‹ La neuvaine du CythèreChapitre 10 sur 13 · D L CHANT C 1 N Q L' 1 E M E · texte numérisé non relu

D L CHANT C 1 N Q L' 1 E M E

Vénus remet sa ceinture et engage le faune à aller voir l'Amour; elle lui fait admirer son fils endormi, et lui raconte qu'elle est allée consulter le Destin sur l'ennui qu'elle éprouvait, et qu'il lui a annoncé que tous ses chagrins finiraient aussitôt qu'elle aurait conçu l'Amour. Vénus, transportée, s'incline pour embrasser son fils; mais le faune fait du bruit, l'Amour se réveille, et ils vont souper tous les trois.

ilL mois de mai, vous avez vu l'aurore Se dégager des vapeurs du matin :

Telle, et plus fraîche, et plus riante encore, Parut Vénus au sortir de son bain.

L'instant d'après, ayant mis sa ceinture : — « Allons, dit-elle, allons dans le sommeil u Voir cet Amour, ce roi de la nature. (( Allons cueillir le baiser du réveil. »

Près d'un ruisseau, dont l'eau brillante et pure,

En sautillant, roule entre les cailloux,

Tombe et s'enfuit, arrosant la verdure,

Est un sopha du gazon le plus doux.

De l'aubépine et du myrte flexible

Les rameaux verts, déployés alentour,

Forment en cintre une alcôve paisible.

C'est sous ce dais que reposait l'Amour.

Vénus approche, et des plis de la gaze

Le froissement suffit pour l'éveiller ;

Mais, par malice, il feint de sommeiller.

Près de ce dieu , Ténus est en extase :

— « Vois qu'il est beau, disait-elle au Sylvain;

Vois cette bouche et ce souris divin.

Es-tu surpris que l'univers l'encense?

Chaque mortel le connaît à son tour.

Il fait lui seul ma gloire et ma puissance.

Et que serait la beauté sans l'Amour?

En vain les dieux et du ciel et de l'onde

Me proclamaient souveraine du monde ;

Un froid hommage , un culte passager ,

Fut tout l'honneur qu'on rendit à mes charmes;

Et du plaisir inconstant et léger

Les faibles traits étaient mes seules armes. Moi-même enfin, lasse de ma beauté, De m'amuser me faisant une étude,

( J'avais l'Ennui sans cesse à mon côté;

( Et le moment qui suit la nouveauté

i N'était pour moi qu'une triste habitude.

( Je résolus, dans mon inquiétude,

( De consulter l'immuable Destin;

( Dans son palais je me rends un matin.

( J'étais tremblante, et je fus rassurée.

( Le dieu terrible, au nom de Cythérée,

( Se radoucit; lui-même il m'aborda;

( En s'inclinant, son front se dérida.

— <( Que voulez-vous de moi, jeune immortelle? Faut-il casser quelqu'un de mes décrets. Vous révéler quelqu'un de mes secrets?

1 Vous pouvez tout : vous êtes jeune et belle. Il dit ces mots de ce ton suppliant Qui dans mon juge annonçait un client. ' Sa voix, son air majestueux et tendre.

Touchent mon cœur étonné de l'entendre.

De la vieillesse il n'a point la langueur; Tout en lui marque une mâle vigueur.

« Je le salue, et je lui dis : Mon père,

H L'Ennui m'obsède, et je me désespère

(( D'attendre en vain, même au sein des plaisirs.

" Je ne sais quoi qui manque à mes désirs.

« Je veux quitter le ciel, si cela dure.

« Daignez jeter un coup d'œil sur mes mains,

« Et m'éclaircir de ma bonne aventure.

— (( Charme des dieux , délices des humains ,

« Non, me dit-il avec un doux sourire,

« C'est dans tes yeux que le Destin veut lire ,

« Et dans les siens toi-même tu liras.

« Lors je me sens enlever dans ses bras

« Jusqu'à ce trône entouré de nuages,

« Où sa puissance enchaîne tous les âges.

« Là sont le Temps, la Fortune, la 3Iort,

« Tyrans du monde et ministres du Sort ;

" J'y vois la Gloire, éclatante chimère,

« La folle Joie, et la Douleur amère,

« Et le Hasard, un cornet dans les mains,

'( Jouant aux dés les succès des humains.

(( Tout ce cortège, en un profond silence,

« De son monarque adore la présence,

(( Et du Destin le trône impérial

Pour moi se change en un lit nuptial.

Il y prend place, et moi-même il m'attire Sur ses genoux, qui séparent les miens. Novice encor, je rougis, mais j'admire.

Bientôt je sens que ma pudeur expire ; Bientôt mes bras s'enlacent dans les siens. — c( ^'iens, me dit-il, que ma bonté féconde Dépose en toi le souverain du monde.

Voilà mon sceptre, et mes droits sont les tiens. De ce langage auguste et prophétique J'entendais mal le sens énigmatique.

La vérité tout à coup se fit jour.

Dieux! quel plaisir de concevoir l'Amour! Que vois-je alors dans les yeux de son père? Dans l'avenir quel prodige s'opère!

C'est un enfant qui maîtrise les dieux ; Tous, pour le suivre, abandonnent les cieux. Est-ce un vain songe? ou suis-je dans l'ivresse? Dis-je au Destin; qu'est-ce donc que je vois? Tu vois, dit-il, l'Amour et ses exploits. 0 ma Vénus! rends grâce à ma tendresse. Tu seras mère, et cet enfant si beau Sera ton fils. Formé de mon essence,

Je l'ai rempli de ma toute-puissance,

Et de mon sceptre il fera son flambeau.

11 dit, se lève, et bientôt me renvoie

Pleine de gloire et d'amour et de joie.

Dans peu ma taille, épaissie en rondeur, « De nos Testa fit rougir la pudeur.

Propos malins voltigeaient à l'oreille.

Elle a failli, notre jeune merveille ;

C'est bien dommage! Et quel est l'imprudent?

Est-ce le dieu du Thyrse ou du Trident? (( Mars, ou Mercure, ou le fils de Latone?

On peut choisir, car Vénus est si bonne !

J'entendais tout, non sans quelque rougeur;

IMais je sentais remuer mon vengeur.

Le terme approche ; Amour voit la lumière :

On vient en foule admirer cet enfant ;

De ses attraits , que je sens la première.

Nul ne se doute, et nul ne s'en défend.

Lors du Destin s'accomplit la promesse ;

Les cœurs émus semblent s'épanouir.

Et dans le ciel il n'est dieu ni déesse « Qui n'aime à plaire et n'aspire à jouir ;

Dans l'univers il se répand une ame.

« Tout languissait , tout s'agite et s'enflamme ; (( De la pudeur le voile est déchiré, (( Et par un sexe un sexe est attiré. (( L'oiseau dans l'air, le reptile sous l'herbe, )) L'humble pasteur, le monarque superbe, (( Tout s'abandonne au penchant amoureux. (( L'Amour est né : l'univers est heureux. (( Qu'il méritait d'en être les délices, (( Ce dieu si doux , même dans ses malices ! « Est-ce bien moi qui t'ai donné le jour, « Ame du monde, ô tout-puissant Amour! » Dans ses transports, la déesse s'incline Pour le baiser, et sa taille divine Ressemble au jonc que le vent fait ployer. Sur les deux mains je la vois s'appuyer ; Je vois fleurir le gazon qu'elle touche ; Mais de l'Amour, qu'elle craint d'éveiller. Sa lèvre à peine ose effleurer la bouche. Comme Vénus est penchée en avant, Et que son dos se courbe en s'élevant , Le beau Sylvain , (jui toujours est alerte , Voit du plaisir que la lice est ouverte; H prend sa course, et va droit à son but.

L'Amour, surpris de ce brillant début :

— (( Fort bien, dit-il; j'aime assez que l'on ose « Être insolent quand on l'est comme toi ;

« Et, si tu veux l'engager sous ma loi, « De tes talents je ferai quelque chose. » Vénus alors, ranimant ses attraits,

— S'écrie : « Allons, allons souper au frais; « Fût-on Sylvain, il faut qu'on se repose. »

PAGE63, VERSS.

De consulter l'immuable Destin.

Destin, Destinée, divinité aveugle, fille de la nuit et du chaos. Toutes les autres divinités étaient soumises à celle-ci.

De nos Vesta fit rougir la pudeur.

