‹ La Neuvaine de la ChandeleurChapitre 6 sur 7 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le sujet de cette nouvelle est tiré d'une préface bu d'une note des romans de sir Walter Scott, je ne sais pas lequel. Comme toutes les traditions populaires, celle-ci a fait le tour du monde et se trouve partout. C'est le Diable amoureux de toutes les mythologies. Cependant le plaisir de parler d'un pays que j'aime, et de peindre des sentiment? que je n'ai pas oubliés; le charme d'une superstition qui est, peut-être, la plus jolie fantaisie de l'imagination des modernes; je ne sais quel mélange de mélancolie douce et de gaieté naïve que présente la fable originale, et qui n'a pas pu passer entièrement dans cette imitation : tout cela m'a séduit au point de ne me laisser ni le temps, ni la faculté de réfléchir sur le fond trop vulgaire d'une espèce de composition dans laquelle il est naturel de chercher avant tout l'attrait de la nouveauté. J'écrivois, au reste, en sûreté de conscience, puisque je n'ai lu aucune de5 nombreuses histoires dont celle de mon lutin a pu donner Pidée, et je me promettois d'ailleurs que mon

récit, qui diffère nécessairement des contes du même genre, par tous les détails de mœurs et de localités, auroit encore, en eela, un peu de cet intérêt qui s'attache aux choses nouvelles. Je l'abandonne, quoi qu'il en soit, aux lecteurs accoutumés des écrits frivoles, avec celte déclaration faite dans l'intérêt de ma conscience, beaucoup plus que dans celui de mes succès. Il n'est pas de la destinée de mes ouvrages d'être jamais l'objet d'une controverse littéraire.

Quand j'ai logé le lutin d'Argail dans les pierres du foyer, et que je l'ai fait converser avec une fileuse qui s'endort, je connoissois depuis longtemps une jolie composition de M. de Latouche, où cette charmante tradition étoit racontée en vers enchanteurs; et comme ce poé'te est, selon moi, dans noire littérature, l'Hésiode des esprits des fées, je me suis enchaîné à ses inventions avec le respect qu'un homme qui s'est fait auteur doit aux classiques de son école. Je serai bien fier s'il résulte pour quelqu'un de cette petite explication que j'étois l'ami de M. de I.atouche, car j'ai aussi des prétentions à ma part de gloire et d'immortalité.

C'est ici que cet avertissement devoit finir, et il pourrait même paraître long, si l'on n'avoit égard qu'à l'importance du sujet; mais j'éprouve la nécessité de répondre à quelques objections qui se sont élevées d'avance contre la forme de mon foible ouvrage, pendant que je m'amusois à l'écrire, et que j'aurais mauvaise grâce de braver ouvertement. Quand il y a déjà tant de chances probables contre un bien modeste succès, il est au moins prudent de ne pas laisser prendre à la critique des avantages trop injustes ou des

droits trop rigoureux. Ainsi, c'est avec raison, peutêtre, qu'on s'élève contre la monotonie d'un choix de localité que la multiplicité des excellents romans de Bir Waltcr Scott a rendu populaire jusqu'à la trivialité, et j'avouerai volontiers que ce n'est maintenant ni un grand effort d'imagination , ni un grand ressort do nouveauté, que de placer en Ecosse la scène d'un poème 01 d'un roman. Cependant, quoique sir Walter Scott ait produit, je crois, dix ou douze volumes depuis que j'ai tracé les premières lignes de celui-ci, distraction rare et souvent négligée de différents travaux plus sérieux, je ne choisirois pas autrement le lieu et les accessoires de la scène, si j'avois à recommencer. Ce n'est toutefois pas la manie à la mode qui m'a assujetti, comme tant d'autres, à cette cosmographie un peu barbare, dont la nomenclature inharmonique épouvante l'oreille et tourmente la prononciation de nos dames. C'est l'affection particulière d'un voyageur pour une contrée qui a rendu à son cœur, dans une suite charmante d'impressions vives et nouvelles, quelques-unes des illusions du jeune âge ; c'est le besoin si naturel à tous les hommes de se rebercer, comme dit Schiller, dans les rêves de leur printemps. 11 y a une époque de la vie où la pensie recherche avec un amour exclusif les souvenirs et les images du berceau. Je n'y suis pas encore parvenu. 11 y a une époque de la vie où Tàme déjà fatiguée se rajeunit encore dans d'agréables conquêtes sur l'espace et sur le temps. C'est celle-là dont j'ai voulu fixer en courant les sensations prêtes à s'effacer. Que signilieroit, au reste, dans l'état de nos mœurs et au milieu de l'éblouissante profusion

de nos lumières, l'histoire crédule des rêveries d'un peuple enfant, appropriée à notre siècle et à notre pays? Nous sommes trop perfectionnés pour jouir de ces mensonges délicieux, et nos hameaux sont trop savants pour qu'il soit possible d'y placer avec vraisemblance aujourd'hui les traditions d'une superstition intéressante. Il faut courir au bout de l'Europe, affronter les mers du Nord et les glaces du pôle, et découvrir dans quelques huttes à demi sauvages une tribu tout à fuit isolée du reste des hommes, pour pouvoir s'attendrir sur de touchantes erreurs, seul reste des âges d'ignorance et de sensibilité.

Une autre objeclion dont j'avois a parler, et qui est beaucoup moins naturelle, mais qui vient de plus haut, et qui offroit des consolations trop douces à la médiocrité didactique et à l'impuissance ambitieuse pour n'en être pas accueillie avec empressement, est celle qui s'est nouvellement développée dans les considérations d'ailleurs fort spirituelles sur les usurpations réciproques de la poésie et de la peinture, et dont le genre qu'on appelle romantique a été le prétexte. Personne n'est plus disposé que moi à convenir que le genre romantique est un fort mauvais genre, surtout tant qu'il ne sera pas défini, et que tout ce qui est essentiellement détestable appartiendra, comme par une nécessité invincible, au genre romantique; mais c'est pousser la proscription un peu loin que de l'étendre au style descriptif ; et je tremble de penser que si on enlève ces dernières ressources, empruntées d'une nature physique invariable, aux nations avancées chez lesquelles les plus précieuses ressources de l'inspiration

morale n'existent plus, il faudra bientôt renoncer aux

arts et à la poésie. Il est généralement vrai que la poésie descriptive est la dernière qui vienne à briller chez les peuples; mais c'est que chez les peuples vieillis il n'y a plus rien à décrire que la nature qui ne vieillit jamais. C'est de là que résulte à la fin de toutes les sociétés le triomphe inévitable des talents d'imitation sur les arts d'imagination, sur l'invention et le génie. La démonstration rigoureuse de ce principe seroit, du reste, fort déplacée ici.

Je conviens d'ailleurs que cette question ne vient pas jusqu'à moi, dont les essais n'appartiennent à aucun genre avoué. Et que m'importe ce qu'on en pensera dans mon intérêt? C'est pour un autre Chateaubriand, pour un Bernardin de Saint-IMerre avenir, qu'il faut décider si le style descriptif est une usurpation ambitieuse sur l'art de peindre la pensée, comme certains tableaux de David, de Gérard et de Girodet sur l'art de l'écrire; et si l'inspiration circonscrite dans un cercle qu'il ce lui est plus permis de franchir n'auia jimais le droit de s'égarer sous le frigus opacum et à travers les gelldœ fontium perennitates des poètes paysagistes, qui ont trouvé ces heureuses expressions sms la permission de l'Académie.

