‹ La Neuvaine de la ChandeleurChapitre 5 sur 7 · IS · texte numérisé non relu

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la fleur menteuse se refusoit à l'expression de mon unique pensée, je savois bien le dissimuler à Eulalie par une tromperie innocente. Elle en faisoit peut-être autant de son côté.

Et aujourd'hui, cependant, il ne me reste rien de tout cela.

En parlant ainsi, Gervais étoit devenu de plus en plus sombre. Son front si pur s'obscurcit d'un nuage de colère; il garda un morne silence , frappa du pied au hasard et alla briser une rose des Alpes depuis long-

temps desséchée sur sa tige; je la recueillis sans qu'il s'en aperçût, et je la plaçai sur mon cœur.

Quelque temps s'écoula sans que j'osasse adresser la parole à Gervais, sans qu'il parût s'occuper de poursuivre son récit. Tout à coup il passa sa main sur ses yeux comme pour chasser une vision désagréable, et, se retournant de mon côté avec un rire plein de grâce: — Ah! ah!... continu a-t-il, prenez pitié, monsieur, des foiblesses d'un enfant qui n'a pas su commander jusqu'ici aux troubles involontaires de son cœur. Un jour viendra peut-être où la sagesse descendra dans mon esprit, mais je suis si jeune encore...

— Je crains, mon ami, lui dis-je en pressant sa main, que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la tourmentent. Je ne me pardonnerois jamais d'avoir troublé une de vos heures d'un regret que vous sentez si profondément !

— Ce n'est pas vous qui me le rappelez, répondit Gervais. Il ne m'a pas quitta un Instant, ei j'aimerois mieux que mon âme s'anéantît que de le perdre. Tout mon être, monsieur, c'est ma douleur. Ma douleur, c'est ma dernière amitié. Nous n'étions plus qu'elle et moi. Il a bien fallu nous accoutumer à vivre ensemble; et je la trouve plus facile à supporter, quand un peu de bienveillance en allège, en m'écoutant, le poids si tristement solitaire. Ah ! ah ! reprit-il en riant encore, les aveugles sont causeurs, et on m'entend si rarement !

Je n'avois pas quitté la main de Gervais. Il comprit que je l'entendois.

— D'ailleurs, dit-il, tout n'est pas amertume dans mes souvenirs. Quelquefois ils me rendent tout à fait le passé : je m'imagine que mon malheur actuel n'est qu'un songe, et qu'il n'y a de vrai dans ma vie que le bonheur que j'ai perdu. Je rêve qu'elle est assise à cette place, un peu plus éloignée de moi qu'à l'ordinaire, et qu'elle se tait,

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parce qu'elle est plongée dans une méditation à laquelle notre amour n'est pas étranger. Oh ! si l'éternité que Dieu réserve aux âmes bienveillantes n'est que la prolongation infinie du plus doux sentiment qui les ait émues, quel bonheur d'être surpris par la mort dans cette pensée et de s'endormir ainsi !

Un jour nous étions assis sur ce rocher, comme tous les jours... et nous jouissions, dans une extase si douce, de la sérénité de l'air, du parfum de nos violettes, du chant de nos oiseaux, et surtout de celui de notre fauvette des Alpes, — car tous les oiseaux des bois nous étoient connus et ils voloient souvent à notre voix, — nous prêtions l'oreiile avec tant de charme au bruit de la glace détachée par la chaleur, qui glisse en sifflant le long des aiguilles, et au balancement des eaux de l'Arveyron qui venoient mourir presque à nos pieds, que je ne sais quel pressentiment confus de la rapidité et de l'incertitude du bonheur nous remplit en

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même temps d'inquiétude et d'eflïoi. Nous nous pressâmes vivement l'un contre l'autre, nous entrelaçâmes nos bras comme si on avoit voulu nous séparer, et nous nous (•ciiàincs ensemble : Toujours! toujours! — Je sentis qu'EuIalie respiroit à peine, et qu'elle avoit besoin d'être rassurée par toutes les forces que me donnoient mon caractère et mon courage d'homme : — Toujours, Eulalie, toujours! — Le monde, qui nous croit si malheureux, peut-il juger de la félicité que j'ai goûtée dans ta tendresse, que tu as trouvée dans la mienne ? Que nous importe le mouvement ridicule de celte société turbulente où vont se heurter tant d'intérêts qui nous seront toujours étrangers, car la nature a fait pour nous mille fois plus que n'auroient fait les longs apprentissages de la raison ! Nous sommes pour eux des êtres imparfaits , et cela est tout simple ; ils ne sont pas encore parvenus à apprendre que la perfection de la vie consistoit à aimer, à être aimé. Ils osent nous

plaindre, parce qu'ils ne savent pas que nous les plaignons. Cette dangereuse fascination que les passions exercent par le regard n'agira du moins jamais sur nous. Le temps même a perdu son empire sur deux aveugles qui s'aiment. Nous ne changerons jamais l'un pour l'autre, puisqu' aucune altération ne peut nous rebuter, aucune comparaison nous distraire. Le sentiment qui nous unit est immuable comme le bruissement de notre Arveyron, comme le chant de nos oiseaux favoris, comme l'enceinte éternelle de ces rochers exposés au midi, au pied desquels on nous conduit quelquefois dans les jours incertains du mois de mai. Ce n'est pas le prestige de la beauté passagère d'une femme qui m'a séduit en toi, c'est quelque chose qui ne peut ni s'exprimer quand on le sent, ni s'oublier quand on l'a senti. C'est une beauté qui appartient à toi seule, et que j'écoute dans ta voix, que je touche dans tes mains, dans tes bras, dans tes cheveux, que je respire dans ton souffle,

que j'adore dans ton âme! J'ai bien étudié leurs amours dans les livres qu'on nous a lus, ou sur lesquels mes doigts ont pu chercher des pensées ; et je te proteste que leurs avantages sur nous consistent en des choses de peu de valeur. Le soleil, que j'ai vu autrefois, fût-il dans tes yeux, je n'efïïeurerois pas de mes lèvres avec plus de volupté ces longs cils qui les ombragent, et sur lesquels ma bouche a recueilli deux ou trois larmes, quand tu étois plus petite, et qu'on se refusoit, contre l'usage, à satisfaire un de tes caprices. Je ne sais si ton cou est aussi blanc que les neiges de la grande montagne, mais il ne m'en plairoit pas davantage — et cependant voilà tout. — Oh ! si je jouissois de la vue, je supplierois le Seigneur d'éteindre mes yeux dans leur orbite, afin de ne pas voir le reste des femmes ; afin de n'avoir de souvenir que toi, et de ne laisser de passage vers mon cœur qu'à ces traits que j'aurois vu sortir des tiens. Voir un monde, le parcourir, l'embrasser, le conquérir, le pos-

sécler d'un rayon du regard — étrange merveille! — Mais pourquoi?... pour étourdir mon âme d'impressions inutiles, pour l'égarer hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, à travers ce qu'ils appellent les miracles de la nature et de l'art! et qu'aurois-je à y chercher, si ce n'est une impression qui me rendît quelque chose de toi» Elle est bien meilleure et bien plus complète ici! Inconcevable misère des vanités de l'homme ! de ces arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du génie qui les éblouissent, nous en connaissons ce que le grand nombre apprécie le plus, la musique, la poésie. — On convient que nous avons des organes pour les goûter, une âme pour les sentir ; et crois-tu cependant que jamais les chants divins de Lamartine aient retenti aussi délicieusement à mon oreille que le cri d'appel que tu me jettes de loin, quand on t'amène ici la dernière? Si Rossini ou Weber me saisissent d'un prestige plus puissant, c'est que c'est toi qui les chantes. Les

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arts, c'est toi qui les embellis, cl tu efhbellirois ainsi la création dont ils ne sonl que l'expression ornée; mais je puis nv passer de ces richesses superflues, moi qui possède le trésor dont elles tireroient le plus de prix; car, enfin, ton cœur est à moi, ou tu n'es pas heureuse! — Je suis heureuse, répondit Eulalie, la plus heureuse des filles!

— 0 mes enfants, dit M. Robert en unissant nos mains tremblantes, j'espère que vous serez toujours heureux, car ma volonté ne vous séparera jamais ! — Accoutumé à nous suivre partout des soins de cette tendresse attentive que rien ne rassure assez, il sYtoit rapproché de nous sans être entendu et nous avoit entendus sans nous écouter. Je ne me croyois pas coupable, et j'étois cependant consterné. — Eulalie trembloit.

— M. Robert se plaça — là — entre nous deux, car nous nous étions un peu éloignés l'un de l'autre... — Pourquoi pas, dit M. Robert, en nous enveloppant de ses bras, et en nous pressant tous les deux avec plus

de tendresse encore qu'à l'ordinaire : — Pourquoi pas, en vérité î — ne suis-je pas assez riche pour vous acheter des serviteurs — et des amis? — Vous aurez des enfants qui remplaceront votre vieux père, car votre infirmité n'est pas héréditaire. Embrassemoi, Gervais; embrasse-moi bien, Eulalie; remerciez Dieu, et rêvez à demain, car le jour qui luira demain sera beau, même pour les aveugles !

Eulalie passa des bras de son père dans les miens. Pour la première fois, mes lèvres trouvèrent les siennes. Ce bonheur étoit trop complet pour être du bonheur. Je crus que ma poitrine alloit se briser. Je souhaitai de mourir. Hélas! je ne mourus pas!