Vesta était la déesse du feu ou le feu même.

Est-ce le dieu du Thyrse ou du Trident !^

Trident, sceptre à trois pointes ou fourche à trois dents, symbole de Neptune, qui marque son triple pouvoir sur la mer, de la conserver, de la soulever et de l'apaiser; c'était une espèce de sceptre dont les rois se servaient autrefois, ou plutôt un instrument marin ou harpon dont on faisait souvent usage en mer pour piquer les gros poissons que l'on

rencontre. Ce furent les Cyclopes qui en firent présent à Neptune dans la guerre contre les Titans. On dit que Mercure lui vola un jour son trident, c'est-à-dire qu'il devint habile dans l'art de la navigation ; ce trident entr'ouvrait la terre chaque fois que Neptune l'en frappait.

Mars, ou Mercure, ou le fils de Latone?

Mercure, celui des dieux qui, selon la fable, est le plus occupé; on le peignait avec la moitié du visage claire et l'autre noire et sombre, parce qu'on croyait qu"il conduisait les âmes aux enfers, et qu'ainsi il était tantôt au ciel ou sur la terre et tantôt dans le royaume des ombres. Son culte n'avait rien de particulier, sinon qu'on lui offrait les langues des victimes, emblème de son éloquence,

Latone fut aimée de Jupiter. Junon, par jalousie, fit naître le serpent Python pour tourmenter sa rivale. Elle avait fait promettre à la Terre de ne lui donner aucune retraite; mais Neptune, touché de compassion, fit sortir du fond de la mer l'île de Délos, où Latone, changée en caille par Jupiter, se réfugia, et où, à l'ombre d'un olivier, elle accoucha de Diane et d'Apollon.

SOMMAIRE

Le faune se met à table avec Vénus et l'Amour; les Grâces prennent leur lyre. Aglaé peint l'enfance de l'Amour et ses conquêtes, les amours d'Antiope et de Pasiphaé, etc., etc. Thalie chante et danse un dithyrambe en s'accompagnant du tambourin ; mais son chant est si animé et si expressif, qu'un vertige soudain s'empare de tous ceux qui écoutent, et on se livre aux plus bruyants transports.

Ce temps n'est plus où l'on soupait gaîment. La vanité, le luxe et l'indolence De nos festins ont banni l'enjoùment.

Nous buvons mal ; nous aimons faiblement ; L'ennui nous gagne au sein de l'opulence. Eh quoi ! Français , Bacchus sur vos coteaux A-t-il en vain répandu ses largesses?

Ou des pressoirs d'Auvilé, de Citeaux, A-t-il pour vous fait tarir les richesses ?

Ah ! VOS aïeux méritaient ses faveurs : Amants la nuit, dès le matin buveurs, Leurs jours coulaient entre ces deux ivresses. Et Ton voyait leur front mâle et guerrier Unir le pampre et le myrte au laurier. Rappelez- vous les convives du Temple; Ou de mon faune au moins suivez l'exemple. Et venez voir à ce souper divin Comme l'Amour est brillant dans le vin.

Dans un salon oii Zéphyre et Pomone Ont réuni le printemps et l'automne, Par les Plaisirs nos amants sont servis. Vénus est là ; le faune est vis-vis.

Entre les deux. l'Amour, qui les couronne, Rit de les voir se donner l'air décent D'une novice et d'un jeune innocent.

Des vases d'or, pleins d'un mets délectable, Brillent aux yeux, et parfument la table. Ce mets exquis, pur aliment des dieux, Est l'ambroisie, ineffable mélange De tous les fruits les plus délicieux : C'est la grenade, et la pêche, et l'orange.

Et du cédrat l'acide parfumé,

Et du melon l'élixir exprimé,

Et la cerise en liqueur transparente,

Et la framboise, et la fraise odorante,

Et tous les sucs dont la fille du ciel ,

L'active abeille, assaisonne son miel.

Pour le nectar, c'est la plus pure essence Des vins d'Aï, de Tokai, de Constance.

Le bon Silène en tria le raisin , La jeune. Hébé l'exprima de sa main.

— « Çà, dit l'Amour, que le nectar abonde! « Grâces, versez à la reine du monde; « Versez au dieu qu'elle admet à sa cour. » Le faune alors sans nuage se montre :

A cette vue on s'écrie alentour :

Ah ! le beau couple ! ah ! l'heureuse rencontre ! Les chastes sœurs se disaient tour a tour : Comme il est fier ! comme il est fait au tour ! Sans s'émouvoir, le faune prend sa coupe, .Boit aux plaisirs de l'immortelle troupe, Lorgne Vénus, et trinque avec l'Amour.

Vénus rougit, et n'en est que plus belle.

— (( Oui, je le veux, il faut bien recevoir « Ce jeune dieu; c'est un ami, dit-elle,

« Que je me fais : on n'en peut trop avoir. »

Le nectar coule, et le faune s'enivre.

Vénus s'anime, et bientôt s'attendrit.

L'enfant malin l'agace et lui sourit.

— « Voilà, dit-il, ce que j'appelle vivre. (( Au ciel, à table, on s'ennuie à loisir.

« Gêné sans cesse, on s'écoute, on s'observe. (( Junon la prude et la sage Minerve , « Prennent l'alarme au seul nom du plaisir; « JMars a toujours des combais dans la tête ; « Apollon rêve et fait des vers nouveaux ; <( Neptune a l'air d'une sombre tempête ; « Hercule boit ou conte ses travaux; « Vulcain, qui boude au milieu d'une fête, (( Dans tous les dieux voit autant de rivaux ; (( Hors de chez lui Jupiter est aimable, i( Mais, dans sa cour, sa majesté l'accable. "■ Pour s'amuser, il faut de sa grandeur « Savoir descendre, oublier l'étiquette, « Et la décence, et même la pudeui' :

« Tout cela nuit, tout cela m'inquiète.

« Qu'en pensez-vous , beau-père ? — Dans nos bois ,

(i Dit le Sylvain, nos désirs sont nos lois.

« Qu'une dryade indocile et farouche

« Ose s'en plaindre, n l'instant sur sa bouche

« Mille baisers vous lui coupent la voix.

— <( Fort bien. Voilà les mœurs du premier âge.

« Comme on aimait dans ce siècle sauvage !

« Dieux et mortels, tout était confondu.

« En s'éclairant, le monde s'est perdu.

« Nymphes, allons, tandis que je vais boire,

« Rappelez-moi les beaux jours de ma gloire. »

Il dit : déjà les lyres sont d'accord.

L'air retentit de leur brillant prélude,

Et des échos de ce paisible bord

Leurs sons divins charment la solitude.

Aglaé chante et peint l'Amour enfant.

Lorsque des cieux il revint triomphant.

Après son char traînant la cour céleste.

Dans un cantique, en langage modeste,

Elle exprimait les feux de Danaé,

Ceux d'Antiope et de Pasiphaé ;

Comment Europe au taureau fut docile ;

Quelle attitude avait prise Léda, Dans le moment qu'au cygne elle céda , Pour lui donner un accès plus facile.

Dans le récit , par le chant animé , Chacun croit voir Jupiter, empluraé, Flattant d'une aile agile et caressante Le bout vermeil d'une gorge naissante ; On lui voit tendre un bec voluptueux.

Et de son cou flexible et tortueux On voit s'enfler la plume frémissante.

A ce tableau, si décemment gazé.

Le faune ému se sentit embrasé.

— '( ^ ous m'enchantez, nymphe ; vous êtes digne (( D'avoir, dit-il, tous les dieux pour amants.

« Soyez Léda, je serai votre cygne, « Et que je sois mutilé' si je mens!

— (( Ah ! dit Vénus , laissez là vos serments ,

« Ils font trembler. — Çà, que la plus ingambe « Des chastes sœurs, dit l'enfant de Gypris, (( Pour achever d'enivrer nos esprits, « Nous chante et danse un joyeux dithyrambe. u J'aime celui qu'Ariane, en buvant

« Avec Bacchus, répétait si souvent. »

L'air fut chanté par l'aimable Thalie.

Jeune Guimard, elle avait ton minois.

Et l'on crut voir Ariane embellie.

Pour animer et ses pas et sa voix .

Le tambourin, qu'inventa la Folie.

En voltigeant frémissait sous ses doigts.

Viens, Bacchus, viens, je te livre Et ma raison et mon cœur. Verse-moi de ta liqueur.

