HOMMES DE LETTRES CLINICIENS
interminable. J'ai mieux aimé faire des sacrifices et limiter mon choix. Dans la section des jeunes dont l'œuvre est aujourd'hui en pleine efflorescence il me plaît de citer M. P. Bourget qui mérite une mention spéciale. Ce brillant académicien a les qualités d'un clinicien d'élite quq passionne l'étude des sentiments et des idées. Dans chacun de ses romans il nous montre une personnalité dont les défaillances sont très accusées et autour de laquelle il a le soin de profiler des personnalités secondaires qui donnent à la première un relief fort saisissant. Quelquefois il complète son tableau, en y introduisant adroitement des types de médecins qu'il place selon son inspiration, dans l'ombre ou en pleine lumière et dont il estampe les traits avec Une merveilleuse finesse qui n'est pas toujours exempte de raillerie. Je ne blâme pas ce rapprochement qui, lorsqu'il est fait avec sincérité, peut engendrer des réflexions utiles.
Le docteur Grasset a cherché à dégager l'idée médicale qui domine dans les œuvres de M. P. Bourget. Il a môme consacré à l'étude de ce sujet original une conférence extrêmement intéressante dont je recommande la lecture. L'éminent professeur de Montpellier prétend que celui qui veut traiter convenablement une question médicale importante et même se borner à exposer un simple fait pathologique a besoin de posséder des connaissances assez étendues et doit être sérieusement renseigné sur l'évolution des maladies dans le cours de la vie humaine. En s'inspirant de l'enseignement de nos grands maîtres il s'applique à démontrer que cette évolution a pour leviers quatre facteurs principaux. Le premier est celui que nous offre l'hérédité physique ou morale avec ses éclaircissements et ses mystères. Le second est fourni par le milieu comprenant les lieux d'habitation, le climat, la famille, les relations sociales, en un mot, tout cet entourage qui nous enveloppe depuis la naissance jusqu'à la mort. Le troisième facteur est représenté par les antécédents du sujet que M. Bourget a particulièrement visé en faisant dire à un de ses héros : — « C'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? C'est donc vrai que notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir? Hélas! oui, dans notre existence tout se paye, comme l'a dit Napoléon à Sainte- Hélène. » — Le dernier facteur dont l'influence est si marquée dans les perturbations qui assiègent l'individualité humaine est l'élément personnel. Il renferme tous les autres éléments connus ou inconnus qui ne sont pas liés à l'hérédité, au milieu et aux antécédents. Le docteur Grasset fait remarquer avec raison que ce facteur sur lequel repose la maladie n'est pas inexorable dans ses résultats. Bien des
PAUL BOURGET, BMEUX, ETC. 1 r>
existences n'en subissent pas la funeste influence. Les intoxications, les infections et les altérations accidentelles du sang- appartiennent à ce groupe qui contient aussi toutes les modifications éprouvées par l'irritabilité fonctionnelle de ebaque tissu organique et par l'irritabilité nutritive dont j'ai cherché à préciser le rôle dans mon ouvrage consacré à Y Exposé de la Méthode hydrotnérapique.
C'est en étudiant sans relâche l'influence de ces facteurs sur la production de nos infirmités que les médecins et les littérateurs peuvent trouver les éléments nécessaires à l'édification de leurs œuvres. Les meilleurs de nos écrivains médicaux ont montré les grandes ressources de ce point d'appui sans lequel toute description biologique est exposée à être éphémère ou stérile.
Parmi les hommes de lettres, M. P. Bourget est celui qui a le mieux compris la valeur de ces diverses causalités nocives. Il a essayé d'en saisir la marche mystérieuse avant de présenter au public les types qu'il voulait lui faire connaître. Dans ses tentatives scientifiques il a prouvé qu'il était un observateur éveillé et un profond psychologue. Ses conceptions médicales rappellent le vitalisme de Barthez et portent les empreintes d'une religiosité qui lui est personnelle. Sa prédilection pour les principes spiritualistes est nettement apparente et il la défend avec tant d'ardeur et de sincérité que ses lecteurs ne sont pas éloignés de croire que l'étude d'un esprit troublé a pour lui plus d'attraits qu'une expérience de Claude Bernard ou une démonstration de Pasteur. Cette préférence est presque excusable chez un investigateur de cette envergure ; mais malgré la forme séduisante dont il a su l'entourer, elle ne peut être aveuglement acceptée par ceux qui pensent que la vie humaine possède une unité indéniable dont l'évolution a pour support des manifestations matérielles et morales. M. Bourget a, du reste, reconnu l'importance et l'enchaînement de ces grands préceptes si glorieusement défendus par Renan dans un discours d'apparat prononcé à l'Académie Française. C'est à eux qu il a fait un persévérant appel pour composer ses tableaux de névrosés dont le public admire le solide et chatoyant dessin.
Je ne puis, dans ces prolégomènes déjà trop prolixes insister sur le parement littéraire que les artistes dont j'ai précédemment cité les noms ont donné à leurs descriptions scientifiques; j'aurai l'occasion, dans le cours de cette monographie, d'en signaler les qualités en faisant des emprunts utiles à leurs œuvres, notamment à V Avenir de la Science de Renan, à la remarquable comédie de Brieux intitulée X Evasion. Qu'il me soit permis, en terminant cette apologie destinée