‹ La Neuvaine de la chandeleur (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · T II ÈRES É · texte numérisé non relu

T II ÈRES É

bois de frêne peinte au noir de fumée, sur laquelle j’étalais mes documents et mes copies.

Le fond de ma loge était une alcôve à portes de bois bien fermantes, dont une des extrémités communiquait en dedans avec une espèce de cabinet de toilette, et l’autre avec un prie-Dieu. Si jamais on transporte ma chambre sur la scène, dans une de ces compositions à la mode dont tout le monde peut devenir le héros à son tour, je supplie le décorateur de ne pas oublier que son intérieur était à demi tapissé d’un papier gris de perle, fort boursouflé et fort poudreux, zébré de larges

bandes bleu de roi, escortées de petites bandes bleues jumelles. On ne saurait être assez ponctuel dans des matières de cette importance.

Je me levais ordinairement à six heures du matin (c’était à la fin de mai), pour mettre au net je ne sais combien de belles observations dont l’Institut ne se souciait guère, et dont le Directoire ne se souciait plus.

A sept heures on m’envoyait ma boîte de crème du ballon, tantôt par un domestique, tantôt par une des filles aînées du père Christ et alors je travaillais jusqu’à midi ; quelquefois par Thérèse, qui était la

cadette, et alors je ne travaillais plus. A midi, je dînais chez le père Christ, et les femmes n’assistaient point à ce repas. Heureusement il était très court. Je rentrais chez moi ; je reprenais Saussure, et Bergman n, et Wallerius, et mes manuscrits, et je copiais, j’analysais, je compilais le reste du jour, non sans voir quelquefois étinceler sous ma plume des traits brillants comme un regard, et dont le jeu éblouissant était bien plus difficile à définir que les iris capricieux de mes métaux.

Inutilement je les voulais chasser de la pensée et du geste ; ils revenaient toujours et glis-

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saient toujours sur mon papier en sillons de feu.

Cela m’arrivait surtout quand Thérèse était venue le matin et qu’elle avait appuyé sa main sur mes livres, ou renversé en jouant ma poudre d’or dans mon encrier. Si mon éducation philosophique n’avait pas été faite, j’aurais cru que cette jeune fille était magicienne ; mais je ne croyais pas à la magie, et c’est tout ce que ma philosophie m’avait fait apprendre ou tout ce qu’elle m’avait fait oublier.

J’avais deux ans de moins que Thérèse. Elle était vive et cependant réfléchie. A travers sa mobilité même, on voyait ap-

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paraître quelque chose de sérieux et de puissant. Il y avait en elle de quoi faire une femme ravissante et un homme résolu.

Enfin ce regard qui me fascinait manifestait souvent d’ailleurs une pensée empreinte de tristesse et de fatalité, rapide, fugitive, inexplicable, et promptement éclaircie par un rayon de gaieté, mais qui ne pouvait pas échapper aux miens, car je la regardais toujours.

Moi, je n’étais qu’amoureux et timide ; et la disproportion relative de notre âge, que la différence de sexe rendait assez considérable, lui donnait sur moi un étrange ascendant.

Nous nous aimions beaucoup,

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nous nous aimions sincèrement, mais elle avait sur moi l’avantage de savoir comment, et je ne m’en doutais pas du tout.

Aussi elle me tutoyait sans façon, usage que les habitudes républicaines de la maison de son père, la simplicité des mœurs du pays, le souvenir surtout de m’avoir vu plus jeune, ou, si l’on veut, plus enfant, lui rendaient naturel et facile ; et, quand elle ne me tutoyait pas, je pensais qu’elle était fâchée. Je la tutoyais de mon côté, mais plus rarement et avec moins de confiance, parce qu’elle m’en imposait tellement quand elle était là, que

sa présence si désirée, sa présence, qui le croirait ? m’en paraissait quelquefois importune.

Un matin qu’en jouant derrière ma chaise, et en laissant flotter à dessein sur mes yeux les longues boucles de ses cheveux d’un blond doré, elle avait noué à plusieurs tours entre ses doigts un ruban de velours noir passé autour de mon cou...

— Qu’est-ce que cela, monsieur ? me dit-elle avec le ton de voix le plus sévère qu’elle eût jamais pris ; auriez-vous déjà, jeune comme vous êtes, des souvenirs d’amour ? Est-ce un gage ? est-cç un portrait ?...

THÉRÈSE

— Non ! lui répondis-je en tirant de mon sein une petite croix d’acier qui y était suspendue ; c’est une croix bénie à la chasse de Saint-Claude, et que ma tante Eléonore, la bénédictine, m’a donnée à mon départ, en m’assurant qu’elle me préserverait de tout danger.

— De tout danger ! reprit Thérèse en relevant sa tête et en la laissant retomber sur ses mains. De tout danger!... Et quel danger peux-tu craindre, toi, pauvre et doux jeune homme que personne n’aura jamais le courage de haïr ? De tout danger! le crois-tu?...

M’aimes-tu, Charles, m’ai-

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mes-tu ? Donne-moi cette croix.

