‹ La neuvaine du CythèreChapitre 9 sur 13 · LE CHAR · texte numérisé non relu

LE CHAR

Sur son cou blanc sa tête se balance;

De la colombe il s'approche, il s'élance,

Et de son aile il l'ombrage à l'instant.

Vénus alors, plus douce et moins brillante.

Dans la langueur qui succède aux plaisirs.

Du faune heureux recueillait les soupirs,

Et l'embrassait d'une main défaillante.

— (( Baisse les yeux, dit-elle, et de nos feux

(( Vois sur les cœurs l'inlluence féconde.

« J'aime, avec moi tout aime dans le monde;

« De mon bonheur tous les cœurs sont heureux.

(c Vois les taureaux, qu'enflamment les génisses,

« Fendre les flots, franchir les précipices;

« Et le bélier, sur les fleurs bondissant,

« Du pâturage oublier les délices ;

« Et le coursier, superbe et caressant,

« De sa vigueur me donner les prémices;

(i Et les lions s'unir en rugissant.

« Tout doit la vie à mes flammes propices;

(i A la donner tout aspire en naissant.

« Les éléments peuplés sous mes auspices;

« La mer profonde, et la terre, et les airs

« Sont mes autels; mon temple est l'univers.

a Et le plaisir préside aux sacrifices. »

Ainsi Vénus parlait à son amant ;

La volupté, qui demande une pause.

Veut qu'on s'amuse à parler un moment.

On cause, on aime, et Ton aime, et Ton cause.

Et c'est a quoi Tesprit sert en aimant.

Mais tout a coup le plus noir des orages A^ers l'horizon rassemble les nuages.

La Jalousie a soufïlé dans les cieux Le noir poison qui désole la terre.

A nos amants le ciel livre la guerre.

Mais on va voir le faune audacieux, Tête levée , affronter le tonnerre.

Mille zéphyrs voltis^eaient alentour.

Zéphyrs. Les poètes n'ont pas manqué de multiplier cette aimable famille. Ovide peint les zéphyrs occupés, sous la direction de leur chef, à parer de fleurs l'enfance du monde, que la poésie place toujours au printemps. On leur immolait une brebis blanche comme à des divinités favorables. Virgile ne manque pas de faire offrir ce sacrifice par Anchisc, avant de s'embarquer: Zcphyris fclicibus Albam.

Et que Paris avait vu dévoilé.

Paris, fils d'Hécube et de Priam, roi de Troie, abandonné par ses parents, fut élevé avec des bergers du mont Ida; bientôt le jeune pasteur se distingua par son esprit et par son adresse, et se fit aimer d'Œnone, qu'il épousa. Aux noces de Thétis et de Pelée, la Discorde ayant jeté sur la table la fatale pomme d"or avec l'inscription : A la plus belle, Junon,

22 NOTES DU CHANT DEUXIÈiME.

Minerve et Vénus se la disputèrent et demandèrent des juges. L'affaire était délicate, et Jupiter, craignant de compromettre son jugement, envoya les trois déesses, sous la conduite de Mercure, sur le mont Ida, pour y subir le jugement de Paris, qui avait apparemment la réputation d'être grand connaisseur. Les déesses parurent dans l'équipage le plus galant et n'oublièrent rien de ce qui pouvait éblouir ou séduire leur juge; on ajoute même que Paris, pour juger en plus grande connaissance de cause, exigea qu'aucun voile importun ne dérobât à son examen, les beautés des trois solliciteuses. Junon promit le pouvoir et la richesse. Minerve le savoir et la vertu, et Vénus la possession de la plus belle personne de l'univers; cette promesse et la beauté supérieure de Vénus lui firent adjuger la pomme.

SOMMAIRE

La Jalousie va so plaindre aux dieux de la conduite de Vénus; tous ceux qu'elle a dédaignés, furieux de voir qu'elle préfère un faune, se plaignent à Jupiter. Mars se rend aux antres de Lemnos, saisit le tonnerre et le lance au char des amants; mais Jupiter arrive, rend le calme au ciel, et les amants dirigent leur course vers Cvthère.

