‹ La Neuvaine de la chandeleur (volume 2)Chapitre 3 sur 3 · T II É R È S E · texte numérisé non relu

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nentes conjectures, et allez vous assurer, si vous m’en croyez, que l’alcôve de Suzanne ne vous réserve pas quelque découverte plus importante !

Je pensai qu’il m’était enfin permis de respirer. Ils étaient décidément partis ; je mis les verrous. Tout pénible cependant que m’eût paru le cruel embarras auquel je venais d’échapper, je ne sais si le premier moment qui le suivait ne me parut pas plus intolérable encore. On conviendra qu’il y avait dans ce concours de circonstances qui donnaient mon lit pour seul refuge à Thérèse, à deux heures d’une nuit

si chargée d’émotions et de terreurs de tout genre, que chaque minute semblait nous isoler davantage du reste du monde, plus de sujets de trouble et de saisissement qu’il n’en fallait pour renverser la tête d’un amoureux de dixhuit ans.

Mon sein palpitait avec une telle violence, que je doute qu’il me fût possible aujourd’hui même où les impressions de cet âge passionné disparaissent de plus en plus effacées par le temps, d’en exprimer les agitations avec une emphase moins lyrique et par une hyperbole moins extravagante que je ne le fis, une

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année après, dans le petit roman des Proscrits. « Il y avait une tempête dans mon cœur comme dans la nature. »

Je succombai enfin à cette lutte de pensées violentes mais confuses, à travers lesquelles je ne discernais la possibilité d’aucune résolution fixe, et m’accoudai sur ma table avec une sorte de stupeur morne et muette, où je cherchai à perdre jusqu’à la faculté de réfléchir ; je ne peux pas dire combien de temps cela dura.

Tout à coup mon alcôve s’entr’ouvrit, j’entendis des pas qui se dirigeaient vers moi, je sentis les doigts de Thérèse qui se glissaient entre

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mes mains et mon front. Je me détournai un peu, et je la vis, vêtue de quelques-uns de mes habits, coiffée de ma toque polonaise, qui ne paraissait pas trop large pour sa tête, parce qu’elle y avait rassemblé sa longue et épaisse chevelure, et plus piquante encore que d’ordinaire sous cet accoutrement improvisé.

— Ne penses-tu pas, me dit-elle de ce ton d’aisance et d’abandon que les femmes seules savent prendre dans les moments décisifs, ne penses-tu pas que j’ai des airs de Théophile ?...

Théophile, dont elle me parlait, était un bon petit jeune

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homme d’Orléans, que d’excellentes études en minéralogie m’avaient fait donner pour collègue dans notre scienti-

fique expédition, et que je venais de faire partir pour Belfort, où il devait prendre la voiture.

— Cela est frappant, lui

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répondis-je en souriant, parce que son intention m’avait saisi d’abord, et vous pouvez rentrer sans danger, avec ce déguisement, dans la maison de votre père. Mais l’infortuné contre lequel je changerais si volontiers mon sort est-il aussi à l’abri de tout danger ?

— Je le crois, reprit-elle ; je ne me suis évadée qu’après m’être bien assurée de son départ ; il a de bonnes armes, un cheval prêt au chalet où je vous ai vu pour la première fois de l’année dernière, et votre croix d’acier passée au cou.

— Dieu soit loué ! m’écriaije, il faut espérer que cet heu-

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reux ouragan le protégera ; mais il y a encore loin d’ici au pont d’Huningue, et je vous avoue que je me confie un peu plus, pour le salut de votre mari, à son cheval et à ses armes qu’à la châsse de saint Claude et à ma croix d’acier...

Après m’être assuré de l’extérieur, je la reconduisis ; je rentrai plus tranquille. Je dormis.

