IV NOTICE
Marmontel se trouvait bien loti! « Le corridor oii je logeais était le plus souvent peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il était difficile que je fusse économe des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. »
Aussi ne tarda-t-il pas à éprouver le besoin de rompre avec cette vie de corridor. Lorsqu'il fit part de sa résolution à La Popelinière, celui-ci s'étonna et chercha à le retenir, a Vivons ensemble, lui dit le fermier général; j'ai assez de fortune pour nous deux. Je n'ai point d'enfant, et, grâce au cielj je n'en aurai jamais. Ne nous quittons pas; je sens tous les jours que vous m'êtes plus nécessaire. » Malgré ce que ces offres avaient de séduisant, ou plutôt à cause de ce qu'elles avaient de trop séduisant, Marmontel tint bon et partit. La Popelinière se consola en écrivant les Tableaux des moeurs du temps j qu'il fit imprimer à un seul exemplaire, et qui, avec les miniatures, lui revint à une trentaine de mille francs.
Avais-je raison de dire que Marmontel était un grivois, et commence-t-on à saisir les ressorts de l'inspiration qui devait un jour lui dicter la Neuvaine deCythère? Son époque ne s'y est pas trompée : tous les gazetiers, Bachaumont en tête, sont d'accord pour le traiter de héros de ruelles. Il est vrai qu'à cette épithète ils accolent volontiers celle de lourdaud. Mais n'est pas lourdaud qui veut dans les combats de Vénus. Marmontel montrait une certaine ingénuité dans son
SUR MARMONTEL. v
libertinage ; le trait suivant finira de le dépeindre. Il avait accompagné aux eaux de Spa deux jeunes femmes de la cour, M"'" de Séran et M'"* de Marigny ; elles lui parlèrent un jour de la baigneuse qui leur donnait leurs soins, et qui, selon elles, aurait pu servir de modèle pour une statue d'Atalante ou de Diane. « Comme f avais le goût des artSj dit Marmontel, je fus curieux de la connaître : j'allai la voir, je la trouvai belle, en effet, et presque aussi sage que belle. Nous fîmes connaissance ; une dé ses amies, qui fut bientôt la mienne, voulut bien nous permettre d'aller quelquefois avec elle goûter dans son petit jardin. Cette société populaire, en me rapprochant de la simple nature^ me rendait assez de philosophie pour conserver mon âme en paix auprès de mes deux jeunes dames, situation qui sans cela n'eût pas laissé d'être pénible. »
Que dites-vous du bon apôtre et de sa façon de se rapprocher de la simple nature?
C'est un fait acquis que l'on commença à parler de la A'cwvaine de Cythère vers 1770. Depuis combien de temps Marmontel s'occupait-il de cette composition folâtre ? Availr^lle jailli tout à coup de son cerveau, ou l'avait-il lentement conçue et exécutée? On n'en a jamais rien su ; on apprit seulement un jour qu'il en faisait des lectures intimes, très goûtées derrière l'éventail. C'est merveille si la Neuvaine de Cythère échappa alors à l'impression clandestine, qui était dans les usages du temps; on aurait eu un beau scandale à