Que dans tes bras je m^enivre !

Je veux mourir et revivre Dans les bras de mon vainqueur.

Oui, dieu charmant, je t'adore; Verse-moi, je brûle encore.

Verse-moi de ta liqueur.

D'amour, de vin je m'enivre.

Je me livre

A mon vainqueur.

Qu'il est fier de son empire, Ce jeune insolent.

Ce dieu pétulant!

Il a d'un satyre L'œil étincelant :

80 CHANT SIXIÈ3IE.

Le dieu de la lyre, Le blond Délien, Le Castalien A-t-il ce délire ?

Il chante au milieu De ses neuf pucelles :

Plus heureuses celles Que mon jeune dieu Promène en tout lieu, Bacchantes nouvelles!

La tête à 1 envers.

Sur des pampres verts, Il fait avec elles Bien mieux que des vers !

Insipide Aganippide, Je ne bois point de tes eaux.

Le bel ambre De septembre Ne croît point sur tes roseaux.

Sous la treille Je sommeille, Ivre encor de mes plaisirs. Plus vermeille, Je m'éveille.

Brûlant de nouveaux désirs.

Est-il de Ménade

Plus folle que moi?

Verse encor rasade, Plus j'aime et je boi, I Plus ma soif augmente.

Bacchus, ton amante Est digne de toi.

Recommence, Embrase-moi ;

Tu me vol Dans la démence.

Buvons, aimons, Consumons Ce qui me reste de vie.

Tu le rends digne d"envie Ce trépas délicieux.

J'y touche... à mes yeux La clarté ravie...

Je suis dans les cieux; Mais tu m'as suivie, Et je te vois assis à la table des dieux.

Comme Thalle, au milieu de sa danse, Pressait le nombre, et rompait la cadence, Voilà ses sœurs qu'un vertige soudain Saisit comme elle, et, les thvrse à la main,

D'un saut léger l'une et l'autre s'élance.

Il fallait voir leurs cheveux annelés Flotter dans l'air, sur leurs dos étalés ; Il fallait voir de leur agile croupe Le mouvement, vif et lent tour a tour, En varier la forme et le contour.

Le dieu des bois , tenant en main sa coupe ,

Les suit des yeux, les observe en détail ,

Tel qu'un lion rôde autour d'un bercail,

L'œil enflammé, la crinière dressée,

La gueule ardente et l'haleine pressée.

Plus il regarde , et plus la soif du sang

En lui s'allume : un rugissant murmure

De sa fureur est le terrible augure,

Et de sa queue il se frappe le flanc...

Tel est le faune. On voit que l'infidèle

Tout bas rumine un énorme attentat.

Vénus le sent qui trépigne auprès d'elle ,

Et de sa rage elle prévoit l'éclat.

Il n'est plus temps, il a perdu la tête.

— (I Par tous les dieux, je serai de la fête,

« Dit l'insensé. Voyez en quel état

« Vous m'avez mis. Plus de frein qui m'arrête.

« Non, voyez-vous, je n'entends plus raison. H Parjure, impie, il ne m'importe guère; <( Que ce nectar me serve de poison... « Je brave tout , tant je suis en colère. »

Il dit, boit, jure et se lève éperdu.

L'Amour lui-même en était confondu.

Vénus s'écrie et tremble pour les Grâces.

Le ravisseur, qui vole sur leurs traces.

Les voit tomber sur un sopha de fleurs.

C'en était fait, si Vénus, tout en pleurs,

N'eût secouru la timide innocence.

Et du Sylvain réprimé la licence.

Chacun la voit s'exposer seule aux coups

De l'ennemi, pour les recevoir tous.

— u Frappe, dit-elle, et me prends pour victime.

« Je me dévoue au transport qui t'anime :

<( De ces beautés épargne la pudeur,

« Et sur Vénus assouvis ton ardeur. »

Disant ces mots, elle se précipite

Sur les trois sœurs, à qui le cœur palpite.

Déjà Sylvain se livre à ses élans ;

Vénus soutient tout le poids de sa chute ,

A ses désirs se croyant seule en butte.

Mais la fortune aime les insolents,

Et celui-ci fut plus heureux que sage.

Sur le sopha trois jolis corps tout nus

De mille attraits laissaient voir l'étalage ,

Et se groupaient sous le dos de Vénus.

Le faune plonge, et d'abord sa main pose

Sur un beau sein tout parsemé de lys

Et couronné par un bouton de rose.

Ce sein, rival des attraits de Cypris,

Était le tien, languissante Euphrosine.

L'autre main glisse... ô pudeur! en quel lieu

T'ose insulter cette main libertine?

Et jusqu'où va l'insolence d'un dieu ?

Tendre Aglaé, tu rougis de l'offense;

Tu voulus même y résister un peu ;

Mais l'endroit faible était pris sans défense.

Or, admirez comme tout réussit

Aux gens heureux. Vénus, qui s'adoucit,

Laisse tomber sa tête languissante ;

De la déesse écartant les cheveux.

Thalie approche une bouche innocente.

Le sacrilège, au comble de ses vœux, Croit voir éclore une rose naissante.

Sur cette bouche entr'ouverte au plaisir La sienne imprime un baiser tout de flamme. La nymphe et lui, pleins du même désir, Semblent vouloir entre-lacer leur ame.

Ah! s'il pouvait un moment s'échapper!... Oui, mais Vénus a soin de l'occuper.

De ses deux bras lui faisant une chaîne : — « Dégage-toi , si tu peux , de mon sein , « Dit-elle; ingrat, quel était ton dessein? « Je veux, je veux t'accabler de ma haine. »

Dans la colère on ne sait ce qu'on dit. Vénus s'égare, et s'agite, et bondit.

L'exemple anime, et l'on voit les trois Grâces. Sans hésiter, suivre gaîment ses traces. Sur le sopha tout s'ébranle et s'émeut ; Le faune , hélas ! y fait bien ce qu'il peut. Tel que l'on voit ou Daquin ou Balbatre , Sur un clavier, où voltigeaient ses doigts , Frapper d'accord dix touches à la fois :

Tel, se jouant sur ce groupe d'albâtre

Le faune agile y répand alentour

Le mouvement, la chaleur et l'amour.

Il lient Vénus et les Grâces ensemble ;

Il les domine, il les voit s'enflammer,

Brûler pour lui, dans ses bras se pâmer.

Est-il à plaindre? amis, que vous en semble?

Après cela, soyez respectueux.

Au ravisseur impie, incestueux,

Vous eussiez dit que l'Amour en colère

Ferait subir une peine exemplaire :

Le petit traître à ces noirs attentats

Applaudissait en riant aux éclats.

Ah! devant lui le crime est de déplaire.

Les chastes sœurs crurent devoir se taire

Sur leurs plaisirs; mais Vénus s'en douta.

En rougissant, elle se rajusta.

Puis se plaignit d'avoir été bien aise,

Fit le procès au faune pétulant,

Voulut chasser cet heureux insolent.

Puis s'appaisa, car enfin l'on s'appaise.

Le bon Silène en tria le raisin.

Silène, père nourricier de Bacchus.

La jeune Hébé l'exprima de sa main.

Hébé, déesse de la jeunesse, fille de Jupiter et de Junon. Cette déesse , ayant été invitée à un festin par Apollon , y mangea tant de laitues sauvages, que, de stérile qu'elle avait été jusqu'alors, elle devint enceinte d'Hébé.

Junon la prude et la sage Minerve.

Minerve était la déesse de la sagesse et de la guerre, des sciences et des arts : sa naissance a une cause fort originale. Jupiter, après avoir dévoré Métis, se sentant un grand mal de tête, eut recours à Vulcain, qui d'un coup de hache lui fendit la tête. Minerve sortit tout armée de son cerveau.

Elle fit sortir de terre un olivier, ce qui lui valut la vénération de la multitude. Les animaux qui lui étaient consacrés étaient surtout la chouette et le dragon, qui accompagnent souvent ses images; c'est ce qui fit dire assez plaisamment à Démosthène que Minerve se plaisait dans la compagnie de trois vilaines bêtes, la chouette, le dragon et le peuple.

Apollon rêve et fait des vers nouveaux.