Jean Leblanc vint me réveiller à sept heures, pour me prier, d’un air moitié humble et moitié rusé, de vouloir bien attester le beau fait d’armes qu’il avait si glorieusement accompli la nuit précédente,

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et dont personne, en effet, ne pouvait rendre plus pertinemment témoignage que moimême. Je compris fort bien, à la gauche subtilité de ses expressions, qu’il prétendait me faire acheter sa discrétion à ce prix, et quoique la réputation de Jeannette la blonde eût déjà subi assez d’échecs dans le village pour ne pas mériter des ménagements bien scrupuleux, je fus enchanté de la sauver à si bon marché. Je me souviens même que je pris plaisir à faire de mon certificat une de ces magnifiques amplifications historiques dont le secret commençait à se perdre depuis les carmagnoles de Ba-

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rère, et ne s’est retrouvé dès lors que dans les bulletins.

Si Jean Leblanc a plus tard obtenu quelque décoration honorifique pour ses prouesses, et je n’en serais pas trop surpris, à la manière dont on les donne le plus souvent, ce persiflage aura sans doute admirablement figuré dans son dossier.

Pendant que j’écrivais, mes amis avaient réuni autour de moi leur petite caravane, et se disposaient gaiement à gagner leur pays, avec leurs ustensiles de minéralogistes, leurs boîtes de fer blanc pour herboriser, et leurs filets à papillon. Ma chambre était pleine de monde

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quand Thérèse y entra.

— Voilà, dit-elle en jetant sur ma table un petit paquet proprement enveloppé d’un linge blanc, quelques effets que M. Théophile avait oubliés chez mon père. Nous, continua-t-elle avec un regard significatif, nous ^doublions jamais rien *

— Et moins Théophile que personne, interrompit un de mes camarades ; je parie que l’étourdi a mieux oublié que cela chez la belle Thérèse, et qu’il y a laissé aussi son cœur, car il ne parlait d’elle qu’avec l’enthousiasme d’un amant !

— Un amant ! s’écria

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Thérèse en riant, un amant !

Oh ! mon amant est loin, s’il court toujours !

Ces paroles, si heureusement appropriées à la circonstance, et dont le tour populaire déguisait une communication si essentielle et si difficile, soulagèrent mon cœur d’un poids immense. Je n’avais pas besoin d’en savoir davantage.

Huit jours après, je n’avais perdu de vue ni Thérèse, ni l’humiliant et doux penser du premier amour frustré dans ses illusions ; mais les événements étaient de nature à me distraire pour quelque temps de mon chagrin. Le coup d’Etat de germinal venait de changer

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encore une fois l’aspect de la France.

Les sociétés populaires se réorganisaient sous le nom de cercles constitutionnels , et sous la présidence d’un régulateur , assisté d’un notateur. La redoutable loi des otages, interprétée comme on interprète ordinairement les lois redoutables, c’est-à-dire de manière à consterner toutes les classes de la société, quoique, dans la pensée du législateur, elle n’en menaçât qu’une, allait être mise en vigueur.

La terreur se réveillait, non pas comme le lion de Billaud- Varennes, ce serait lui faire trop d’honneur, mais comme

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le tigre dont parlait Vergniaud; les partisans de l’ordre tenaient bon, mais les autres étaient les maîtres. Je tombai à Besançon au milieu d’une bagarre, et j’y fus pris. Je n’étais pas chanceux dans les passions de ma jeunesse.

La liberté me traita comme l’amour ; et, bien que je ne puisse pas dire, même aujourd’hui, ce dont je fus accusé alors, je ne dus la vie, dans le partage des voix, qu’à l’humanité d’un jury, dont la rigueur m’aurait épargné bien des misères. Ce n’était guère le temps de me souvenir du Puy, de sa vallée enchantée, de ses ruisseaux et de ses nymphes !