Je ne sais, monsieur, comment est le bonheur des autres. Le mien manquoit de calme et même d'espérance. Je ne pus obtenir le sommeil, ou plutôt je ne le cherchai point, car il me sembloit que je n'aurois pas assez d'une éternité pour goûter les félicités qui m'étoient promises, et plus je cher-

chois à en jouir, plus elles échappoient à

toutes mes pensées sous une foule d'apparences confuses. Je regrettais presque ce passé sans ivresse, mais sans craintes, où je ne redoutais rien parce que je n'avois compté sur rien. J'aurois voulu ressaisir ces pures voluptés de l'âme qui se passent de l'avenir dans un cœur d'enfant, où l'avenir, du moins, ne va pas plus loin que le lendemain. Enfin, j'entendis le bruit ordinaire de la maison; je me levai, je m'habillai sans attendre ma mère, je priai Dieu, et je gagnai la croisée qui donne sur l'Arve pour y rafraîchir ma tête brûlante aux vapeurs des brumes matinales. Ma porte s'ouvrit. Je reconnus un pas d'homme. Ce n'était point M. Robert. Une main saisit la mienne.

Monsieur Maunoir ! m'écriai-je. Il y avoit plusieurs années qu'il n'était venu, mais le bruit de sa démarche, le contact de sa main, je ne sais quoi de franc, d'aisé et de tendre qui ne se juge en particulier par aucun sens, mais qui s'éprouve par tous,

m'étoit resté de lui dans la mémoire. C'est bien lui, dit-il en parlant à quelqu'un d'un son de voix un peu altéré, c'est mon pauvre Gervais. Vous savez ce que je vous en dis dans le temps ! — Après cela il imposa ses doigts sur mes paupières et les retint quelque temps élevées. — Ah ! dit-il, la volonté de Dieu soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? — Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit que j'ai profité de ses bontés. Je sais lire comme un voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle t'aimera davantage si elle te voit un jour, reprit M. Maunoir... — Si elle me voit, dites-vous? — Je pensai à ce séjour éternel où l'œil des aveugles s'ouvre à une clarté qui n'a plus de nuit. — Je ne compris pas.

Ma mère m'amena ici suivant l'usage, mais Eulalie tarda beaucoup. Je cherchois à m'expliquer pourquoi. Mon pauvre Puck alloit à sa rencontre, et puis il revenoit, et puis il retournoit toujours; et quand il étoit bien loin, bien loin, il aboyoit avec impa-

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tience, et quand il étoit près de moi, il pleuroit. Enfin, il se mita japper avec des éclats si bruyants et à sauter sur ce banc avec huit de pétulance, que je reconnus bien qu'elle devoit être près de nous, quoique je ne l'entendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où je l'attendois, et mes bras étendus trouvèrent les siens. M. Robert n'avoit pas cette fois accompagné ses domestiques, et j'en sentis sur-le-champ la raison, qui devoit être celle aussi du retard inaccoutumé d'Eulalie : j'avois oublié qu'il y eût des étrangers au château.

Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son arrivée, si vivement désirée, me remplit de je ne sais quelle inquiétude que je ne connoissois point encore. Je n'étois plus à mon aise avec Eulalie comme la veille. Depuis que nous devions être tout l'un à l'autre, je n'osois plus rien demander. Il me sembloit que son père, en me donnant un nouveau droit, m'avoit imposé mille privations. Je craignois d'exercer le pouvoir

d'un mot, les séductions d'une caresse. Je sentois bien mieux qu'elle étoit à moi et je redoutois bien plus de la toucher. J'aurois craint de la profaner, en écoutant son souffle, en effleurant sa robe, en saisissant de ma bouche un de ses cheveux flottants. Elle éprouvoit peut-être le même sentiment, car notre conversation fut quelque temps celle de deux personnes qui se sont peu connues. Gela ne pouvoit pas durer longtemps. Les illusions de la dernière journée n'étoient pas encore vieillies. Puck avoit soin de nous les rappeler en bondissant de l'un à l'autre, comme s'il avoit souffert de nous voir si éloignés et si froids. Je me rapprochai d'Eulalie, et mes lèvres cherchèrent ses yeux, le seul endroit de son visage qu'elles eussent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y touchèrent un bandeau. Tu es blessée, Eulalie!... — Un peu blessée, répondit-elle, mais bien légèrement, puisque je passe avec toi la journée comme d'ordinaire, et qu'il n'y a entre ta bouche et mes yeux qu'un ruban vert de plus.

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— Vert! vert! ô mon Dieu! et qu'est-ce qu'un ruban vert?...

— J'ai vu, me dit-elle... je vois... — Et sa main trembloit dans la mienne, comme si elle m'avoit avoué une faute ou raconté un malheur.

— Tu as vu, m'écriai-je!... tu verras!... infortuné que je suis!...

Tu verras!... le miroir qui n'étoit pour toi qu'une surface froide et polie, te montrera ta vivante image. 8a conversation, muette mais animée, te répétera tous les jours que tu es belle, et quand tu reviendras au malheureux aveugle, il ne t'inspirera plus qu'un sentiment. Tu le plaindras d'être aveugle, parce que tu concevras que le plus grand des malheurs est de ne pas te voir. Que dis-je ! tu ne reviendras pas ! pourquoi reviendrois-tu ? quelle est la belle jeune fille qui aimeroit un pauvre aveugle!...

Ah! malheur sur moi! je suis aveugle!

En disant cela, je tombai sur la terre, mais elle me suivit en me pressant de ses

mains, en liant ses doigts dans mes cheveux, en' effleurant mon cou de ses lèvres, en gémissant comme un enfant. — Non, jamais, jamais je n'aimerai que Gervais. — Tu te

félicilois hier d'être aveugle pour que notre amour ne s'altérât jamais! je serai aveugle s'il le faut pour ne point laisser de souci à ton cœur. Veux-tu que j'arrache cet appareil? Veux-tu que je brise mes yeux!...

— Horrible souvenir! j'y avois pensé!...

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— Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment le rocher pour user sur lui L'excès de force qui me tourmentoit. — Nous parlons un langage insensé parce que nous sommes malades; loi. de ton bonheur, et moi, de mon désespoir. — Écoute!

Je repris ma place, elle la sienne. Mon cœur étoit près de se rompre.

— Ecoute, continuai-je, — il est fort bien que tu voies parce que maintenant tu es parfaite. — 11 est indifférent que je ne voie pas et que je meure — abandonné — parce que c'est le destin que Dieu m'a fait! — mais jure-moi de ne jamais me voir, de ne jamais cherchera me voir! Si tu me vois, tu seras forcée malgré toi à me comparer aux autres, à ceux qui ont leur esprit et leur àme dans leurs yeux, à ceux qui parlent du regard et qui font rêver les femmes avec un des traits qui jaillissent de leur prunelle ou un des mouvements qui soulèvent leurs sourcils. Je ne veux pas que tu puisses me comparer ! je veux rester pour toi dans le vague de la

pensée d'une petite fille aveugle, comme un rêve, comme un mystère. Je veux que tu me jures de ne revenir ici qu'avec ce bandeau vert — d'y revenir toutes les semaines — ou au moins tous les mois, tous les ans une fois!... d'y revenir une fois encore! Ah! jure-moi d'y revenir une fois encore et de ne pas me voir!...

— Je jure de t'aimer toujours, dit Eulalie en pleurant.

Tous mes sens avoient défailli. J'étois retombé à ses pieds. M. Robert me releva, me fit quelques caresses et me remit dans les mains de ma mère. Eulalie n'étoit plus là.

Elle revint le lendemain, le surlendemain, plusieurs jours de suite, et mes lèvres n'avoient pas cessé de trouver ce bandeau vert qui entretenoit mon illusion. Je m'imaginois que je serois le même pour elle tant qu'elle ne m'auroit pas vu. Je croyois apprécier dans mes réminiscences les impressions d'un sens dont j'ai à peine joui, et

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il me sembloit qu'elles ne sufiïroienl pas à la

distraire du prestige délicieux dans lequel nous avions passé notre enfance. Je me disois avec une satisfaction insensée : Elle est restée aveugle pour moi, mon Eulalie! elle ne me verra point! elle m'aimera toujours !...

Et je couvris son ruban vert de baisers, car je n'aimois plus ses yeux.

Il arriva un jour, après bien des jours, et si cela étoit à recommencer je les compterois, — il arriva, je ne sais comment vous le dire, que sa main s'étoit unie à la mienne avec une étreinte plus vive, que nos doigts entrelacés s'humectèrent d'une sueur plus tiède, que son cœur palpitoit ici à remuer mon sarrau, et que ma bouche, à force d'errer, retrouva de longs cils de soie sous son bandeau vert.

— Grand Dieu ! m'écriai-je , est-ce une erreur de ma mémoire? Non, non! je me souviens que, lorsque j'étois tout enfant, j'ai vu flotter des lumières sur les cils de mes yeux, qu'ils portoient des rayons, des feux

arrondis, des taches errantes, des couleurs, et que c'étoit par là que le jour se glissoit avec mille étincelles aiguës pour venir m'éveiller dans mon berceau... Hélas! si tu allois me voir!

— Je t'ai vu, me dit-elle en riant, et à quoi m'auroit servi de voir si je ne t'avois pas vu? Orgueilleux ! qui prescris des limites à la curiosité d'une femme dont les yeux viennent de s'ouvrir au jour !

— Cela n'est pas possible, Eulalie... — Vous m'aviez juré!...

— Je n'ai rien juré, mon ami, et quand tu m'as demandé ce serment, je t'avois déjà vu. Du plus loin que l'esplanade permit à Julie de te découvrir... Le vois-tu? lui disois-je. — Oui, mademoiselle; il a l'air bien triste. — Je compris cela; je venois si tard! Zeste, le ruban n'y étoit plus. On m'avoit dit que cela m'exposeroit à perdre la vue pour toujours, mais après t'avoir vu, je n'avois plus besoin de voir. Je ne remis mon bandeau vert qu'en m'asseyant auprès de toi..