Ar. B. L'orthographe propre des sites écossois, qui doit être inviolable dans un ouvrage de relation, me paroissant fort indifférente dans un ouvrage d'imagination qui n'est pas plus destiné à fournir des autorités en cosmographie qu'en littérature, je me suis permis de l'altérer en quelques endroits, pour éviter de ridi-

280 TIULBY.

cules équivoques de prononciation ou des eonsonnances désagréables. Ainsi, j'ai écrit Argail pour Argylc, et Dalva pour Balvaig, exemples qui seroient au moins justifiés, le premier par celui de l'Arioste et de ses traducteurs, le second par celui de Macpherson et de ses copistes, mais qui peuvent heureusement se passer de leur appui aux yeux du public sagement économe de son temps qui ne lit pas les préfaces.

La première édition de Tnlby est de 4 822. Lorsque Nodier écrivit cette charmante nouvelle, il étoit sous l'impression toute récente d'un voyage en Ecosse, dont la relation avoit été publiée l'année précédente sous ce titre : Promenade de Dieppe aux montagnes d'Ecosse, par Ch. Nodier. Paris, Barba, 1 821 . Petit in-1 2 de 332 p. (Note de l'Éditeur.)

TR1LBY

Ln'y a personne parmi vous, mes chers unis , qui n'ait on tendu parler dos drows de Thulé et dos elfs ou lutins familiers de l'Ecosse,

et qui ne sache qu'il y a peu de maisons

rustiques dans ces contrées qui ne comptent

un follet parmi leurs hôtes. C'est d'ailleurs un démon plus malicieux que méchant et

plus espiègle que malicieux, quelquefois bizarre et mutin, souvent doux et serviable, qui a toutes les bonnes qualités et tous les défauts d'un enfant mal élevé. Il fréquente rarement la demeure des grands et les fermes opulentes qui réunissent un grand nombre de serviteurs; une destination plus modeste lie sa vie mystérieuse à la cabane du pâtre ou du bûcheron. Là, mille fois plus joyeux que les brillants parasites de la fortune, il se joue à contrarier les vieilles femmes qui médisent de lui dans leurs veillées, ou à troubler de rêves incompréhensibles, mais gracieux, le sommeil des jeunes filles. Il se plaît particulièrement dans les étables, et il aime à traire pendant la nuit les vaches et les chèvres du hameau, afin de jouir de la douce surprise des bergères matinales, quand elles arrivent dès le point du jour, et ne peuvent comprendre par quelle merveille les jattes rangées avec ordre regorgent de si bonne heure d'un lait écumeux et appétissant; ou bien il caracole sur

28i TRILBY.

les chevaux qui hennissent de joie, roule dans ses doigts les longs anneaux de leurs crins flottants, lustre leur croupe polie, ou lave d'une eau pure comme le cristal leurs jambes fines et nerveuses1. Pendant l'hiver

4. Cette croyance aux lutins qui remplissent les h imbles et utiles fonctions de valet de terme, ou celles plus aristocratiques de piqueur ou de jockey, n'est point exclusivement particulière à l'Ecosse ou aux pays du Nord. « Dans le Perche, dit M. Alfred Maury dans le savant travail : Les Fées du moyen âge, on trouve des croyances analogues : des servants prennent soin des animaux et promènent quelquefois d'une main invisible l'étrille sur la croupe du cheval. Dans la Vendée, moins complaisants, ils s'amusent à leur tirer les crins. Cependant, en général, les soins de tous ces êtres singuliers ne sont qu'à moitié désintéressés; ils se contentent de peu, mais, en général, ils veulent être payés de leurs peines. » Dans Shakspeare, le lutin Robin good fellow est chargé à minuit de balayer la maison, de moudre la moutarde; mais si on n'a pas soin de laisser pour lui une tasse de crème ou de lait caillé, malheur pour le lendemain, malheur à la ménagère! Son beurre ne prendra pas et la soupe sera brûlée... Trilby est plus aimable que Robin good fellow. Il est surtout plus complaisant et moins intéressé. H appartenoit à Nodier d'embellir les lutins et les fées.

{Note de l'Éditeur.)

Tr.ILHY.

il préfère à tout les environs de Pâtre domestique et les pans cou\ cris de suie de la

jfi: -iS

cheminée, où il fait son habitation dans les fentes de la muraille, à côté de la cellule

harmonieuse du grillon. Combien de fois n'a-t-on pas vu Trilby, le joli lutin de la chaumière de Dougal, sautiller sur le rebord des pierres calcinées avec son petit tartan de feu et son plaid ondoyant couleur de fumée, en essayant de saisir au passage les étincelles qui jaillissoient des tisons et qui montoient en gerbe brillante au-dessus du foyer! Trilby étoit le plus jeune, le plus galant, le plus mignon des follets. Vous auriez parcouru l'Ecosse entière, depuis l'embouchure du Solway jusqu'au détroit de Pentland, sans en trouver un seul qui pût lui disputer l'avantage de l'esprit et de la gentillesse. On ne racontoit de lui que des choses aimables et des caprices ingénieux. Les châtelaines d'Argail et de Lennox en étoient si éprises que plusieurs d'entre elles se mouroient du regret de ne pas posséder dans leurs palais le lutin qui avoit enchanté leurs songes, et le vieux laird de Lutha auroit sacrifié, pour pouvoir l'offrir à sa noble épouse, jusqu'à la claymore rouillée d'Ar-

IT.MJiY.

chibald , orncmrnt gothique de sa salle d'armes; mais Trilby s«i souciuil peu de Ja

claymore d'Archibald, et des palais et drs châtelaines. Il n'eût pas abandonné la chau-

mière de Dougal pour l'empire du monde, car il étoit amoureux de la brune Jeannie, l'agaçante batelière du lac Beau, et il profitoit de temps en temps de l'absence du pêcheur pour raconter à Jeannie les sentiments qu'elle lui avoit inspirés. Quand Jeannie, de retour du lac, avoit vu s'égarer au loin, s'enfoncer dans une anse profonde, se cacher derrière un cap avancé, pâlir dans les brumes de Teau et du ciel la lumière errante du bateau voyageur qui portoit son mari et les espérances d'une pêche heureuse, elle regardoit encore du seuil de la maison, puis rentroit en soupirant, attisoit les charbons à demi blanchis par la cendre, et faisoit pirouetter son fuseau de cytise en fredonnant le cantique de saint Dunstan, ou la ballade du revenant d'Aberfoïl, et dès que ses paupières, appesanties par le sommeil, commençoient à voiler ses yeux fatigués, Trilby, qu enhardissoit l'assoupissement de sa bien-aimée, sautoit légèrement de son trou, bondissoit avec une joie d'en-

TftlLHV.

fant dans les flammes, en faisant sauter autour de lui un nuage de paillettes de feu, se rapprochoit plus timide de la (lieuse

endormie, et quelquefois, rassuré par le souille égal qui s'exhaloit de ses lèvres à intervalles mesurés, s'avançoit, reculoit, revenoit encore, s'élançoit jusqu'à ses genoux en les effleurant comme un papillon de nuit du battement muet de ses ailes invisibles, alloit caresser sa joue, se rouler dans les boucles de ses cheveux, se suspendre, sans y peser, aux anneaux d'or de ses oreilles; ou se reposer sur son sein en murmurant d'une voix plus douce que le soupir de l'air à peine ému. quand il meurt sur une feuille de tremble1 : « Jeannie, ma belle Jeannie, écoute un moment l'amant qui t'aime et qui pleure de t' aimer, parce que tu ne réponds pas à sa tendresse. Prends pitié de Trilby. du pauvre Trilby. Je suis le follet de la

1. Cette phrase a été indiquée par M. Sainte-Beuve comme l'une des plus parfaites qui se puissent lire.

chaumière. C'est moi, Jeannie, ma belle Jeannie, qui soigne le mouton que tu chéris, et qui donne à sa laine un poli qui le dispute à la soie et à l'argent. C'est moi qui supporte le poids de tes rames pour l'épar-

gner à tes bras, et qui repousse au loin l'onde qu'elles ont à peine touchée. C'est moi qui soutiens ta barque lorsqu'elle se penche sous l'effort du vent, et qui la fais cingler contre la marée comme sur une pente facile. Les poissons bleus du lac Long

et du lac Beau, ceux qui font jouer aux rayons du soleil sous les eaux basses de la

rade les saphirs de leurs dos éblouissants, c'est moi qui les ai apportés des mers loin-