Il faut convenir que je gagnai quelque chose à cette escapade, où j’avais joué un si gros jeu sans savoir pourquoi. Il n’y a rien qui attendrisse l’âme et qui la dispose à la tolérance comme le malheur ; mais cette disposition s’accroît dans une proportion incroyable en face de cette cruelle légalité des passions politiques où les peines sont si peu en proportion avec les délits. En temps de révolution, et quel que soit le parti qui domine, si vous cherchez gens d’esprit et de cœur, exaltation sincère, sensibilité sympathique et bonne conversation, faites-vous ouvrir les prisons d’État. Depuis

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quarante ans on y a vu passer tout ce qu’il y a de généreux en France, et je doute qu’on eût beaucoup perdu si on avait constitué un patriciat national sur écrous au lieu de le constituer sur brevets et sur parchemins.

Disons mieux : les excellents citoyens qui réclament l’abolition de la peine de mort en matière d’opinion (et plût à Dieu que cet effroyable vestige des sacrifices barbares de nos aïeux disparût de notre législation pour tous les crimes, ce serait un grand crime de moins !), ceux-là, dis-je, ne sont pas seulement de vrais philanthropes dignes de la re-

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connaissance du monde , ce sont encore des philosophes très judicieux et des politiques très profonds. Il 11’y a rien qui sollicite le dévouement comme le cri du sang. Tout homme grandit quand il a devant lui la guillotine et le panier.

J’ai vu telle des innombrables victimes de nos discordes et de nos réactions qui ne s’est jamais détournée de sa ligne, parce que l’échafaud était au bout, et qui aurait rebroussé chemin dès le troisième pas s'il s’était agi de l’admonition d’un commissaire de police ou de l’amende d’un écu. Ce qui nous flattait, nous, ce qui nous entraînait irrésis-

tiblement, et je le sais bien, c’était la possibilité, c’était l’espoir de mourir, c’était l’émotion du peuple qui nous regarderait aller, l’idée vague que nous laisserions dans un cœur de femme le souvenir d’enthousiasme ou du moins d’attendrissement qui nous garderait un parti.

La représentation de la mort, pour une cause que l’on s’est accoutumé à croire bonne, en fait oublier le dénomment ; et puis, quand on a la vanité de son temps ou celle d’un caractère jaloux de célébrité, qu’importe quelle main vous jettera sous les yeux de l’histoire, fût-ce la main du bourreau !

Aussi voyez comme ils meurent, et tuez-les encore, si vous l’osez, les royalistes, les républicains, les impériaux, les carbonari, les proscrits de toutes couleurs ! ils font envie à leurs juges.

La réaction de germinal ne s’exercait que sur les émigrés et sur une génération d’enfants qui ne voulait point de la terreur, par tradition, ou par raisonnement, ou par instinct.

Les émigrés prisonniers furent donc, du premier abord, nos amis naturels ; et l’acte d’absolution qui nous rendit â nos parents ne relâcha point cette intimité contractée sous

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le poids d’une infortune solidaire. Nous continuâmes à les visiter et à les servir de toutes nos forces, quelquefois avec succès.

Il n’y avait rien de plus facile en ce temps-là que d’obtenir des certificats de domicile pour le premier venu dans les villages de nos montagnes, où tout le monde était essentiellement aristocrate, parce que les agents insensés de la démocratie avaient révolté contre leurs principes la classe du peuple la plus intéressée à les adopter, en violentant la conscience religieuse et en persécutant la pensée.

On aurait à peine trouvé un

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bon chrétien sous le chaume, qui ne faussât très volontiers le texte exprès des commandements, en prenant le nom de Dieu en vain pour racheter la tête d’un proscrit ; et si c’est là un crime devant le Seigneur aux yeux des casuistes, je ne saurais penser que c’en soit un aux yeux de l’humanité. Les conseils de guerre, qni jugeaient sans appel en matière d’émigration, et qui se composaient d’honorables soldats fort prévenus contre ces cruautés injustes et inutiles, ne demandaient ordinairement pas mieux que de trouver un prétexte pour absoudre, et c’était plaisir de les voir renvoyer chaque

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jour d’accusation un marquis assez maladroitement déguisé sous le masque d’un paysan.