— Tu in'avois vu, ei tu continuas à venir. Cela es1 bien. Qui avois-tu vu d'abord?

— M. Maunoir, mon père, Julio. — et puis ce monde immense, les arbres, les monta-nos. le ciel, le soleil, la création dont j'étois le centre, et qui sembloit de toutes parts prête à se précipiter sur moi au fond de je ne sais quel abîme où je me croyois plongée.

— Et depuis que tu m'as vu?

— Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon Terraz, Cachât le géant, Marguerite...

— Et personne de plus?

— Personne.

— Gomme l'air est frais ce soir ! abaisse ton bandeau : tu pourrois redevenir aveugle.

-•- Qu'importe! je te le répète, je n'ai gagné à voir que de te voir, et à te voir que de t' aimer par un sens de plus. Tu étois dans mon âme comme tu es dans mes yeux. J'ai seulement un nouveau motif de n'exister que pour toi. Cette faculté qu'ils m'ont donnée, c'est un nouveau lien qui m'attache à ton

cœur, et c'est pour cela qu'elle m'est chère! Oh ! je voudrois avoir autant de sens que les belles nuits ont d'étoiles pour les occuper tous de notre amour! je pense que c'est par là que les anges sont heureux entre toutes les créatures.

C'étoient ses propres paroles, car je ne puis les oublier. La conquête de la lumière avoit encore exalté cette vive imagination, et son cœur s'étoit animé de tous les feux que ses yeux venoient de puiser dans le soleil.

Mes jours avoient retrouvé quelque charme. On s'accoutume si facilement à l'espérance! L'homme est si foible pour résister à la séduction d'une erreur qui le flatte! Notre existence avoit pris d'ailleurs un nouveau caractère, je ne sais quelle variété mobile et agitée qu'Eulalie me forçoit à préférer au calme profond dans lequel nous avions vécu jusque-là. Ce banc de rocher sur lequel vous êtes assis n'étoit plus pour nous qu'un rendez-vous et qu'une station, où nous venions nous délasser en doux entretiens du

doux exercice de la promenade. L< reste du temps se passoit à parcourir la vallée, ou

Eulalie seule me servoit de guide, enchantant mon oreille des impressions qu'elle recueilloit à l'aspect de tous ces merveilleux

tableaux que la vue découvre à la pensée. Il me sembloit quelquefois que son imagination, comme une fée puissante, commençoit à dégager mon àme des ténèbres du corps, et à la ravir, éclairée de mille lumières, dans les espaces du ciel, en lui prodiguant

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des images gracieuses comme des parfums, des couleurs vives et pénétrantes comme les sons d'un instrument; mais bientôt mes organes se réfusoient à cette perception trompeuse , et je retombois tristement dans la morne contemplation d'une nuit éternelle. Ce funeste retour sur moi-même échappoit rarement à la sollicitude de sa tendresse ; et alors elle n'épargnoitrien pour m'en distraire. Quelquefois, c'étoient des chants qui me ramenoient par la pensée au temps où nous étions aveugles tous deux, et où elle charmoit ainsi notre solitude; plus souvent, c'étoit la lecture qui étoit devenue pour nous une acquisition nouvelle et singulière, quoique nous en eussions possédé le secret sous d'autres formes et par d'autres procédés, car la bibliothèque des aveugles est extrêmement bornée. Mon attention entraînée dans l'essor de sa parole perdoit son action intérieure, et je croyois vivre dans une nouvelle vie que je n'avois encore ni devinée ni comprise ; dans une vie d'imagination et de

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sentiment, où je ne sais quels êtres d'invènt ion, moins étrangers à moi que moi-même, venoienl surprendre et charmer toutes les facultés de mon cœur. Quelle vaste région de pensées magnifiques et de méditations touchantes s'ouvre à l'être favorisé qui a reçu du ciel des organes pour lire, et une intelligence pour comprendre! Tantôt c'étoit un passage de la Bible, comme le discours du Seigneur à Job, qui me confondoit d'admiration et de respect; ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, qui plongeoit mon cœur dans une tendre émotion de pitié ; tantôt c'étoient les miracles de l'épopée, avec la naïveté presque divine d'Homère, ou avec la religieuse solennité de Milton. Nous lisions aussi des romans, parmi lesquels un instinct bien vague, bien confus, que je n'ai jamais cherchée m'expliquer, me faisoit affectionner Werther. Eulaiie préféra d'abord ceux dont le sujet s'approprioit à notre situation. Une passion vivement exprimée, une séparation douloureusement

sentie, les pures joies d'une chaste union, la simplicité d'un ménage rustique, à l'abri de la curiosité intéressée et de la fausse affection des hommes, voilà ce qui troubloit sa voix, ce qui mouilloit ses paupières; et quoiqu'on parlât moins souvent dès lors de notre mariage, quand l'ordre de la lecture du soir amenoit quelque chose de pareil, elle m'embrassoit encore devant son père.

Au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il s'étoit fait un peu de changement dans le goût de ses lectures. Elle se plaisoit davantage à la peinture des scènes du monde; elle insistoit sans s'en apercevoir sur la vaine description d'une fête; elle aimoit à revenir sur les détails de la toilette d'une femme ou de l'appareil d'un spectacle. Je ne supposai pas d'abord qu'elle eût entièrement oublié que j'étois aveugle, et ces distractions froissoient mon cœur sans le rompre. J'attribuois ce léger caprice au mouvement extraordinaire qui se faisoit sentir dans le château, depuis que M. Maunoir

en avoit renouvelé l'aspect par un des miracles de son art. M. Robert, plus heureux, sans doute, plus disposé a jouir des faveurs de la fortune et des grâces de la vie, du moment où sa fille lui avoit été redonnée avec toute la perfection de son organisation et tout l'éclat de sa beauté, aimoit à réunir ces nombreux voyageurs que la courte saison d'été ramène tous les ans dans nos montagnes. Le château, on peut encore vous le dire, étoit devenu en effet un de ces manoirs hospitaliers d'un autre âge dont le maître ne croyoit jamais avoir assez fait pour embellir le séjour de ses hôtes. Eulalie brilloit dans ce cercle toujours nouveau, toujours composé de riches étrangers, de savants illustres, de voyageuses coquettes et spirituelles; elle brilloit parmi toutes les femmes, et de cet attrait de la parole, qui est, pour nous infortunés, la physionomie de l'âme, et de mille autres attraits que je ne lui connoissois pas. Quel incroyable mélange d'orgueil et de douleur soulevoit ma poitrine

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jusqu'à la faire éclater, quand on vantoitprès de moi ie feu de ses regards, ou quand un jeune homme, niaisement cruel, nous complimentoit sur la couleur de ses cheveux !... Ceux qui étoient venus pour voir la vallée y prolongeoient volontiers leur séjour pour voir Eulalie. Je comprenois cela. Je n'avois pas à regretter son affection, qui sembloit ne pouvoir s'altérer jamais, et cependant j'éprouvois qu'elle vivoit de plus en plus hors de moi, de nous, de cette intimité de malheur qu'on n'ose pas réclamer, et qui coûte le bonheur quand on la perd. Je souhaitois l'hiver plus impatiemment que je n'avois jamais souhaité le souffle tiède et les petites ondées du printemps. L'hiver désiré arriva, et M. Robert m'apprit, non sans quelques précautions, non sans m'assurer qu'on se séparoit de moi pour quelques jours tout au plus, et qu'on ne mettroit à m' appeler que le temps nécessaire pour se faire à Genève un établissement commode, il m'apprit qu'il partoit avec elle, qu'ils alloient

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passer l'hiver à Genève, — l'hiver si' vite passé!... l'hiver passé si près!...

Vous entendez bien : — si vile!... un hiver des Alpes!... — si près!... à Genève, à l'extrémité des montagnes maudites ! — une route que le chamois n'oseroit tenter en hiver; — et j'étois aveugle!

Je restai muet de stupeur. Les bras d'Eulalie s'enlacèrent autour de mon cou. Je les trouvai presque froids, presque lourds. Elle m'adressa quelques paroles tendres et émues, si ma mémoire ne me trompe pas, mais ce bruit passa comme un rêve. Je ne revins complètement à moi qu'au bout de quelques heures. Ma mère me dit : Ils sont partis, Gervais, mais nous resterons au château !

— Damnation ! m'écriai-je, notre cabane a donc disparu sous une autre avalanche ! — Non, Gervais, la cabane est là, et les bienfaits de M. Robert m'ont permis de l'embellir. — Eh bien! lui répondis -je en me jetant tout en pleurs dans ses bras, jouissez des bienfaits de M. Robert! je n'ai pas le

droit de les refuser pour vous... mais, au nom du ciel, allons-nous-en!

J'avois eu le temps de réfléchir à notre position. Je savois qu'elle n'épouseroit pas un aveugle, et je me serois refusé à l'épouser moi-même depuis qu'elle avoit cessé d'être aveugle sans cesser d'être riche. G'étoit le malheur qui nous rendoit égaux; et, du moment où cette sympathie s'étoit rompue, je perdois tous les droits que le malheur m'a donnés. Qui pourroit remplir l'intervalle immense que Dieu a jeté entre la merveille de la création, un ange ou une femme, et le dernier de ses rebuts , un orphelin aveugle? Mais, que le ciel me pardonne ce jugement s'il est téméraire ! je croyois qu'elle no m' abandonnent pas tout à fait, et qu'elle me réserveroit, près d'elle, le bonheur d'entendre, dans un endroit où elfe passeroit quelquefois , ou flotter sa robe de bal , ou crier le satin de ses souliers, ou tomber de sa bouche ces mots plus doux au moins qu'un éternel adieu : Bonsoir, Gervais!