Apollon. Comme sa sœur Diane, il eut trois noms : on l'appelait Phébus au ciel, du mot Phoibos, lumière ou vie, parce qu'il conduisait le char du soleil, traîné par quatre chevaux ; Liber sur la terre, et Apollon aux enfers. Dieu de la poésie, de la musique, de l'éloquence, de la médecine, des augures et des arts, il présidait au concert des muses.

Le monument le plus célèbre qui nous reste de l'antiquité est le fameux Apollon du Belvédère, dont le célèbre Winkelmann a fait cette description poétique :

« De toutes les statues antiques qui ont échappé à la « fureur des barbares et à la main destructive du temps, « la statue d'Apollon est sans contredit la plus sublime : on u dirait que l'artiste a composé une figure purement idéale « et qu'il n'a employé de matière que ce qu'il fallait pour « exécuter et représenter son idée. Autant la description « qu'Homère a faite d'Apollon surpasse les descriptions (( qu'en ont essayées après lui les autres poètes, autant cette « statue l'emporte sur toutes les figures de ce même dieu.

« Sa taille est au-dessus de celle de Tliomme; et son attitude « annonce la grandeur divine qui le remplit. Un éternel « printemps, tel que celui qui règne dans les champs fortu- « nés de lÉlysée, revêt d'une aimable jeunesse son beau « corps et brille avec douceur sur la fi ère structure de ses « membres. Pour mieux sentir tout le mérite de ce chefce d'œuvre de l'art, il faut se pénétrer des beautés intellec- H tuelles et devenir, s'il se peut, créateur d'une nature « céleste, car il n'y a là rien qui soit mortel, rien qui soit (( sujet aux besoins de l'humanité. Ce corps, dont aucune « veine n'interrompt les formes et qui n'est agité par aucun « nerf, semble anirhé d'un esprit céleste qui circule comme « une douce vapeur dans tous les contours de cette admirable « figure. Ce dieu vient de poursuivre Python, contre lequel u il a tendu pour la première fois son arc redoutable ; il l'a « atteint dans sa course rapide et vient de lui porter le « coup mortel. Pénétré de la conviction de sa puissance u et comme abîmé dans une joie concentrée, son regard (( pénètre au loin dans l'intini et s'étend bien au delà de sa « victoire; le dédain siège sur ses lèvres, l'indignation qu'il « respire gonfle ses narines et monte jusqu'à ses sourcils : « mais une paix inaltérable est peinte sur son front ; son œil « est plein de douceur, tel qu'il est quand les Muses le « caressent. Parmi toutes les figures qui nous restent de « Jupiter, il n'y en a aucune dans laquelle le père des dieux « approche de la grandeur avec laquelle il se manifesta jadis u à l'intelligence d'Homère; mais dans les traits de l'Apollon

(( du Belvédère on trouve les beautés individuelles de toutes

« les autres divinités réunies comme dans celle de Pandore.

« Ce front est le front de Jupiter, renfermant la déesse de la

« sagesse ; ces sourcils, par leur mouvement, annoncent la

« volonté suprême ; ce sont les grands yeux de la reine des

tt déesses, arqués avec dignité, et sa bouche est une image

« de la volupté; semblable aux tendres sarments de la vigne,

« sa belle chevelure flotte autour de sa tête, comme si elle

« était légèrement agitée par l'haleine du zéphyr. Elle semble

« parfumée de l'essence des dieux et se trouve attachée avec

(( une pompe charmante au haut de sa tête par la main des

u Grâces. A l'aspect de cette merveille de l'art, j'oublie tout

« l'univers, et mon esprit prend une disposition surnaturelle

« propre à en juger avec dignité. De l'admiration je passe

« à l'extase; je sens ma poitrine qui se dilate et s'élève,

« comme l'éprouvent ceux qui sont remplis de l'esprit des

« prophéties; je suis transporté à Délos dans les bois sacrés

u qu'Apollon ornait de sa présence. Cette statue semble

(( s'animer, comme le fit jadis la beauté sortie du ciseau de

(( Pygmalion. Mais comment te décrire, ô inimitable chef-

« d'oeuvre ! il faudrait pour cela que l'art même daignât

« m'inspirer et conduire ma plume; les traits que je viens

« de crayonner, je les dépose devant toi, comme ceux qui,

(( venant pour couronner les dieux, mettaient leurs couronnes

« à leurs pieds, ne pouvant atteindre à leur tête. »

DU CHAiNT SIXIEME. 91

Neptune a l'air d'une sombre tempête.

Neptune, Dieu des mers,

Hercule boit ou conte ses travaux.

Hercule, nom commun à plusieurs héros de l'antiquité. L'Hercule le plus connu, celui qu'honoraient les Grecs et les Romains, et auquel se rapportent presque tous les anciens monuments, est le fils de Jupiter et d'Alcmène, femme d'Amphitryon. La nuit qu'il fut conçu dura, dit-on, l'espace de trois nuits; mais l'ordre des temps n'en fut pas dérangé, parce que les nuits suivantes furent plus courtes.

Le jeune Hercule eut plusieurs maîtres : il apprit à tirer de l'arc de Rhadamanthe et d'Euryte; de Castor, à combattre tout armé; Cliiron fut son maître en astronomie et en médecine. Linus, selon Elien, lui enseigna à jouer d'un instrument qui se touchait avec l'archet; et, comme Hercule détonnait en touchant, Linus l'en reprit avec sévérité. Hercule, peu docile, ne put souffrir la réprimande, lui jeta son instrument à la tête, et le tua du coup. Il devint d'une taille extraordinaire et d'une force de corps incroyable. C'était aussi un grand mangeur : un jour qu'il voyageait avec son fils Hyllus, il demanda des vivres à un laboureur qui était à sa charrue, et, parce qu'il n'en obtint rien, il détacha

un des bœufs de la charrue, limmola aux dieux et le mangea. Cette faim canine l'accompagna jusque dans le ciel ; aussi Callimaque exhorte Diane à prendre non pas des lièvres, mais des sangliers et des taureaux, parce qu'Hercule n'avait point perdu entre les dieux la qualité de grand mangeur qu'il avait eue parmi les hommes. 11 devait être encore un grand buveur, si Ton en juge par la grandeur énorme de son gobelet : il fallait deux hommes pour le porter; quant à lui, il n'avait besoin que d'une main pour s'en servir, lorsqu'il le vidait.

Hercule eut plusieurs femmes et un plus grand nombre de maîtresses; les plus connues sont Mégare, Omphale, lole, Épicaste, Partenope, Déjanire et la jeune Hébé, qu'il épousa dans le ciel.

Un ancien auteur le peint extrêmement nerveux, avec des épaules carrées, un teint noir, un nez aquilin, de gros yeux, la barbe épaisse, les cheveux crépus et horriblement négligés.

Nymphes, allons, tandis que je vais boire.

Nymphe. Ce nom, dans la signification naturelle, signifie une nouvelle mariée; on l'a donné dans la suite à des divinités qu'on représentait sous la figure de jeunes filles.

Elle exprimait les feux de Danaé.

Danaé, fille d'Acrisius, roi d'Argos, fut enfermée fort

jeune dans une tour d'airain, par son père, sur la foi d"un oracle qui lui annonçait que son petit-fils devait un jour lui ravir la couronne et la vie ; mais Jupiter se changea en pluie d'or, et, s' étant introduit dans la tour, rendit Danaé mère de Persée.

Ceux d'Antiope et de Pasiphaé.

Antiope, fille de Nyctéus, roi de Tlièbes, fut célèbre dans toute la Grèce par sa beauté.

Pasiphaé, fille du Soleil, épousa Minos, dont elle eut plusieurs enfants, entre autres Deucalion, Astrée, Androgée, Ariane, etc. Vénus, pour se venger du Soleil, qui avait éclairé de trop près son intrigue avec Mars, inspira à sa fille un amour désordonné pour un taureau blanc que Neptune avait fait sortir de la mer.

PAGE 77, VERS 2o.

Comment Europe au taureau fut docile.

Europe, fille d'Agénor, roi de Phénicie, et sœur de Cadmus, joignait à sa beauté une blancheur si éclatante que l'on disait qu'elle avait dérobé le fard de Junon. Jupiter, épris d'amour, la voyant un jour jouer sur le bord de la mer, avec ses compagnes, se change en taureau, s'approche de la princesse d'un air doux et caressant, se laisse orner de guirlandes, prend des herbes dans sa belle main, la reçoit sur son dos, se jette dans la mer et gagne à la nage l'île de Crète.