Je me souviens à ce sujet d’une anecdote qui donnera quelque idée de cette immense laxité d’indulgence, heureuse compensation de la férocité des lois. Nous avions un compagnon de périculeuses aventures qui s’appelait Léon de B..., et dont la destinée avait été très romanesque.

Pris à Lyon les armes à la main, parmi les débris de la colonne de Précy, et condamné à mort par la commission militaire d’Orange, un défaut de forme ou d’occurence tout à fait providentiel le ramenait

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dans son cachot du pied de la guillotine, avec la seule expectative d’y monter le lendemain, quand arriva le décret de la Convention nationale qui révoquait ce formidable tribunal et qui annulait ses arrêts.

Comme une charrette bien escortée le traînait avec vingt autres à Paris, devant le tribunal révolutionnaire, dont les pratiques expéditives 11e lui promettaient guère une meilleure chance, il s’aperçut un matin, au réveil, que son camarade de chaîne était mort, et il parvint à escamoter le passe-port du cadavre, qui n’en avait plus besoin pour se rendre à son dernier domicile.

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L’individu qui venait de prendre ce parti extrême d’une manière si opportune, et qui était un montagnard du Doubs, nommé Antoine Renaud, détenu sans cause, se trouvait porteur d’un nez tellement démesuré , qu’on n’avait pas imaginé d’autre expression que celle-là pour le décrire dans son signalement, et par une rencontre fortuite dont le pauvre Léon n’aurait pas été disposé à se flatter dans toute autre circonstance, le nez vraiment extraordinaire qu’il devait aux bontés de la nature justifiait assez amplement cette gaieté bureaucratique pour lui ôter jusqu’aux apparences d’une exagération.

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• C’était, mais trait pour trait, l’homme du Cap de ne%, dont le passage à Strasbourg donna tant d’inquiétude à l’abbesse de Quedlinberg et à ses quatre grandes dignitaires. Le voilà donc transféré à Besançon, et rendu à ce qu’on regardait comme sa juridiction naturelle; il ne s’éleva pas une seule réclamation contre l’identité.

Malheureusement notre infortuné Facardin (c’était son son nom de guerre) avait vu le jour dans le Quercy, par quarante-quatre degrés de latitude, et il n’était jamais parvenu à modifier si peu que peu dans sa prononciation la mélopée harmonieuse et riche-

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ment accentuée de ce beau pays. C’était fait de lui s’il s’avisait de proférer un seul mot devant le conseil. Il se contenta de présenter ses papiers à l’appui de cette configuration caractérisée qui lui servait de sauvegarde, et il attendit la décision de ses juges dans un état de silencieux abattement qui ne coûte pas beaucoup à feindre en pareille situation.

Mais sa sensibilité méridionale 11e résista pas à la joie imprévue de l’acquittement, et il exclama les expressions de la reconnaissance dans je ne sais quel malencontreux idiome franc-comtois qui n’avait jamais développé tant de souplesse de

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rhythme et de modulation, si ce n’est tout au plus entre Cahors et Figeac.

Nous frémissions de terreur dans l’auditoire, quand nous vîmes les juges prêts à se rouler sur leurs banquettes, et le président se lever en répétant aussi distinctement que pouvait lui permettre une envie immodérée de rire : — L’absolution est prononcée.

Cette histoire m’en rappelle une autre qui est assez analogue et j’en dirai tant qu’il en viendra. Celle-ci concerne un certain graveur de Nantua, nommé Chavan, jeune alors et probablement vivant aujourd’hui, garçon spirituel, indus-

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trieux, imperturbable, artiste enfin dans le sens spécial que les Genevois attachent à ce mot, et doué, tout au contraire de Léon, d’une aptitude presque miraculeuse à s’approprier les manières, la langue et l’accent de tous les pays, espagnol, anglais, italien, normand, provençal, bas-breton, suivant que la circonstance le requérait ; une académie des inscriptions et belles lettres incarnée, une polyglotte qui s’était faite homme.