Depuis ce temps-là, je n'ai plus rien à raconter, presque plus rien.

Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, à caractères imprimés en relief, et qui por-

toit : CE RUBAN EST LE RUBAN VERT QUE

j'avois sur mes yeux. — Je ne l'ai pas quitté. Le voilà.

Au mois de novembre le temps étoit encore assez beau, un des gens de la maison m'apporta quelques présents de son père. Je ne m'en suis pas informé.

Au mois de décembre les neiges recommencèrent. Dieu! que cet hiver fut long! Janvier, février, mars, avril, des siècles de désastres et de tempêtes ! et au mois de mai les avalanches qui tomboient partout, excepté sur moi.

Quand deux ou trois rayons du soleil eurent adouci l'air et égayé la contrée, je me fis conduire sur la route des Bossons, à la rencontre des muletiers; mais ils ne venoient pas encore. Je supposai que l'Arve se débordoit, qu'une autre montagne mena-

çoit la vallée de Servoz, que le Nant-Noir n'avoit jamais été si large et si terrible, que le pont de Saint-Martin s'étoit rompu, que tous les rochers de Maglan couvroient les bosquets de leurs ruines suspendues depuis tant de siècles, que l'enceinte formidable de Cluse se fermoit enfin à jamais, car j'avois entendu parler de ces périls par les voyageurs et par les poètes. Cependant il arriva un muletier, il en arriva deux. Quand le troisième fut venu je n'attendis plus rien. Je pensai que toute ma destinée étoit accomplie. Huit jours après on me lut une lettre d'Eulalie; elle avoit passé l'hiver à Genève; elle alloit passer l'été à Milan i

Ma mère trembloit pour moi. Je ris. Je m'y étois attendu, et c'est une grande satisfaction que de savoir jusqu'à quel point on peut porter la douleur.

Maintenant, monsieur, vous connoissez toute ma vie. C'est cela. Je me suis cru aimé d'une femme, et j'ai été aimé d'un chien. Pauvre Puck!

LES AVEUGLES DE Cil A MOI \V. 213

Puck s'élança sur l'aveugle. — Ce n'est pas toi, lui dit-il, mais je t'aime puisque tu m'aimes.

— Cher enfant, m'écriai-je, il en viendra une aussi qui ne scia pas elle, et que tu aimeras parce que tu en seras aimé î

— Vous connoissez une jeune fille aveugle et incurable? reprit Gervais.

— Pourquoi pas une femme qui te verra et qui t'aimera?

— Vous a-t-on dit qu'Eulalie reviensdroit?

— J'espère qu'elle reviendra; mais tu aimes Puck parce qu'il t'aime. Tu aimeras une femme qui te dira qu'elle t'aime.

— C'est bien autre chose. Puck ne m'a pas trahi. Puck ne m'auroit pas quitté. Puck est mort.

— Écoute, Gervais, il faut que je m'en aille. J'irai à Milan; — je la verrai, — je lui parlerai, je le jure, — et puis, je reviendrai; — mais j'ai aussi des douleurs à distraire, des blessures à cicatriser ; — tu ne le croi-

rois pas, et cependant, cela est vrai! pour échanger contre ton cœur, qui souffre, mon cœur avec toutes ses angoisses, je voudrois pouvoir te donner mes yeux!...

Gervais chercha ma main et la pressa fortement. Les sympathies du malheur sont si rapides !

— Au moins, continuai -je, il ne te manque rien de ce qui contribue à l'aisance. Les soins de ton protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Chamouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse; ton cœur te fera un ami!

— Et un chien!... dit Gervais.

— Ah ! je ne donnerois pas le mien pour ta vallée et pour tes montagnes, s'il ne t'avoit pas aimé! — Je te donne mon chien...

— Votre chien! s' écria-t-il, votre chien!... Noni non!... monsieur, cela ne se donne

pas!

Voyez comme Puck m'avoit entendu! il

vint me combler de douces caresses mêlées d'amour, et de regret et de joie. C'étoit la tendresse la plus vive, mais une tendresse

d'adieu ; et quand d'un signe qu'il attendoit je lui montrai l'aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux, et une patte appuyée sur le bras de Gervais, me regarda de l'air assuré d'un affranchi.

— Adieu, Gervais! — Je ne nommai pas Puck, il m'auroit suivi. Quand je fus au détour de l'esplanade je l'aperçus, honteux, sur la lisière de la forêt. Je m'approchai doucement, il recula d'un seul pas, et puis étendit sur ses deux pattes une tête humiliée. Je passai ma main sur les ondes flottantes de sa longue soie, et, avec un serrement du cœur, mais d'une voix sans colère, je lui dis : Va...

Il partit comme un trait, se retourna encore une fois pour me regarder et rejoignit Gervais.

Du moins il ne sera plus seul.

Quelques jours après, j'étois à Milan.

J'étois à Milan sans dessein. Il arrive une époque de la vie où Ton cesse d'user de ses jours. On les use.

Le récit même de Gervais ne m'avoit

laissé qu'une impression touchante et triste, mais vague et légère comme celle d'un songe dont je ne sais quelle inexplicable liaison dvidées réveille de temps en temps le souvenir. J'étois bien loin de rechercher la fréquentation du grand monde. Qu'y aurois-je fait? mais je ne l'évitois pas. C'est aussi une solitude, — à moins toutefois, et alors malheur à vous, que vous n'y fassiez la rencontre d'un de ces brillants et hardis touristes que vous avez aperçus du boulevard sur le perron de Tortoni, ou près desquels vous avez bâillé un heure à Favart, — poupées apprêtées par un goût frivole pour l'étalage du tailleur, — à la cravate fashionable, aux cheveux en coup de vent, au claque rond doublé de satin cerise, au gilet mandarin de Valencia, aux bas gris de perle brodés de coins à jour, au lorgnon scrutateur, à l'imperturbable assurance, à la voix haute.

— C'est toi ! s'écria Roberville.

— C'est vous! répondis-je...

Et il n'avoit pas cessé de parler; mais pendant que ses phrases venoient mourir à mon oreille, comme le bourdonnement confus d'un insecte importun, mes yeux s'étoient arrêtés sur une jeune femme de la plus rare beauté et de la parure la plus éclatante, qui étoit là, seule, rêveuse, mélancolique, appuyée contre un des attiques de la colonnade.

— Ah ! je comprends, me dit-il ; c'est par là que tu veux commencer; mais cela n'est réellement pas mal ! je reconnois ce goût exercé qui te distinguoit parmi tous les amateurs ; c'est une affaire à essayer. Dans sa position on est au premier venu, et un homme qui arrive avec tes avantages!...

J'y avois pensé, mais j'ai été pris plus haut.

— En vérité, repartis-je en le mesurant. C'est possible!

— Allons ! Le cœur est occupé ! Tu n'as d'attentions que pour elle ! Conviens qu'il seroit fâcheux que ces beaux yeux noirs

ne se fussent jamais ouverts à la lumière...

— Que voulez-vous dire?

— Ce que je veux te dire? C'est qu'elle est née aveugle. C'est la fille d'un riche négociant d'Anvers qui n'avoit eu que cet enfant d'une femme qu'il perdit jeune et qui lui laissa de profonds regrets.

— Vous croyez?

— Il le faut bien, puisqu'il quitta sa maison qui étoit, dit-on, plus florissante que jamais, et s'éloigna d'Anvers, après avoir distribué de magnifiques présents à ses employés et des pensions à ses domestiques.

— Et puis, que devint-il? repris-je avec l'impatience d'une curiosité qui s'accroissoit par degrés.

— Oh! c'est un roman... qui t'ennuieroit... Et puis, que sais-je, moi? Ce bonhomme alla où nous allons tous une fois, pour dire que nous y sommes allés; dans cette froide vallée de Chamouny dont je n'ai jamais compris les tristes merveilles,

et, chose étonnante! il s'y fixa pendant quelques années. N'as-tu pas entendu parler de lui? Un nom bourgeois... M. Robert... C'est cela.

— Enfin? repris-je...

— Enfin, continua-t-il, un oculiste rendit la vue à cette petite fille. Son père la conduisit à Genève... et à Genève elle devint amoureuse d'un aventurier qui l'enleva, parce que son père le refusa pour gendre.

— Son père avoit jugé ce misérable.

— Il l'avoit d'autant mieux jugé qu'à peine arrivé à Milan l'aventurier disparut avec tout l'or et étous les diamants qu'il étoit parvenu à soustraire. On assure que ce galant homme étoit déjà marié à Naples, et qu'il avoit encouru une condamnation capitale à Padoue. La justice le réclamoit.

— Et M. Robert?

— M. Robert mourut de chagrin, mais cet événement ne fit pas grande impression. C'étoit une espèce de visionnaire, un homme

à idées bizarres, qui, entre autres extravagances, avoit conçu pour sa fille l'établissemont le plus ridicule. Croirois-tu qu'il vouloi/ la marier à un aveugle?

— La malheureuse !

— Pas si malheureuse, mon cher! Pou considérée, à la vérité, c'est la conséquence nécessaire d'une faute chez ces pauvres créatures : mais la considération, cela ne sert qu'aux pauvres.

— Est-il vrai?

— Comme je te le dis. Regarde plutôt!

Ah ! mon ami ! On a bien des privilèges avec deux cent mille francs de rentes, et des yeux comme ceux-là!