— Elle est à toi ! m’écriai -je à ses genoux..., et à compter d’aujourd’hui, quel danger ne puis-je pas braver ? Elle est à toi, ma croix d’acier, comme moi, comme mon cœur, comme ma vie !... Prends ta croix de fiancée !...

Thérèse comprit alors, pour la première fois sans doute, que je m’étais trompé sur les sentiments qu’il m’était possible d’attendre d’elle. Cette impression même dut suspendre quelque temps le cours de ses idées, car elle me fit attendre sa réponse, l’essaya, l’interrompit, et l’articula enfin d’une voix altérée :

THÉRÈSE

— Votre fiancée ! mon ami. . .

Comment pourrais-je l’être, puisque je suis mariée?...

Je n’ai pas besoin de dire que la foudre serait tombée à mes côtés sans m’étonner, sans me consterner davantage. C’est une phrase jetée en moule, et si infaillible en pareille circonstance, qu’il n’y a pas un lecteur qui ne la supplée lorsque l’écrivain l’oublie.

— Mariée ! depuis quand ?

— Depuis six mois.

— Secrètement ?

— Il le fallait.

— A l’insu de votre père ?

En prononçant ces dernières paroles, qui contenaient moins une question qu’un reproche,

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et qui me donnaient sur elle une autorité dont le triste besoin de venger mon cœur me faisait goûter amèrement l’avantage, je relevai mes yeux jusqu’à Thérèse, qui était restée debout, et baissa les siens.

— Il le fallait, répéta-t-elle avec une émotion plus sérieuse, et qui avait déjà changé d’objet. Mon père est patriote, et mon mari est émigré.

— Émigré ! et marié depuis six mois ! Mon Dieu ! le malheureux est-il au moins bien caché ? Dites-moi qu’il n’a rien à craindre !

— Il est depuis six mois sous la protection du ciel, et depuis un moment sous celle

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d’une croix d’acier que vous a donnée votre tante, et qui a été bénie à la châsse de Saint- Claude.

— Cette croix d’acier, en effet, Thérèse!... il faut bien que je compte sur sa puissance, puisque c’est du moment où elle a cessé de battre sur ma poitrine que tout mon bonheur a fini. Puisse-t-elle le préserver de ses ennemis, et les malheurs qui l’attendaient ne tomber que sur moi !...

Je me connaissais à peine...

je sentais à peine la main de Thérèse qui pressait ma main, ses larmes qui l’arrosaient abondamment. Quand je fus entièrement remis, elle était sortie.

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Oh ! que j’aurais vbulu n’être jamais venu au Puy !

que j’aurais voulu surtout n’y être jamais revenu !

Par bonheur notre mission tirait à sa fin. Trois jours ne se passèrent pas que je ne reçusse l’ordre de mon départ, et j’étais si pressé de partir, que rien ne me coûtait pour en avancer le moment. J’avais pour mon travail l’infatigable main, la main diurne, la main nocturne du poète, et la veille de ce jour, alors aussi impatiemment attendu qu’il aurait été redouté quelques jours auparavant, deux heures après minuit me surprenaient à ma besogne, quand un cri aigu se

fit entendre à ma porte, qui retentit au même instant sous deux ou trois coups brusquement répétés. Je l’ouvris, et je vis Thérèse éperdue se préciter dans ma chambre, les cheveux épars, les traits renversés, les pieds nus, le corps à demi vêtu d’un manteau en désordre. Tout ce que je pus remarquer, c’est que c’était celui d’un homme. Mon alcôve était ouverte ; elle s’y précipita, et en retira la porte sur elle en me criant :

— Sauvez-moi !

Un frisson me saisit, me glaça tous les membres. Je ne comprenais ni le danger de Thérèse, ni ma position avec

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elle au milieu de cette nuit de terreur dont un orage affreux augmentait encore les épouvantes. La grêle bondissait sur mes vitres ou s’assourdissait sur leurs plombs ; la foudre grondait avec un bruit capable de réveiller les morts ; des éclairs si multipliés qu’on en distinguait à peine les intervalles, jetaient sur tous les objets extérieurs une espèce de transparent enflammé.

Ma première pensée fut que la maison du père Christ venait d’être incendiée par le tonnerre. Tout cela dura si peu, que j.e n’eus pas le temps de former une autre conjecture.

Ma porte se rouvrit. Cette

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fois-là je 11’en avais pas tourné la clef. C’étaient six hommes armés de fourches et de vieilles lames de sabres, qui m’entourèrent presque avant que je les eusse aperçus.

— Où est le feu ? m’écriai-je.

— Où est l’émigré? répliquèrent-ils.

Je devinai.

Le chef de ces perquisitions intrépides m’était, de fortune, fort particulièrement connu.