Depuis deux ans qu’il avait été capturé avec partie d’un régiment allemand, personne n’était parvenu à lui apprendre un mot de français, à lui faire

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oublier un instant son rôle inamovible de Kayserlich. Le froid, le chaud, la faim, la soif, et il était fort altéré, ne se manifestaient en lui, dans ses besoins les plus extrêmes, que par le langage du geste ou quelques articulations incompréhensibles, contre l’impuissance desquelles il manifestait lui-même son indignation par les scènes les plus comiques de désespoir. O11 le surprenait dans une rêverie, on l’éveillait en sursaut, on le frappait à l’improviste, et son premier cri ne trahissait jamais le secret duquel dépendait sa vie.

Ce n’était que le soir, quand les verrous étaient tournés, et

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au milieu de nos communications les plus particulières , qu’il dépouillait la lourde et brutale stupidité du pandour pour nous égayer de folies charmantes, et développer devant nous toutes les richesses de sa gibecière encyclopédique.

Le jour du jugement arriva.

Chavan, les faces plombées, l’œil morne et nostalgique, l’air abruti d’un troupier à demi crétin, s’assit à côté de son défenseur sans lui adresser ni une parole ni un regard.

Chavan était dans son identité un accusé important. Il avait était condamné trois fois à mort, comme déserteur à l’ennemi, comme réacteur du

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Midi, et comme émigré. Vingt témoins le reconnaissaient sous son nom, et l’autorité de leurs dépositions unanimes pouvait être confirmée jusqu’à l’évidence la plus absolue par le moindre indice de la plus légère émotion qui eût altéré son inaltérable sang-froid. Il les entendit sans sourciller.

Son seul moyen de salut était la possibilité de l’existence d’un ménechme parfait né au village de Kircheberg, dans le grand duché du Bas-Rhin, et dont il avait pris le nom et composé l’individualité avec une supériorité de talent mimique propre à faire envie aux plus grands comédiens.

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Tout à coup le capitaine rapporteur annonça qu’un heureux hasard venait de faire découvrir, parmi les interprètes du conseil un bourgeois de Kircheberg. Tl n’y eut pas un regard qui ne se tournât sur Chavan ; mais Chavan n’avait rien entendu : il puisait une pincée de tabac dans sa boîte d’étain, Ta transportait avec une lenteur solennelle au-dessus de sa large moustache et la savourait méthodiquement.

A peine l’interprète eut pris la parole pour entrer en conférence avec l’accusé, que la physionomie de celui-ci parut s’épanouir ; une hilarité subite anima ces traits si longtemps

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abattus, en s’accroissant graduellement jusqu’à l’exaltation, et les paroles se précipitèrent si abondamment sur ses lèvres, que l’oreille la plus exercée à son jargon tudesque aurait eu peine à le suivre.

Ce flux de mots menaçait de ne pas s’arrêter, quand le truchement se retourna vers le tribunal, pour attester que ce soldat était son compatriote, et qu’à moins d’être né à Kircheberg, il n’y avait homme en Allemagne qui pût en parler aussi correctement le patois.

Chavan fut mis en liberté avec une feuille de route. Comme il descendait l’escalier il aperçut son interprète, lui saisit

affectueusement la main, et lui souffla bas à l’oreille, en français fort net et fort coulant :

— Quand vous écrirez à Kircheberg, mon cher camarade, je vous prie de ne pas m’oublier auprès de votre respectable famille.