292 TR1LBY.

taines du Japon, pour réjouir les yeux de la première fille que tu mettras au monde, et que tu verras s'élancer à demi de tes bras en suivant leurs mouvements agiles et les reflets variés de leurs écailles brillantes. Les fleurs que tu t'étonnes de trouver le matin sur ton passage dans la plus triste saison de l'année, c'est moi qui vais les dérober pour toi à des campagnes enchantées dont tu ne soupçonnes pas l'existence, et où j'habiterois, si je l'avois voulu, de riantes demeures, sur des lits de mousse veloutée que la neige ne couvre jamais, ou dans le calice embaumé d'une rose qui ne se flétrit que pour faire place à des roses plus belles. Quand tu respires une touffe de thym enlevée au rocher, et que tu sens tout à coup tes lèvres surprises d'un mouvement subit, comme l'essor d'une abeille qui s'envole, c'est un baiser que je te ravis en passant. Les songes qui te plaisent le mieux, ceux dans lesquels tu vois un enfant qui te caresse avec tant d'amour, moi seul je te les envoie, et je suis l'enfant

dont tes lèvres pressent les lèvres enflammées dans ces doux prestiges de la nuit. Oh ! réalise le bonheur de nos rêves ! Jeannie, rna belle Jeannie, enchantement délicieux de mes pensées, objet de souci et d'espérance, de trouble et de ravissement,

prends pitié du pauvre Trilby, aime un peu le follet de la chaumière. »

Jeannie aimoit les jeux du follet, et ses flatteries caressantes, et les rêves innocemment voluptueux qu'il lui apportait dans le sommeil. Longtemps elle avoit pris plaisir à,

cette illusion sans en faire confidence à Dougal, et cependant la physionomie si douce et la voix si plaintive de l'esprit du foyer se retraçoient souvent à sa pensée,

dans cet espace indécis entre le repos et le réveil où le cœur se rappelle malgré lui les impressions qu'il s'est efforcé d'éviter pendant le. jour. Il lui sembloit voir Trilby se

glisser dans les replis de ses rideaux, ou l'entendre gémir et pleurer sur son oreiller. Quelquefois même, elle avoit cru sentir le pressement d'une main agitée, l'ardeur d'une bouche brillante. Elle se plaignit enfin à Dougal de l'opiniâtreté du démon qui l'aimoit et qui n'étoit pas inconnu au pêcheur lui-même, car ce rusé rival avoit cent fois enchaîné son hameçon ou lié les mailles de son filet aux herbes insidieuses du lac. Dougal l'avoit vu au-devant de son bateau, sous l'apparence d'un poisson énorme , séduire d'une indolence trompeuse l'attente de sa pêche nocturne, et puis plonger , dis paroître, effleurer le lac sous la forme d'une mouche ou d'une phalène, et se perdre sur le rivage avec VHope-C lover dans les moissons profondes de la luzerne. C'est ainsi que Trilby égaroit Dougal, et prolongeoit longtemps son absence.

Pendant que Jeannie , assise à l'angle du foyer, racontoit à son mari les séductions du follet malicieux, qu'on se représente la colère

de Trilby, et son inquiétude, et ses terreurs ! Les tisons lançoient des flammes blanches qui dansoient sur eux sans les toucher; les charbons étinceloient de petites aigrettes

pétillantes, le farfadet se rouloit dans une cendre enflammée et la faisoit voler autour de lui en tourbillons ardents. — Voilà qui est bien, dit le pêcheur. J'ai passé ce soir le vieux Ronald, le moine centenaire de

Bal va, qui lit couramment dans les livres d'église, et qui n'a pas pardonné aux lutins d'Àrgail les dégâts qu'ils ont faits l'an dernier dans son presbytère. Il n'y a que lui qui puisse nous débarrasser de cet ensorcelé de Trilby, et le reléguer jusque dans les rochers d'Inisfaïl, d'où nous viennent ces méchants esprits.

Le jour n'étoit pas arrivé que l'ermite fut appelé à la chaumière de Dougal. Il passa tout le temps que le soleil éclaira l'horizon en méditations et en prières, baisant les reliques des saints, et feuilletant le Rituel et la Clavicule. Puis, quand les heures de la nuit furent tout à fait descendues, et que les follets égarés dans l'espace rentrèrent en possession de leur demeure solitaire , il vint se mettre à genoux devant l'âtre embrasé, y jeta quelques frondes de houx bénit, qui brûlèrent en craquetant, épia d'une oreille attentive le chant mélancolique du grillon qui pressentoit la perte de son ami, et reconnut Trilby à. ses soupirs. Jeannie venoit d'entrer.

Alors le vieux moine se releva, et prononçant trois fois le nom de Trilby d'une voix redoutable : — Je t'adjure, lui dit-il,

par le pouvoir que j'ai reçu des sacrements, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, quand j'aurai chanté pour la troi-

sième fois les saintes litanies de la Vierge. Gomme tu n'avois jamais donné lieu, Trilby, aune plainte sérieuse, et que tu étois m connu en Argail pour un esprit sans méchanceté; comme je sais d'ailleurs par les livres secrets de Salomon, dont l'intelligence est en particulier réservée à notre monastère de Balva, que tu appartiens à une race mystérieuse dont la destinée à venir n'est pas irréparablement fixée, et que le secret de ton salut ou de ta damnation est encore caché dans la pensée du Seigneur, je m'abstiens de prononcer sur toi une peine plus sévère. Mais qu'il te souvienne, Trilby, que je t'adjure, au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, quand j'aurai chanté pour la troisième fois les saintes litanies de la Vierge !

Et le vieux moine chanta pour la première fois, accompagné des répons de Dougal et de Jeannie dont le cœur commcnçoit à palpiter d'une émotion pénible. Elle n'étoit

pas sans regret d'avoir révélé à son mari les timides amours du lutin, et l'exil de l'hôte accoutumé du foyer lui faisoit comprendre qu'elle lui étoit plus attachée qu'elle ne l'avoit cru jusqu'alors.

Le vieux moine prononçant de nouveau par trois fois le nom de Trilby : — Je t'adjure, lui dit-il, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, et afin que tu ne te flattes pas de pouvoir éluder le sens de mes paroles, car ce n'est pas d'aujourd'hui que je connois votre malice, je te signifie que cette sentence est irrévocable à jamais...

— Hélas ! dit tout bas Jeannie.

— A moins, continua le vieux moine, que Jeannie ne te permette d'y revenir.

Jeannie redoubla d'attention.

— Et que Dougal lui-même ne t'y envoie.

— Hélas! répéta Jeannie.

— Et qu'il te souvienne, Trilby, que je t'adjure, au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, quand j'aurai

chanté deux fois encore les saintes litanies de la Vierge.

Et le vieux moine chanta pour la seconde fois, accompagné des répons de Dougal el de

Jeannie qui ne prononçoit plus qu'à demivoix, et la tête à demi enveloppée de sa noire chevelure, parce que son cœur étoit gonflé de sanglots qu'elle cherchoit à contenir, et ses yeux mouillés de larmes qu'elle cherchoit à cacher. Trilby, se disoit-elle, n'est pas d'une race maudite ; ce moine vient lui-même de l'avouer; il m'aimoit avec la même innocence que mon mouton; il ne pouvoit se passer de moi. Que de viendra- t-il sur la terre quand il sera privé du seul bonheur de ses veillées? Étoit-ce un si grand mal, pauvre Trilby, qu'il se jouât le soir avec mon fuseau, quand, presque endormie, je le laissois échapper de ma main, ou qu'il se roulât en le couvrant de baisers dans le fil que j'avois touché?