C’était un ancien militaire nommé Jean Leblanc, qui cumulait depuis quelques années les importantes fonctions de garde de nuit, de crieur public, de sergent de la garde nationale, et qui y réunissait l’avan-

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tage d’être le maître Jacques du père Christ et le factotum de la mairie. Comme les honneurs appellent les honneurs, il m’avait servi de piqueur ou de surveillant des pionniers dans le petit nombre d’opérations locales que je m’étais réservées, et j’exerçais sur lui cette espèce d’ascendant que le peuple accorde volontiers à un certain vernis d’instruction qui n’est pas trop gâté par une sotte suffisance.

— Que diable viens-tu me conter d’émigrés, lui dis-je, et où les cherches-tu ? Il faut pour oser te permettre chez moi une pareille algarade à cette heure de la nuit, et pour

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courir les rues par l’abominable temps qu’il fait, que tu aies au moins triplé ton énorme ration de kirsch de Faucogney. Laisse-moi travailler, au nom de Dieu, car je n’ai pas de temps à perdre avec des fous.

— Je ne suis ni fou ni ivre, mon officier, répondit Jean Leblanc en secouant la tête ; un émigré était caché dans une maison voisine, c’est de notoriété publique. Nous l’avons débusqué il n’y a pas dix minutes, et mes camarades n’ont perdu sa trace qu’à quelques pas de votre porte.

As-tu réfléchi, repris-je, en appuyant fortement ma main

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sur son épaule, que le même chemin conduit à la tienne, et que le lit de Suzanne Leblanc, l’aimable et honorée femme d’un homme de ta connaissance, qui ne rentre jamais chez lui qu’au lever du soleil, est un asile plus sûr pour un émigré qui se cache que le cabinet d’un commissaire extraordinaire du Directoire exécutif?

A ces mots, toute la bande partit d’un bruyant éclat de rire, Jean Leblanc excepté.

— D’ailleurs, continua-t-il d’un ton un peu boudeur, mais en évitant de me répondre directement, et comme s’il ne m’avait pas entendu ;

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d’ailleurs ces lumières que je n’ai jamais remarquées chez vous à une heure aussi indue prouvent assez qu’il s’y passe quelque chose, et que nous n’y sommes pas venus sans raison.

— Elles prouvent, ami Jean Leblanc, que vous raisonnez comme un étourdi. Quand on veut cacher quelqu’un chez soi, on n’allume pas ses chandelles ; on les éteint.

Ici les éclats de rire redoublèrent, et je me crus délivré.

L’escouade inquisitoriale avait déjà passé la porte, quand un de mes braves s’avisa de dire :

— Pourquoi n’avons-nous pas visité l’alcôve ?

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Ils rentrèrent.

— L’alcôve ! l’alcôve ! cria Jean Leblanc.

— Quoique vous manquiez assez insolemment aux règles de la subordination, Jean Leblanc, et surtout aux lois du pays, qui vous défendent d’entrer de nuit dans mon domicile, pour que je me croie autorisé à vous brûler la cervelle (en ce moment, je me saisis de mes deux pistolets), je veux bien vous donner satisfaction pour mon alcôve.

Il y a quelqu’un dans mon lit.

— Ah ! ah ! s’écria la troupe, nous y voilà !

Je m’appuyai contre l’alcôve,

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mes pistolets tournés sur les assaillants.

— Il y a quelqu’un dans mon lit, il y a une femme dont le nom et la vue sont interdits à quiconque de vous n’est pas pressé de mourir à l’heure même. Cependant, pour complaire de tout mon pouvoir à l’ardeur patriotique de Jean Leblanc, je lui permets d’entrer ici avec moi, et de reconnaître aux cheveux et à la main le sexe du prétendu émigré que je dérobe à vos poursuites. Si quelqu’un ose l’y suivre, je le tue.

— Il n’en faut pas davantage, reprit Jean Leblanc intimidé, qui ne désirait guère

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moins que moi de voir son expédition mise afin. Citoyens, restez en dehors.

— ■ Couvre-toi de ton fichu et de tes cheveux, dis-je en ouvrant l’alcôve, et montre ton bras nu à ce héros... - — Regarde, Jean Leblanc ! est-ce là un émigré ?

— Bonté du ciel ! reprit-il à son tour en riant à gorge déployée, plût à Dieu qu’ils fussent tous comme celui-ci, les damnés d’aristocrates et de chouans ! la paix serait bientôt faite, au moins de mon côté.

Mais n’êtes-vous pas, mon officier, un fier hypocrite, à votre âge, de débaucher ainsi la fleur de nos belles, sans

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avoir l’air d’y toucher ? On ne m’y tromperait, mordieu, pas, continua-t-il à mon oreille. C’est cette pauvre Jeannette du chemin des Paluds que vous avez endoctrinée de vos fines paroles et de vos tons sournois. Je donnerais ma tête à couper que c’est Jeannette la blonde, car il n’y a pas, à dix lieues autour du Puy, femme qui ait le bras si délicat et d’aussi beaux cheveux, si ce n’est mademoiselle Christ !...

A cette réticence, dont la témérité l’épouvantait luimême, il se mordit le doigt.

— Paix , Jean Leblanc !

gardez pour vous vos imperti-

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