— Des yeux ! des yeux ! malédiction sur ses yeux! ce sont eux qui l'ont donnée à l'enfer !

Il y a dans mon cœur un levain horrible de cruauté.

Je voudrois que ceux qui ont fait souffrir les autres souffrissent une fois tout ce qu'ils ont fait sou A ri r...

Je voudrois que cette impression fût déchirante, et profonde, et atroce et irrésistible; je voudrois qu'elle saisît l'âme comme un

fer ardent ; je voudrois qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu; je voudrois qu'elle enveloppât tous les organes de la vie , comme la robe 1 dévorante du centaure.

Je voudrois cependant qu'elle durât peu , et qu'elle finît avec un rêve.

J'avois fixé sur Eulalie un de ces regards arrêtés qui font mal aux femmes quand ils ne les flattent pas.

— Je ne sais plus où je Pavois appris. — Elle se releva du socle qu'elle embrassoit si tristement, et se tint devant moi, immobile et presque effrayée.

Je m'approchai lentement : — Et Gervais! lui dis-je...

— Qui?

— Gervais!

— Ah! Gervais! reprit-elle, en appuyant sa main sur ses yeux.

Cette scène avoit quelque chose d'étrange qui étonneroit l'âme la plus assurée. J'apparoissois là comme un intermédiaire inconnu, la pénitence, ou le remords.

— Gervais ! repris-je avec véhémence en la saisissant par le bras, qu'en as-tu fait?

— Elle tomba... Je ne me suis pas informé de ce qu'elle devint depuis.

Je rentrai en Savoie par le mont Saint- Bernard. Je traversai la Téte-Noire. Je revis la vallée.

G'étoit l'heure — c'étoit la place — et

cYtoit le rocher. Seulement Gcrvais n'y étoit pas.

Le soleil y donnoit en plein, et toutes les

pâquerettes étoient fleuries, et toutes les violettes parfumoient l'air. Il n'y avoit pas jusqu'à la rose des Alpes qui n'eût repoussé.

Mais Gervais n'y étoit pas.

Je m'approchai de son banc. Il y avoit oublié son long bâton de cytise recourbé , noué d'un ruban vert avec des caractères imprimés en relief. Cette circonstance m'inquiéta.

J'appelai Gervais. — Une voix répéta :

Gervais. Je crus que c'étoit l'écho.

Je me tournai de ce côté, et je vis venir Marguerite qui menoit un chien en laisse. Ils s'arrêtèrent. Je reconnus Puck, et Puck ne parut pas me reconnoître ; il étoit tourmenté d'une autre idée, d'une idée indéfinissable. Il avoit le nez en l'air, les oreilles soulevées, les pattes immobiles, mais tendues, pour se préparer à la course.

— Hélas! monsieur, me dit Marguerite, auriez-vous vu Gervais?

— Gervais? répondis-je. Où est-il?

Puck se tourna de mon côté comme pour

me regarder, parce qu'il m'avoit entendu. Il s'approcha de moi de toute la longueur de sa laisse. Je le flattai de la main, il la lécha — et puis il reprit sa station.

— Monsieur, me dit-elle, je vous remets bien maintenant; c'est vous qui lui avez donné cet épagneul qu'il aime tant, pour le consoler de la perte de son barbet qu'il

LES AVEUGLES DE CHAMOUNf. 227

avoit tant aimé. Le pauvre animal n'a pas été huit jours dans la vallée qu'il a été frappé d'une goutte sereine comme son maître. Il est aveugle.

Je relevai les soies du front de Puck;il étoit aveugle. — Puck détourna la tête, lécha encore ma main, et puis hurla.

— C'est pour cela, continua dame Marguerite, que Gervais ne Tavoit pas amené hier.

— Hier, Marguerite! il n'est pas rentré depuis hier!

— Ah! monsieur! c'est une chose incompréhensible, et qui étonne tout le monde. Imaginez-vous que nous eûmes dimanche un grand orage, et qu'il arriva chez nous un seigneur , je jurerois que c'étoit un mylord anglois, qui descendoit du Buet avec un chapeau de paille tout enrubané, et un bâton à glacier, embecqué de corne de chamois, mais mouillé, mouilié, mouillé!...

— Qu'importe cela?

— Pendant que j'étofs allée chercher des

fagots pour le sécher, M. de Roberville resta seul avec Gervais.

— M. de Roberville!...

— C'est son nom; et je ne sais ce qu'il lui dit ; mais hier Gervais étoit si triste ! Cependant il paroissoit plus pressé que jamais de venir à l'esplanade, si pressé que j'eus à peine le temps de jeter sa mante bleue sur ses épaules .parce qu'il avoit beaucoup plu la veille, comme je vous ai dit, et que le temps étoit encore froid et humide. « Mère, « me dit-il quand nous sortîmes, je vous prie « de retenir Puck et d'en avoir soin. Sa « pétulance m'incommode un peu, et si la « laisse m'échappoit, nous ne pourrions pas « nous retrouver l'un l'autre. » Je l'amenai ici, et quand je vins le rechercher, je ne le trouvai pas.

— Gervais! m'écriai-je, mon bon Gervais!

— 0 Gervais! mon fils Gervais! mon petit Gervais! disoit cette pauvre femme.

Et Puck! il mordoit sa laisse, et il bondissoit d'impatience autour de nous.

LES AVEUGLES DK CHAMOI W.

— Si vous lâchiez Puck, lui dis- je, il rctrouveroit peut-être Gervais?

Je ne sais si j'avois réfléchi à ce moyen; mais la laisse étoil coupée.

J'eus à peine le temps de m'en aper-j cevoir.

Puck prit son élan, fit quatre bonds, et j'entendis un bruit comme celui d'un corps qui tombe , dans le gouiïre de| l'Arveyron.

— Puck! Puck!

Quand je fus là, le

petit chien avoit disparu, et je ne vis surnager qu'un manteau bleu sur le gouffre qui tourbillonnent.

e ne sortirai certainement pas de ces montagnes ,disje à l'hôtesse en arrivant avec elle sur le pas de la porte , sans avoir vu ce bon M. Dubours; dont vous me parlez. C'étoit un des plus tendres amis de

mon père. Il n'est que sept heures du matin; trois lieues sont bientôt faites quand le temps est beau à souhait, et je peux disposer d'un jour sans préjudice pour mes affaires. Il me sauroit mauvais gré dé n'avoir pas dîné avec lui en passant, n'est-il pas vrai?

— Il ne vous le pardonneroit pas, répondit - elle , puisqu'il n'y a pas de semaine qu'il n'envoie prendre des informations de votre arrivée.

— Je ne me pardonnerois pas davantage d'avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties. J'ai prédit il y a cinq ans que sa fille Rosalie, qui n'en avoit que douze, deviendroit une des piquantes beautés de la province, et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus m'a fait mentir.

— Tenez-vous assuré du contraire, s'écria madame Gauthier. On iroit à Besançon, et peut-être à Strasbourg (c'étoit pour madame Gauthier l'équivalent des antipodes) , sans rencontrer sa pareille ; et avec cela, élevée

BAPTISTF MONTAUBAN 235

comme un charme et sage comme une image; mais n'allez pas vous y laisser prendre, pour rentrer ici au désespoir, comme vous faisiez du temps de l'autre. Tout gentil que vous êtes, vous pourriez en être cette fois pour vos peines et pour vos soupirs, car voilà déjà bien des mois qu'il est bruit qu'on la marie.

— Diable, diable! madame Gauthier, vous me prenez toujours pour un jeune homme, quoique j'aie vingt-quatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse. Croyez-vous qu'un avocat stagiaire au barreau de Lons-le-Saulnier se passionne comme un légiste ou comme un clerc d'avoué?... Rassurez-vous, ma chère dame, et montrez-moi seulement le chemin qu'il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg, car j'ignorois même que sa maison de campagne fût si près d'ici.

— Vous ne serez pas embarrassé dans toute la première moitié de la route, répliqua-t-elle. Vous ne perdrez pas un moment

230 BAPTISTE MONTAUBAft.

le petit sentier bien frayé que vous voyez courir là dans les prés , le long de ce ruisseau bordé de saules; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le Val , ce sera une autre affaire; vous serez aux bois de Châtiilon, qu'il faut traverser pour apercevoir le château, et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons , qui y ont tracé dans leurs allées et venues bien des chemins qui se croisent, je me suis laissé dire que les gens du pays s'y égaroient quelquefois; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois, et vous n'aurez qu'à hucher pour vous procurer un guide.

Fort pénétré de ces utiles renseignements, je saluai mon hôtesse de la main; je me mis en route, et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie, avec la délicieuse et immense préoccupation d'un homme qui se complaît dans ses vers. Aussi j'étois fort loin, au bout d'une heure, du petit sentier bien

frayé qui court dans les prés le long d'un ruisseau bordé de saules, et je fus fort heureux, pour retrouver ma direction, que la colline ne se fût pas avisée de la fantaisie, à la vérité assez étrange, de se déranger de sa place.

Après avoir longtemps côtoyé la rive du bois, comme disoit madame Gauthier, en suivant inutilement un fourré si épais, que j'aurois à peine compris qu'il pût ouvrir passage à un lièvre poursuivi par les chiens, je fus frappé de la vue d'une petite maison toute blanche, c'est-à-dire assez fraîchement crépie, qui s'adossoit au bois comme un oratoire couronné de feuillages, et aulour de laquelle se fermoit en carré une palissade à treillage fort serré d'où se répandoient de toutes parts des pampres de vignes, de flottantes guirlandes de liseron et de houblon, et des rameaux d'églantier chargés de fleurs. Je fis quelques pas et j'arrivai à l'entrée de ce joli réduit, qui ne paroissoit guère propre qu'à loger deux ou

trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis, et qui étoit élevé comme

elle d'une marche ou deux au-dessus d'un potager de quelques pieds de surface, il y avoit un jeune homme assis. Je pris le temps de le regarder, parce que lui ne

me regardoit pas. Il étoit vraisemblablement trop occupé pour s'apercevoir de ma présence.