Mais le vieux moine répétant encoiv par trois fois le nom de Trilby, et recommen-

çant ses paroles dans le même ordre : — Je t'adjure, lui dit-il, au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, et je te défends d'y rentrer jamais, sinon aux conditions que je viens de te prescrire, quand j'aurai chanté une fois encore les saintes litanies de la Vierge.

Jeannie porta sa main sur ses yeux.

— Et crois que je punirai ta rébellion d'une manière qui épouvantera tous tes pareils! je te lierai pour mille ans, esprit désobéissant et malin, dans le tronc du bouleau le plus noueux et le plus robuste du cimetière.

— Malheureux Trilby ! dit Jeannie.

— Je le jure sur mon grand Dieu , continua le moine, et cela sera fait ainsi.

Et il chanta pour la troisième fois, accompagné des répons de Dougal. Jeannie ne répondit pas. Elle s'étoit laissée tomber sur la pierre saillante qui borde le foyer, et le moine et Dougal attribuoient son émotion

au trouble naturel que doit faire naître une

cérémonie imposante. Le dernier répons

expira; la flamme des tisons pâlit; une lumière bleue courut sur la braise éteinte et s'évanouit. Un long cri retentit dans la cheminée rustique. Le follet n'y étoit plus.

— Où est Trilby ? dit Jeannie en revenant à elle. — Parti, dit le moine avec orgueil. — Parti! s'écria-t-elle, d'un accent qu'il prit pour celui de l'admiration et de la joie. Les livres sacrés de Salomon ne lui avoient pas appris ces mystères.

A peine le follet avoit quitté le seuil de la chaumière de Dougal, Jeannie sentit amèrement que l'absence "du pauvre Trilby en avoit fait une profonde solitude. Ses chansons de la veillée n'étoient plus entendues de personne, et, certaine de ne confier leurs refrains qu'à des murailles insensibles, elle ne chantoit que par distraction ou dans les rares moments où il lui arrivoit de penser que Trilby, plus puissant que la Clavicule et le Rituel, avoit peut-être déjoué les exorcismes du vieux moine et les sévères arrêts de Salomon. Alors, l'œil fixé sur

Pâtre, elle cherchoit à discerner, dans les figures bizarres que la cendre dessine en sombres compartiments sur la fournaise éblouissante, cjuelques-uns des traits que son imagination avoit prêtés à Trilby; elle n'apercevoit qu'une ombre sans forme et

sans vie qui rompoit çà et là l'uniiormilé du rouge enflammé du foyer, et se dissipoit à la moindre agitation de la touffe de bruyères sèches qu'elle faisoit siffler devant le feu pour le ranimer. Elle laissoit tomber son fuseau, elle abandonnoit son fil, mais Trilby ne chassoit plus devant lui le fuseau roulant comme pour le dérober à sa maîtresse, heu-

reux alors de le ramener jusqu'à elle et de se servir du fil à peine ressaisi, pour s'élever à la main de Jeannie et y déposer un baiser rapide, après lequel il étoit si prompt à retomber, à s'enfuir et à disparoître, qu'elle n'avoit jamais eu le temps de s'alarmer et de se plaindre. Dieu! que les temps étoient changés ! que les soirées étoient longues, et que le cœur de Jeannie étoit triste !

Les nuits de Jeannie avoient perdu leur charme comme sa vie, et s'attristoient encore de la secrète pensée que Trilby, mieux accueilli chez les châtelaines d'Argail, y vivoit paisible et caressé, sans crainte de leurs fiers époux. Quelle comparaison humiliante pour la chaumière du lac Beau ne devoit pas se renouveler pour lui à tous les moments de ses délicieuses soirées, sous les cheminées somptueuses où les noires colonnes de Stafta s'élançoient des marbres d'argent de Firkin, et aboutissoient à des voûtes resplendissantes de cristaux de mille couleurs! Il y avoit loin de ce magnifique appareil à la

simplicité du triste foyer de Dougal. Que cette comparaison étoit plus pénible ei pour Jeannie, quand elle se représentent nobles rivales, assemblées autour d'un brasier dont l'ardeur étoit entretenue par des bois précieux et odorants qui remplissoient d'un nuage de parfums le palais favorisé du lutin ! quand elle détailloit dans sa pensée les richesses de leur toilette, les couleurs brillantes de leurs robes à quadrilles, l'agrément et le choix de leurs plumes de ptarmigan et de héron, la grâce apprêtée de leurs cheveux , et qu'elle croyoit saisir dans l'air les concerts de leurs voix mariées avec une ravissante harmonie ! — Infortunée Jeannie, disoit-elle, tu croyois donc savoir chanter! et quand tu aurois une voix plus douce que celle de la jeune fille de la mer que les pêcheurs ont quelquefois entendue le matin, qu'as-tu fait, Jeannie, pour qu'il s'en souvînt? Tu chantois comme s'il n'étoit pas là, comme si l'écho seul t'avoit écoutée, tandis que toutes ces coquettes ne chantent

que pour lui; elles ont d'ailleurs tant d'avantages sur toi : la fortune, la noblesse, peutêtre même la beauté ! Tu es brune, Jeannie, parce que ton front découvert à la surface resplendissante des eaux brave le ciel brûlant de l'été. Regarde tes bras : ils sont souples et nerveux, mais ils n'ont ni délicatesse ni fraîcheur. Tes cheveux manquent peut-être de grâce, quoique noirs, longs, boucles et superbes, lorsque, flottant sur tes épaules, tu les abandonnes aux fraîches brises du lac ; mais il m'a vue si rarement sur le lac, et n'a-t-il pas oublié déjà qu'il m'a vue? Préoccupée de ces idées, Jeannie se livroit au sommeil bien plus tard que d'habitude, et ne goûtoit pas le sommeil même, sans passer de l'agitation d'une veille inquiète à des inquiétudes nouvelles. Trilby ne se présentoit plus dans ses rêves sous la forme fantastique du nain gracieux du foyer. A cet enfant capricieux avoit succédé un adolescent aux cheveux blonds, dont la taille svelte et pleine d'élégance le disputoit en

souplesse aux joncs élancés d<>> rivaj c'étoient les traits fins et doux du follet, mais développés dans les formes imposantes du chef du clan des Mac-Farlane, quand il gravit le Gobler en brandissant l'arc redoutable du chasseur, ou quand il s'égare dans les boulingrins d'Argail, en faisant retentir d'espace en espace les cordes de la harpe écossoise; et tel devoit être le dernier de ces illustres seigneurs, lorsqu'il disparut tout à coup de son château après avoir subi l'anathème des saints religieux de Balva, pour s'être refusé au payement d'un ancien tribut envers le monastère. Seulement les regards de Trilby n'avoient plus l'expression franche, la confiance ingénue du bonheur. Le sourire d'une candeur étourdie ne voloit plus sur ses lèvres. Il considéroit Jeannie d'un œil attristé, soupiroit amèrement, et ramennit sur son front les boucles de ses cheveux, ou l'enveloppoit des longs replis de son manteau; puis se perdoit dans les vagues ombres de la nuit. Le cœur de Jeannie

étoit pur, mais elle soufîïoit de l'idée qu'elle étoit la seule cause des malheurs d'une créature charmante qui ne l'avoit jamais offensée , et dont elle avoit trop vite redouté la naïve tendresse. Elle s'imaginoit, dans l'erreur involontaire des songes, qu'elle criait au follet de revenir, et que, pénétré de reconnoissance, il s'élançoit à ses pieds et les couvroit de baisers et de larmes. Puis, en le regardant sous sa nouvelle forme, elle comprenoit qu'elle ne pouvoit plus prendre à lui qu'un intérêt coupable, et déploroit son exil sans oser désirer son retour.

