‹ La nevrose traumatiqueChapitre 2 sur 14 · ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE SUR LES BLESSURES · texte numérisé non relu

ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE SUR LES BLESSURES

mérite en tous cas une place à part dans la pathologie des centres nerveux. Les troubles de ce genre s'observent quelquefois aussi, comme on en trouvera des exemples dans le cours de ce travail, à la suite de tout autre traumatisme ayant occasionné également un ébranlement considérable des organes, et surtout des centres nerveux. Il est bien évident que les accidents de chemin de fer n'ont pas à cet égard une influence spécifique; mais ce sont eux qui fournissent les cas les plus caractérisés, les occasions les plus nombreuses d'étude sur un sujet sinon tout à fait neuf du moins encore mal connu.

Au point de vue pratique, ce sujet n'est pas moins important. Le médecin légiste est appelé dans ces cas à donner son opinion et à formuler un pronostic assez précis pour que les magistrats puissent apprécier le préjudice porté au plaignant et évaluer la réparation qui lui est due. Dans l'accomplissement de cette tâche, il rencontre beaucoup de difficultés. Il a d'abord à se tenir en garde contre les tentatives de simulation et d'exagération de la part des blessés, qui visent à obtenir la plus grosse indemnité possible. Beaucoup de symptômes qu'ils accusent sont d'ordre subjectif, ou ne peuvent être contrôlés facilement parce qu'ils ne sont pas sous la dépendance d'une lésion anatomique aisément appréciable. L'expérience qui résulte de l'observation et de la comparaison de nombreuses victimes est nécessaire pour discerner la vraisemblance des allégations de l'intéressé. En pareille matière, si rien ne doit être accepté sans raisons suffisantes, rien non plus ne doit être rejeté à la légère, pour le seul

motif que les symptômes accusés sont insolites et non conformes aux données de la pathologie courante. D'un autre côté, alors même que l'état du blessé au moment de l'expertise est bien déterminé, il reste à préciser quelle sera l'évolution de cet état, à dire si l'on est en présence d'un individu momentanément malade, ou au contraire voué à des infirmités définitives, si les troubles que l'on constate sont susceptibles de s'aggraver avec le temps. Dans l'état actuel de nos connaissances, cette question est trop souvent insoluble, et l'expert est obligé d'avouer qu'il n'est pas en mesure d'y répondre. Pour mon compte, j'ai bien souvent regretté d'être réduit sur ce point presque uniquement à mon expérience personnelle. En France, l'on ne peut guère consulter que le mémoire de Tardieu (1) où l'on ne trouve que des indications peu précises et très sommaires. En Angleterre, le travail d'Erischen (2), et celui plus récent de Page (3), sont beaucoup plus complets et plus étudiés ; mais ils ne traitent que des désordres du système nerveux, en outre ils n'ont pas été traduits dans notre langue, et sont, je crois, très peu connus chez nous.

J'ai eu l'occasion de voir de nombreux blessés par accidents de chemin de fer et je vais donner ici le résultat de mes

( 1^ Tardieu, tilessiirés par ' imprudence, homicide et coitps involontaires (Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1871, 2e série, t. XXXV).

(2) John Eric Erischc'% On railway and other injuries of the nervous System. London, 1866.

(3) Herbert W. Page, Injuries of the Spine and spinal coM wthout apparent mechanical Lésion, and nervous Shok, in theiv surgical and meâico-legal Aspects. 2e édition, 1885.

observations. Malheureusement si ces observations sont nombreuses, elles sont trop souvent incomplètes. Comme médecin- légiste, on ne peut pas suivre un blessé pendant longtemps, puisqu'il faut que l'expertise soit terminée dans un délai assez court. J'ai cherché à retrouver plus tard quelques-uns des blessés dont l'histoire me semblait présenter le plus d'intérêt, mais les démarches auxquelles je me suis livré sont restées le plus souvent sans succès. On trouvera cependant, au cours de ce travail, un certain nombre d'observations concernant des blessés qui ont été suivis pendant plusieurs années, et qui suffisent à montrer que des désordres développés consécutivement à l'accident, parfois après une longue période d'intégrité apparente de la santé, peuvent aller en s'aggravant constamment et même entraîner la mort.