Je ne dirois pas facilement ce qui, dans ce jeune homme, excita soudainement ma curiosité, mon intérêt, mon affection. Je ne suis pas romanesque, on le sait bien; mais le lieu, la circonstance, la personne surtout, faisoient naître en moi une foule d'idées mélancoliquement poétiques , dont j'étois presque fâché de faire tort à ma composition. Je finis cependant par y prendre un plaisir très -vif et par le goûter en silence.

Ce jeune homme, si absorbé dans ses pensées, qu'un peu de bruit que j'avois fait étourdiment en m'approchant de lui n'avoit pu un moment l'en distraire, étoit beau comme une de ces figures qu'on rêve quand on s'endort sur une bonne action, et du sommeil d'un homme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux seules manières d'être heureux que je connoisse.) Il

sembloit délicat et même foible, et cependant sa blanche et gracieuse figure, qu'inondoient les flots d'une chevelure blonde parfaitement bouclée, ne se seroit peut-être pas refusée à l'expression d'une forte nature d'homme. A travers la suave douceur de ses traits languissants, on démêloit le caractère d'une méditation habituelle et d'une profonde résolution. Gela m'étonna.

— Eh quoi ! pensai-je à part moi, envieroi s-tu dans ton cœur navré les avantages dont te privent les aveugles répartitions de la fortune? Regretterois - tu le droit qu'elle t'a ravi de prendre une part active aux agitations de la multitude, et de l'entraîner par amour ou de la soumettre par le génie? Dieu t'en préserve, pauvre ange! continuai-je en m' approchant encore de lui, car je l'aimois déjà beaucoup. Reste doux et pur comme te voilà dans ta force inutile, jouis de ta solitude, et laisse aux ridicules tyrans du vieux monde, conquérant déçu ou roi détrôné que tu es sur la terre,

BAPTISÏK MONÏAUIÎAN. -il

l'empire absurde qu'ils y exercent depuis tant de siècles !

Le jeune homme tourna les yeux de mon côté et me regarda fixement pendant que je le saluois. Il fit un mouvement pour se lever, je me hâtai de le retenir sur son banc, parce qu'il m'avoit semblé malade.

— Je vous demande pardon, mon ami, lui dis-je, d'avoir interrompu le cours de vos pensées; la rêverie est si belle à votre âge! Pourriez- vous m'indiquer, sans vous déranger davantage, le chemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg? Elle ne doit pas être fort loin d'ici.

Il me regarda encore, mais sa physionomie avoit subitement passé de l'expression d'une bienveillance timide à celle de l'inquiétude et de l'effroi. Cependant il parut réfléchir.

— La maison de M. Dubourg? répondit-il enfin, comme s'il avoit cherché à recueillir quelques souvenirs très -confus; Dubourg? M. Dubourg? la maison de

M. Dubourg?... Ah! ah! continua-t-il en riant, il y avoit autrefois une belle maison de ce nom-là, que j'ai habitée quand j'étois jeune. C'est là que j'ai vu pour la première fois des anges qui avoient pris la figure de femmes, des fleurs de toutes les saisons, et des oiseaux de tous les ramages . . . Mais ce n'étoit pas dans ce monde-ci.

Ensuite il laissa tomber sa tête sur ses mains, et il oublia que j'étois là.

Je compris alors qu'il étoit idiot ou innocent, suivant le langage du pays. Merveilleuse société que la nôtre, où ces deux êtres d'élection , celui qui vit inoffensif envers tous, et celui qui vit solitaire, sont repoussés avec mépris jusqu'aux limites de la civilisation, comme de pauvres enfants morts sans baptême!

Au même instant, la porte ouvrit près de moi, et j'y vis paroître une femme d'une cinquantaine d'années , qui étoit mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes.

— Eh quoi! dit-elle, Baptiste, vous recevez un voyageur sans le presser d'accepter du lait et des fruits, et d'accorder à notre pauvre toit l'honneur de lui procurer un peu d'ombre et de délassement?

— Ah! madame! m'écriai-je, ne le grondez pas. de grâce! Il n'y a pas encore une minute que je suis à son côté, et son accueil m'a touché de manière à m'en souvenir toujours !

Baptiste n'avoit pas même entendu sa mère. Il étoit retombé dans ses réflexions. Ses bras étoient croisés, sa tête pendoit sur sa poitrine, et il murmuroit des mots confus que je ne m'expliquois pas.

Je suivis la bonne femme dans une pièce assez vaste et d'une remarquable propreté, qui devoit être la meilleure de la maison. Elle m'y fit asseoir sur une sorte de fauteuil d'honneur, dont le siège était assez joliment tressé de paille jaune et bleue, pendant qu'elle congédioit dans la chambre suivante une volée tout entière de petits

oiseaux de la montagne et des champs, qui s'ctoient à peine effarouchés à mon

approche, et qui lui obéissoient avec un empressement charmant à voir, tant ils étoient bien apprivoisés.

Elle renouvela ensuite les offres qu'elle venoit de me faire, et s'assit, sur mon refus

réitéré, en me demandant à quoi du moins on pourroit m'être bon dans la maison blanche des bois.

— Je le disois à votre fils quand vous êtes survenue, lui répliquai-je, mais il m'a tout à fait oublié. Le pauvre enfant, madame, est bien affligé ! Le voyez-vous depuis longtemps dans cet état?

— Non, monsieur, répondit- elle en essuyant une grosse larme, et cela même n'est pas continuel. 11 est toujours triste, aussi triste qu'il est bon, le pauvre Baptiste; mais il ne manque pas de suite dans ses idées et dans ses actions, quand de certains mots que je me garde bien, comme vous pouvez croire , de prononcer devant lui , ne le rendent pas à ses accès. Comment ces mots le troublent, c'est ce que je ne sais pas. Je les évite, et voilà tout. Il étoit né si heureusement, ce cher enfant, qu'il faisoit l'espoir et d'avance l'honneur de mes vieux jours; mais le bon Dieu a changé tout à coup ses

intentions sur lui!...

Ses larmes abondèrent à ces derniers mots. Je lui pris la main, en lui demandant pardon de renouveler de telles douleurs.

— Il faut vous dire, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à Baptiste, repritelle avec plus de calme, que Joseph Montauban, mon mari, étoit le meilleur ouvrier en bâtiment du Grand -Vau. Gela n'empêchoit pas que nous ne fussions fort pauvres, parce que c' étoit un bien mauvais temps pour l'ouvrage, et que ma famille, d'une condition supérieure à celle de Joseph, avoit payé un tribut plus pénible encore aux événements; mais cela ne fait rien à l'histoire. Nous ne savions trop à quel saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea mon mari de la construction d'une maison superbe que vous verrez si vous traversez le bois, car je crois que vous venez d'Aval. Quand la maison fut bâtie jusqu'aux combles, mon pauvre Joseph monta lui-même sur le faîte, comme chef d'ouvriers, pour y plan-

ter, selon l'usage, le bouquet et les banderoles d'honneur. Il étoit près d'y atteindre, lorsqu'une pièce de la toiture qu'on avoit, à notre grand malheur, oublié de fixer, lui manqua sous le pied.

C'est ainsi qu'il mourut. M. Dubourg, qui étoit et qui est encore le propriétaire du bâtiment . j se montra vivement 1 sensible à une cruelle infortune. 11 1| fit construire pour') mon fils et moi ce 1 petit logement sur un terrain assez productif, qui lui appartenoit, et dont il nous accorda la jouissance.

en y joignant même une pension, afin de subvenir à l'insuffisance du revenu, et de nous mettre à l'abri de tout besoin ; enfin, non content de cela, il voulut encore se charger de l'éducation de Baptiste, qui avoit alors cinq à six ans , et qui prévenoit à la vérité tout le monde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez M. Dubourg, avec les mêmes soins et les mêmes maîtres qu'une aimable fille de son bienfaiteur, qui a trois ans de moins. Gela dura pendant dix ans, et Baptiste avoit si bien profité, qu'il ne lui manquoit presque rien, au dire des gens les plus savants, pour se faire un chemin honorable dans le monde. M. Dubourg prit la peine de me le venir assurer ici, en ajoutant d'un ton sérieux, mais doux : « Vous comprenez, mère Montauban, qu'il se fait temps d'ailleurs que je sépare Baptiste de ma Rosalie. Il a seize ans, elle en a treize et davantage. Ces jeunes gens touchent à l'âge où vient l'amour; quoique élevés comme frères et sœurs, ils

savent bien qu'il en est autrement, et je n'ai peut-être que trop longtemps tardé à détourner ce piège de leur innocence. Il faut donc reprendre chez vous votre fils, ma bonne amie, en attendant que je lui aie procuré la position favorable dont il s'est rendu digne par ses études et par ses succès, dans quelque famille encore plus opulente que la mienne, ou dans quelque pensionnat en crédit. Il faut davantage, si vous m'en croyez : il faut que nos enfants s'accoutument à ne pas se voir, pour sentir moins péniblement cette privation quand ils seront séparés tout à fait. J'ai mes raisons pour cela, quoique rien ne m'ait indiqué entre eux d'autres rapports que ceux d'une pure et naturelle amitié. — Baptiste est un ange de tendresse et de soumission. Dites-lui que je ne cesserai jamais de l'aimer, et faites-lui entendre, avec votre cœur et votre esprit de mère, que j'ai quelques motifs de le tenir éloigné de moi. Vous ne manquerez pas de prétexte; et si vous parvenez à le

