LE PROFESSEUR TROUSSEAU
Quand ils étaient appelés auprès d'un malade dont l'observation semblait intéressante, ils l'examinaient avec une attention soutenue et scrutaient avec soin tous les replis de son organisme Après avoir constaté les désordres attachés à son état physique, ils se préoccupaient de tarifer la valeur de sa force morale, n'oubliant jamais d'explorer la nature de ses sentiments et les qualités de son esprit. Lorsque cette pénétrante analyse avait satisfait leur insatiable curiosité, ils groupaient toutes les incorrections pathologiques dans un faisceau dont l'agencement habile permettait de bien saisir la filiation de tous les phénomènes morbides et de bien juger la situation du patient.
Nous comprenions tous le grand succès de ces deux maîtres si bien doués, en nous rappelant que l'un et l'autre avaient consacré leur jeunesse à étudier la littérature et les arts: le premier en professant la rhétorique et le second la philosophie sous les auspices de Cousin.
C'était une bonne fortune pour nous d'assister à une de ces consultations mondaines où leur talent pouvait librement se déployer dans tout son rayonnement. Avec quel art ils entreprenaient le siège d'un malade, surtout quand ils se trouvaient en présence d'un névropathe particulièrement préoccupé de se soustraire à leur inquisition. Avec quelle dextérité ils analysaient l'expression de son regard et la mobilité de tous ses traits. Lorsque son visage prenait volontairement la rigidité du masque antique et affectait une immutabilité impénétrable qui aurait désespéré Lavater, ils se transformaient aussitôt en juges d'instruction avisés, et, à la faveur de questions habilement faites, ils conduisaient le malade presque dans ses derniers retranchements et l'obligeaient à dévoiler son mystère.
Souvent leurs efforts étaient couronnés de succès et ils trouvaient dans ces triomphes l'occasion d'apaiser le malheureux patient et d'obtenir même une guérison durable. Quelquefois des malades trop récalcitrants se montraient insensibles à leurs supplications ou à leurs menaces; et, pour se souslrairc à des investigations dont ils redoutaient les conséquences, ils se condamnaient à un mutisme volontaire et invincible. C'est dans ces circonstances difficiles que les deux grands cliniciens avaient le don de trouver instantanément des ressources surprenantes et inattendues.
Je n'oublierai jamais que Lasègue, étant un jour appelé auprès d'un malade qui s'obstinait à garder un secret qu'il aurait dû dévoiler dans tous ses détails, imagina, pour obliger son client à faire les
LE PROFESSEUR LASEGUE.
révélations nécessaires, d'user d'un stratagème dont l'effet fut tout à fait étonnant. 11 l'emprunta, comme il le racontait lui-même au célèbre Chaix-d'Est-Ange qui., chargé de plaider dans la fameuse affaire Benoît contre un misérable qu'on accusait, sans avoir de preuve matérielle, d'avoir tué sa mère et un de ses meilleurs amis, eut une inspiration soudaine qui fit éclater la vérité. Après avoir examiné toutes les traces révélatrices, il demanda compte à Benoît de ce qu'il avait fait pendant les heures terribles qui avaient précédé et suivi l'assassinat de sa mère. L'accusé refusa de répondre. Alors Chaix-d'Est-Ange, dans un superbe mouvement d'éloquence, ranima tous les sanglants souvenirs enfermés dans la chambre mortuaire et présenta les détails du crime avec tant de précision que Benoît terrassé par cette violente et suggestive apostrophe se voila la face et prononça quelques paroles inintelligibles. Ses voisins, profondément émotionnés, crurent l'entendre balbutier: « C'est moi ».
Pour atteindre son but dans la consultation qui a motivé la comparaison que je viens de faire, Lasègue n'eut pas besoin de recourir à un déploiement d'arguments si dramatiques. Après avoir vainement cherché à découvrir la nature de la maladie pour laquelle on désirait avoir son avis, il comprit aisément qu'on ne voulait pas lui en indiquer les causes véritables. Pour vaincre cette conspiration du silence et déjouer le piège qui ' lui était tendu, il eut l'ingénieuse idée de raconter une histoire pathologique dans laquelle il groupa très habilement tous les malaises que ressentait son consultant, en les attribuant à une personne imaginaire qu'il se garda bien de désigner. Ce récit subjugua le patient qui tout rayonnant d'espérance se rapprocha de Lasègue pour lui révéler les circonstances malheureuses qui avaient favorisé le développement de son mal. L'éminent professeur lui conseilla un traitement physique et moral qu'il dirigea luimême avec une affectueuse insistance et qui produisit de très heureux résultats.
J'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois ce névropathe depuis cette époque. Il jouit aujourd'hui, malgré son âge avancé, d'une santé parfaite; et lorsque je le rencontre il me parle toujours avec une douce joie de cette consultation à laquelle il attribue le calme et le bonheur de sa vie.
En relisant les leçons de Trousseau et en parcourant les nombreux travaux que Lasègue a semés dans Les Archives de Médecine, on admire encore aujourd'hui la puissante originalité de leurs idées «t la forme littéraire qu'ils ont choisie pour les exprimer.