‹ La neuvaine de CythèreChapitre 1 sur 9 · SUR MARMONTEL · texte numérisé non relu

SUR MARMONTEL

Marmontel a été poète au moins une fois dans sa vie ; c'est le jour où il a composé ce joli poème de la Dfeuvaine de Cythère, qui tranche d'une façon si inattendue sur le ton général de ses œuvres. Que nous voilà loin de Bélisaire et des Incas! Comme l'Académie est oubliée, et bien des choses avec elle! On savait Marmontel un ingénieux écrivain en vers et en prose; tel de ses Contes moraux est d'un tour aimable ; ses livrets d'opéras-comiques pour Grétry ne sont pas dépourvus de grâce ; mais on ne le connaissait pas artiste au point de ciseler ce brillant joyau de la Neu/vaine de Cythère.

On aurait pu s'en douter cependant. A feuilleter les Mémoires du temps, et même les siens, on acquiert

Il NOTICE

facilement la conviction que c'était un gaillard y pour nous servir d'une expression consacrée. Son encolure de montagnard, le milieu où il se trouva jeté dès son arrivée à Paris par ses succès précoces, le prédisposaient aux aventures. A vingt-quatre ans, il avait une tragédie jouée et applaudie à la Comédie-Française. Les salons se le disputèrent. « C'était, a-t-il raconté, comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la pièce nouvelle ; et moi, flatté de cet empressement, je ne savais pas m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont les hôtes et les convives m'étaient également nouveaux, je me laissais comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où j'allais ni d'où je venais... Une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse ; et lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister. »

Nous voilà avertis. Ce fut cette extrême facilité qui conduisit Marmontel chez -M"" Navarre, une des mattresses du maréchal de Saxe. Marmontel fut ébloui. « Vêtue en Polonaise, de la manière la plus galante, deux longues tresses flottaient sur ses épaules, et, sur sa tête, des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevaient merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animaient de leurs feux deux yeux étincelants. » M"** Navarre eut vite fait d'achever la conquête de Marmontel. Elle l'emmena (ce fut presque un enlèvement) dans des vignes qu'elle avait en Cham-

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pagne, et d'où il revint au bout de quelques semaineis, la figure passablement tirée, mais avec le renom d'un homme à bonnes fortunes.

M"" Clairon le consola du congé de M"** Navarre. Il apprit dans cette seconde passade ce que valent les amours de théâtre, et le fond qu'on doit faire sur leur durée. La grande tragédienne lui dit un jour : « Ne venez pas souper ce soir chez mon amie ***; vous y seriez mal à votre aise. — Pourquoi cela? demanda Marmontel. — C'est que le bailU de Fleury doit y venir; il me ramènera. — J'en suis connu, dit naïvement Marmontel; il voudra bien me ramener aussi. — Non, dit Clairon avec un sourire singulier : il n'aura qu'un vis-à-vis (voiture du temps). » Si candide qu'il fût alors, Marmontel fut forcé de comprendre.

Il alla exhaler son désespoir aux pieds de M"' Verrières, une autre maîtresse du maréchal de Saxe. Décidément cela devenait une spécialité. Pour le coup, le maréchal faillit se fâcher. « Trouverai-je donc toujours ce petit insolent de poète sur mon chemin ! » s'écria-t-il. Heureusement M. de Turenne débarrassa Marmontel de M"* Verrières.

Sur ces entrefaites, il fut attiré chez le financier La Popelinière. C'était tomber de Carybde en Scylla. La Popelinière était un viveur éreinté, qui portait des défis à son impuissance en donnant des fêtes qu'on qualifiait de sardanapalesques. Il avait un théâtre desservi par des chanteurs et des danseuses à demeure.

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