Li ES dieux, depuis la guerre des géants, Vivaient au ciel en heureux fainéants.

Laissant aller le monde à l'aventure, Ils s'amusaient des jeux de la nature.

Amants aimés sans craindre de rivaux.

Sans aspirer à des plaisirs nouveaux, Ils jouissaient, comme a dit Épicure.

Mais un bonheur si tranquille et si doux Allait bientôt émousser tous les goûts.

Si, par un sel qu'on nomme fantaisie,

Sel dont l'Amour fut l'heureux inventeur,

Et qu'il mêla dans un peu d'ambroisie,

Ce dieuxharmant n'eût rendu la vigueur

A des plaisirs qui tombaient en langueur.

Le goût léger de la galanterie

Des immortels occupa tous les soins.

Au goût piquant de la coquetterie

Les déités n'en donnèrent pas moins.

Des deux côtés on vit des infidèles ;

Des deux côtés on se fit des noirceurs.

On soupira pour de jeunes mortelles ;

On s'attendrit pour de jeunes chasseurs.

L'Amour se mit un bandeau, prit des ailes.

Et, plus volage, il eut plus de douceurs*

Heureux enfant, si de son premier âge

11 eût gardé l'innocent badinage!

Mais, peu content de ces liens de fleurs

Qu'en se jouant il avait l'art de faire,

— « Régnons, dit-il, et laissons à mes sœurs

« Les petits soins de séduire et de plaire :

« Trop d'indulgence avilit mes faveurs.

(( N'ai-je donc pas le droit d'être sévère?

« Je suis l'Amour, et, malgré mes rigueurs, « On doit trouver ma chaîne encor légère. »

Fier de sa force et de ses traits vainqueurs, Il fut mutin, capricieux, colère, v

Se fit un jeu de causer des malheurs.

S'environna de trouble et de douleurs; Et même on dit que des yeux de sa mère Plus d'une fois il fit couler des pleurs. Entin la triste et sombre Jalousie Vint a sa suite, et par lui fut choisie Pour tourmenter les plus sensibles cœurs.

C'est ce démon 4es vieillards somnambules. C'est ce tyran de leurs jeunes moitiés. C'est lui qui change en fureurs ridicules Du tendre hymen les chastes amitiés.

Il prit son vol vers la voûte azurée, Et des plaisirs que goûtait Cythérée A se venger il excita les dieux.

— (( Voyez, dit-il, comme elle est enivrée, « Voyez l'ardeur qui brille dans ses yeux. « Quoi ! sur un char vous insulter en face !

« Entre la terre et le ciel se placer!

(( Aux yeux du monde , à vos yeux s'embrasser !

« Qu'attendez-vous pour punir tant d'audace?

(( Tout dieu qu'il est, ce faune pétulant,

(( Ne peut-on pas retrancher de sa vie

(( Ce qui pour vous la rend digne d'envie ?

« Ne peut-on pas lui ravir ce talent,

« Ce don si beau qui le rend insolent?

(( Qu'un coup de foudre à l'instant le mutile;

« Et l'on verra si la belle Cypris

(( Garde longtemps un amant inutile. »

Cette harangue enflamma les esprits.

Parmi les dieux un bruit confus s'élève :

Chacun se plaint que Vénus ici-bas

Aime un peu trop, prodigue ses appas.

Se fait surprendre, et permet qu'on l'enlève.

Le blond Phébus, qu'elle avait dédaigné,

De ses mépris est encore indigné.

— « Eh quoi! dit-il, un faune avec sa flûte

(( Est pour Vénus l'objet le plus touchant;

« Et moi, le dieu de la lyre et du chant,

« Sans m'écouter l'ingrate me rebute!