Ainsi se passoient les nuits de Jeannie, depuis le départ du lutin ; et son cœur, aigri par un juste repentir ou par un penchant involontaire, toujours repoussé, toujours vainqueur, ne s'entretenoit que de mornes soucis qui troubl oient le repos de la chaumière. Dougal, lui-môme, étoit devenu inquiet et rêveur. Il y a des privilèges attaches aux maisons qu'habitent les follets! Elles sont

TIULBY. Ml

préservées des accidents de l'orage et des ravages de l'incendie, car le lutin attentif n'oublie jamais, quand le monde est livré au repos, de faire sa ronde nocturne autour du domaine hospitalier qui lui donne un asile contre le froid des hivers. Il resserre les chaumes du toit à mesure qu'un vent obstiné les divise, ou bien il fait rentrer dans ses gonds ébranlés une porte agitée par la tempête. Obligé à nourrir pour lui la chaleur agréable du foyer, il détourne de temps en temps la cendre qui s'amoncelle; il ranime d'un souffle léger une étincelle qui s'étend peu à peu sur un charbon prêt à s'éteindre, et finit par embraser toute sa noire surface. Il ne lui en faut pas davantage pour se réchauffer; mais il paye généreusement le loyer de ce bienfait, en veillant à ce qu'une flamme furtive ne vienne pas à se développer pendant le sommeil insouciant de ses hôtes ; il interroge du regard tous les recoins du manoir, toutes les fentes de la cheminée antique; il retourne le fourrage dans la

crèche, la paille sur la litière; et sa sollicitude ne se borne pas aux soins de l'étable ; il protège aussi les habitants pacifiques de la basse-cour et de la volière auxquels la Providence n'a donné que des cris pour se plaindre, et qu'elle a laissés sans armes pour se défendre. Souvent le chatpard, altéré de sang, qui étoit descendu des montagnes en amortissant sur les mousses discrètes son pas qui les foule à peine, en contenant son miaulement de tigre, en voilant ses yeux ardents qui brillent dans la nuit comme des lumières errantes ; souvent la martre voyageuse qui tombe inattendue sur sa proie, qui la saisit sans la blesser, l'enveloppe comme une coquette d'embrassements gracieux, l'enivre de parfums enchanteurs et lui imprime sur le cou un baiser qui donne la mort; souvent le renard même a été trouvé sans vie à côté du nid tranquille des oiseaux nouveau-nés, tandis qu'une mère immobile dormoit la tête cachée sous l'aile, en rêvant à l'heureuse histoire de sa

couvée tout éclose, où il n'a pas manque un seul œuf. Enfin l'aisance de Dougal avoit été fort augmentée par la pêche de ces jolis poissons bleus qui ne se laissoient prendre que dans ses filets; et depuis le départ de Tïilby, les poissons bleus avoient disparu. Aussi n'arrivoit-il plus au rivage sans être poursuivi des reproches de tous les enfants du clan de Mac-Farlane, qui lui crioient : — C'est affreux, méchant Dougal ! c'est vous qui avez enlevé tous les jolis petits poissons du lac Long et du lac Beau; nous ne les verrons plus sauter à la surface de l'eau, en faisant semblant de mordre à nos hameçons, ou s'arrêter immobiles comme des fleurs couleur du temps, sur les herbes roses de la rade. Nous ne les verrons plus nager à côté de nous quand nous nous baignons, et nous diriger loin des courants dangereux, en détournant rapidement leur longue colonne bleue; et Dougal poursuivoit sa route en murmurant; il se disoit même quelquefois : — C'est peut-être, en

effet, une chose bien ridicule que d'être jaloux d'un lutin ; mais le vieux moine de Bal va en sait là- dessus plus que moi.

Dougal enfin ne pouvoit se dissimuler le changement qui s'étoit fait depuis quelque temps dans le caractère de Jeannie, naguère encore si serein et si enjoué; et jamais il ne remontoit par la pensée au jour où il avoit vu sa mélancolie se développer, sans se rappeler au même instant les cérémonies de l'exorcisme et l'exil de Trilby. A force d'y réfléchir, il se persuada que les inquiétudes qui l'obsédoient dans son ménage, et la mauvaise fortune qui s'obstinoit à le poursuivre à la pêche, pourraient bien être l'effet d'un sort, et sans communiquer cette pensée à Jeannie dans des termes propres à augmenter l'amertume des soucis auxquels elle paroissoit livrée, il lui suggéra peu à peu le désir de recourir à une protection puissante contre la mauvaise destinée qui le persécutoit. C'étoit peu de jours après que devoit avoir lieu, au monastère de

Balva, la fameuse vigile de saint Colombain, dont l'intercession étoit plus recherc !)•'»' qu'aucune autre des jeunes femmes du pays, parce que, victime d'un amour secret et malheureux, il étoit sans doute plus propice qu'aucun des autres habitants du séjour céleste aux peines cachées du cœur. On en rapportoit des miracles de charité et de tendresse dont jamais Jeannie n'avoit entendu le récit sans émotion, et qui depuis quelque temps se présentoient fréquemment à son imagination parmi les rêves caressants de l'espérance. Elle se rendit d'autant plus volontiers aux propositions de Dougal , qu'elle n'avoit jamais visité le plateau du Galender, et que, dans cette contrée nouvelle pour ses yeux, elle croyoit avoir moins de souvenirs à redouter qu'auprès du foyer de la chaumière, où tout l'entretenoit des grâces touchantes et de l'innocent amour de Trilby. Un seul chagrin se mêloit à l'idée de ce pèlerinage • c'est que l'ancien du monastère, cet inflexible Ronald dont

les exorcismes cruels avoient banni Trilby pour toujours de son obscure solitude, descendront probablement lui-même de son ermitage des montagnes, pour prendre part à la solennité anniversaire de la fête du saint patron ; mais Jeannie, qui craignoit avec trop de raison d'avoir beaucoup de pensées indiscrètes et peut-être jusqu'à des sentiments coupables à se reprocher, se résigna promptement à la mortification ou au châtiment de sa présence. Qu'alloit-elle, d'ailleurs, demander à Dieu, sinon d'oublier Trilby, ou plutôt la fausse image qu'elle s'en étoit faite ; et quelle haine pouvoit-elle conserver contre ce vieillard, qui n'avoit fait que remplir ses vœux et que prévenir sa pénitence?

— Au reste, reprit-elle à part soi, sans se rendre compte de ce retour involontaire de son esprit, Ronald avoit plus de cent ans à la dernière chute des feuilles, et peutêtre est-il mort.

Dougal , moins préoccupé , parce qu'il

étoit bien plus fixé sur l'objet de son voyage, calculoit ce que devoit lui rapporter à l'avenir la pêche mieux entendue de ces poissons bleus dont il avoit cru ne voir jamais finir l'espèce; et comme s'il avoit pensé que le seul projet d'une pieuse visite au sépulcre du saint abbé pouvoit avoir ramené ce peuple vagabond dans les eaux basses du golfe, il les sondoit inutilement du regard, en parcourant le petit détour de l'extrémité du lac Long, vers les délicieux rivages de Tarbet, campagnes enchantées dont le voyageur même qui les a traversées, le cœur vide de ces illusions de l'amour qui embellissent tous les pays, n'a jamais perdu le souvenir. C'étoit un peu moins d un an après le rigoureux bannissement du follet. L'hiver n'étoit point commencé, mais l'été finissoit. Les feuilles, saisies par le froid matinal, se rouloient à la pointe des branches inclinées, et leurs bouquets bizarres, frappés d'un rouge éclatant, ou jaspés d'un fauve doré, sembloient orner la tête des arbres de

fleurs plus fraîches ou de fruits plus brillants que les fleurs et les fruits qu'ils ont reçus de la nature. On auroit cru qu'il y avoit des bouquets de grenades dans les bouleaux, et que des grappes mûres pendoient à la pâle verdure des frênes, surprises de briller entre les fines découpures de leur feuillage léger. Il y a dans ces jours de décadence de l'automne quelque chose d'inexplicable qui ajoute à la solennité de tous les sentiments. Chaque pas que fait le temps imprime alors sur les champs qui se dépouillent, ou au front des arbres qui jaunissent, un nouveau signe de caducité plus grave et plus imposant. On entend sortir du fond des bois une sorte de rumeur menaçante qui se compose du cri des branches sèches, du frôlement des feuilles qui tombent, de la plainte confuse des bêtes de proie que la prévoyance d'un hiver rigoureux alarme sur leurs petits, de rumeurs, de soupirs, de gémissements, quelquefois semblables à des voix humaines, qui étonnent l'oreille et saisissent le cœur.

