament de Mumu soit celui d'un michet ! »
Tandis que Rosa-la-Rose s'évertuait de la sorte à retremper par la douleur le cœur amer de Marthe Galland, la glapissante voisine de Septime Febur, Amanda l'ancienne danseuse de Mabille, la mendiante, entraînait dans son taudis la grand'mere de Leontine qui déclinait un peu plus chaque jour.
L'ombre voilait décemment tout ce que le désordre avait de honteux. Mais au centre de la pièce reluisait sur la table ronde, et ainsi qu'un soleil bourgeois, rose des vents de l'esprit du tiers, une toile cirée illustrée de portraits authentiques, avec biographies, du bon roi Dagobert au Libérateur du Territoire.
Au centre de la table, la mendiante avait posé deux petits
verres à pied, une bouteille de cassis et quelques biscuits sur une assiette de fer.
La grand*mère de Léontine en était éblouie.
— Vous voyez ma bonne, qu*on sait recevoir. Malgré tout votre bon cœur, votre amabilité et votre éducation. Je vous défends de pouvoir m'en offrir autant ! Dame, c'est qu'au jour que nous sommes, sans argent les belles qualités ne comptent guère... et, de l'argent, vous n'en avez pas de trop, voisine... au prix que ces canailles de jeunes gens vous paient pour faire leur ménage, balayer leurs ordures, les restes honteux de leurs sales noces.
« Oh ! je voudrais bien vous dire qu'il est temps de vous reposer et vous donner le moyen de le faire... mais vous vous moqueriez de moi qui ne suis qu'une mendiante ; vous me diriez que ça ne me va pas trop de donner des conseils aux autres et que je ferais pas mal de commencer par m'inquiéter de ma misérable personne, et patati et patata !... et comme vous auriez raison, ma bonne amie !
« ... C'est vrai, mais toute gueuse que je suis, je vis encore mieux que vous et je peux faire le bonheur de vos vieux jours... Mendiante ? C'est donc si honteux d'être mendiante ? Au temps jadis, au jour de la Fête-Dieu, les rois leur lavaient les pieds aux mendiants... c'est une preuve qu'ils ont sur terre comme une espèce de mission divine, qu'ils sont censément placés sur terre exprès par le bon Dieu en manière d'exemple pour le monde qui a bien besoin qu'on lui donne des leçons de modestie... nous autres, mendiants, nous faisons notre purgatoire sur terre, nous aidons les prêtres à racheter les péchés des personnes... »
— Tout de même î... vous n'en pensez pas tant de bien des messieurs prêtres !... et quand vous êtes colère que toute la maison vous entend crier en vous plaignant, on ne dirait pas que vous êtes si contente de votre sort.
SEPTIÈME CHAPITRE
— Les excès sont les excès, ma bonne !... C*est quand j'ai bu trop de cassis et qu ayant bu je vas trop tôt sur les marches au soleil ; ça m'échaufïe le sang... et puis ce que je dis, dans ces moments-là, ne vous y fiez pas trop... c'est pour faire endêver ce jocrisse de Septime Febur ; rien qu'à voir sa tête de cafard, ça me détournerait de la religion si je ne me raisonnais pas... Il y a des mendiants que l'Eglise reconnaîtra un jour pour des espèces de saints.
— Oh ! ça !...
— Quoi, oh ça ?...
— On n'en fait plus, des saints !
— Eh bien, j'en connais un, moi, et c'est un mendiant, et c'est aussi un artiste, un poète, et autre chose que votre vilain mannequin de Septime Febur. Dans le Midi qu'il est ; il s'est installé mendiant sur les marches d'une église d'avant le moyen-âge. Je l'ai connu... quand je faisais la vie... oui, oui, quand je faisais la vie... pourquoi ne pas le dire ?... je le confesserais devant tout le monde si c'était l'usage et si la religion le recommandait... mais justement la religion le défend. Alors, je ne le confesse qu'aux prêtres. Pas à l'abbé Richard ; je ne l'aime pas trop, celui-là.
— C'est vrai que quand vous avez votre coup de soleil, comme vous dites, vous l'arrangez bien !
