‹ La nièce supposée: comédie en trois actes et en yersChapitre 7 sur 32 · SAINVILLE, FRANÇOIS · texte numérisé non relu

SAINVILLE, FRANÇOIS

FRANÇOiS , regardant à la coulisse. - :

Oui , c'est bien lui. Je crois qu'il vient de ce côté. 11 marche vivement , paraît fort agité.

Quelle peine a-t-îl donc? j'ai deviné , peut-être. Voyons, approchons-nous. . . permettez, mon cher maître. .

SAINVTLLE.

Te voilà , bon François ?

FRANÇOIS

Eh, Monsieur! si matin.

Pourquoi venir rêver tout seul dans ce jardin? Pourquoi cacher ainsi vos peines à mon zèle ? Ne suîs-je plus pour vous un serviteur fidèle ?

SAINVILLE

Je n'ai rien, mon ami.

FRANÇOIS

Je (^ais ce que je dis.

Quand du fond de la Suisse avec vous je partis , Car loin de vous , Monsieur, que ferai%-je en ce monde? Vous vouliez parcourir toute la mappemonde.

Par visiter la France on commence toujours ; Nous Y sommes; fort bien, mais, au bout de trois jours. Un viébx et bon marin vous rencontre à Marseille , Yous mène en son château , nous reçoit à merveille , Vous dit qu'à Votre père, autrefois très-lié , Jl prétend pour le fils avoir même amitié ; Voiis , brûlant de courir, ne cédez qu'avec peine , Et pouvez tout au plus promettre une semaine ; Huit jours , me disiez-vous , quel martyre , François I.... Et nous sommes ici depuis plus d'un grand mois. Mon maître, cependant , parait triste, soupire. Se cache de François , s'obstine à ne rien dire ; Mais je connais l'attrait qui le fixe en ces lieux. Vous êtes retenu, Monsieur, par deux beaux yeux.

SAINVILLE

Comment! tu penserais que la charmante Laure...

FRANÇOIS

Précisément, Monsieur; oui, votre cœur l'adore.

SAINVILLE, vivement.

Ah ! que me dis-tu là ! je déteste l'amour.

Contre lui ma colère augmente chaque jour.

Ce sentiment n'est rien qu'une indigne faiblesse. Un cœur tel que le mien doit braver son ivresse. L'amour est à mes yeux un dangereux poison ; De l'homme il affaiblit l'esprit et la raison , Et devenant enfin le tyran de notre ame , Quelle honte! il nous rend l'esclave d'une femme. Puis notre sort dépend d'un geste , d'un regard » D'un sourire souvent qui s'adresse au hasard; De celle qui nous plaît , le plus léger caprice Vient changer notre joie en un cruel supplice; Sermons toujours trahis , espoir trop souvent faux , Rarement le bonheur, et jamais de repos.

Ah ! mon cœur veut garder un peu plus d'énergie, Et je fuirai l'amour le reste de ma vie.

FRANÇOIS

Peste ! le beau portrait que vous me faites là 1 Mais , de grâce , comment savez-vous tout cela ? Ali , Monsicsur, soyez franc. Vous aimiez fort l'étude: Maintenant vous tenez encor, par habitude , Un livre assez long-temps; mais , à vous parler net , Vous oubliez toujours de tourner le feuillet ; Les arts^ ah ! disiez-vous , les arts , je les adore ! Vous prenez vos pinceaux de temps en temps encore. Mais pour vous en servir très-souvent au rebours , Et vous n'avez pas fait un œil depuis dix jours. De sou côté, je vois la jeune demoiselle Se troubler et rougir quand vous êtes près d'elle; , Sa gaité diminue , elle rêve par fois ;

Et je gagerais bien....

SAINVILLE, vivement.

Achève.... Eh bien? Tu crois?....

En effet , oui , j'ai vu, j'ai remarqué moi-même

Que depuis quelques jours ô quel bonheur extrême !

Tu penses donc?....

FRANÇOIS , riant.

Ah ! ah ! je déteste l'amour; C'est un tyran cruel ! . . . .

SAINVILLE

Eh bien, plus de détour.

A quoi bon , mon ami , me tourmenter encore , Si tu sais mon secret? Tu' penses donc que Laure....

FRANÇOIS

Vous aime de bon cœur; croyez ce que je dis.

Déclariez votre amour.

SAINVILLE

Et mais , je ne le puis.

Le vieux monsieur Dermont me répète sans cesse Qu'en mariant son fils à sa charmante nièce H remplit le plus doux , le plus cher de .ses vœux; Il a mis son bonheur, sa joie en de tels nœuds. , Irai-je , par l'aveu d'une Iblle tendresse , M'opposer à son plan ? non » la délicatesse De me taire, d'abord, vient m'imposer la loi;

Et puis une autre crainte agit encor sur moi.

Souvent Laure me semble étourdie et légère ; Je sympathise mal avec son caractère; Vingt fois le jour , je suis par elle désolé; S'il m'échappe un .soupir , si je parais troublé , Si dans mon embarras je n'ose lui rien dire , Loin de. plaindre mon sort elle se met à rire; Sa gaité me dépite et me met en courroux;

COMEDIE. i3

Mais bientôt dans ses yeux je vois un air si doux, Si tendre, si touchant que l'espoir me ramène; Je suis comme un enfant qu'elle amuse et promène. Quand, par malheur, il vient compagnie au château. Pour moi son enjouement est un tourment nouveau. Ëlle'jase avec l'un, avec un autre chante.

M'appelle misanlrope , à tous paraît charmante : On le dit , son visage en montre du plaisir ; De plaire à tous les yeux on lui voit le désir. Ah ! tout cela m'inspire une terreur secrète , Et je crains vivement qu'elle ne soit coquette.

FRANÇOIS

Gomment? une coquette est pour vous un danger ? Ailleurs qu'en France alors il fallait voyager. Ce sol est fort propice à la coquetterie; Demandez.

SAINVILLE

Il faut donc qu'à jamais je le fuie. , Oui , va tout préparer; je veux partir ce soir.

FRANÇOIS

Quoi ! tout de bon ! ^

SAINVILLE

L'absence est mon unique espoir.

FRANÇOIS. '

Mais....

SAINVILLE

Va, dépêche- toi; la chose est résolue.

De mon rival heureux la présence me «tue.

Je ne puis plus long-tems demeurer en ce lieu ; Mais que je crains , hélas ! le moment de l'adieu !

FRANÇOIS, sortant.

Allons donc arranger nos malles pour lui plaire; Mais il est amoureujk: il faudra les défaire.

i4 LA NIÈCE SUPPOSÉE.

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