« Un bel esprit, m'a-t-elle dit cent fois, « Ne brille pas dans l'amoureuse lutte : « Je chante bien, mais je n'ai que la voix; « A ses bons mots je suis las d'être en butte. <( Consolons-nous, du moins, en nous vengeant. « Allons tout dire au roi des dieux, son père.

— « A Jupiter? reprit Mars en colère;

« Qu'attendez-vous de ce père indulgent?

« Non, c'est Yulcain, c'est lui qu'il faut résoudre

« A nous ouvrir l'arsenal de la foudre. »

Le dieu terrible, en achevant ces mots. Part, vole, arrive aux antres de Lemnos. Vulcain , armé de ses lourdes tenailles , Sous les marteaux du cyclope brûlant, Roulait alors le fer étincelant, D'oii jaillissaient de brillantes écailles.

— « Forge, Vulcain, dit le dieu des batailles, « Pour les Amours forge des traits nouveaux ; « Ils serviront à blesser tes rivaux.

<( Pour ces enfants tandis que tu travailles, « Vénus se livre à de plus doux travaux.

— « Bon , dit Vulcain , Vénus est à Gy thère ,

Et m'a promis de garder son boudoir Jusqu'au moment où j'irai la revoir.

- (( Elle te trompe, et même sans mystère, Répondit Mars; sur son char, dans les airs. Avec un faune, aux yeux de l'univers...!

- « Oui, je le crois : c'est là son caractère, Reprit Vulcain; mais, hélas! que veux-tu? Quand je surpris votre amour adultère, Pour m 'être plaint, je fus encore battu. Et puis, crois-moi, la triste inquiétude D'être trompé ne m'eût guéri de rien.

Je m'en suis fait une douce habitude.

Vénus sans moi s'amuse, elle fait bieu. Vers le plaisir son naturel la pousse : Au naturel irai-je mettre un frein?

Quand elle est sage, elle en a du chagrin. J'aime bien mieux qu'elle soit folle et douce. J'aime à lui voir un visage serein.

— (( Indigne époux, dit le dieu de la Thrace, Tu ne sens pas l'affront que tu reçoi ! Que ton épouse aime un dieu comme moi, La plainte alors est de mauvaise grâce ; Mais pour un faune... ah! rougis d'y penser

(( Et donne-moi des foudres à lancer.

— u Très-volontiers, dit l'époux pacifique;

(( Venge-moi bien, mais ne me cite pas.

(( Que ma moitié soit plus ou moins pudique,

c( Je ne veux plus entrer dans ces débats. »

Mars cependant s'est armé du tonnerre.

11 part, menace et fait trembler la terre. En l'attendant, Éole a déchaîné Des vents fougueux le peuple mutiné.

Dans les rochers les aquilons frémissent; Sous leurs efforts les vieux chênes gémissent; Du fond des mers les flots sont soulevés ; Et des hameaux les toits sont enlevés.

L'ardent Notus, l'impétueux Borée, Pressent les flancs d'un gros nuage noir ; Dans la campagne on crie : Il va pleuvoir. De ses brebis la bergère éplorée Presse les pas, et, par un tourbillon.

Laisse en fuyant trousser son cotillon.

Dans le chaos de cette nuit profonde, La foudre brille, et le tonnerre gronde ; Mars le lançait, et son bras vigoureux

Visait au char de nos amants heureux.

Sans s'étonner, Ténus voit cet orage.

— a Des dieux jaloux nous excitons la rage,

« Dit-elle ; eh bien , pour les humilier,

« Je vais moi-même aux coups de la tempête

« Me présenter, en garantir ta tête,

« Et de mon sein te faire un bouclier. »

Au cou du faune à l'instant élancée, En s'élevant, elle s'attache à lui Comme la vigne a l'ormeau, son appui.