Tous nos prisonniers n’eurent pas la même adresse ou le même bonheur. 11 en est un dont le souvenir a laissé dans mon cœur une profonde impression de regret. C’était un capitaine de cavalerie, nommé Scheyck, qui avait émigré au commencement de la Révolution avec son régiment, et que les sots dédains de Coblentz, l’ennui

de l’inactivité, l’amour de la patrie sans doute, et peut-être aussi quelque changement de principes déterminé par l’âge et par la réflexion avaient décidé plus tard, mais trop tard, deux ou trois mois après les délais de rigueur, à revoir son pays, étourdiment abandonné dans la confusion d’une équipée militaire.

Comme il n’avait point de ressources, il s’était refait soldat, et comme il était brave entre tous les braves, il était redevenu capitaine. Depuis son premier galon jusqu’à sa dernière épaulette, il n’était pas un des degrés de son avancement qu’il n’eût franchi au

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prix de son sang, et qui ne rappelât dans ses états de service un acte brillant de valeur.

Sa mauvaise fortune le fit passer à Besançon, et le hasard voulut qu’il y fût reconnu au spectacle par un de ses anciens subordonnés, qui avait fait plus de chemin et qui exerçait un emploi supérieur dans l’étatmajor de la place. La loyauté de Scheyck était trop sincère pour qu’il pût essayer de se soustraire à l’explication. Les lois étaient inexorables ; il s’y soumit.

Au bout de quatre ou cinq jours qu’avait duré sa captivité, nous nous réunîmes dans sa chambre, comme la veille,

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à l’heure de communication dont jouissaient les prisonniers, pour y vider quelques verres de champagne. On fut gai, suivant l’usage, de cette gaieté exaltée dont il semble que les murs mêmes du cachot protègent l’expansion. Il y eut à l’ordinaire des toasts, et des chants, et du délire. A quatre heures, un officier entra et demanda si le capitaine Scheyck était prêt.

— Il est prêt, répondit Scheyck, en lui tendant un verre.

Ce malheureux officier venait le chercher pour mourir, et on 11e se doutait guère parmi nous que Scheyck eût été jugé le

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matin. Le capitaine nous embrassa, marcha au Porteau en fumant sa pipe, mesura du regard sa place sur la terre, comme s’il avait voulu la marquer dans un bivac à la tête de sa compagnie, commanda le feu comme il aurait commandé un exercice en blanc, et tomba du seul poids de son corps, la main sur le cœur et la face au soleil. Je ne crains pas d’affirmer que la république n’a jamais perdu de plus digne défenseur sur le champ de bataille.

Je n’ai pas encore parlé d’un

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de ces émigrés dont les prévenances et les témoignages d’affection me touchèrent d’autant plus, qu’il y avait entre nous moins de cette sympathie qui résulte de l’harmonie des caractères et du rapport des âges.

Il annonçait une trentaine d’années, et nous avions entendu assurer qu’il figurait déjà comme garde du corps dans cet assaut factice du château de Versailles qui prépara les sanglantes journées d’octobre. Ce document de prison, confirmé par une tenue et des manières d’ancien régime, que servaient fort bien d’ailleurs la tournure la plus svelte et la

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physionomie la plus distinguée que j’aie remarquée de ma vie, l’avait fait surnommer à la geôle le danseur de la reine.

Hippolyte Dam, plein d’effusion pour moi seul, était avec le reste des prisonniers réservé jusqu’à l’austérité, ou poli à ce point de délicatesse formaliste qui exclut l'intimité même du malheur. Son front blanc, couronné de petites boucles de cheveux châtains rudes et serrés, n’avait jamais fait un pu.

On ne le voyait jamais sourire.

Aucun de nos amis ne s’était trouvé muni plus promptement qu’Hippolyte des pièces

indispensables pour se soustraire à la mort, et, depuis que la diminution progressive des rigueurs légales rendait les exécutions extrêmement rares, son sort avait entièrement cessé de m’inquiéter. J’étais libre, et je n’allais presque plus en prison. Le tour le plus avantageux que pussent prendre d’ailleurs alors les affaires d’un proscrit, c’était de traîner en longueur.

