CHAPITRE V
Tous les organes qui concourent à la digestion peuvent être diversement troublés. Les symptômes de l'appareil digestif sont donc nombreux et variés. Fondre tous ces troubles fonctionnels dans une description commune, comme l'ont fait quelques auteurs, c'est faire une œuvre tout à fait stérile, qui ne peut conduire à aucune donnée applicable à la pratique. Le type clinique ainsi créé est tout à fait factice.
Sous le nom de dyspepsie nerveuse, M. Leube* a décrit une forme de dyspepsie qu'il caractérise ainsi : tous les symptômes sont d'ordre subjectif, ils sont dus à une irritabilité pathologique des nerfs sensitifs de Testa— mac, il n'y a aucun trouble des opérations chimiques de la digestion. Cette dyspepsie nerveuse de M. Leube est devenue le cadre commode dans lequel, en pratique, on. a pris de plus en plus l'habitude de rejeter indistinctement beaucoup de ces états morbides de l'estomac qui restent
4 Leube, Deutseh. Archiv fur klin. Med., Bd. XXIII, 1879.
encore obscurs. On y voit figurer surtout la plupart des troubles gastro -intestinaux de la neurasthénie; de là le nom de neurasthénie gastrique qui sert encore à désigner la dyspepsie nerveuse.
Le nom et la chose ont été assez vivement critiqués, même en Allemagne*. Nos méthodes d'investigation sont encore trop imparfaites pour nous permettre de conclure, dans un cas donné, à l'intégrité certaine des opérations chimiques de la digestion gastrique. Le critérium de M. Leube est d'ailleurs insuffisant : la fonction de l'estomac lui paraît normale, si l'organe revient à l'état de vacuité six à sept heures après l'ingestion des aliments. Nous savons bien aujourd'hui que les troubles de la sécrétion ne sont pas nécessairement associés à ceux de la motilité. Or, dans bien des cas de dyspepsie nerveuse, et particulièrement chez les neurasthéniques, on peut constater déjà des modifications du chimisme stomacal, même avec les méthodes actuelles d'investigation clinique. D'ailleurs il est difficile d'admettre l'existence d'une dyspepsie sans aucun trouble des opérations de la digestion. La dyspepsie nerveuse de M. Leube ne subsistera probablement qu'à titre provisoire. Il est certain qu'on rencontre encore des malades dont le chimisme stomacal paraît normal, qui cependant ont des malaises après les repas et qui présentent un amaigrissement progressif et souvent prononcé. Mais nous ne connaissons qu'une partie des troubles de la digestion gastrique et ceux de la digestion intestinale nous sont encore à peu près complètement inconnus. Avec des méthodes d'exploration plus parfaites, il est bien probable que le groupe des dyspepsies nerveuses, tel que l'a défini
*Ewald, Klinikder Verdamingskrankheite n,BeT\injiS88, II, ^.29i.
M. Leube, deviendra de plus en plus restreint et peut- étro finira par disparaître.
Quant au terme de neurasthénie gastrique, dont on fait souvent le synonyme de dyspepsie nerveuse, il prête encore à la confusion. Il a conduit à considérer comme appartenant réellement h la neurasthénie tous ces états obscurs de Testomac, provisoirement compris dans le cadre mal limité de la dyspepsie nerveuse. Il a encore un autre inconvénient. Il semble indiquer, et beaucoup d'auteurs acceptent cette interprétation, que la neurasthénie elle-même a son origine et sa cause dans l'état pathologique de l'estomac. C'est là une erreur que j'ai combattue déjà au chapitre de l'étiologie.