‹ La neurasthénieChapitre 60 sur 163 · NEURASTHÉNIE. — ALTÉRATIONS MULTIPLES DE [/ORGANISME · texte numérisé non relu

NEURASTHÉNIE. — ALTÉRATIONS MULTIPLES DE [/ORGANISME

uns crurent à une àrtério -sclérose localisée dans les reins; d'autres à une simple néphrite de nature arthritique ; et certains d'entr'eux n'hésitèrent pas à attribuer tous ces désordres à une altération du sang engendrée cumulativement par la fièvre typhoïde, par la syphilis et par une auto-intoxication. Le malade écouta avec beaucoup de philosophie ces dissertations un peu discordantes, et finit par déclarer aux docteurs dont il avait sollicité l'avis que ses plus cruelles souffrances étaient dues à ses troubles nerveux. On écouta ses doléances avec une sincère commisération et on lui proposa de suivre un traitement bydrothérapique approprié à son état.

Il accepta ce conseil et me demanda de diriger la cure qu'on venait de lui conseiller. Il me raconta toutes ses misères et m'affirma que les plus difficiles à supporter étaient celles que lui infligeait la neurasthénie. J'étudiai avec soin l'évolution de cette névrose qui était si pénible pour lui et contre laquelle il réclamait un traitement immédiat.

Dans ce cas particulier, il était permis de supposer que la maladie de Beard avait fait partie du prologue de cet ensemble pathologique dont je venais d'entendre le récit très défaille. Elle ne garda pas longtemps son apparence prodromique et se transforma, à plusieurs reprises, dans le cours de cette évolution morbide en une neurasthénie d'origine périphérique ou réflexe pour devenir ensuite nettement symptomatique des diverses altérations dont l'organisme du malade était saturé.

Je commençai le traitement par des applications sédatives et j'eus recours à la douche hypotensive qui, administrée pendant un certain temps, produisit un très heureux résultat. Notre confrère fut bientôt débarrassé de ce qu'il appelait ses malaises nerveux; il sentit ses forces renaître de jour en jour et eut la satisfaction de constater que l'hypertension vasculaire était notablement amendée. Je dois attribuer une part de cette amélioration au régime lacto-végétarien qu'il suivait avec une scrupuleuse exactitude et aux bienfaits de la vie sage et régulière qu'il s'était imposée.

On lui conseilla, pour compléter sa cure, d'aller boire les eaux de Capvern qui l'excitèrent démesurément. Il se rendit à la station de la Preste où sa santé ne tarda pas à devenir meilleure. Après un séjour assez prolongé dans cet établissement pyrénéen, il rentra à Paris très satisfait de son déplacement et voulut aussitôt reprendre ses travaux professionnels. Mais la fatigue physique, les préoccupations morales et aussi l'abus d'une alimentation trop substantielle pour son orga-

nisme, provoquèrent une nouvelle poussée d'artério-sclérose qui se dirigea particulièrement vers les reins. Effrayé par cette attaque inattendue il se retira à la campagne où il vécut paisiblement pendant de longues années durant lesquelles il se soumit scrupuleusement à un régime exemplaire. Malheureusement il eut la malencontreuse chance de contracter un grand refroidissement qui détermina une néphrite mortelle.

Type XXXVII. — C'est le type d'un neuro-arthritique passionné pour la vie joyeuse. — Curieuse histoire. — Neurasthénie prodromique et symptomatique d'une artério-sclérose cérébrale. — Fin lamentable de cet homme de plaisir. — Un mot sur les conceptions nouvelles inspirées par l'étude de l'artério-sclérose cérébrale.