convaincre que mon bonheur y est intéressé, je ne suis pas. en peine de sa résolution. Cependant, s'il n'y avoit pas d'autre moyen, rappelez-lui mes propres paroles. Dites-lui alors que la réputation des filles est le trésor le plus précieux des pères, et que la voix publique m'imposeroit bientôt un sacrifice plus rigoureux pour nous tous, si je ne prenois prudemment un peu d'avance sur le temps. Exigez de lui qu'il ne revienne pas à Château -Dubourg; je l'en tiendrai pour reconnoissant, et non pour ingrat. — Un mot encore, continua-t-il. — Comme la vue de ma maison pourroit lui inspirer des regrets qui troubleroient son doux repos auprès de vous, obtenez de lui qu'il ne s'éloigne de la forêt de ce côté que jusqu'à cet endroit qu'on appelle la Bée, parce que le bois y prolonge à droite et à gauche deux longues ailes de futaies qui cernent la route des voitures, à l'endroit où elle est fermée en demi-cercle par le cours de l'Ain. Vous savez que les premières clôtures de mon

parc ne se montrent qu'après qu'on a quelque temps suivi ce détour. — Quant à son obéissance, je vous le répète, ne vous en inquiétez pas! Il mourroit plutôt que de manquer à sa parole!... »

J'avois écouté M. Dubourg tout interdite. parce que mon esprit ne s'étoit jamais occupé du danger qui l'efirayoit, et cependant ce qu'il disoit me paroissoit si raisonnable, que je me bornai, pour lui répondre, à des expressions de remerciement et de déférence.

« Je comprends, continua-t-il en se levant, que vos charges vont augmenter à mesure que les miennes diminueront, mais cela ne durera pas longtemps, car Baptiste est connu de mes amis sous les rapports les plus avantageux, et j'attends tous les jours la nouvelle qu'il est convenablement placé. En attendant, recevez de mon amitié ces cent louis d'or pour vous procurer à tous deux, dans votre petite solitude, quelques douceurs auxquelles il est accoutumé, et comptez toujours sur moi. »

En parlant ainsi, M. Dubourg laissa la bourse et partit, sans vouloir, malgré mes instances, se déterminer à la reprendre.

G'étoit l'époque où Baptiste venoit chaque année passer quelques semaines avec moi; il apportoit alors ses livres, ses herbiers, ses ustensiles de science. J'étois bien heureuse! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d'habitude ; j'aime à croire qu'il l'auroit même désiré cette fois-là comme à l'ordinaire. Jamais il n'avoit été plus beau, plus animé, plus satisfait de vivre, quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m'affligeois qu'il travaillât tant, de crainte, comme il n'étoit que trop vrai, que sa santé ne pût pas tenir à une si continuelle occupation. « Tu as bien le temps, lui dis-je un soir, de ieuilietcr et de refeuilleter tes auteurs! Nous ne nous quitterons plus que lorsque tu auras une place, et on n'en trouve pas à volonté dans un pays où il y a tant de savants, surtout

depuis la révolution. » Là-dessus je lui racontai ce que m'avoit dit M. Dubourg.

Quand j'eus fini, Baptiste sourit, ne répliqua pas, fit la prière, m'embrassa, et alla se coucher fort tranquille.

Le lendemain et les jours suivants , il me parut abattu. 11 ne parla pas. Je ne m'en étonnai point; je l'avois vu souvent de cette manière.

Au bout d'une semaine cependant (il y a quatre ans de cela ) , je crus m'apercevoir que son esprit se troubloit. Mère infortunée! c'étoit ce que j'avois prévu quand il s'opiniàtroit malgré moi dans ses études. 11 renonça dès ce moment à ses livres, mais il étoit trop tard. Il disoit des paroles qui n'avoient point de sens, ou qui signifioient des choses que je ne comprenois plus. Il rioit, il pleuroit sans motif, il n'étoit bien que seul; il s'adressoit aux arbres, aux oiseaux, comme s'il en avoit été entendu; et ce qu'il y a d'extraordinaire, mais que je n'oserois vous raconter si vous ne veniez

d'en voir la preuve, c'est qu'on croiroit que les oiseaux le comprennent, à la facilité avec laquelle ils s'en laissent prendre. Ne seroit-il pas possible, monsieur, que le bon Dieu, qui a donné un instinct à ces petits animaux pour éviter leurs ennemis, leur eût permis aussi de reconnoître l'innocent qui est incapable de leur vouloir du mal, et qui ne les aime que pour les aimer?...

Ce récit m'avoit grandement ému, et je crois qu'il auroit produit le même effet sur vous, si je m'étois trouvé assez de puissance pour vous le rendre, ainsi que je l'ai entendu, dans son éloquente simplicité. Je passai ma main sur mon front comme pour en écarter les soucis qu'il y avoit fait descendre, ;t puis j'en couvris mes yeux pour me dispenser d'une explication douloureuse et d'un entretien inutile.

— J'ai abusé trop longtemps de votre patience, reprit la mère de Baptiste. Revenons, je vous en prie, à ce que vous pour-

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riez désirer de nous. Il n'y a rien ici qui ne soit à votre service.

— Rien, rien, lui répondis-je avec attendrissement. Je n'avois à vous demander que le chemin de la foret qui conduit chez M. Dubourg et qui en ramène, car il faut absolument que je rentre ce soir.

— Vous êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire, monsieur; nous y touchons, mais il n'est pas fort aisé. Baptiste va vous conduire. 11 ne vit pas un jour sans aller à la Bée de l'Ain, jusqu'à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici justement l'heure où il se met en chasse. Je vous prie seulement de vouloir bien ne pas lui parler de cette maison, parce qu'il me semble que le souvenir de son ancien séjour chez son bienfaiteur n'est pas bon à la raison de mon enfant.

— Quel témoignage de ma reconnoissance pourrois-je vous offrir pour ce service?

— Oh ! pour ce qui est de cela, répliquat-elle en sursaut, vous ne sauriez en parler

sans me mortifier. Nous n'avons besoin de rien, et nous sommes au contraire en état de faire quelque chose pour des voyageurs peu favorisés de la fortune, qui se présentent rarement dans ces chemins écartés.

Bien plus, — mais c'est une condition nécessaire, — l'unique grâce que j'attends de vous, c'est de n'avoir aucun égard aux sollicitations de ce genre que Baptiste oseroit vous adresser, parce que leur objet accoutumé m'inquiète. Mêle permettez-vous?

Je n'hésitai pas. — Au même instant, elle frappa deux fois des mains, et tous les petits oiseaux que j'avois vus un moment auparavant s'empressèrent à la porte avec des gazouillements confus.

— Eh! ce n'est pas encore vous, continua-t-elle, impatients que vous êtes! vos grains ne sont pas triés et vos mangeoires ne sont pas nettes.

Ensuile elle frappa un troisième coup.

A ce dernier signal, Baptiste entra, salua, s'approcha de sa mère, s'assit sur ses

genoux, et lia un bras caressant autour de ses épaules.

— Vous voilà donc bien sage et bien beau ! dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n'ai pas un aimable enfant, un doux et docile enfant qui sera mon enfant toute la vie, comme si je Pavois gardé au berceau! Pensez-vous que je sois à plaindre?

Elle pleuroit pourtant.

— Ce n'est pas tout, Baptiste; il faut vous récréer un peu, car vous n'avez pas encore pris d'exercice aujourd'hui, bien que l'air fut si tiède et le soleil si riant! Jamais on n'a vu tant de papillons! Vous savez, d'ailleurs, que nous avons deux serins verts des dernières couvées qui n'ont point de femelles, et il y a longtemps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret, qui est mort d'âge !

Baptiste fit entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère alloit au-devant de ses désirs.

Allez donc mettre vos guêtres de ratine rouge et votre loque polonoise à 2;land d'or pour faire honneur àmonsieur, et conduisez-le jusqu'auprès de la Bée de l'Ain, où vous 'attendrez en chassant à votre ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous me feriez de la peine en l'accompagnant plus loin.

Je regardois Bapliste avec un intérêt curieux pour savoir quel effet produisoit sur lui cette défense, car je croyois avoir pénétré une partie de son secret dans le

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récit de sa mère. Je ne m'aperçus pas que te nom de la Bée d'Ain lui rappelai rien autre

chose. 11 alla mettre sa toque polonoise et ses guêtres de ratine rouge, revint, embrassa la bonne femme, et courut devant moi en sifflant, tandis que tous les oiseaux du bois se hâtoient à chanter et voleter autour de lui. J'imaginai sans peine qu'ils se seroient posés à l'envi sur la toque et sur les épaules de Baptiste, si son compagnon ne les eût effrayés.

Après une demi-heure de marche, nous traversâmes les baraques des bûcherons.

Les enfants s'amassèrent sur notre passage.

— Oh! voilà, crioient-ils, l'innocent aux rouges guêtres, le fils à la mère Montauban, qui va chasser sans filets. — Bonne chasse, brave Bâti! rapportez-nous quelque oiseau, un gros geai bleu à moustaches, un beau compère-loriot noir et jaune, ou un de ces méchants piverts qui font des trous dans nos arbres ; — et ne fût-ce qu'un verdier.