TRILBY. :»l'.i

Le voyageur n'échappe pas mémo à l'abri des temples aux sensations qui le poursuivent. Les voûtes des vieilles églises rendent les mêmes bruits que les profondeurs des vieilles forêts, quand le pied du passant solitaire interroge les échos sonores de la nef, et que l'air extérieur qui se glisse entre les ais mal joints, ou qui agite le plomb des vitraux rompus, marie des accords bizarres au sourd retentissement de sa marche. On diroit quelquefois le chant grêle d'une jeune vierge cloîtrée qui répond au mugissement majestueux de l'orgue; et ces impressions se confondent si naturellement en automne, que l'instinct même des animaux y est souvent trompé. On a vu des loups errer sans défiance, à travers les colonnes d'une chapelle abandonnée, comme entre les fûts blanchissants des hêtres; une volée d'oiseaux étourdis descend indistinctement sur le faîte des grands arbres, ou sur le clocher pointu des églises gothiques. A l'aspect de ce mât élancé, dont la forme et la matière sont déro-

bées à la forêt natale, le milan resserre peu à peu les orbes de son vol circulaire, et s'abat sur sa pointe aiguë comme sur un plat d'armoiries. Cette idée auroit pu prémunir Jeannie contre l'erreur d'un pressentiment douloureux, quand elle arriva sur les pas de Dougal à la chapelle de Glenfallach, vers laquelle ils s'étoient dirigés d'abord, parce que c'est là qu'étoit marqué le rendezvous des pèlerins. En effet, elle avoit vu de loin un corbeau à ailes démesurées s'abaisser sur la flèche antique, et s'y arrêter avec un cri prolongé qui exprimoit tant d'inquiétude et de souffrance, qu'elle ne put s'empêcher cle le regarder comme un présage sinistre. Plus timide en s' approchant davantage, elle égaroit ses yeux autour d'elle avec un saisissement involontaire, et son oreille s'eiïrayoit au foible bruit des vagues sans vent qui viennent expirer au pied du monastère abandonné.

C'est ainsi que, de ruines en ruines, Dougal et Jeannie parvinrent aux rives

THÏLBY.

étroites du lac Kattrinn; car, dans ce temps reculé, les bateliers étuient plus rares, et les stations du pèlerin plus multipliées. Enfin,

après trois jours de marche, ils découvrirent de loin les sapins de Balva, dont la verdure sombre se détachoit avec une hardiesse pittoresque entre les forêts desséchées

ou sur le fond des mousses pâles de la montagne. Au-dessus de son revers aride, et comme penchées à la pointe d'un roc perpendiculaire d'où elles sembl oient se précipiter vers l'abîme, on voyoit noircir les vieilles tours du monastère, et se développer, au loin, les ailes des bâtiments à demi écroulés. Aucune main humaine n'avoit été employée à y réparer les ravages du temps depuis que les saints avoient fondé cet édifice, et une tradition universellement répandue dans le peuple attestoit que, lorsque ses restes solennels achèveroient de joncher la terre de leurs débris, l'ennemi de Dieu triompheroit pour plusieurs siècles en Ecosse, et y obscurciroit de ténèbres impies les pures splendeurs de la foi. Aussi c'étoit un sujet de joie toujours nouveau pour la multitude chrétienne que de le voir encore imposant dans son aspect, et offrant pour l'avenir quelques promesses de durée. Alors des cris de joie, des clameurs d'enthousiasme, de doux murmures d'espoir et de

tiulby. na

reconnoissancc venoient se confondre dans la prière commune. C'est là, c'est dan moment de pieuse et profonde émotion qu'excite l'attente ou la vue d'un miracle que tous les pèlerins à genoux récapitulent pendant quelques minutes d'adoration les principaux objets de leur voyage : la femme et les filles de Goll Cameron, un des plus proches voisins de Dougal, de nouvelles parures qui éclipseroient dans les fêtes prochaines la beauté simple de Jeannie; Dougal. un coup de filet miraculeux qui l'enrichi m il de quelque trésor, contenu dans une boîte précieuse que sa bonne fortune auroit amenée intacte à l'extrémité du lac; et Jeannie, le besoin d'oublier Trilby et de ne plus y rêver; prière que son cœur ne pouvoit cependant avouer tout entière, et qu'elle se réservoit de méditer encore au pied des autels, avant de la confier sans réserve à la pensée attentive du saint protecteur.

Les pèlerins arrivèrent enfin au parvis de

la vieille église, où un des plus anciens ermites de la. contrée étoit ordinairement chargé d'attendre leurs offrandes, et de leur présenter des rafraîchissements et un asile pour la nuit. De loin, la blancheur éblouissante du front de l'anachorète, l'élévation de sa taille majestueuse qui n'avoit pas fléchi sous le poids des ans, la gravité de son attitude immobile et presque menaçante, avoient frappé Jeannie d'une réminiscence mêlée de respect et de terreur. Cet ermite, c'étoit le sévère Ronald, le moine centenaire de Balva. — J'étois préparé à vous voir, dit-il à Jeannie avec une intention si pénétrante, que l'infortunée n'auroit pas éprouvé plus de trouble en s'entendant publiquement accuser d'un péché. Et vous aussi, bon Dougal, continua-t-il en le bénissant : vous venez chercher avec raison les grâces du ciel dans la maison du ciel, et nous demander contre les ennemis secrets qui vous tourmentent les secours d'une protection que les péchés du peuple ont fatiguée,

et qui ne peut plus se racheter que par de grands sacrifices.

Pendant qu'il parloit de la sorte, il les avoit introduits dans la longue salle du réfectoire; le reste des pèlerins se repo-

320 TUILBY.

soient sur les pierres du vestibule, ou se distribuoient, chacun suivant sa dévotion particulière, dans les nombreuses chapelles de l'église souterraine. Ronald se signa et s'assit. Dougal l'imita ; Jeannie , obsédée d'une inquiétude invincible, essayoit de tromper l'attention obstinée du saint prêtre en laissant errer la sienne sur les nouveaux objets de curiosité qui s'offroient à ses regards dans ce séjour inconnu. Elle observoit avec une curiosité vague le cintre immense des voûtes antiques, la majestueuse élévation des pilastres, le travail bizarre et recherché des ornements, et la multitude de portraits poudreux qui se suivoient dans des cadres délabrés sur les innombrables panneaux des boiseries. C'étoit la première fois que Jeannie entroit dans une galerie de peinture, et que ses yeux étoient surpris par cette imitation presque vivante de la figure de l'homme, animée au gré de l'artiste de toutes les passions de la vie. Elle contemploit émerveillée cette succession de héros écos-

ri; lu; y. 327

sois, différente d'expression et de carad et dont la prunelle mobile, toujours i sur ses mouvements, semblent la poursuivre de tableaux en tableaux, les uns avec l'en lotion d'un intérêt impuissant et d'un attendrissement inutile, les autres avec la sombre rigueur de la menace et le regard foudroyant de la malédiction. L'un d'eux, dont le pinceau d'un artiste plus hardi avoit pour ainsi dire devancé la résurrection, et qu'une combinaison peu connue alors d'effets et de couleurs paroissoit avoir jeté hors de la toile, effraya tellement Jeannie de l'idée de le voir se précipiter de sa bordure d'or et de traverser la galerie comme un spectre, qu'elle se réfugia en tremblant vers Dougal, et tomba interdite sur la banquette que Ronald lui avoit préparée.