Je désire représenter dans ce type un homme que la vieillesse n'a pas encore atteint ; il appartient à la race des arthritiques et porte avec assez d'aisance le fardeau d'un nervosisme de bon aloi. Il a toutes les apparences d'une santé florissante, travaille peu et se livre à toute espèce de spéculation financière. Sa moralité est mal tarifée même par ses meilleurs amis et sa culture intellectuelle reste toujours à un taux dérisoire. Il aime beaucoup la peinture et la musique et avoue avec une certaine désinvolture qu'il ne cherche dans la vie que les jouissances et les plaisirs. Il fréquente volontiers les somnambules et ne croit qu'aux horoscopes heureux. Quand ces diseurs de bonne aventure ne sont pas favorables à ses goûts il les répudie et donne à sa protestation une forme ampoulée qui semble très extraordinaire chez un homme dont le langage est souvent trivial et l'esprit très vulgaire. Il adore faire connaître toutes les péripéties de son existence. Il les raconte simplement quand elles ont peu d'importance ; mais lorsqu'elles prennent des proportions démesurées, il donne à son récit une forme mélo-dramatique qui semble être 1 expression d'un état nerveux. J'ai été quelquefois le confident de ses doléances.

Un jour il vint me faire part du violent chagrin que lui avait occasionné le départ inopiné de sa maîtresse favorite, qu'un brillant officier venait de lui ravir. Stupéfait par cette désagréable aventure, il s'indigna contre ce qu'il appelait un attentat fait à sa vie heureuse et déclara qu'il n'aurait pas la force de résister à cette brèche injuste dirigée contre son bonheur. Il resta longtemps sous le coup de ce pénible déboire, négligea volontairement ses distractions journalières, perdit ses forces et devint un véritable neurasthénique.

Il suivit un traitement hydrothérapique approprié à son état et se rétablit assez promptement. Pour compléter sa guérison il alla séjour-

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lier aux bords de la mer, ouvrit la chasse dans son domaine seigneurial où il convoqua des invités triés sur le volet, passa l'hiver suivant à Monte-Carlo où il perdit heaucoup d'argent et revint à Paris, en maugréant contre les bizarreries et l'inclémence du sort. Cet homme perdit sa joie coutumière, devint triste, réduisit ses relations mondaines et s'appliqua avec un soin jaloux à éviter les contrariétés et les ennuis. Ce changement d'habitudes développa en lui une grande tristesse et favorisa l'explosion d'une crise de neurasthénie. Il fut assez heureux pour triompher de celte épreuve. Afin de le soustraire aux conséquences d'une nouvelle rechute qui aurait pu compromettre la sécurité de son cerveau déjà peu résistant et de ses nerfs trop impressionnables son médecin lui conseilla d'aller vivre au milieu des champs.

Il obéit scrupuleusement à ces prescriptions tutélaires et s'en trouva bien. Cette vie calme ranima ses forces, rendit l'équilibre à son système nerveux et donna à ses facultés cérébrales la pondération dont elles avaient besoin.

Mais, l'inconstance et la bizarrerie de ses goûts le disposèrent à croire que son exode campagnarde devenait trof) prolongée. Il se figura être atteint d'une nostalgie dangereuse, qu'il attribua naturellement à la monotonie champêtre, et, il revint à Paris désireux de reprendre sa vie joyeuse d'autrefois.

Dès son retour, et ne soupçonnant pas la fragilité de son cerveau, il voulut se donner le plaisir de fréquenter les réunions les plus bruyantes et les plus interlopes. Il ne dédaignait pas d'aller assez souvent dans ces maisons mal famées qu'on appelle dans un certain monde, des temples de tolérance. Un jour, où plutôt un soir, il en sortit fourbu par les dévotions trop fréquemment pratiquées sur l'autel d'une déesse de son choix. On le transporta promptement à son domicile où il éprouva lés rudes secousses d'un ictus cérébral très caractérisé. Son médecin parvint à entraver cet avortoment apoplectique, mais il ne put pas rendre à ses mouvements musculaires leur régularité et leur énergie. Les forces du malade diminuèrent sensiblement de jour en jour, et son esprit qui avait eu toujours la légèreté d'une plume s'envola facilement ne laissant à son bote abandonné qu'une mémoire très dégradée, une attention très rebelle et une raison presque anéantie.

A peine remis de ce désastre, il eut de nouvelles poussées congestivês, de la parésie motrice, une aphasie intermittente., des trouilles oculaires et auditifs inconstants dans leur durée et des accidents neu-

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rastbéniques qui ressemblaient ù quelques-uns de ceux qu'il avait eus au début de son mal.