— Ah ! qu'est-ce que je dis ?...
— Oh ! rien, des bêtises...
— Il y a longtemps que j'ai fait ma confession entière... pourtant, vous savez, ma chère ,dans ces moments là on oublie toujours de l'important... ça fait que chaque fois qu'il me revient un souvenir du temps que je faisais la vie, vite je vas le confesser. Les prêtres en sont gênés. L'abbé Richard, d'abord, je voudrais de lui qu'il refuserait de m'entendre. Il prétend que j'ai tout dit et qu'il en sait assez. J'appelle ça un mauvais prêtre, comme il y a tant de mauvais
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR ouvriers. Les métiers se perdent, ma chère amie, dans la religion comme dans tout. Avec Tabbé Lehire — vous savez, le gros vicaire, celui qui sonne du clairon, le dimanche, aux jeunes gens du patronage ? — c'est autre chose. On peut le croire ! « Amanda, qu'il me dit — c'est le dernier homme qui m'appelle encore Amanda — quand auras-tu fini de nous raconter tes farces ? quand auras -tu fini de te souvenir, Amanda ? » Et il rit î il rit !... Savez-vous ce que je lui réponds, ma bonne ? Je lui réponds : « Monsieur l'abbé, je ne chercherai jamais trop dans ma mémoire... peut-être bien que la grande sainte Marie-Madeleine ne s'est pas rappelé de tout, peut-être bien qu'elle en a oublié, monsieur l'abbé ! » Faut l'entendre rire, alors ! en plein confessionnal ; ça sonne sous les voûtes aussi haut que quand il joue du clairon sur la place. Il me dit, des fois : « Amanda, ne m'en raconte pas de trop raides... tu auras pitié de moi, Amanda ! » Et il rit ! il rit ! Ça c'est un prêtre !... ne me parlez pas de ce navet d'abbé Richard. On dit que l'abbé Lehire lui a tiré les oreilles ,* sûr que c'était joliment mérité 1
« Je vais vous montrer quelque chose de beau, ma bonne... du beau en toc, mais pour moi du beau tout de même, et puis il y a si peu de personnes qui s'y connaissent en vraies dentelles.
Courbée, grimaçant de façon horrible, la main gauche écrasée a plat, sur ses reins douloureux d'ancienne reine du quadrille, la mendiante, essuyant d'un revers de l'autre main ses lèvres poissées de cassis, se mettait lentement, péniblement, à genoux dans le pire coin d'ombre du taudis.
Brassant d'inqualifiables guenilles, des vieux journaux, des détritus inattendus et jusqu'à un chapelet d'os de mouton, le monstre puant attirait à soi un carton de modiste, effondré, crevé, claqué ainsi qu'un vieil accordéon.
SEPTIÈME CHAPITRE
Précautionneusement, du bout de ses doigts ankylosés, elle dénouait les cordons jaunis.
Trop hébétée pour avoir beaucoup de curiosité, la grand'mère de Léontine, oppressée du poids de ses vieilles chairs molles, stupide, la regardait faire, les mains aux poches de son tablier bleu, très propre.
Elle articula enfin :
— Qu*est-ce que c'est ?
— Vous allez voir ! soupira la mendiante, illuminée d'un sourire qui restituait au monstre un peu de la gentillesse crapuleuse d'Amanda, l'étoile du bal Mabille.
Elle tira alors du carton deux longues choses délicates, n'en faisant qu'une, qui ressemblaient, nouées ensemble par des rubans fanés, à deux rideaux de cabaret suspect.
Tremblant très fort, elle élevait dans la maigre lumière cet objet pompeusement ignoble.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Tu ne vois donc pas ? se récria la mendiante. "— Du linge de cocotte ?
Ça fit ricaner la mendiante.
— Si tu veux, voisine, si tu veux !... du linge plus chic que n'en portera jamais ta demoiselle qui n'en use pas beaucoup dans son établissement.
Un frisson de terreur secoua la grand'mère de Léontine.
