BORDEAUX
IMPRIMERIE G. GOUNOTJILHO U
1 1 . rue Guiraude. 1 1
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La neurasthénie de J.-J. Rousseau, à peu près généralement admise aujourd'hui, fut une neurasthénie constitutionnelle ou de tempérament, tenant aux racines mêmes de l'individu, et commençant dès l'enfance pour ne finir jamais.
Quelle en fut la forme;*
Il convient à cet égard, ainsi que je l'ai dit ici même 2, de distinguer deux types de neurasthénie. Dans l'un, l'inquiétude, qui fait le fond de la maladie, a spécialement trait à l'état du corps. On a alors des sujets qui passent leur vie à s'analyser, se demandant sans cesse comment ils respirent, comment ils mangent, comment ils boivent, comment va leur pouls, leur cœur et... le reste; tout cela minutieusement noté en des feuillets destinés au médecin, ce qui leur a fait donner par Charcot le nom de malades aux petits papiers.
Celle neurasthénie est la neurasthénie commune, avec sa dominante, l'hypocondrie physique.
Le second type est la neurasthénie des êtres supérieurs, qui est à l'esprit ce que la précédente est au corps. Les malades de cette catégorie sont, eux aussi, malheureux et préoccupés d'eux-mêmes; mais, tout en se regardant encore manger, respirer, dormir, ils se regardent surtout sentir, penser, agir, fouillant, pour s'analyser, jusqu'aux plus intimes replis de leur être, s'enfonçant de plus en plus chaque jour dans cette introspection douloureuse qu'ils subissent plutôt qu'ils ne provoquent et à laquelle ils sont voués comme à un supplice éternel.
Ceux-là aussi éprouvent souvent le besoin d'écrire, de raconter leur vie et de se raconter eux-mêmes, de noter
i. Extrait d'une Étude médicale sur J.-J. Rousseau (en jHiblicalion).
2. La Médecine et le Pessimisme contemporain {Revue Philomathique de Bordeaux,
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2 I.V Ml IIVSIIIKME 1>K J.-J. UOl SSEAU
les moindres détails de leur personnalilc quils scrulenl et décomposent pièce à pièce. Et c'est ainsi que naissent tant de confessions intimes, (jui, ehefs-d'œuvre de la littérature ou auto biofjfraphies obscures et inédites, ne sont au fond que des monuments d'hypocondrie morale plus ou moins éloquents.
Ce sont là, pourrait-on dire, et par opposition aux précédents, les malades aa.r grands papiers.
Jean -Jacques Rousseau, homme de génie, ne pouvait évidemment appartenir qu'à ces derniers neurasthéniques, à ceux (|ui, tout en souffrant physiquement et se tourmentant plus cpie de raison des fonctions de la hète, éprouvent surtout des tortures intellectuelles et morales, dans l'analyse et la peinture desquelles ils s'abîment tout entiers.
C'est dire que les symptômes physiques de la neurasthénie ont été chez lui réduits au second plan. Il parle cependant à diverses reprises de maux de tête, de maux de reins s'élendant aux jambes, de faiblesse générale, d'atonie et de dilatation gastriques, d'insomnie, de spasmes, etc., qui sont tout à fait caractéristiques.
Ne connaissant pas les liens qui pouvaient unir entre eux ces accidents si éloignés les uns des autres et si différents en apparence, il les attribuait, comme on le fit, du reste, pendant sa vie cl même après sa mort, dans des écrits restés célèbres, à des maladies purement locales : ses troubles gastriques furent mis par lui sur le compte de la mauvaise eau qu'il buvait; dans ses troubles urinaires, il vit la conséquence d'un calcul, que tous les spécialistes de l'époque, y compris le frère Cômc, cherchèrent en vain, alors qu'il s'agissait tout simplement sans doute, comme l'a décelé l'autopsie, d'un état purement spasmodique. Quant à son insomnie, nous possédons un joli trait qui en précise bien la nature et la ramène à ses véritables proportions. On sait que les neurasthéniques ont une insomnie particulière, telle ([u'ils ne savent au juste s'ils dorment ou non, et que, de bonne foi, ils aiïirmenl tous les jours n'avoir pour ainsi dire pas fermé l'œil de la nuit. C'est là une particularité typique chez eux. On la retrouve chez
LA NEL'HASTHEME DE J.-J. UOISSEVU O
Jean -Jacques. Voici à cet égard une anecdote rapportée par dHscherny :
En compagnie du comte et d'une ou deux autres personnes, Rousseau avait passé la nuit sur la montagne, sans doute après avoir herborisé tout le jour. Le lendemain matin, comme, selon l'usage, on se demandait si on avait bien dormi : « Pour moi, dit Rousseau, je ne dors jamais. » Un de ses interlocuteurs, le colonel de Pury, l'arrête, et d'un ton leste et militaire : Pardieu! Monsieur Rousseau, vous m'étonnez, je vous ai entendu ronfler toute la nuit; c'est moi qni n'ai pas fermé l'œil. Ce diable de foin qui ressue... » Ainsi ajoute le narrateur, Rousseau, par une faiblesse humaine bien innocente, prétendait à une insomnie permanente comme à un état habituel d'infirmité et de souffrance i .
La neurasthénie de J.-J. Rousseau a revêtu, nous l'avons dit, une forme essentiellement mentale. On peut même ajouter qu'au point de vue psychique, il a poussé la neurasthénie à sa plus extrême limite, non seulement à cause de la multiplicité et de la richesse de ses manifestations intellectuelles, mais aussi parce qu'à un moment elle a presque louché à la folie. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver uniquement, chez l'auteur des Confessions, les grands stigmates mentaux de la névrose dans leur commune banalité : ces stigmates existent, ainsi que nous Talions voir, mais ils sont noyés et comme perdus dans un ensemble de particularités qui, pour être moins habituelles, n'en appartiennent pas moins à l'état neurasthénique.
La caractéristique de l'état mental dans la neurasthénie, c'est ce que l'on appelle Yadynamie psychique, qui fait pendant à l'adynamie musculaire ou amyosthénie, et se traduit par la difficulté de l'attention, la faiblesse de la volonté, l'imprécision de la mémoire et la fatigue rapide sous l'influence de la moindre contention d'esprit. Bien que Rousseau n'ait pas insisté sur ces phénomènes, ils se montrent cependant nettement chez lui.
11 faut, dit-il, que je ne sois pas né pour l'étude, car inie longue application me fatigue à tel point qu'il m'est impossible de m'occuper