Je souhaite que cette première étude soit complétée par d'autres travaux* et je serais heureux qu'elle soulève la discussion et provoque la publication d'autres faits. Une pareille question, pour être bien étudiée, réclame le concours de plusieurs observateurs ayant vu des malades à des étapes différentes de leur affection.

J'ai dit que mes observations étaient nombreuses. J'ai eu en effet l'occasion de voir, à la suite d'un seul accident, cent quatre victimes. Cet accident est celui survenu le 5 septembre 1881 sur la ligne de Lyon, à Charenton, près Paris. Un train arrêté en gare fut tamponné par un autre train arrivant à toute vitesse. Dans chacun des deux convois se trouvaient de nombreux voyageurs. Dix-huit personnes furent tuées sur

le coup ; cinq succombèrent dans les trois ou quatre premiers mois ; parmi les survivantes, vingt-six furent atteintes de blessures ou de troubles de la santé très graves. J'ai observé depuis des blessés à la suite d'accidents d'autres natures : déraillement qui fait rouler les wagons avec une vitesse plus ou moins grande sur un sol inégal, précipitation d'un wagon du baut d'un remblai, arrêt brusque d'un train venant beurter contre un obstacle, etc. J'ai rapproché de ces accidents ceux qui produisent aussi une commotion, un ébranlement violent de tout l'organisme ou de certains organes, comme les explosions, les accidents de voiture, etc. Les effets en sont analogues, et méritent d'être étudiés au même point de vue.

Il y a à envisager successivement dans cette étude les blessures proprement dites, — les troubles delà santé générale qui ne sont pas sous la dépendance directe des blessures — les troubles viscéraux que l'on peut attribuer à la commotion, — enfin, et d'une façon toute particulière, les troubles fonctionnels des centres nerveux.

Les accidents de chemin de fer les plus fréquents sont ceux qui résultent de l'arrêt brusque d'un train contre un obstacle, soit que deux trains venant à la rencontre l'un de l'autre se heurtent, soit que l'un d'eux en tamponne un autre placé devant lui et marchant moins rapidement. Dans ce choc de deux trains, c'est celui qui est animé de la plus grande vitesse dont l'arrêt est le plus désastreux pour les voyageurs ;

ainsi, lors de la catastrophe de Gharenton, le? dix-huit personnes qui furent tuées sur le coup étaient presque toutes des voyageurs du train qui, arrivant à grande vitesse, avait tamponné l'autre qui était arrêté en gare.

Les blessures produites en pareil cas résultent surtout de la projection du corps qui, conservant l'impulsion dont il est animé, vient heurter contre les parois du wagon subitement immobilisé. Il arrive aussi que le wagon est broyé, renversé, et alors les voyageurs sont eux-mêmes écrasés entre les parois opposées, comprimés sous les débris, ou atteints par la projection de ceux-ci. Il est à remarquer que les diverses personnes qui se trouvent dans un même compartiment peuvent être très inégalement atteintes. Ainsi, lors de l'accident de Gharenton, une famille occupait un même compartiment : un enfant et une domestique furent tués sur le coup ; le père eut une forte contusion du genou; un autre enfant n'eut aucune blessure; un troisième enfant fut atteint de contusions légères, ainsi que la mère (1).

Parmi les dix-huit personnes tuées sur le coup à Gharenton, il y en avait cinq qui n'avaient ni plaies ni fractures ou autres lésions appréciables par l'examen extérieur, sauf quelques érosions ou plaques parcheminées. Ceux-là présentaient tous une particularité que l'on remarquait aussi chez quelques-uns des autres, à savoir, un pointillé hémorrhagique très abondant et très serré, occupant la totalité ou une partie de la moitié supérieure du corps : tête, cou,

(lj 11 faut signaler encore les brûlures produites par la vapeur ou le foyer de la locomotive, quand celle-ci est renversée ou broyée.

thorax, épaules; en même temps la face était congestionnée, turgescente, quelquefois violette, et souvent il existait de larges ecchymoses sous-conjonctivales. Cet aspect se remarque parfois chez certains asphyxiés, notamment chez les étranglés, et chez ceux qui ont subi une compression du thorax. Cette dernière cause pouvait être invoquée pour l'une des victimes, un enfant qui, d'après le récit des parents, avait eu le corps pris entre le plancher et la banquette, et qui avait survécu plusieurs minutes. Pour les autres, cette explication est peu vraisemblable. Deux d'entre eux avaient sans doute une fracture de la base du crâne, car on notait un écoulement de sang par les oreilles. Sur les cadavres où l'on pouvait constater directement des fractures du crâne ou de vastes plaies à la tête, on trouvait aussi le pointillé hémorrhagique. Il semble donc probable que ce phénomène est sous la dépendance d'une lésion des centres nerveux, probablement du bulbe; mais cette hypothèse n'a pu être vérifiée, les autopsies n'ayant pas été faites.