Le jeune dieu , qui la tient enlacée , Ferme et campé sur un jarret tendu, Sourd au fracas dont gémit l'atmosphère, N'oppose aux dieux que le poids tutélaire D'un corps vermeil sur ses mains suspendu : Et. comme lui. qui n'eût bravé lOlympe?

En se jouant, quelquefois vous voyez Sur un tilleul la bergère qui grimpe ; Ses deux bras nus, et ses genoux ployés,

Son pied mignon , ses deux jambes légères Pressent l'écorce, et, par des nœuds étroits. De son corps souple ils suspendent le poids : Vénus a pris les leçons des bergères.

Pour exprimer le nectai- de l'amour.

En se croisant . ses deux jambes d'albâtre Pressent les reins du dieu qu'elle idolâtre Sous la rondeur d'un genou fait au tour, Il lui répond : leurs âmes éperdues Dans leurs baisers sont déjà confondues : Baisers brûlants, où Ton entend frémir Ce mot sacré qu'uirTharme involontaire Fait prononcer dans l'amoureux mystère.

Quand la pudeur rend le dernier soupir. Mars, indigné, jure et lance la foudre. Autour du char mille brillants éclairs A longs replis se croisent dans les airs ; Le ciel s'ébranle, et paraît se dissoudre. Quand Jupiter, qui voit l'Olympe en feu , Quitte Junon. se rend à l'assemblée :

— « Qui de vous tonne ici sans mon aveu ? )) Dit-il. Sa cour, interdite et troublée,

Baisse les yeux, et le terrible aspect

De Jupiter les glace de respect.

Mars cependant, moins timide qu'un autre,

Prit la parole, et répondit : — « C'est moi,

<i Qui veux venger ton honneur et le nôtre :

« Vois si j'ai tort d'avoir tonné sans toi;

« Vois, Jupiter, ta fille bien-aimée

(( Au cou d'un faune éperdue et pâmée.

« J'aime Vénus, j'ai voulu foudroyer

« L'heureux rival dont elle est trop charmée.

<( Mais dans ses bras rien ne peut l'effrayer.

— (( Et quel empire avez-vous sur ma fille?

(( Dit Jupiter; je veux, dans ma famille,

« Qu'en liberté chacun aime à son choix.

« Faune ou mortel, dieu du ciel, dieu des bois,

« Tout m'est égal. Un amant qiT'on écoute,

(( S'il est heureux, l'a mérité sans doute.

(( C'est à Vénus à juger de vos droits.

(( Je suis bon père, et je veux qu'elle goiite

« Tous les plaisirs, s'il se peut, à la fois. »

Parlant ainsi, Jupiter d'un sourire A l'univers rend la sérénité.

Vénus revient de son tendre délire , Ouvre les yeux, voit le faune enchanté, Le baise encor, lui sourit et soupire, Et dans les airs, sur l'aile de Zéphyre, Le char reprend son vol précipité.

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Les dieux, depuis la guerre des géants.

Géants, enfants du Ciel et de la Terre, qui firent la guerre aux dieux.

Et des plaisirs que goùtaii Cythérée.

Cytliérée, nom que Vénus avait pris de l'île de Cythère, où elle était adorée.

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Et l'on verra si la belle Cypris.

Cypris, autre surnom de Vénus, soit parce qu'elle était née dans l'île de Chypre, qui lui était consacrée, soit parce que c'était près de cette île qu'elle avait pris naissance de l'écume de la mer.

A Jupiter? reprit Mars en colère.

Jupiter, le plus puissant des dieux que l'antiquité a reconnus. Ordinairement la figure de la Justice accompagne celle de Jupiter, et quelquefois on joignait à la Justice les Grâces et les Heures pour nous apprendre que la divinité rend justice à tout le monde, en tout temps et avec bonté.

Non. c'est Vulcain, c'est lui qu'il faut résoudre.

