CHAPITRE XII
Je désire, dans ce chapitre, examiner les rapports qui paraissent exister entre la neurasthénie et les principales maladies de la nutrition.
Ces maladies produisent dans l'organisme des perturbations qui sont particulièrement nuisibles et qui exigent une étude toute spéciale. Elles altèrent les substances destinées à la réparation de nos tissus, vicient les oxydations chimiques qui sont chargées de préparer leur transformation et troublent souvent les mutations nutritives en ralentissant leur assimilation ou en rendant leur désassimilation trop rapide.
Ce groupe pathologique comprend la plupart des maladies infectieuses qui peuvent prendre une forme aiguë, comme dans la fièvre typhoïde, la grippe, la diphtérie, etc., ou revêtir une allure chronique comme on le constate dans la tuberculose, la syphilis, l'impaludisme, etc. A côté d'elles figurent les intoxications exogènes et les intoxications endogènes ou auto-intoxications, certaines dialhèses au milieu desquelles la diathèse arthritique occupe le premier rang, les dystrophies le plus souvent liées aux irrégularités de la croissance, de la chlorose ou du cbloro-brightisme et enfin toutes ces dégradations histologiques ou fonctionnelles que nous devons le plus souvent à nos ascendants ou à notre incurie personnelle. Ces divers états morbides appartiennent presque tous à cet immense domaine scientifique glorieusement conquis par Pasteur et merveilleusement fécondé par le professeur Bouchard. Actuellement catalogués sous le vocable expressif de maladies toxi-infectieuses, ils provoquent souvent des désordres nerveux an milieu desquels apparaissent des manifestations neurasthéniques dont il est parfois difficile de saisir les traits et la véritable généalogie. Lorsqu'on veut essayer d'éclairer les parties
obscures de cette question assez ténébreuse il est absolument indispensable de compulser et de méditer les travaux de quelques auteurs contemporains qui, malgré la hardiesse de leurs conceptions doctrinales, veulent rester fidèles aux données traditionnelles de la clinique. Je citerai parmi eux les Drs Chantemesse, Charrin, Roger, Legendre, MentclinikofF, Roux, etc. C'est eux qui vont m'aidera découvrir quelques-unes des alliances qui rendent la neurasthénie tributaire des maladies toxi-infectieuses dont je viens de parler.
D'après ces savants, les bactéries et leurs toxines sont les agents infectieux dont l'action nocive est incontestée. Elles vivent aisément dans le sol, dans l'air et pénètrent dans nos habitations avec une facilité surprenante. Notre corps est pour elles un asile très recherché ; elles y pénètrent par un simple contact, par l'eau que nous buvons et par les aliments destinés à notre entretien. Introduites dans l'organisme elles en visitent les replis les plus cachés, s'y blottissent pour pulluler sans relâche, se nichent au sein de toutes les muqueuses et se logent de préférence dans notre tube digestif qu'un auteur distingué, le Dr Boinet, si j'ai bonne mémoire, a très ingénieusement appelé le paradis des microbes. ,
Dans ce monde des infîniments petits on distingue les microbes pathogènes qui peuvent vivre longtemps en vrais parasites inoffensifs, tout en conservant la faculté d'acquérir, à la moindre alerte, une virulence dangereuse et même mortelle pour l'organisme où le hasard les a conduits.
A côté de ces microbes meurtriers il en existe d'autres connus sous le nom de saprophytes. Ils semblent être chargés de réglementer les actes de fermentation ou de putréfaction dont nos organes sont le siège et favorisent, croit-on, des combinaisons chimiques capables de purifier les éléments malsains qui sont répandus dans notre corps. Beaucoup de médecins les considèrent comme des défenseurs utiles pouvant accroître l'influence salutaire que nous devons à l'oxygène, à la lumière, à la chaleur et même à l'action curative de certaines médications. Ils leur attribuent le précieux privilège de nous protéger contre les microbes homicides et contre leurs sécrétions toxiques qui par leur épandage à travers nos tissus peuvent occasionner les plus grands périls. Ces sécrétions, en se mélangeant avec les substances délétères dont nos organes sont encombrés et particulièrement avec celles qui s'accumulent sans cesse dans les voies gastro-intestinales, acquièrent une terrible nocivité. Leur rôle a été très nettement dévoilé par le professeur Bouchard qui en a fait la base de ses magis-
traies études sur l'auto-intoxication. Dans ses mémorables écrits il nous a appris que l'auto-intoxication est due à une vicieuse élaboration des aliments introduits dans notre corps, aux productions toxiques des microbes et au suc défectueux de quelques appareils glandulaires. C'est, comme on le voit, un véritable mélange pestilentiel auquel notre corps sert de réceptable.
Ces matériaux incontestablement infectés, après avoir subi quelques transformations et provoqué certains dégâts, arrivent par les voies lympliatiques et sanguines jusque dans les cellules formatrices qui, trouvant dans cet apport incessant des éléments trop avariés, ne peuvent plus accomplir sainement leur tâche régénératrice. Dès ce moment les échanges de matières et les combinaisons chimiques s'altèrent, les mutations nutritives, en perdant leur régularité, rendent l'assimilation et la désassimilation incorrectes. C'est ainsi que se développent ces états morbides si variés qu'on désigne sous le nom de maladies de la nutrition.
Ces maladies peuvent dépendre d'une simple perturbation de L'irritabilité nutritive de nos cellules, ou d'une infection, ou bien encore, — et c'est le cas le plus fréquent, — d'une auto-intoxication. Il est difficile de préciser le rôle distinct qui incombe à chacune de ces influences causales; mais, en revanche, nous sommes mieux renseignés §ur la nature des méfaits qu'elles sont capables de commettre. La clinique nous apprend que les maladies toxi-infectieuses, pour acquérir une nocivité intensive, doivent évoluer sur irn terrain organique fatalement prédisposé et avoir ainsi que l'ont prouvé Pidoux et le professeur Al. Robin le consentement du système nerveux qui est chargé de contrôler et de régulariser le fonctionnement de tous nos organes. Si ce grand système conserve sa puissance dirigeante, il peut, en mobilisant les forces vitales dont il a la surveillance, rétablir l'équilibre dans les régions assaillies môme par les maladies les plus graves. S'il succombe à sa tâche l'harmonie fonctionnelle est compromise, et, il faut dès lors faire de grands efforts pour lui restituer son intégrité. C'est en m'inspirant de ces idées exposées avec une brillante sévérité dans la grande œuvre du professeur Bouchard que je vais essayer d'indiquer les relations de la neurasthénie avec ces multiples maladies de la nutrition et surtout avec les auto-intoxications.
Lorsque, par exemple, le tube digestif est le siège de graves perturbations, les nerfs qui s'épanouissent dans la muqueuse gastrointestinale sont bientôt victimes d'une excitation dont l'étendue est proportionnée au degré de résistance du système nerveux. Si les