— Regarde, reprit la mendiante ; c'est ça que je portais sous mes jupons quand je dansais le cancan au bal Mabille et dans les cabinets particuliers où m'invitaient les messieurs... hein ? on avait de la tenue, de mon temps !... A présent, les messieurs prennent la première venue qui ne dit pas non. Je le conserve; ça m'aide à me souvenir... justement ça me rappelle quelque chose qu'il faudra que je confesse à l'abbé Lehire. Qui sait si votre demoiselle ne deviendra pas une sainte ?...
— Ça me fait du mal quand on me parle de ma fille. Elle est plus à plaindre qu*à blâmer. C'est le malheur qui...
— Ta ! ne vous tourmentez donc pas pour votre fille !... vous auriez peut-être plus de bon sens en surveillant Léontine.
— Oh I... Léontine ?
— Probable !... Celle-là, si elle tourne mal — et on peut y penser — jamais rien ne pourra la racheter ni la sauver.
— Léontine ?...
— Je vous le dis !... mais c*est pas de ça que j'ai à vous causer.
La mendiante repliait avec précaution le pavois ajouré de ses hontes et de sa gloire passée.
— L'artiste que je vous disais, reprit-elle, s'est fait mendiant avant que je m'y mette. Mais lui c'était vraiment par piété. Il gagnait bien comme professeur dans les lycées et un peu aussi avec ses livres. Sans moi qui étais restée dépensière, bien que plus toute jeune, il aurait été tout à fait à son aise. Il m'a montré à tendre la main. 11 est parti, à pied, sans me dire adieu ni prévenir son administration. Maintenant c'est un vrai saint. On dit qu'il est cuit tout pareil aux vieilles pierres de sa cathédrale au soleil. Je le vénère et je lui pardonne tout le mal qu'il m'a fait, vu que les artistes, même les meilleurs, c'est forcé qu'ils fassent souffrir les femmes.
— Ainsi ! constata poliment l'hébétée.
La mendiante vint se rasseoir auprès de son amie et remplit à nouveau de cassis les petits verres.
— J'ai pas trop à me plaindre... je suis bien pauvre mais j'ai quand même de quoi... et puis, si vous saviez comme on se sent mieux, et comme défendue contre la méchanceté du monde, à l'ombre de l'église 1
— Défendue ! défendue !... oui, quand on ne vous fait pas coucher au poste.
SEPTIÈME CHAPITRE
— On m*en tire, ma bonne, on m*en tire... je n*ai pas que les charités, j*ai aussi des occasions.
— Quelles occasions ?
— Je vous expliquerai... si ça vous plaît de suivre mon conseil. Ça me serait bien agréable d'avoir de la compagnie au bas de mes marches... seulement... non, c'est pas possible.
— C'est pas possible ?
— Oh ! ça vaudrait mieux que vos ménages, je vous le dis, mais faudrait vous débarrasser de Léontine.
La grand'mère regarda, d'un œil trouble, la mendiante, à travers son verre de cassis.
— Vous devrier la placer... le pauvre chat, ça serait pour son bien... on peut être vicieuse sans méchanceté, et... moi, je ne la vois pas bien tourner.
— Léontine ?
— Oui, je vous expliquerai... et puis, pour la placer, je vous expliquerai aussi. Du cassis ?
— Hi ! hi !
— Ça te fait rire ?
— Il est bon !
— Bois-en.
— Elles étaient belles !
— Quoi?
— Les dentelles !
— Ta fille...
— Dis, tu le connais le portrait de ma fille, en costume bébé ? Quarante-deux ans qu'elle a !...
— Ta fille se f... bien de toi. Si tu voulais seulement te décharger de Léontine...
— Dites...
— Quoi?
— Comment qu'il dit l'abbé Lehire quand vous lui racontez ?...
Sur le palier, Léontine qui avait le vice d'écouter aux portes, claquait des dents, ses petits doigts crispés sur la rampe de l'escalier, deux lourdes larme» coulant au long de ses joues pâles...
Dans la cour, feignant de ne s'intéresser qu'à Mistagor le chat de M"^^ Breischwantz, Amédée, le factotum du Planteur, sifflait doucement pour avertir Amanda qu'il avait à lui parler, seul à seul.