Vulcain était fils de Junon. Homère nous apprend que cette déesse, honteuse d'avoir mis au monde un fils si mal fait, le précipita dans la mer, afin qu'il fût toujours caché dans ses abîmes. Il aurait beaucoup souffert si la belle Thétis et Eur\ nome, filles de l'Océan, ne l'eussent recueilli. Il demeura neuf ans dans une grotte profonde, occupé à leur faire des boucles, des agrafes, des colliers, des bracelets, des bagues. Vulcain,*conservant dans son cœur du ressentiment contre sa mère pour cette injure, fit une chaise d "or qui avait un ressort et l'envoya dans le ciel. Junon, qui ne se méfiait pas du présent de son fils, voulut sy asseoir et y fut prise comme dans un trébuchet : il fallut que Bacchus enivrât Vulcain pour l'obliger à venir délivrer Junon, qui avait préparé à rire aux dieux par cette aventure.

Part, vole, arrive aux antres de Lemnos.

Lemnos, île de la mer Egée, où Vulcain tomba lorsque Jupiter le précipita du ciel. Les Lemniens le retinrent en l'air et l'empêchèrent de se briser; en récompense de ce service le dieu établit chez eux sa demeure et ses forges, et promit d'être la divinité tutélaire de File.

Bon, dit Vulcain, Vénus est à Cythère.

Cythère, île de la Méditerranée, entre celle de Crète et le Péloponèse, aujourd'hui Cérigo. Ce fut auprès de cette île que Vénus fut formée de l'écume de la mer. Aussitôt après sa naissance elle y fut portée sur une conque marine. Les habitants de cette île avaient consacré un temple superbe à cette déesse sous le nom de Vénus-Uranie.

En l'attendant,' Éole a déchaîné.

Éole, fils de Jupiter et de Mélanippe, et dieu des vents, régnait sur les îles quon appelait Vulcaines et depuis Éolides ; mais sa résidence était à Lipara, une de ces îles. Son palais retentissait tout le jour de cris de joie, et l'on y entendait un bruit harmonieux.

L'ardent Notus, l'impétueux Borée.

Notus, vent du midi extrêmement chaud, fils d'Éole et de l'Aurore.

Borée, vent du nord, que Pindarc appelle le roi des vents; métamorphosé en cheval, il donna naissance à douze poulains d"une telle vitesse, qu'ils couraient sur les épis sans les rompre, et sur les flots sans y tremper leurs pieds.

Quitte Junon, se rend à l'assemblée.

Junon, fille de Saturne et de Rhéa, sœur de Jupiter. Ce dieu devint amoureux d'elle et la trompa sous le déguisement d'un coucou; il l'épousa ensuite dans les formes. Ils ne firent pas bon ménage ensemble; c'étaient des querelles et des guerres perpétuelles. Jupiter la battait et la maltraitait en toutes manières, jusqu'à la suspendre une fois entre le ciel et la terre avec une chaîne d'or, et lui mettre une enclume à chaque pied, Vulcain, son fils, ayant voulu la dégager de là, fut culbuté d'un coup de pied, du ciel en terre.

Junon persécuta toutes les maîtresses de son mari et tous les enfants qui naquirent d'elles. On dit qu'en général elle haïssait les femmes galantes; ce fut pour cela, ajoute-t-on.

que Numa leur défendit à toutes, sans exception, de paraître jamais dans les temples de Junon. La même fable ajoute qu'il y avait, près d'Argos, une fontaine où Junon se lavait tous les ans et redevenait vierge.

SOMMAIRE

Les amants arrivent à Cythère : tous les Amours viennent au-devant devenus; les Grâces les suivent, et conduisent leur mère à son palais. Description du jardin. Vénus descend au bain; le faune l'accompagne, et les Grâces s'éloignent.

On vous a peint les jardins de Cyllière, Et ces vallons où, d'un cours "inégal , Roule et serpente un liquide cristal ; Et ces bosquets, asyles du mystère, Et ces* gazons par Zéphyre émaillés , Et ces oiseaux par l'Amour éveillés.