— Celui-là, dit Ronald qui n'avoit pas cessé de converser avec Dougal . est le pieux Magnus Mac-Farlane, le plus généreux de nos bienfaiteurs, et celui de tous qui a le plus de part à nos prières. Indigné

du manque de foi de ses descendants dont la déloyauté a prolongé pour bien des siècles encore les épreuves de son âme, il poursuit leurs partisans et leurs complices jusque dans ce portrait miraculeux. J'ai entendu assurer que jamais les amis des derniers Mac-Farlane n'étoient entrés dans cette enceinte sans voir le pieux Magnus s'arracher de la toile où le peintre avoit cru le fixer, pour venger sur eux le crime et l'indignité de sa race. Les places vides qui suivent celle-ci, continua-t-il, indiquent celles qui étoient réservées aux portraits de nos oppresseurs, et dont ils ont été repoussés comme du ciel.

— Cependant, dit Jeannie, la dernière de ces places paroît occupée. . . Voilà un portrait au fond de cette galerie, et si ce n'étoit le voile qui le couvre...

— Je vous disois, Dougal, reprit le moine, sans prêter d'attention à l'observation de Jeannie, que ce portrait est celui de Magnus Mac-Farlane, et que tous ses

descendants sont dévoués à la malédiction éternelle.

— Cependant, dit Jeannie, voilà un portrait au fond de cette galerie, un portrait voilé qui ne seroit pas admis dans ce lieu saint, si la personne qui doit y être représentée étoit aussi chargée d'une éternelle malédiction. N'appartiendroit-il pas par hasard à la famille des Mac-Farlane comme la disposition du reste de cette galerie semble l'annoncer, et comment un Mac-Farlane...?

— La vengeance de Dieu a ses bornes et ses conditions, interrompit Ronald; et il faut que ce jeune homme ait eu des amis parmi les saints...

— Il étoit jeune! s'écria Jeannie...

— Eh bien ! dit durement Dougal, qu'importe l'âge d'un damné?...

— Les damnés n'ont point d'amis dans le ciel, répondit vivement Jeannie en se précipitant vers le tableau. Dougal la retint. Elle s'assit. Les pèlerins pénétroient lente-

ment dans la salle, et resserroient peu à peu leur cercle immense autour du siège du vénérable vieillard qui avoit repris avec eux son discours où il l'avoit laissé. — Vrai, vrai, répétoit-il, les mains appuyées sur son front renversé! — de terribles sacrifices! nous ne pouvons appeler la protection du Seigneur par notre intercession que sur les âmes qui la demandent sincèrement et comme nous, sans mélange de ménagements et de foiblesse. Ce n'est pas tout que de craindre l'obsession d'un démon et que de prier le ciel de nous en délivrer. Il faut encore le maudire! Savez-vous que la charité peut être un grand péché?

— Est-il possible? répondit Dougal. — Jeannie se retourna du côté de Ronald et le regarda d'un air plus assuré qu'auparavant.

— Infortunés que nous sommes, reprit Ronald , comment résisterions-nous à l'ennemi acharné à notre perte si nous n'usions pas contre lui de toutes les ressources que la religion nous a réservées, de tout le pou-

TR1LBY, 331

voir qu'elle a mis entre nos mains? A quoi nous serviroit de prier toujours pour ceux qui nous persécutent, s'ils ne cessent de

renouveler contre nous leurs manœuvres et leurs maléfices? La haire sacrée et le calice rigoureux des saintes épreuves ne nous ({('•tendent pas eux-mêmes contre les prestiges du mauvais esprit; nous souffrons comme vous, mes enfants, et nous jugeons de la rigueur de vos combats par ceux que nous avons livrés. Croyez-vous que nos pauvres moines aient parcouru une si longue carrière sur cette terre si riche en plaisirs, dans une vie si recherchée pour eux en austérités et en misères, sans lutter quelquefois contre le goût des voluptés et le désir de ce bien temporel que vous appelez le bonheur? Oh! que de rêves délicieux ont assailli notre jeunesse! que d'ambitions criminelles ont tourmenté notre âge mur! que de regrets amers ont hâté la blancheur de nos cheveux, et de combien de remords nous arriverions chargés sous les yeux de

notre Maître, si nous avions hésité à nous armer de malédictions et de vengeances contre l'esprit du péché!...

A ces mots, le vieux Ronald fit un signe, la foule s'aligna sur le banc étroit qui couroit comme une moulure sur toute la longueur des murailles, et il continua :

— Mesurez la grandeur de nos afflictions, dit Ronald, par la profondeur de la solitude qui nous environne, par l'immense abandon auquel nous sommes condamnés! Les plus cruelles rigueurs de votre destinée ne sont du moins pas sans" consolation et même sans plaisir. Vous avez tous une âme qui vous cherche, une pensée qui vous comprend, un autre vous qui est associé de souvenir ou d'intérêt ou d'espérance à votre passé, à votre présent ou à votre avenir. Il n'y a point de but interdit à votre pensée, point d'espace fermé à vos pas, point de créature refusée à votre affection; tandis que toute la vie du moine, toute l'histoire de l'ermite sur la terre s'écoule entre le seuil solitaire de

l'église et le seuil solitaire des catacombes. Il n'est question, dans le long développement de nos années invariablement semblables entre elles, que de changer de tombeau et de marcher du chœur des prêtres à celui des saints. Ne croiriez-vous pas devoir quelque retour à un dévouement si pénible et si persévérant pour votre salut? Eh bien, mes frères, apprenez à quel point le zèle qui nous attache à vos intérêts spirituels aggrave de jour en jour l'austérité de notre pénitence ! — Apprenez que ce n'étoit pas assez pour nous d'être soumis comme le reste des hommes à ces démons du cœur, dont aucun des malheureux enfants d'Adam n'a pu défier les atteintes! Il n'y a pas jusqu'aux esprits les plus disgraciés, jusqu'aux lutins les plus obscurs qui ne se fassent un malin plaisir de troubler les rapides instants de notre repos et le calme si longtemps inviolable de nos cellules. Certains de ces follets désœuvrés surtout dont nous avons, avec tant de peine et au prix de tant de prières,

débarrassé vos habitations, se vengent cruellement sur nous du pouvoir qu'un exorcisme indiscret nous a fait perdre. En les bannissant de la demeure secrète qu'ils avoient usurpée dans vos métairies, nous avons omis de leur indiquer un lieu d'exil déterminé, et les maisons dont nous les avons repoussés sont elles seules à l'abri de leurs insultes. Groiriez-vous que les lieux consacrés eux-mêmes n'ont plus rien de respectable pour eux, et que leur cohorte infernale n'attend, au moment où je vous parle, que le retour des ténèbres pour se répandre en épais tourbillons sous les lambris du cloître?