Quelle attitude avait prise Léda.

Léda. Jupiter, ayant trouvé cette princesse sur les bords de l'Eurotas, prit la figure d'un cygne, alla se jeter entre les bras de Léda, laquelle au bout de neuf mois accoucha de deux œufs ; de l'un sortirent Pollux et Hélène, de l'autre Castor et Clytemnestre.

J'aime celui qu'Ariane, en buvant.

Ariane, fille de Minos, roi de Crète, éprise de Thésée, venu pour combattre le Minotaure, lui donna un peloton de fil à la faveur duquel il sortit du labyrinthe.

Viens, Bacchus, viens, je te livre.

Bacchus était le plus gai des conquérants et des fondateurs; il fit la conquête des Indes avec une armée d'hommes et de femmes, portant au lieu d'armes des thyrses et des tambourins; puis il alla en Egypte, où il enseigna l'agriculture aux mortels, planta la vigne et fut adoré comme le dieu du vin. C'est lui qui inventa les représentations théâtrales et qui le premier établit une école de musique, exemptant du service militaire tous ceux qui excellaient dans cet art.

On immolait à Bacchus beaucoup de pies, parce que le vin rend indiscret.

Bacchantes nouvelles.

Bacchantes, femmes qui célébraient les mystères de Bacchus. Les premières femmes qui portèrent ce nom furent celles qui suivirent Bacchus à la conquête des Indes, portant à la main un thyrse ou lance courte, recouverte de lierre et de pampre ; assez souvent nues, à l'exception d'un voile léger qui voltigeait autour d'elles, la tête quelquefois entourée de serpents vivants, l'œil en feu, le regard effaré, les bacchantes couraient çà et là, faisant retentir les airs de leurs hurlements et du bruit de leurs instruments barbares, criant Évohé, menaçant et frappant les spectateurs, formant des danses qui consistaient en bonds irréguliers et convulsifs, déchirant de jeunes taureaux, mangeant leur chair crue ; elles allaient célébrer leurs sacrifices sur le mont Cythéron, près Thèbes.

Aganippide.

Aganippide, fille du fleuve Permesse, qui coule du pied du mont Hélicon. Elle fut métamorphosée en fontaine dont les eaux avaient la vertu d'inspirer les poètes, et cette fontaine fut consacrée aux Muses. Elle se jetait dans le Permesse.

Est-il de Ménacle.

Ménades. Nom des bacchantes qui veut dire être en fureur. Ce surnom leur fut donné parce que, dans la célébration des orgies, elles étaient agitées de transports furieux, courant échevelées à demi nues, agitant le thyrse dans leurs mains, faisant retentir de leurs hurlements et du bruit des tambours les monts et les bois, en poussant la fureur jusqu'à tuer ceux qu "elles rencontraient et à porter leurs tètes en bondissant de rage et de joie.

SOMMAIRE

Les amants se couchent, et l'Amour va demander à l'Aurore un beau jour pour la fête de Vénus, que l'on célèbre le lendemain : l'Aurore l'écoute avec intérêt et paraît disposée à lui tout accorder, mais elle y met une condition; elle lui raconte le chagrin que lui cause la vieillesse précoce de Tithon, et lui demande son rajeunissement : l'Amour lui indique un pioyen, et l'Aurore, enchantée de voir qu'il réussit, lui promet le plus beau jour qui ait jamais lui pour l'univers.

U xNE querelle en amour vaut son prix. Je ne veux pas qu'elle soit trop amère ; jMais , vive et douce, elle émeut les esprits. J'ai vu des yeux qu'enflammait la colère L'instant d'après par l'amour attendris.

Ce n'est d'abord que plainte et que menace : On se regarde, et soudain tout s'efface, Et l'un et l'autre on revient plus épris. Mais c'est suttout dans un lit que l'on boude

Bien à son aise! Appuyé sur le coude, Sans se toucher, on est là dos à dos. • On fait semblant de chercher le repos. Il est bien loin! Dans son inquiétude.

Chacun s'allonge, et, comme sans dessein, L'on se rapproche. 0 puissante habitude! La main s'égare et tombe sur un sein : C'est de la paix le signe et le prélude ; Et des amours le conciliateur.

Se trouvant là, devient médiateur.

Ce fut ainsi que le faune parjure Fit à Vénus oublier son injure.

Vénus , après la scène du soupe , Les sens émus, l'esprit préoccupé, Dit à l'Amour : — « C'est demain qu'on me fête ; « J'aurais voulu que ce fût un beau jour; « Et les rumeurs du céleste séjour « Ne m'ont promis qu'orage et que tempête. (( Junon me hait, tous les dieux sont jaloux ; « Pour défenseur enfin je n'ai que vous. — (c Et c'est assez; oh, oui! soyez tranquille. « On doit savoir qui je suis dans les cieux. « Je châtirai tous ces audacieux.

(( Oui, tous, moi seul, fussent-ils encor mille;

« Mais, de mes soins en attendant le fruit,

« Au criminel accordez un asyle,

« Et qu'avec vous il passe au moins la nuit.

(( Adieu ; bientôt vous allez voir éclore

« Le plus beau jour que l'Olympe ait produit. »

Il dit et vole au palais de l'Aurore. En se couchant, Vénus boudait encore.

Sa cour s'éloigne, et le faune lui dit : « Nous voilà seuls ; te voilà dans ton lit ; « Et moi , Vénus ? et l'amant qui t'adore ? (( Puis-je du moins auprès de tant d'appas...?

— « Oui, couchez-vous; mais ne m'approchez pas. » Il obéit ; d'abord on lui rappelle

Son imprudence et puis sa trahison.

C'est le nectar qui troublait sa raison.

— « Moi, te trahir! moi, dit-il, infidèle!

(( Eh ! puis-je avoir une amante plus belle ? »

Quoique éloquent, ce discours eut besoin D'être appuyé : Vénus était fâchée ; Et, si le faune eût parlé de plus loin,

Ce qu'il eût dit l'eût faiblement touchée, Mais il ajoute à sa péroraison Une si belle et si bonne raison, Avec tant d'art le perfide insinue De son amour cette preuve ingénue, Que, si Vénus refuse encor de voir La vérité, comme on dit, toute nue, Elle en ressent du moins tout le pouvoir. Elle a beau feindre : elle n'est plus si fière. Son ame s'ouvre à ce trait de lumière ; Et le dépit, qui devait l'émousser.

En expirant ne put le repousser.

Vénus le sent qui pénètre et l'enflamme. — (( Te voilà donc^ fier tyran de mon ame? (( Es-tu, dit-elle, assez sûr d'obtenir

Ce que tu veux? Je devais te punir.

Tu vois quelle est ta peine et ma vengeance.

Offense-moi : tu le peux sans remords ;

Mon cœur sera toujours d'intelligence « Avec le tien : pour de si jolis torts

J'aurai toujours une pleine indulgence.

Et l'on a droit de les multiplier, (( Avec ce don de les faire oublier. »

Que de bonté! mais le faune en est digne. On fait la paix ; la volupté la signe ; Chacun la jure, hélas ! peut-être en vain , Et le baiser y met son sceau divin.

Belle Vénus, tandis que tu reposes, Que dans tes bras le faune est étendu , Que le Sommeil tient son vol suspendu , Pour vous verser des pavots et des roses ; Vers l'orient l'Amour est arrivé .

A ce palais dans les airs élevé , Dont le Soleil voit ouvrir la barrière Par sa brillante et jeune avant-courrière. Mais comment peindre, à moins de le ternir. Ce que nos yeux ont peine à soutenir, IMême à travers une vapeur grossière?

L'Inde jamais n'a rien vu de pareil.

L'or, l'émeraude et le rubis vermeil Ne seraient là qu'une obscure poussière. Un péristyle en faisceaux de rayons , Non pas éteints, comme nous les voyons , Mais dans l'éclat de leur source première, S'élève et porte un dôme de lumière.

Le beau ruban de l'écharpe d'Iris

Serait fané près des couleurs sans nombre

Qui de ce dôme émaillent les lambris;

De ces couleurs notre lumière est l'ombi'e ;

Tout l'édifice, arrondi dans son plan.

Et suspendu sur le vaste Océan ,

A pour enceinte un amas de nuées,

Subtiles eaux dans l'air atténuées,

D'or et d'azur voiles étincelants.

