NEURASTHÉNIE ESSENTIELLE. — PRÉDISPOSITIONS NERVEUSES SP1CIALES
il avait assez souvent l'extrême obligeance de lui dire de sa voix harmonieuse et sonore des vers de Racine, de Lamartine ou de Victor Hugo. Ce séduisant professeur attribuait à cette thérapeutique poétique un effet très bienfaisant, qu'il comparait volontiers à celui que la musique d'Orphée produisait sur les Ménades.
Le fils de cette névropathe de qualité avait un système nerveux docile à toutes les, impressions. Son appareil digestif était, depuis sa naissance, sujet à des perturbations qui se traduisaient par des dyspepsies stomacales ou par des entérites interminables. Ces particularités maladives furent accidentellement très exagérées à la suite d'un pseudo-empoisonnement occasionné par des champignons vénéneux.
Sous l'influence d'un régime diététique bien conçu et scrupuleusement observé, ces troubles gastro intestinaux disparurent sans laisser de traces et la santé de ce jeune homme devint très bonne.
11 put, sans éprouver la moindre fatigue, entreprendre de fortes études et se livrer à de longues et sérieuses lectures qu'il choisissait de préférence dans les Oraisons funèbres ou dans Y Histoire univer selle de Bossuet, dans la Vie des hommes illustres de Plutarque et dans Les Caractères de La Bruyère. Doué d'une instruction précocement développée, idolâtré par son entourage qui avait fait de lui plutôt un enfant chéri qu'un enfant gâté, il concentrait en lui-môme toutes ses forces vives et toutes ses sensations, s'affranchissait aisément des relations amicales ou des distractions de son âge et accordait volontiers à sa personne une importance qui flattait son amour propre. Il avait la louable ambition de devenir un écrivain et un orateur. Pour atteindre ce double but il fit des etforts surhumains quieurent pour triste résultat de surmener sans mesure les facultés de son entendement. Il se fit inscrire au barreau de Paris où ses premières plaidoiries eurent un grand succès qui fut considéré par lui comme l'heureux présage d'un avenir glorieux.
Un jour, dans un procès retentissant il rencontra comme adversaire un avocat célèbre qui, par la sûreté de son talent de procédure et par son éloquence, parvint à lui faire perdre la cause qu'il était chargé de défendre.
Après cette défaite qui, en définitive, n'était pas humiliante pour lui, il devint morose, irritable et se décida à vivre pendant quelque temps dans une solitude absolue. On crut qu'il s'était condamné à cet isolement volontaire pour cacher aux yeux du public ce qu'il croyait
74 EXCITATION ET DEPRESSION DU SYSTEME NEHVEUX.
être une honte professionnelle ou pour adoucir l'acuité des épreuves infligées à sa vanité. Tel n'était pas le vrai motif de sa retraite.
L'échec que venait de subir ce névropathe fut pour lui la cause déterminante d'une neurasthénie préparée depuis longtemps par des prédispositions héréditaires nettement dessinées, par un travail acharné entrepris sans trêve ni repos, par une contention d'esprit énervante et par des préoccupations pénibles au milieu desquelles on voyait poindre des idées ambitieuses mal dirigées.
Si l'on tient compte de la vive déception qu'il rencontra au seuil de sa carrière judiciaire, on se trouve en présence de causes multiples bien capables assurément de provoquer un accès de neurasthénie.
Le malade nous en fournit l'éclatant témoignage. Il ne tarda pas de se plaindre à son médecin d'une céphalée constrictive qui paralysait tout travail de l'esprit, d'une rachialgie très incommode et d'un affaissement physique qui entravait tous les exercices du corps et le privait des promenades en plein air pour lesquelles il avait une grande prédilection. Ses facultés intellectuelles donnaient de fréquents signes de détresse; sa volonté paraissait amoindrie, indécise et son attention difficile à concentrer. Ses sens n'avaient qu'une activité éphémère qui l'offusquait. Ses idées assez incoordonnéss prenaient souvent une allure hypocondriaque ou mélancolique et éveillaient quelquefois dans son esprit des soupçons ridicules qu'il n'osait pas avouer. Ses sentiments affectifs étaient profondément troublés. Chose étrange pour lui il croyait n'avoir plus pour les siens cette tendresse qui faisait naguère sa joie et son bonheur. Il fuyait avec une sorte de rage toutes les visites mondaines.
Il mangeait fort peu et après chaque repas il se trouvait presque toujours incommodé par un gonflement qui faisait ressembler son ventre à un ballon toujours prêt à éclater et qui empêchait l'intestin de fonctionner régulièrement.
De temps en temps il avait des rétentions d'urine dont il était difficile de découvrir l'origine et qu'on attribuait à des perturbations nerveuses de la sensualité génitale dont le malade n'osait pas révéler la nature. Plus tard il n'hésita pas à avouer à son médecin que sollicité par de fréquents désirs vénériens il ne pouvait les satisfaire honorablement. Il avait, en effet, des éjaculations trop rapides et une virilité trop modeste.
En présence de tous ces phénomènes dont il était facile de suivre la généalogie le médecin du malade n'hésita pas à lui déclarer qu'il