L'autre jour, à l'instant où le cercueil d'un de nos frères alloit toucher le sol du caveau mortuaire, la corde se rompt tout à coup en sifflant comme avec un rire aigu, et la châsse roule, grondant, de degrés en degrés sous les voûtes. Les voix qui en sortoient ressembloient à la voix des morts, indignés qu'on ait troublé leur sépulture, qui

TR1LBY.

gémissent, qui se révoltent, qui crient. Les assistants les plus rapprochés du caveau, ceux qui commençoient à plonger leurs regards dans sa profondeur, ont cru voir

les tombes se soulever et flotter les linceuls, et les squelettes agités par l'artifice des lutins jaillir avec eux des soupiraux, s'égarer sous les nefs, se grouper confusément dans les stalles ou se mêler comme des figures

bouffonnes dans les ombres du sanctuaire. Au même moment , toutes les lumières de l'église... — Écoutez!

On se pressoit pour écouter Ronald.

Jeannie seule, les doigts passés dans une boucle de ses cheveux, l'âme fixée à une pensée, écoutoit et n'entendoit plus.

— Écoutez, mes frères, et dites quel péché secret, quelle trahison, quel assassinat, quel adultère d'action ou de pensée a pu attirer cette calamité sur nous. Toutes les lumières du temple avoient disparu. Les torches des acolytes, dit Ronald, lançoient à peine quelques flammèches fugitives qui s'éloignoient , se rapprochoient , dansoient en rayons bleus et grêles, comme les feux magiques des sorcières, et puis montoient et se perdoient dans les recoins noirs des vestibules et des chapelles. Enfin, la lampe immortelle du Saint des Saints... — Je la vis s'agiter, s'obscurcir et mourir. — Mourir! La nuit profonde, la nuit tout entière, dans l'église, dans le chœur, dans le taber-

riacîe! La nuit descendue pour la première fois sur le sacrement du Seigneur! La nuii si

humide, si obscure, si redoutable partout, si effrayante, horrible sous le dôme de nos basiliques où est promis le jour éternel!... — Nos moines éperdus s'égaroient dans l'immensité du temple, agrandi encore par la profondeur de la nuit; et, trahis par les murailles qui leur refusoient de tous côtés l'issue étroite et oubliée, trompés par la confusion de leurs voix plantives qui se heurtoient dans les échos et qui rapport» >ient à leurs oreilles des bruits de menace et de terreur, ils fuyoient épouvantés, prêtant des clameurs et des gémissements aux tristes images du tombeau qu'ils croyoient entendre pleurer sur leur lit de pierre. L'un deux sentit la main glacée de saint Duncan. qui s'ouvroit, s'épanouissoit, se fermoit sur la sienne et le lioit à son monument d'une étreinte fraternelle. 11 y fut retrouvé moi l le lendemain. Le plus jeune de nos frères (il étoit arrivé depuis peu de temps, et nous ne

connoissions encore ni son nom ni sa famille) saisit avec tant d'ardeur la statue d'une jeune sainte dont il espéroit le secours, qu'il l'entraîna sur lui et qu'elle l'écrasa dans sa chute. C'était celle, vous le savez, qu'un

habile sculpteur du pays avoit ciselée nouvellement, à la ressemblance de cette vierge du Lothian qui est morte de douleur, parce qu'on l'avoit séparée de son fiancé. Tant de malheurs, continua Ronald en cherchant à fixer le regard immobile de Jeannie, sont

TR1LBY. 339

peut-être l'effet d'une piété indiscrète, d'une intercession involontairement criminelle, d'un péché, d'un seul péché d'intention...

— D'un seul péché d'intention! s'écria Clady, la plus jeune des filles de Coll Gameron...

— D'un seul ! reprit Ronald avec impatience. — Jeannie, tranquille et inattentive, n'avoit pas même soupiré. Le mystère incompréhensible du portrait voilé préoccupoit toute son àme.

— Enfin , dit Ronald en se levant et en donnant à ses paroles une expression solennelle d'exaltation et d'autorité, nous avons marqué ce jour pour frapper d'une imprécation irrévocable les mauvais esprits de l'Ecosse.

— Irrévocable ! murmura une voix gémissante qui s'éloignoit peu à peu.

— Irrévocable si elle est libre et universelle. Quand le cri de malédiction s'élèvera devant l'autel, si toutes les voix le répètent...

— Si toutes les voix répètent un cri de malédiction devant l'autel ! reprit la voix. — Jeannie gagnoit l'extrémité de la galerie.

— Alors tout sera fini, et les démons retomberont pour jamais dans l'abîme.

— Que cela soit fait ainsi! dit le peuple. Et il suivit en foule le redoutable ennemi des lutins. Les autres moines, ou plus timides ou moins sévères, s'étoient dérobés à l'appareil redoutable de cette cruelle cérémonie; car nous avons déjà dit que les follets de l'Ecosse, dont la damnation éternelle n'étoit pas un point avéré de la croyance populaire, inspiroient plus d'inquiétude que de haine, et un bruit assez probable s'étoit répandu que certains d'entre eux bravoient les rigueurs de l'exorcisme et les menaces de l'anathème, dans la cellule d'un solitaire charitable ou dans la niche d'un apôtre. Quant aux pêcheurs et aux bergers, ils n'avoient qu'à se louer pour la plupart de ces intelligences familières, tout à coup si impitoyablement condamnées; mais, pou sou-

sibles au souvenir dos services passés, ils s'associoient volontiers à la colère de Ronald et n' hésitaient pas à proscrire cet ennemi inconnu qui ne s'étoit manifesté que par des bienfaits.

L'histoire de l'exil du pauvre Trilby étoit d'ailleurs parvenue aux voisins de DougaL et les filles de Goll Cameron se disoient souvent dans leurs veillées que c'étoit probablement à quelqu'un de ses prestiges que Jeannie avoit été redevable de ses succès dans les fêtes du clan, et Dougal de ses avantages à la pêche sur leurs amants et sur leur père. Maineh Cameron n'avoit-elle pas vu Trilby lui-même, assis à la proue du bateau, jeter à pleines mains, dans les nasses vides du pêcheur endormi, des milliers de poissons bleus, le réveiller en frappant la barque du pied et rouler de vague en vague jusqu'au rivage, dans une écume d'argent?... — Malédiction! cria Maineh... Malédiction! dit Feny... Ah! Jeannie seule a pour vous le charme de la beauté! pensa

Clady; c'est pour elle que vous m'avez quittée, fantôme de mon sommeil que je n'ai que trop aimé, et si la malédiction prononcée contre vous ne s'accomplit pas, libre encore de choisir entre toutes les chaumières de l'Ecosse, vous vous fixerez pour toujours à la chaumière de Jeannie? Non! vraiment!

— Malédiction! répéta Ronald avec une voix terrible. — Ce mot coûtoit à prononcer à Clady, mais Jeannie entra si belle d'émotion et d'amour qu'elle n'hésita plus. — Malédiction! dit Clady...

Jeannie seule n'avoit pas été présente à la cérémonie, mais la rapidité de tant d'impressions vives et profondes avoit d'abord empêché qu'on remarquât son absence.

Clady s'en étoit cependant aperçue, parce qu'elle ne croyoit pas avoir en beauté d'autre rivale digne d'elle. Nous nous rappelons qu'un vif intérêt de curiosité entraînoit Jeannie vers l'extrémité de la galerie des tableaux au moment où le vieux moine

TMU^.

disposoit Pesprit de ses auditeurs h ren le devoir cruel qu'il împosoil a leur piél peine la foule se fut-elle écoulée hors de la salir, que Jeannie , frémissant d'impatience, et peut-être aussi préoccupée malgré elle d'un autre sentiment, s'élança vers le tableau voilé, arracha le rideau qui le couvroit, et reconnut d'un regard tous les traits qu'elle avoit rêvés. — C'étoit lui. — C'étoit la physionomie connue, les vêtements, les armes, l'écusson, le nom même des Mac-Farlane. Le peintre gothique avoit tracé au-dessous du portrait,

selon l'usage de son temps, le du nom de l'homme qui étoit représenté :

Page 1