D'où sort Phébus, la tête échevelée,

Lorsqu'il commande à ses coursiers brûlants

De s'élancer vers la voûte étoilée.

De ce palais sublime et radieux

Aussi l'éclat n'est fait que pour les dieux;

Et, quand l'Aurore y reçoit dans sa couche

Quelque mortel dont la beauté la touche,

Elle lui met un voile sur les yeux.

C'était ainsi qu'avec le beau Céphale

Elle arrosait la rive orientale

De ce parfum qui fait naître les fleurs.

Et qu'on a pris bonnement pour des pleurs.

C'est ainsi qu'oubliant la nature.

Ivre d'amour, elle allongeait, dit-on.

Ses douces nuits dans les bras de Tithon.

De ce Tithon vous savez l'aventure.

Il vieillissait d'un lustre chaque fois;

Et deux par jour, c'est trois cents ans par mois.

De sa jeunesse un amant est prodigue :

Tithon le fut; ses beaux jours sont passés.

L'Aurore en vain s'obstine et se fatigue

A ranimer ses sens déjà glacés.

Elle pleurait ses inutiles charmes;

Elle voulait fuir le monde et le jour ;

Elle arrosait son palais de ses larmes.

Quand tout à coup on annonça l'Amour.

— « L'Amour! ô ciel! c'est en lui que j'espère; « Qu'il vienne, hélas! qu'il vienne et qu'il opère « Ce que n'ont pu tous mes faibles attraits.

« Dieu de mon cœur! le plus beau de tes traits « Est émoussé. Tithon, la vigueur même, « En qui d'abord je croyais voir unis « Les dons d'Hercule aux charmes d'Adonis ; « Le beau Tithon, (|ue j'adore et qui m'aime...

— « Eh bien ! Tithon ? — Nos plaisirs sont finis.

— « 11 est inort ! — Non ; mais il est vieux , dit-elle. Viens par pitié ; vois sa langueur mortelle. Je l'avais pris à la fleur du printemps ; Qui me l'eût dit? il est nul à vingt ans.

- (( Je plains Titlion; mais, vous, grande déesse, Reprit l'Amour, avez -vous la faiblesse D'être sensible à ce petit malheur?

N'êtes-vous pas de celles qui nous disent Que pour jouir deux âmes se suffisent , Que l'on s'en aime avec plus de chaleur? N'avez-vous pas la confiance intime.

L'amitié tendre et la solide estime ?

Pour vous le reste est de peu de valeur.

— a Ah ! dieu charmant, tu ris de ma douleur; Mais tu sais bien qu'elle n'est que trop juste. Que mon amant soit plus ou moins robuste, J'entends raison : je prendrai mon parti; Mais à vingt ans le voir anéanti !

Ah ! cette épreuve épuise ma constance. Je n'ai d'espoir que dans ton assistance. Amour, guéris cette froide langueur; Rends à Tithon sa beauté, sa vigueur, Ou je me livre à ma douleur profonde.

LE COUCflER. 107

« Et dans le deuil je vais plonger le monde. « Irai-je, hélas! le front chargé d'ennuis, (( Baigner le ciel des pleurs oii je me noie? (! Pour annoncer de beaux jours avec joie, (( 11 faut avoir passé d'heureuses nuits. « 11 n'en est plus pour la plaintive Aurore « Sans la faveur qu'à tes pieds elle implore : (( Oui, je l'implore à tes pieds sans rougir. (( La vanité ne me fait point agir; <i J'oublie, hélas! que je suis immortelle. (( 11 me suffit d'obtenir du Destin (( Que de Tithon l'aideur se renouvelle <( Deux fois le soir et deux fois le matin.

— « Rien n'est plus juste, et rien n'est plus modeste, (i Reprit l'Amour. Ne désespérez pas

« De mon pouvoir : aidé de vos appas (( Nous détruirons ce charme si funeste. « Mais vous, déesse, il faut vous signaler (( En ma faveur. — Ah! tu n'as qu'à parler.

— (( Demain, dit-il, de Vénus c'est la fête; « Et, si Junon s'était mis dans la tète

« De la troubler, comme elle a fait souvent...

— « Va, ne crains rien; l'i^urore, en se levant.

Aux aquilons imposera silence.

Mieux que Junon, je les tiens sous ma loi,

Et, quand je veux calmer leur violence,

Les plus fougueux se taisent devant moi.

Dis à Vénus que, depuis sa naissance,

Jamais le ciel n'aura vu si beau jour:

11 sera digne et d'elle et de l'Amour.

Oui, sur mes soins dès que tu te reposes.

Je vais du ciel faire un voile d'azur.

De l'océan le cristal le plus pur.

Et de la terre un beau tapis de roses.

Mon bel enfant, mon cher petit vainqueur,

Ah ! tu sais bien qu'à ton gré tu disposes

De mon pouvoir, ainsi que de mon cœur;

Mais prends pitié des maux que tu me causes.

— « Ma foi, dit-il, tu fais si bien les choses, Qu'en bon ami c'est à moi d'en user. Ne tardons plus. Tiens, reçois ce baiser. Et sur les yeux de ton amant fidèle, Va l'imprimer, tu verras. » L'immortelle

Vole à Tithon, lui donne tour à tour Sur les deux yeux le baiser de l'Amour.

— « C'est moi, Tithon, c'est l'Aurore. . . Ah ! dit-elle,

(( 11 se ranime; une vive étincelle

« Brille en ses yeux : le charme a réussi.

« Allons, encore un baiser qui le touche.

— (( Tiens, ma déesse, aspire celui-ci,

« Va l'appliquer tout brûlant sur sa bouche, (( Et tu verras. » Comme il l'avait prédit. Tithon s'émut, soupira, s'étendit.

Témoigna même une légère envie.

— (( Ce n'est point là le vrai signe de vie. « Reprit l'Amour. Porte encore à Tithon,

(( Déjà tout près de perdre la raison. « Ce baiser-là; que ta lèvre au plus vite <i L'imprime juste où le cœur lui palpite. (( Et tu verras. » La déesse obéit.

Et de Tithon le cœur s'épanouit.

Son sang circule avec plus de vitesse; Son teint reprend l'éclat de la jeunesse; De tous ses sens le ressort est tendu, D'un seul encor l'usage est suspendu.

— (( Achève, Amour, achève le miracle;

« A mon bonheur il n'est plus qu'un obstacle, « Dit la déesse, et je sens qu'un baiser (( Va le détruire. Ah! peux-tu refuser

c( Ce nouveau charme à ma bouche amoureuse?

— « Tiens, 'le voilà, dit l'Amour, sois heureuse.

— (( Et ce baiser, demanda-t-elle au dieu,

« Où le mettrai-je? — Oii tu voudras. Adieu. »

11 dit et vole au palais de l'Aurore.

L'Aurore, déesse qui devint amoureuse du jeune Tithon. Elle l'enleva, l'épousa et en eut deux fils dont la mort lui fut si sensible que ses larmes abondantes produisirent la rosée du matin ; il n'y a pas d'inscription poétique qui puisse valoir le tableau du lever de l'Aurore par le Guide. u Tandis que la nuit enveloppe encore la mer, qui est cepen- « dant éclairée par intervalles, on voit paraître l'Aurore, (( jeune, belle, simple, vêtue de voiles de toutes les coûte leurs, emblèmes ingénieux et brillants des nuages qui l'ac- « compagnent; elle tient dans ses mains des fleurs et parie fume les airs, qu'elle rougit par degrés. Elle s'avance en « regardant d'un air attendri le Soleil, qui la suit et la regarde « aussi avec attendrissement : en effet, l'Aurore et le Soleil (( ne peuvent s'atteindre; ils s'entrevoient à peine un mo- « ment dans les beaux jours. Cependant quatre superbes « coursiers rasent en bondissant les flots azurés, qui s'en- " flamment et emportent le char vermeil. Les plus jeunes

ut iNOTES

(( filles de l'Aurore, les premières heures si ressemblantes u à leur mère et si semblables entre elles, se tiennent en (i riant, par la main, autour du char, tandis que, planant « entre la déesse et les coursiers, l'Amour porte le flambeau « du Soleil, le secoue sur l'univers, et à l'instant le jour t( brille. »

Le beau ruban de l'ëcharpe d'Iris.

Iris, messagère de Junon, qui la plaça au ciel en récompense de ses services.

PAGE I 0/j, VERS \ S.