Dont les concerts sont un hymne h sa mère. C'est sur ces bords, le domaine enchanté De la Jeunesse et de la Volupté;

Lieux où du sein de la belle nature Tout nait sans art, tout fleurit sans culture; C'est là, Vénus, que ton char s'abaissa, Et le Plaisir aux Amours t'annonça.

L'heureux Sylvain de Vénus suit les traces, ]Mais revêtu d'un nuage léger : Il eût d'abord effarouché les Grâces :

C'est leur pudeur que l'on veut ménager. Quant aux Amours, leur cohorte gentille S'agite et vole au-devant de ses pas ; Ils ont bien tous certain air de famille, Tous cependant ne se ressemblent pas.

L'un est malin, l'autre est naïf et tendre; Tel est craintif, tel autre pétulant; Quelques-uns même ont un air insolent.

Déjà Vénus ne sait auquel entendre.

A son écharpe on voit l'un se suspendre; L'autre s'élance, et la baise en volant. D'un pas léger, mais décent et modeste, Viennent bientôt les trois sœurs de l'Amour, Toutes les trois plus belles que le jour. L'une est Thalie, à l'œil vif. au corps leste.

Un air folâtre , un sourire attrayant Séduit les cœurs qu'elle agace en fuyant. Tous les contours d'une taille céleste Sont dessinés sous son voile ondoyant, Et ce qu'on voit fait l'éloge du reste.

Pour Aglaé, c'est la timidité,

La candeur même et l'ingénuité.

Les nouveaux dons que les ans font éclore

Sont une énigme à ses yeux innocents.

Elle rougit de ses charmes naissants,

Et sa rougeur les embellit encore.

Vous la voyez, de son doigt enfantin,

Vouloir fixer sous les plis de la gaze

Ce sein charmant arrondi sur sa base.

Qui, plus captif, n'en est que plus mutin.

Vous la voyez, avec même scrupule.

Gardant toujours ce joli monticule ,

Où la pudeur, retirée en secret.

D'un lit de rose a bordé sa cellule,

Le dérober au regard indiscret.

Mais , au moment qu'elle plie un corps souple ,

Pour avoir l'œil sur ces globes polis.

48 CHANT QUATRIÈMK.

Dont la blancheur ternit celle des lys, Et dont l'amour symétrisa le couple , De leurs liens les globes détachés Donnent l'essor à leurs charmes cachés; Et ce rubis, qui colorait la toile, S'élance et brille, affranchi de son voile. Consolez-vous, chaste nymphe, on n'a pas Assez de mains pour cacher tant d'appas.

IMais des trois sœurs la touchante Euphrosine

Est la plus belle ; un œil . dont la langueur

Semble avouer le besoin de son cœur,

Brille enflammé du feu qui la domine.

Ce feu colore une bouche divine,

Et, pour l'éteindre, au moins pour l'appaiser,

Sa lèvre appelle, invite le baiser.

Telle une fleur, au soleil exposée,

Ouvre un calice altéré de rosée.

Souvent ses doigts badinent sans dessein

Sur le bouton qui couronne son sein.

Et quelquefois, soulevant sa ceinture,

Sa main s'égare au gré de la nature.

Alors on voit tout son corps tressaillir.

Et de ses yeux: mille flammes jaillir.

Ah ! gardez-vous de faner cette rose , Nymphe charmante, à peine est-elle éclose. Laissez aux dieux le soin de la cueillir. Que n'osent-ils? le triomphe est facile : Son innocence est un roseau débile , Prêt à céder au souffle du désir ; Et sa pudeur, victime humble et docile ,

Pour l'immoler, n'attend que le plaisir.

En traversant les riantes campagnes.

Vénus demande aux nymphes, ses compagnes, Si les Amours ont bien dit leurs leçons. S'ils ont été bien sages, bien dociles :

— « Ah! point du tout; les petits polissons « A gouverner ne sont plus si faciles.