Plusieurs des cadavres étaient atteints de blessures très nombreuses, ou témoignant d'une violence énorme; l'un avait la tête presque entièrement détachée du tronc, l'autre la tête absolument broyée. Mais les blessures de beaucoup les plus communes étaient celles des membres inférieurs. Sur les treize cadavres portant des blessures extérieures, douze avaient des fractures des membres inférieurs, le plus souvent multiples et compliquées de plaies ou de luxations ; deux seulement avaient des fractures des membres supé-

rieurs, huit des fractures de la tête, ou de la colonne vertébrale, ou des côtes.

Parmi les blessés qui ont survécu, les blessures des membres inférieurs étaient aussi de beaucoup les plus fréquentes. Sur vingt-neuf personnes gravement atteintes, il y en avait cinq dont la blessure unique ou principale était une fracture de cuisse ; une, des fractures multiples des deux jambes ; une, une luxation de la hanche. En outre, on en compte sept dont les blessures uniques ou principales étaient des plaies ou fortes contusions des membres inférieurs, de l'hydarthrose du genou. Aux membres supérieurs, on comptait seulement deux blessés avec une fracture de l'omoplate, un avec une luxation de l'épaule, un avec une fracture du radius (ce dernier avait en même temps les deux jambes fracturées). Enfin deux personnes étaient atteintes de fracture de la mâchoire inférieure (dont une fracture double), et quatre de fractures de côtes.

La fréquence des blessures des membres inférieurs s'explique par la projection du voyageur contre la paroi du wagon. Les jambes viennent heurter contre la banquette opposée, soit directement, soit (selon le sens dans lequel est tourné le voyageur par rapport à la locomotive) après un premier choc contre la banquette sur laquelle le voyageur était assis. Du reste, ce premier choc suffit à produire des plaies de la partie postérieure de la jambe, nous en avons vu de très profondes, Les personnes qui, lors de l'accident de Gharenton, ont échappé h ces blessures des membres inférieurs sont surtout celles qui s'étaient levées en prévoyant

le choc, ou qui étaient déjà sur le marche-pied ou avaient sauté du train, ou encore les employés des postes, dont le wagon est dépourvu de banquettes.

Les voyageurs légèrement blessés parce qu'ils se trouvaient dans des wagons où le choc a été relativement peu violent se sont parfaitement rendu compte de ce mouvement de projection. L'un d'eux, qui venait de se lever en entendant le bruit, est venu heurter avec le menton la paroi qui lui faisait face, et s'est fracturé la mâchoire inférieure. Un autre a heurté du front la barre en fer qui retient le filet à bagages, en face de lui, et s'est blessé ainsi au-dessus des sourcils. Deux dames placées vis-à-vis l'une de l'autre se sont heurtées à la tête; l'une a eu deux dents cassées, l'autre une contusion au menton.

L'évolution des fractures et des plaies n'a présenté rien de particulier. L'intensité du traumatisme n'a pas semblé exercer une influence fâcheuse sur la marche de ces lésions. Chez un homme à qui l'on dut amputer la cuisse au tiers supérieur, deux ou trois jours après l'accident, la plaie d'amputation était complètement cicatrisée moins de six semaines après. Deux des fractures de cuisse étaient consolidées au bout de deux mois ; les autres fractures des membres inférieurs étaient, au bout du même laps de temps, en bonne voie de guérison. Les plaies des parties molles ont aussi guéri, en général sans complications, bien que quelques-unes fussent très profondes et très étendues,

Les quatre blessés qui ont succombé pendant les deux premiers mois qui ont suivi l'accident étaient ; une femme

atteinte de brûlures très étendues produites par la vapeur de la locomotive; un jeune garçon, fils de la préoédente, qui a succombé au tétanos consécutif à une plaie profonde du mollet; un homme atteint d'ostéo-périostite des tibias occasionnée par de fortes contusions ; enfin un vieillard qui avait reçu de multiples contusions.

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