‹ La neuvaine de CythèreChapitre 7 sur 9 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

roriginalité des tableaiix et F harmonie continue du styky donnent à cet ouvrage un éclat et un^ charme très remarquables ; et Von pourrait parier qu£y malgré la tendance des idées vers la politiqucj la Neuvaine de Cythère fei^a la plus grande sensation et ajoutera beaucoup à la réputation poétique de Marmontel. C'est cette conviction qui a décidé son fils à permettre qu'on publiât un ouvrage où des censeurs sévères trouveront peut-être quelques images un peu trop vives : Vauteur a su^ du moinSj donner à son style la décence que ses pensées n'avaient pas toujours^ et il s'est souvenu de ce que disait Boileau du lecteur français :

Du moindre sens impur la liberté l'outrage, Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image.

CHANT PREMIER

SOMMAIRE

Préférence donnée par le poète à tous les sujets mythologiques. Vénus s'endort dans un bosquet, et son sommeil est enchanté par un songe voluptueux : un faune arrive, en profite, et lui plaît. Yénus le fait monter avec elle sur son char.

LE SONGE

A-T-ON le cœur de chanter des batailles.

De célébrer des héros forcenés,

Portant la flamme au sein de nos murailles,

Et désolant nos champs abandonnés ?

Le beau spectacle, où l'on tue, ou l'on pille!

Du villageois enlever le dindon,

Plumer sa poule, et violer sa fille ;

Forcer le cloître, et profaner la grille.

Sans respecter l'aumusse et le cordon ;

CHANT PREMIER

Prendre au toupet les nièces des chanoines, Boire, en jurant, le meilleur vin des moines, Terrible Mars, ce sont là de tes jeux.

Ah ! loin de moi ces mortelles alarmes.

Je vais chanter des exploits courageux.

Qui tout au plus font verser quelques larmes. L'art de détruire est sans doute un grand art : En frémissant c'est ainsi qu'on le nomme ; Mais j'aime mieux avoir fait un seul homme.

Qu'avoir vaincu, n'en déplaise à Folard, Tous les héros de la Grèce et de Rome ; Cueillons le myrte, et laissons les lauriers. Chantons l'Amour, qui console le monde De tous les maux que lui font les guerriers : Heureux l'amant dont la flamme féconde Brûla neuf fois l'encens sur ses autels !

Ce sont les faits qu'on doit rendre immortels.

Dans un bosquet, dont l'amoureux feuillage En se courbant mariait son ombrage, Vénus dormait sur un gazon naissant; Le coloris, la fraîcheur du bel âge, De la santé l'éclat éblouissant.

LE SONGE

Et les rondeurs d'un élégant corsage, Et d'un beau sein le tour appétissant, Et cette croupe et si blanche et si belle, Et mille attraits dont il n'est pas décent De peindre aux yeux l'image naturelle, Se déployaient sur ce corps ravissant.

Dans le sommeil un songe caressant Flattait son sein, voltigeait sur sa bouche, D'un doigt folâtre appelait le désir, Et d'un coup d'aile éveillait le plaisir.

Vénus soupire : une nouvelle couche De vermillon colore son beau teint.

Son cœur ému se dilate et palpite, Et chaque instant redouble et précipite Le mouvement qui soulève son sein.

Son œil humide, à travers la paupière, Laisse échapper une douce lumière.

Feu du désir, feu rapide et brillant, Qui de son cœur jaillit en pétillant.

Elle touchait à ce moment où l'âme De ses liens est prête à s'envoler.

6 CHANT PREMIER

Et n'attend plus qu'une bouche oii sa flamme Par un soupir se plaise à s'exhaler.

Un jeune faune ardent, nerveux et leste, Le coq brillant des nymphes d'alentour, Très-éloquent de la voix et du geste, Et, comme un page, insolent en amour, Trouve à l'écart cette beauté céleste.

S'arrête, admire, approche à petit bruit.

Dévore tout d'un regard immodeste.

— « Ah! c'est Vénus; je reconnais le ceste, « Dit-il ; amour, c'est toi qui m'as conduit.

« Reine des cœurs, charme de la nature, « Vénus, je brûle, et crains de te saisir. »

Puis, d'une main soulevant la ceinture :

— « Le voilà donc le trône du plaisir !

« Que de trésors! ah! brusquons l'aventure. » Quelque novice eût trouvé le bonheur Dans un baiser; le faune, moins timide.

Va droit au fait, et la reine de Gnide, En s'éveillant, le nomma son vainqueur.

Il faut savoir que, mollement penchée.

LE SONGE

A demi-corps Vénus était couchée ;

L'un des genoux sur les fleurs est tendu ;

Au bord du lit Tautre tient suspendu

Le poids léger d'une jambe arrondie.

A se poster le faune s'étudie :

Sur les deux mains son corps est balancé ;

Le trait perçant brûle d'être lancé ;

Il le retient, il l'ajuste, il le glisse

Si doucement, que le songe propice

N'est dissipé qu'après être accompli.

En s'envolant, un songe laisse un vide ;

De celui-ci, par un plaisir solide,

La place est prise, et le vide est rempli.

Vénus s'éveille : — « Ah ! se peut-il qu'un songe

a S'écria-t-elle, agite ainsi mes sens !

(( Dieux! quelle ardeur! ce n'est point un mensonge ;

« Non; je le vois, je le tiens, je le sens.

« Est-ce un mortel , un dieu qui me possède ?

« Qui que tu sois, ô mon cher ravisseur,

<( A tes transports je pardonne, je cède :

« Pour être un crime ils ont trop de douceur. »

Le jeune faune, embrassant Gythérée,

CHANT PREMIER

Lui répondit par des baisers brûlants ;

Il la voyait 9 de plaisir altérée.

Fixer sur lui des yeux étincelants.

— ((Ah! c'en est fait, dit-il, reçois mon âme,

(( Vénus, Vénus, suprême volupté;

(( Pour me punir de ma témérité,

(( L'amour me change en un torrent de flamme. »

Il dit : Vénus n'entendit pas ces mots.

Une déesse en ces moments se pâme

Tout comme une autre : un moment de repos

La ranima. Vénus trouva son faune

Plus beau que Mars, plus tendre qu'Adonis.

— (( Viens, que nos cœurs à jamais soient unis;

(( Viens, lui dit-elle, et partage mon trône. »

Elle commande , et deux coursiers ailés ,

Deux blancs pigeons à son char attelés.

Agitent l'air de leur aile argentée.

Le Char approche, et Vénus enchantée,

D'un air joyeux, y monte lestement,

Et dans ses bras y reçoit son amant.

Mais, trop étroit, le char n'a qu'une place.

Sur le côté Vénus en vain s'efface ;

LE SONGE

En la gênant 9 il se gênait aussi.

Sur mes genoux, en pareille aventure , Je l'aurais mise; il l'y mit, et voici De leur voyage une exacte peinture.

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