— « Et leur aine, dit Vénus, et l'Amour « Est-il ici? me sait-il de retour?

— <( 11 est ici; mais je crois qu'il sommeille, « Dit Euphrosine ; il était excédé.

« Enfin Diane à ses lois a cédé.

<( Pour ses beaux yeux voilà trois nuits qu'il

« Endymion lui-même était si las ,

<( Qu'Amour avait pitié de sa jeunesse;

(( Encor la chaste et sévère déesse.

u En soupirant, disait-elle tout bas

« Que, quand on aime, il faut aimer sans cesse.

— (( Elle a raison, dit le faune, et voilà

« De vos plaisirs le divin caractère :

« A-t-on goûté de l'amoureux mystère,

(( On ne veut plus jouer qu'à ce jeu-là. »

Vénus sourit, et lui dit de se taire.

Mais tout à coup de son palais charmant Le faîte brille aux yeux de son amant.

Sur un coteau , d'où la fille des ondes Contemple au loin son élément natal , Tantôt paisible, uni comme un cristal, Tantôt roulant ses vagues furibondes.

Ce beau palais s'élève dan> les airs.

Dômes de fleurs tous les matins écloses; Murs de jasmin; péristyle de roses; Lilas courbés en berceaux toujours verts; Lits de gazons parsemés d'amaranthes; Brillants ruisseaux, dont les eaux jaillissantes

Forment dans l'air ces rideaux argentés

Que l'art depuis a si bien imités :

Tel est ce temple. Une onde diaphane.

Qu'en soupirant efïleure le zéphyr,

Fait un miroir d'un bassin de saphir. •

Vénus y vient. Loin d'ici tout profane.

De mille Amours l'essaim tumultueux

A détourné ses pas respectueux;

Il n'est resté que les Grâces fidèles.

Et son amant, invisible pour elles.

Son voile tombe, et déjà ses attraits

Vont se plonger dans les eaux d'un bain frais,

Bain composé des larmes de l'Aurore,

Et parfumé de l'haleine de Flore.

Le faune, agile, avec elle y descend ;

Le frais du bain ralentit son audace ;

Mais à Vénus à peine il s'entrelace.

Qu'il s'applaudit d'un orgueil renaissant...

Quoi! dans le bain !... mettez-vous a sa place, Vous brûlerez, fussiez-vous dans la glace.

De cette bouche admirez la fraîcheur ;

8ur le corail, qu'en riant elle étale, Voyez briller la perle orientale.

De ce beau sein contemplez la blancheur, Et de ces bras la liante souplesse.

Et de ces cHairs l'élastique mollesse; Du sein du faune habile à s'échapper, A'oyez Vénus prendre un élan rapide; Voyez ses mains fendre l'onde limpide , Ses deux talons, en nageant, se frapper; Ses deux genoux se ployer et s'étendre. Son corps flexible à fleur d'eau se suspendre Changer de face et se développer.

Mon jeune faune est novice à la nage ; Mais l'eau, le feu, rien n'arrête à son âge. En déployant ses bras souples et nus.

Il croit voguer sur le dos de Vénus.

Dans le sillon que sa coupe lui trace. Il la poursuit et soudain la remplace.

A chaque instant il effleure le bord, A chaque instant il croit toucher au port. Mais, au moyen d'une volte subite, Pour l'animer la déesse l'évite.

Par cent détours l'attire en l'agaçant.

Plonge, s'échappe et le baise en passant.

On a beau fuir, on sait qu'il faut se rendre.

Et, sans cela, qui voudrait se défendre?

Au doux penchant, qu'elle feint d'éluder,

Vénus a donc le plaisir de céder.

Un sable d'or est leur couche nouvelle,

Le doux refus, aiguillon du désir.

Rendait "N'énus plus touchante et plus belle.

Aux yeux du faune, ardent à la saisir.