C'était ainsi qu'avec le beau Géphale.

Céphale, mari de Procris, reçut de sa femme un présent qui leur devint funeste à tous deux; c'était un javelot qui ne manquait jamais son coup : ce présent ne fit qu'ajouter à la passion de Céphale pour la chasse. Procris, inquiète de ses absences et jalouse, s'avisa de le suivre secrètement et s'embusqua sous un feuillage épais; son époux, excédé de fatigue et de chaleur, étant venu par hasard se reposer sous un arbre voisin, sa femme, qui Tentendit, imaginant qu'il parlait à une rivale, lit un mouvement qui agita le feuillage. Céphale, croyant que c'était une bête fauve, lança le dard qu'il avait reçu d'elle et la tua; il reconnut son erreur et se perça avec le même javelot. Jupiter, touché du malheur des deux époux, les changea en astres.

Ses douces nuits dans les bras de Tithon.

Tithon, fils de Laomédon et frère de Priam. L'Aurore l'aima et obtint pour lui de Jupiter l'immortalité; mais elle oublia de demander qu'il ne vieillît pas, et il devint si vieux qu'il fallut l'emmailloter comme un enfant; enfin, ennuyé des infirmités de la vieillesse, il désira être changé en cigale, et il obtint cette faveur.

SOMMAIRE

Junon, qui déteste Vénus depuis le jugement de Paris, et qui ne peut lui pardonner d'avoir eu la pomme destinée à la plus belle, a résolu de troubler sa fête; elle va trouver Éole, et la fière déesse obtient de lui qu'il déchaînera les vents; déjà on aperçoit des traces de leur passage : des vaisseaux sont brisés, des arbres déracinés, etc., etc., lorsque l'Aurore, reconnaissante des bontés de l'Amour, appaise les vents, et rend au ciel sa sérénité. Vénus et le faune s'éveillent en ce moment.

Voila Tithon dans les bras de l'Aurore. Plus frais , plus jeune et plus beau que jamais Je vous les livre, et pour moi je m'en vais Voir mes héros, qui sommeillent encore.

Que le sommeil est doux en ce moment ! L'ame apaisée est heureuse en silence ; Dans sa langueur, elle est tout sentiment ; La volupté l'émeut sans violence; L'illusion la berce mollement ;

On croit la voir qui nage et se balance Dans le plaisir, son tranquille élément. De leur bonheur ainsi l'ame encor pleine, Ivres encor de leurs plaisirs passés , Nos deux amants se tenaient enlacés , Et l'un de l'autre ils respiraient l'haleine. Junon n'a pas un sommeil aussi doux ; Le dépit sombre et le soupçon jaloux Volent autour de son lit solitaire, Où vainement elle attend son époux.

Dans ses ennuis le plus cruel de tous Est de savoir qu'on s'amuse à Gythère.

Elle a beau feindre un superbe mépris Pour l'infidèle et volage Gypris, C'est le chagrin de la voir si jolie Qui vient sans cesse affliger ses esprits. Vénus sur elle a remporté le prix :

C'est un affront qui jamais ne s'oublie. Paris n'est plus : Troie est ensevelie ; La moisson croît sur la cendre d'Hector ; Mais de Junon la haine vit encor, Et trois mille ans ne l'ont point affaiblie. — « Demain, dit-elle, on va voir les mortels

« De ma rivale encenser les autels.

« Tous les échos de Gnide et d'Amathonte

« Vont répéter et sa gloire et ma honte.

« On va chanter que le pasteur d'Ida

« En sa faveur contre moi décida.

« Je l'ai puni , cet infidèle juge.

« Humilions celle qui l'a séduit,

« Et qu'un orage élevé cette nuit

« Plonge demain dans un nouveau déluge

« Tout l'appareil, tout l'éclat qui la suit.

« Oui, dès demain, j'en veux faire un exemple,

« Noyer l'autel, et le prêtre, et le temple,

« Et qu'à jamais son culte soit détruit. »

Junon se lève , et descend chez Éole ;

Pour le gagner, doucement le cajole.

Lui dit d'abord ce qu'elle a résolu.

Puis lui promet de lui donner des filles :

— « Et tu sais bien, dit-elle, beau joufflu,

« Que dans ma cour j'en ai d'assez gentilles. » Lui, sans chercher de détour superflu :

— « Ma foi, dit-il, de ces bonnes fortunes « Je suis bien las! jadis elles m'ont plu;

« Mais à présent elles sont si communes ! . . .

(( M'en croirez-vous , soyons de bon accord;

« Il est nuit sombre, et votre mari dort.

« Quelques faveurs, en secret échappées

« A sa moitié, lui feront peu de tort,

u El c'est le droit des épouses trompées. »

Junon rougit de colère et d'orgueil ; Et sur Éole abaissant un coup d'œil :

— (( Eh quoi ! dit-elle, avez-vous l'insolence (( De demander à la reine des cieux

« Qu'elle se livre à votre pétulance?

— « Refusez-moi, dit Éole; tant mieux, « Mes vents et moi garderons le silence. « Je me propose : est-ce vous offenser?

« Chacun le sien : c'est à vous d'y penser. « Je suis pour vous un dieu trop subalterne ; « Eh bien ! madame, on n'a qu'à se passer « De mes secours : c'est à prendre ou laisser. M Je vivrai libre au fond de ma caverne.

— a Non, lui dit-elle, il faut nous seconder,

« Nous bien entendre, et ne plus nous gronder.

— (( Grondez , dit-il', grondez tout à votre aise ; (( Mais je commande ici, ne vous déplaise ;

« Et de mes vents aucun ne soufflera, « Que mon ardeur avec vous ne s'apaise.

— Il Quoi! Jupiter serait^... — Il le sera

« De ma façon ; je veux que Junon m'aime ; « Je veux tâter de la grandiur supiême, « Ou bien la paix dans les airs régnera.

— (( Pourquoi pousser les choses à l'extrême? '( Peut-être un jour ma vertu cédera.

— « Un jour! Je veux jouir à l'instant même, <( Sinon demain Vénus triomphera,

<( Et l'on va voir le beau temps qu'il fera.

— « Ciel, dit Junon, et comment m'y résoudre? u IMoi , femme et sœur du maître de la foudre ;

« Moi!... Pourquoi non? disait-elle tout bas.

« ]Mon lâche époux néglige mes appas ;

« Je puis goûter, par notre intelligence,

« Le doux plaisir d'une double vengeance.

(( Pour se venger, que ne ferait-on pas ?

(( Tu le veux donc? Eh bien ! soit, je m'oublie ;

(I Viens, sois heureux; mais garde le secret.

— « A^ous avez l'air de céder h regret!

— « Non, mon enfant, je t'aime à la folie...

— (( Voyez pourtant si j'étais indiscret...

— u Viens, sois heureux, dépêche-toi, je tremble. (i Que dirait-on de nous trouver ensemble ?

— u Mais on dirait ce qu'on voudrait, ma foi! « Çà! reprit-il, à présent que t'en semble?

» Ton Jupiter aime-t-il mieux que moi ?

— « Non; mais, du moins, jure-moi, cher Eole, (i Que de Vénus l'autel sera souillé,

<i Que sur Tautel l'encens sera mouillé.

— (( Je te le jure. — Adieu; tiens-moi parole. »

— u Allons, dit-il, éveillez-vous, allons, « Borée, Auster, et vous, noirs aquilons;

« De l'Océan qu^n parcoure l'espace; (( De ses vapeurs qu'on assemble la masse , (« Sur l'orient qu'on étende un rideau, « Et qu'au soleil on oppose un bandeau. « Junon demande une bonne tempête, c( Qui de Gjthère interrompe la fête. » Sa voix pénètre et retentit au fond De l'antre noir où les vents couchés ronflent. En s'éveillant, les voilà qui se gonflent Et font entendre un bruit sourd et profond.

— (( Quoi ! disent-ils , quelle est donc cette rage ? (( Junon ne peut voir le ciel sans orage,

« Et veut toujours nous entendre frémir !

« Ah! qu'elle dorme et nous laisse dormir.

« Qu'une déesse ait la puce à l'oreille.

« C'est, ma foi, bien la peine qu'on s'éveille !