Ces désordres furent attribués à l'artério-sclérose qui accomplissait fatalement son œuvre néfaste dans le cerveau de cet infortuné. En ne visant que les accidents neurasthéniques qu'il avait eus dans le cours de sa maladie, on peut, je crois, affirmer que les premiers furent les prodromes de l'artério-sclérose et les derniers les symptômes incontestables de cette terrible affection.

Les altérations matérielles qu'elle produit, ressemblent à celles qu'autrefois on plaçait sous la dépendance de l'encéphalite ou du ramollissement du cerveau. Aujourd'hui, on croit qu'elles sont causées par une obstruction complète des artères cérébrales et par une nécrobiose des tissus limitrophes arrosés par elles.

Les leçons des professeurs Grasset et Brissaud, les travaux des docteurs P. Marie et Ferrand jettent une certaine clarté sur cette question qui reste parfois obscure, et contirment en partie la magistrale conception du docteur Huchard sur l'étude des lésions viscérales consécutives à l'artério-sclérose. J'entends bien les protestations des docteurs Bard et Letulle qui ne veulent pas accorder à cette affection vasculaire la prépondérance que lui donne l'éminent médecin de Necker. Mais il faut reconnaître que les scléroses viscérales, d'origine vasculaire, qu'elles constituent la sclérose distropbique de H. Martin, sénile de Démange, vasculaire de Marinesco ou lacunaire de P. Marie et Ferrand, déterminent un état morbide qui, dans bien des cas, a pris la place de l'encéphalite et du ramollissement du cerveau.

Les professeurs Grasset et Brissaud ont admirablement étudié ce processus dégénératif qu'ils attribuent à l'arthritisme, à l'alcoolisme, aux diverses toxi-infections, et à d'autres causes encore dont l'influence est rendue plus funeste quand le foie et les reins ne parviennent pas à délivrer suflisamment le sang et les tissus des substances toxiques qui les détériorent. Ils nous apprennent que les malades dont le cerveau est attaqué par cette redoutable affection ont des troubles moteurs qui les obligent à marcher à petits pas, à traîner les pieds et à manifester dans leurs mouvements une sorte de titubation qui ressemble à celle qu'occasionne une douce et discrète ébriété. Leur parole est souvent embarrassée et les mots qu'ils prononcent correspondent rarement aux idées qu'ils veulent exprimer. Ils sont très émotifs et pleurent ou rient avec une grande facilité. Leur attention ne peut pas être séri -usement captivée; leur mémoire est presque toujours infidèle; leur esprit n'agit que par procuration et se contente de n'être qu'un écho

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des pensées d'autrui; leur caractère enfin subit des modifications bizarres qui provoquent une irritabilité changeante pouvant aller parfois jusqu'à la cruauté.

Les désordres pathologiques que je viens d'énumérer étaient presque tous accumulés chez le malade qui a motivé cette petite digression. Il avait, en outre, des accidents neurasthéniques qui ont disparu après avoir servi de prodrome à l'artério-sclérose. Ils se sont montrés de nouveau quand cette affection a commencé réellement son œuvre destructive; mais alors ils ont perdu leur caractère essentiel et n'ont plus occupé dans cet ensemble symptomatique qu'un rang secondaire très effacé.

On aurait pu peut-être entraver ou du moins ralentir la marche de cet état morbide s'il avait été possible de lutter avec persévérance contre la neurasthénie prémonitoire qu'il fallait considérer comme un précurseur de mauvais augure.

Ce faux neurasthénique vit encore. Il est l'esclave de mercenaires bien stylés, reste indifférent à tout ce qui l'entoure, ne voit plus personne et promène son ombre errante à travers les avenues parisiennes qui furent jadis témoins de ses folies. J'achève le récit de cette triste histoire dont j'aurai l'occasion d'évoquer le souvenir quand j'étudierai les relations de la neurasthénie avec certaines affections organiques du cerveau et de la moelle épinière.

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