Il la soumet, dans ses bras il l'enchaîne.

— <i Frappe, dit-elle, et va jusqu'à mon cœur;

« Je sens , je sens que l'extase est prochaine. »

Vénus s'agite au bras de son vainqueur,

Roule un œil tendre . et puis tombe en langueur.

Du dard léger d'une langue de rose

Aiguillonnant sa bouche à demi close.

Il la ranime, et se pâme à son tour.

Trois fois Vénus se débat et succombe;

Trois fois le dieu se relève et retombe.

L'eau du bain fume et bouillonne alentour.

Les chastes sœurs, qui, du haut du rivage.

Voyaient ces jeux, ne les concevaient pas : Qu'a donc Vénus ? disaient-elles tout bas. Elle s'agite! est-ce avec son image?

Aglaé dit : — « Mes sœurs, éloignons-nous : (( Quelque mystère est caché là-dessous. »

PAGK 46, VERS 5.

L'heureux Sylvain de Vénus suit les traces.

Sylvain, dieu champêtre chez les Romains, qui présidait aux torêts.

Sylvain était un dieu ennemi des enfants et dont on leur faisait peur comme du loup, à cause de l'inclination qu'ont tous les enfants à détruire et à rompre les branches d'arbre; pour les en empêcher, on leur représentait Sylvain comme un dieu qui ne souffrait pas impunément qu'on gâtât des objets qui lui étaient consacrés.

L'une est Thalie, à l'œil vif, au corps leste.

Thalie, une des neuf muses. Elle présidait à la comédie.

C'est une jeune fille à l'air folâtre, couronnée de lierre,

J^enant un masque à la main, et chaussée de brodequins.

Quelquefois on place à ses côtés un singe, symbole de Timitation.

Plusieurs de ces statues ont un clairon, parce qu'on s'en servait chez les anciens pour soutenir la voix des acteurs.

Mais des trois sœurs la touchante Euphrosine.

Euphrosine, une des trois Grâces; celle qui désigne la joie.

Enfin Diane à ses lois a cédé.

Diane. Les poètes lui donnent trois têtes, la première de cheval, la seconde de femme ou de laie, et la troisième d'un chien ou d'un lion. On dit que, lorsque sa mère accoucha de deux jumeaux, Diane vit le jour la première et aida Latone à mettre au monde son frère. Elle conçut une telle aversion pour le mariage qu'elle obtint de Jupiter la grâce de garder une virginité perpétuelle, ainsi que Minerve sa sœur, ce qui fit donner à ces deux déesses le nom de vierges blanches. Jupiter l'arma lui-même d'arcs et de flèches, la fit reine des bois, et composa son cortège de vingt nymphes, dont elle exigeait une chasteté inviolable; aucune ne put rester avec elle.

Endymion lui-même était si las.

Endymion, petit-fils de Jupiter, qui l'admit dans le ciel; mais, ayant manqué de respect à Junon, il fut condamné à un sommeil perpétuel ou, selon d'autres, de trente ans seulement. C'est pendant ce sommeil que l'on suppose que la Lune, éprise de sa beauté, venait le visiter toutes les nuits dans une grotte ; elle en eut cinquante filles, après quoi Endymion fut rappelé dans l'Olympe.

Ce sujet a été souvent traité par les poètes et les peintres, mais aucun ne l'a rendu aussi poétiquement que M. Girodet. Endymion, presque nu et d'une beauté idéale, dort dans un bosquet; l'Amour, déguisé en zéphyr, mais qu'on reconnaît à ses ailes et à son air malin, écarte le feuillage, et, par l'intervalle qu'il laisse ouvert, un rayon de la lune, où respire toute la chaleur de la passion, vient mourir sur la bouche du beau dormeur; le reflet de la lune et la teinte des objets et du corps d'Endymion même ne laissent aucun doute sur l'heure de la nuit où l'action se passe, et sur la présence de la déesse.

SOMMAIRE

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