'( A son service on dirait qu'elle tient

« Tous vos enfants. Qu'elle s'aille. . . — Elle en vient ,

« Reprit le dieu. Son époux infidèle

« Est sur ma liste, et je suis content d'elle. »

Du sceptre aigu qu'il porte dans sa main. Frappant alors une roche escarpée.

Aux vents fougueux Eole ouvre un chemin. De sa prison la cohorte échappée Sort à grand bruit et va se répandant, L'un vers le nord, l'autre vers l'occident. Sur leur passage on ne voit que ruines : Là , des vaisseaux brisés contre un écueil . Là, des forêts qui, malgré leur orgueil. Baissent leurs fronts jusques à leurs racines ; Et les débris du chêne fracassé Marquent la route où les vents ont passé. Des vastes mers les vapeurs exhalées Sous un ciel noir roulent amoncelées,

I2i CHANT HUITIÈME.

Et de leur poids Thorizon surchargé^

Touche au moment de se voir submergé.

Alors parut l'Aurore au teint de rose.

Fraîche et vermeille, avec l'air radieux.

L'air triomphant, dont vous savez la cause.

Mais de Junon le complot odieux

La fit pâlir. — « Quel est donc ce tapage.

u Dit-elle aux vents? Vous savez que je hais

(i Ce froid humide et ces brouillards épais.

(( Est-ce en grondant qu'un amant ncus engage?

« Et croyez-vous me captiver jamais

(( Par vos fureurs ? Comme les voilà faits !

« D'où venez-vous dans ce bel équipage.

« La joue enflée et les cheveux épars?

« Vous effrayez mes timides regards :

« Retirez-vous. Si quelqu'un plus docile,

« A mon réveil venait demain sans bniit .

(I II trouverait peut-être un cœur facile.

« Car c'est toujours la douceur qui séduit. »

D'un tel espoir qu'aisément on s'abuse !

Chacun des vents se confond en excuse.

— « Moi, dit le Sud. je ne fais que passer;

« Je vais cueillir les parfums d'Arabie,

« Et sur ^os pas je reviens les verser.

— « Moi dit le Nord, je m'en vais en Libye. « Répandre l'eau que je viens d'amasser.

— « JMoi , de souffler je n'avais nulle envie . (I Dit le Ponent; mais Eole et Junon

« Me l'ordonnaient : je n'ai pu dire non.

— « Eole? Eole est fait pour me complaire, « Reprit l'Aurore; et la reine des airs

« N'a pas le droit de troubler l'univers, (c Ni d'obscurcir l'Olympe, que j'éclaire. '( Je n'entends point toutes ces raisons-là. (( Paix, vite, allons, balayez tout cela; « D'un ciel serein que l'azur se déploie; ( Puis allez dire au dieu qui vous envoie '( Que je vous chasse, et que, pour l'apaiser. (( Je lui promets le plus joli baiser. « S'il est galant, qu'il détache Zéphyre '( Et ses pareils. J'aime un vent qui soupire, '( Entendez-vous, c'est vous en dire assez. <( Profitez-en; allez, obéissez. »

Des vents soumis la légion s'envole .

Et du baiser l'espoir séduit Eole ;

Par un serment il vient de s'engager.

Mais chez Eole un serment est léger.

En vain Junon s'irrite et se désole ; Du haut des airs, l'Aurore, en souriant. Sème de fleurs le paisible orient.

Tout l'horizon n'est plus qu'une corbeille , Où les Zéphyrs, à l'envi de l'abeille , Vont effleurant la jonquille et le thym. Et de parfums arrosent le matin.

Autour du char de la brillante Aurore , Le ciel plus pur s'éclaire et se colore ; On voit des mers les ondes s'aplanir Pour répéter l'Olympe, qu'elle dore; On voit les monts, les forêts rajeunir. Mais, ô Vénus, c'est surtout dans ton île Que d'un printemps en délices fertile Tous les trésors semblent se réunir.

Là, des oiseaux l'harmonieux ramage Fait retentir les plus riants bosquets. La pourpre et l'or de leur riche plumage. Gomme des fleurs se mêlant au feuillage. Changent ces bois en autant de bouquets Dont la nature à Vénus fait l'hommage.

Un nouveau charme est répandu dans l'air.

Flore a pris soin de coiffer les Naïades ,

Et de leur onde , épanchée en cascades ,

L'argent liquide est plus pur et plus clair.

De nos amants Vénus fut la première

Dont l'œil s'ouvrit aux traits de la lumière.

Le faune dort, sur le dos étendu;

Mais l'Amour veille, et son arc est tendu.

— (( De mon triomphe , ah ! quel heureux présage î

« Dit la déesse ; ah ! le charmant réveil !

« Que l'air est pur ! que l'Olympe est vermeil!

(( Et que mon faune est beau dans le sommeil !

« C'est un Hercule à la fleur de son âge.

<i J'en ai bien vu, mais jamais de pareil. »

Alors Vénus (car tel est son usage), A deux genoux lisant son Arétin , Fait à l'Amour l'oraison du matin.

Vous la voyez sur son lit accroupie, Et de son mieux recueillant ses esprits, Telle à peu près que l'un de nos Zeuxis Vous en a fait l'élégante copie; Mais ajoutez qu'ici son jeune dieu

De ses genoux occupe l'intervalle, Et que Vénus s'est campée au milieu Du corps musclé qu'à ses yeux il étale.

— u Sommeil, dit-elle, enchante mon amant; « Attends, attends que le Plaisir te chasse. » L'instinct, qui met chaque chose à sa place. N'eut pas besoin de guide en ce moment. Droit vers le pôle il dirige l'aimant.

Voilà le faune et Vénus face à face.

L'un en repos, et l'autre en mouvement. Sur lui Vénus plane légèrement.

Elle s'élève, et s'abaisse, et l'agace Par un facile et doux balancement.

Le malin faune, en voluptés habile.

Feint de dormir, et se tient immobile ; Mais le plaisir enfin le décela ; Et tout à coup s'élançant sur sa proie :•

— Cl Eh quoi ! dit-il . friponne, te voilà !

« Tu fais mon rôle ; achève , et que je voie <i Si tu soutiens ce personnage-là. »

Vénus triomphe et nage dans la joie.

^'ous eussiez dit, au mouvement léger,

Que se donnait l'obligeante immortelle,

Que le Plaisir l'enlevait sur son aile

Gomme un volant qu'il eût fait voltiger.

Et qui peut peindre , en ce moment d'ivresse,

La beauté même unie à la tendresse?

Qui peut du faune exprimer les plaisirs ,

En respirant l'ame de Gythérée ,

En l'enflammant du feu de ses désirs ?

Il la voyait cette amante adorée,

L'œil immobile et le cœur palpitant,

De leur bonheur précipiter l'instant.

Du plus beau sein la fraise colorée Vient sur sa bouche au-devant du baiser ; Il la saisit, il l'aurait dévorée.

Mais tout à coup il se sent apaiser.

Et dans ses bras Vénus tombe égarée.

On n'entend plus que ces faibles accents Qui du plaisir terminent la durée ; Et , répandue en soupirs languissants , Leur ame enfin se détache des sens.

L'Amour arrive et les voit tête à tête : — (( Bon jour, dit-il, bon jour et bonne fête — (( Ah ! dit Vénus, que ne te dois-je pas

(( V^iens , cher Amour, viens , vole dans mes bras ; « Rends-moi la vie : ah ! ce faune me tue.

— (( Et vous est-il encor bien odieux '.*

— <( Il est charmant ; jamais aucun des dieux (( N"a su si bien... Tu m'en vois abattue.

« Tiens, le voilà qui se ranime encor.

« Vois dans ses yeux comme ton feu pétille.

« Je gagerais qu'il va prendre l'essor.

« Sauvons-nous vite, et vite qu'on m'habille. )>

PAGE 1 I y, VKRS i.

Tous les échos de Gnide et d'Amathonte.

Amathonte, ville de l'île de Chypre, consacrée à Vénus. Les habitants lui avaient bâti un superbe temple, ainsi qu'à Adonis.

PAGR 119, VERS U.

On va chanter que le pasteur d'Ida.

Ida, montagne de l'Asie-Mineurc au pied de laquelle était bâtie Troie. Elle avait, au milieu, un antre où Paris rendit son jugement entre les trois déesses. C'est là que les Idéens exercèrent l'art de travailler le fer, qu'ils avaient appris de la mère des dieux. Cette montagne était sous la protection immédiate de Cybèle.

SO.MMAIUE

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