— Non, non, leur répondoit Baptiste, vous n'aurez plus de mes oiseaux comme par le passé, et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les emprisonnez dans des cages, au Jieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les ailes et vous les faites souffrir! Vous n'aurez plus de mes oiseaux. L'esprit de Dieu est dans l'oisillon qui vole; il n'est pas dans le cruel enfant qui le garrotte, qui le mutile, qui le tue et qui le mange. Vous êtes une race méchante, et les petits oiseaux du ciel sont mes frères.

Et Baptiste reprit sa course au milieu des éclats de rire de ces misérables enfants, qui s'étonnoient sans doute de le trouver tous les jours plus stupide et plus insensé !

Je les aurois volontiers frappés, car je ne pouvois me défendre d'aimer Bâti de plus en plus.

Quand nous fûmes arrivés à la Bée de l'Ain, Baptiste s'arrêta comme si une barrière de fer s'étoit opposée à son passage; il recula

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môme de quelques pas, et se retourna du côté de la forêt en appelant ses oiseaux.

— Oh! oh! dit-il, où ôtes-vous, les jolis, les mignons, les bien-aimés?... Où ètes-vous, les jeunes serines du taillis? où êtcs-vous Rosette? où êtes-vous, Finette.1 Faut-il croire que vous ne m'aimiez plus, ingrates que vous êtes, et plus mauvaises que des femmes, si le hibou ne vous a mangées! Venez, petites, venez, mes belles! j'ai des maris à vous donner, deux serins verts d'une couvée!... — Tenez, continua-t-il, en jetant sur le gazon sa toque polonoise, qui laissa ses grands cheveux blonds se répandre sur ses épaules ; dormez làdedans, mes filles, sans rien craindre des hommes, des oiseleurs et des serpents, car je veille sur vous comme une mère sur ses petits.

Pendant qu'il parloit ainsi, je m ctois un peu plus avancé. Je plongeois mes yeux dans cette belle eau si claire et si limpide qui baigne, mon cher Jura, le pied des

nobles montagnes qui font ta gloire, et où il n'y a de trop que des villes et des habitants! L'Ain est un autre ciel dont l'azur n'a rien à envier à celui où nagent les soleils, et le Timave peut-être est le seul digne de lui être comparé sur la terre.

Le langage de Baptiste me tira de ma contemplation. Je m'approchai de sa toque à pas timides et suspendus, mais en souriant intérieurement de ma crédulité. — Les petites serines y étoient cependant. Elles s'accroupirent en se pressant l'une contre l'autre, hérissèrent et dressèrent leurs plumes pour s'en mieux couvrir, comme la phalange en tortue qui se cache sous ses boucliers, et laissèrent à peine briller au dehors un œil inquiet qu'elles auraient bien voulu rendre menaçant. Je n'ai pas besoin de vous dire que je me retirai soudainement pour ne pas les effrayer davantage.

— Quoique votre chasse, dis-je à Baptiste, me paroisse heureuse et complète, il est probable que vous ne retournerez pas ce

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matin à la Maison-Blanche des Bois. Votre mère vous a recommandé de l'exercice, et j'espère encore vous trouver en revenant. En tout cas, j'ai assez bien remarqué mon chemin pour ne pas m'y tromper, et je serois fâché de vous retenir ici contre votre gré. Mais, si je ne dois pas vous revoir, Baptiste, j'aurois du regret de vous avoir quitté sans vous laisser quelque souvenir de mon amitié. Gardez en mémoire de moi cette montre d'argent, si vous n'aimez mieux une double pièce d'or pour acheter quelque chose qui vous convienne davantage. — Et ne me refusez pas !

— Une montre ! dit l'innocent en me prenant la main... Croyez-vous donc que le soleil s'éteigne aujourd'hui? — De l'or? ma mère en a encore pour nos pauvres.

Que saurois-je en faire au milieu de mes oiseaux ?

— Vous n'avez donc rien à désirer, Baptiste?

— Rien, car ma mère ne m'a rien refusé... si ce n'est un méchant couteau!...

Cette idée me glaça le sang. Je me rappelai ce que m'avoit dit sa mère.

— Dieu me garde, Baptiste, de vous donner un couteau. Ma bonne nourrice, qui vit encore, m'a répété cent fois que ce triste cadeau coupoit les attachements. — Et d'ailleurs, les gens tels que vous et moi, mon ami, ne portent pas de couteau... Je ne me suis jamais muni de cette arme de l'homme carnassier, du boucher et de l'assassin.

Baptiste se rassit à côté de sa toque polonoise , et se remit à parler à ses serines.

Je l'observois un moment avant de poursuivre ma route , quand je m'entendis nommer par un groupe de cavaliers qui la suivoiont dans la direction même que j'ailois prendre.

— Maxime ici ! dirent-ils, Maxime au bord des eaux bleues de l'Ain ! Que le ciel en soit loué ! Mais arrive donc ! les amis de Dubourg ne doivent pas manquer à la bénédiction nuptiale de sa belle Rosalie, et il est déjà plus de midi!...

Baptisle se remit à parler à ses serines, (p. 2P4).

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— Malheureux! pensai-je, et d'abord je ne répondis pas. Baptiste m'occupoit trop. Il avoit en effet tourné sur eux des yeux fixes, mais sans expression déterminée. J'attendis ; je crus le voir sourire , et puis revenir à ses oiseaux. Je me flattai qu'il n'avoit pas entendu ou qu'il n'avoit pas compris, et je me joignis à mes nouveaux compagnons de voyage, sans le perdre tout à fait de vue. Il paroissoit tranquille.

La noce fut gaie comme une noce. Les hommes n'ont jamais l'air si heureux que le jour où ils abdiquent leur liberté. Rosalie étoit charmante, plus charmante que je ne me l'étois faite, mais plus soucieuse encore que ne l'est ordinairement une jeune fille qui se marie. Son âme entretenoit sans doute un souvenir vague de ces beaux jours de l'enfance où elle avoit dû rêver d'autres amours et un autre époux. J'en ressentis un secret plaisir ! . . .

Quant au marié, c'étoit le type complet du gendre de convenance dont les familles

se glorifient, c'est-à-dire un grand garçon d'une constitution forte qu'aucune émotion n'avoit jamais altérée ; doué de cette assurance imperturbable que beaucoup de fortune et un peu d'usage donnent aux sots; parlant haut, parlant longtemps, parlant de tout, riant de ce qu'il disoit; forçant les autres à prendre part en dépit d'eux à la satisfaction qu'il avoit de lui-même; gros industriel, teint superficiellement de physique, de chimie, de jurisprudence, de politique, de statistique et de phrénologie; éligible par droit de patente et de capacité foncière; du reste, libéral, classique, philanthrope, matérialiste, et le meilleur fils du monde : — un homme insupportable!

Je partis aussitôt que j'en fus le maître, dissimulant adroitement mon évasion à travers la confusion des plaisirs et des fêtes. J'étois pressé de revoir Baptiste.

Lorsque j'arrivai à la pointe du bois, près de l'endroit où la Bée de l'Ain s'enfonce profondément dans les terres, je fus

BAPTISTE UONTAUBAN.

un moment surpris de voir la rivière parcourue par quelques petites barques fort

agiles que je n'avois pas remarquées le matin. Je supposai qu'elles appartenoient à des gens du canton qui s'eiîorçoient d'approvisionner Château - Dubourg pour les festins du soir

et du lendemain. Tout à coup les barques se rapprochèrent, les paysans descendirent,

et un groupe assez épais se forma autour de quelque chose. Je ne suis pas curieux. Je ne sais pourquoi je courus.

— C'est bien lui, murmuroit un vieux pêcheur, c'est le pauvre innocent aux rouges guêtres, c'est le garçon à la mère Montauban, qui se sera noyé en poursuivant une hirondelle au vol , sans se rappeler que la rivière fût là, — s'il ne l'a fait d'intention, ce que Dieu veuille épargner à son âme! Bâti, le bon, l'honnête Bâti! regardez ce qu'il est devenu. Le malheureux enfant ne me demandera plus de couteau !

— Attendez, attendez, dis-je en reprenant le sentiment et la pensée, et en me précipitant vers le cadavre... Il n'est peut-être pas encore mort!...

— Mais comment voulez -vous, mon brave jeune homme , repartit un autre pêcheur, qu'il ne soit pas encore mort, puisque c'est un de nos petits qui étoit où nous sommes, et qui a vu de loin quelqu'un se jeter dans l'Ain , à l'instant où la

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cavalcade des amis de M. Dubourg a commencé à déborder la pointe du bois? Nous sommes venus au cri du petit, nous avons mis sept heures à chercher l'homme, et voilà que nous le trouvons. Alors il est mort! et il n'est que trop mort à toujours!...

— Quel bonheur! s'écria un joli petit garçon d'une dizaine d'années en s'élançant dans le bois. — Je sais, moi, où il a laissé sa toque polonoise, qui est toute pleine, comme un nid, de jeunes serines vertes!...

J'ai repassé depuis dans le pays. Je n'ai pu obtenir aucun renseignement sur la mère de Baptiste; il faut qu'elle soit morte ou retournée dans son village.

La maison des bois a changé de forme.

Elle est devenue fort grande, fort peuplée et fort bruyante. Aussi les petits oiseaux n'y viennent plus; ils s'en gardent bien. Le gendre de M. Dubourg y a établi une école d'enseignement mutuel, où les enfants apprennent à s'envier, à se haïr réciproque-

ment, et puis à lire et à écrire, c'est-à-dire tout ce qui leur manquoit pour être de détestables créatures.

C'est un enfer.

OU LE LUTIx\ D'ARGAIL

HOUYELLE KCOsSOISU

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