Bonaparte n’avait fait qu’un pas de Fréjus aux Tuileries, et la France, fatiguée de vengeance et d’assassinats, embrassait avec confiance l’espoir d’une amnistie universelle. Je fus donc fort étonné d’apprendre qu’Hip-

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polyte insistât tout à coup, en dépit du conseil lui-même, sur la solution de son affaire ; mais cette impatience ne me fit concevoir d’autre idée que celle de sa sécurité. Je ne m’alarmai point, parce que je n’imaginai pas qu’il eût été aussi pressé si les résultats de sa démarche avaient présenté quelque incertitude, et je m’étais couché fort tranquille sur lui le jour de son jugement.

Il était six heures du matin le lendemain, quand la sœur Marthe me réveilla.

Vous vous rappelez tous cette bonne sœur Marthe Biget, la providence des malades, la consolatrice des affligés, la

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protectrice des prisonniers , l’ange gardien des proscrits, qui joignait, dans sa virile stature, à l’énergie inflexible d’un héros la tendresse compatissante d’une femme et les vertus d’une sainte.

Vous l’avez encore vue, si je ne me trompe, chamarrée par les souverains de l’Europe de rubans, de croix, de médailles, comme une image symbolique de la charité personnifiée, et fléchissant humblement sous le poids de ces magnificences pieuses, en rêvant au parti qu’elle pourrait en tirer pour le soulagement de ces pauvres. Elle n’était pas alors si superbement décorée.

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C’était tout bonnement la soeur Marthe en coiffe blanche et en béguin noir, en noir jupon de serge avec le juste pareil, en tablier de toile d’Orange bleue à pois blancs, un petit mouchoir de percale sur le cou, et parée pour toute richesse d’une grosse jeannette d’argent, dont le cœur énorme avait été souvent engagé pour procurer quelque secours à un indigent ou quelque douceur à un condamné.

Je n’avais point de meilleure amie que la sœur Marthe Biget, comme elle 11’avait point de meilleur ami que moi, et sa protection, si j’en avais voulu, ne m’aurait pas plus failli en

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1814, auprès des rois et des empereurs, qu’elle n’eût fait, quinze ans auparavant, près des gendarmes et des guichetiers. Étrange vicissitude des choses ! — Sa visite m’était si coutumière, quand elle avait besoin de faire improviser un plaidoyer gratuit pour un accusé insolvable, que je ne fus pas surpris, à l’ouverture de mes volets, de lavoir assise et immobile au pied de mon lit.

— Eh bien, sœur Marthe, lui dis -je, qu’avons-nous à faire aujourd’hui? S’il s’agit de vos émigrés, vous savez que mon nom n’est pas une bonne recommandation pour

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eux. S’il s’agit de vos déserteurs, je vous ai déjà dit que j’avais juré de ne jamais porter la parole devant le conseil qui a condamné entre mes mains Alleyme et Stevenard, contre le texte formel de la loi.

— Ce n’est pas cela , dit sœur Marthe en essuyant une larme d’un de ses gros doigts; c’est une commission d’Hippolyte.

— Hippolyte ? m’écriai-je :

et que veut-il?...

— Hippolyte ! reprit sœur Marthe avec un regard étonné ; tu ne sais donc pas qu’il a été fusillé hier au soir?

— Fusillé !...

— A quatre heures un quart.

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Il a refusé de faire usage de son passe-port et de ses certificats. Il s’est nommé.

M. de Maiche l’a bien exhorté.

L’abbé Artaud est venu le voir.

Il est mort chrétiennement.

Et en même temps elle me tendait une boîtelette de sapin, dont je faisais sauter le couvercle en grinçant les dents.

J’en tirai un flocon de coton qui enveloppait une croix d’acier, et au-dessous il y avait ce billet :

« Je vous adresse par une voie sûre, mon pauvre Charles, une croix que vous aviez donnée a Thérèse. De tout ce que nous avons aimé, Thérèse et

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