‹ La noblesse de France aux CroisadesChapitre 8 sur 244 · TESTAMENT DE RAYMOND DE SAINT-GILLES, COMTE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE RAYMOND DE SAINT-GILLES, COMTE DE TOULOUSE

« Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, moi Raymond de Saint-Gilles, « pécheur fragile, mais confiant dans la miséricorde de Dieu, voulant à l'article de a la mort réparer les injustices que j'ai pu rominettrc contre l'église d'Arles, j'ai u fait les dispositions suivantes :

fournit de curieuses données sur ce qui se pratiquait alors. Guillaume III, sire de Tancarville, blessé mortellement dans un combat de la terre sainte, fit jurer à ses hommes d'armes de rapporter son cœur en Normandie, afin qu'il fût déposé dans une chapelle. On édifia cette chapelle dans le château, et Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, la bénit en Tannée 1267. Aléaume de Fontaines, chevalier du Ponthieu, prit part à la cinquième croisade; il se trouva à la prise de Constantinople et mourut en Orient. Voyant sa fin approcher, Aléaume envoya à son église de Longpré, en Ponthieu, un grand nombre de reliques trouvées à Constantinople. Elles furent apportées en France par son chapelain Fulbert, et déposées dans l'église de Longpré, érigée peu de temps après en collégiale, et qui porta depuis lors le nom de Longpré-les-Corps-Saints *.

Peu de seigneurs croisés revenaient d'Orient sans être euxmêmes en possession de saintes reliques. Bernard, sire de Mo-

« Je reconnais et confesse que les terres qui sont situées sur les bords du Rhône « sont sous la juridiction de l'église d'Arles ; en conséquence, je charge mes fils du « soin de les restituer à Saint- Isophim et à Saint-Thomas.

«Je laisse à l'église d'Arles et à l'évêque Gibelin, son pasteur, la terre qu'on nomme « les Fourches, &vec ses dépendances, les marais, tous les arbres fruitiers ou non frui- « tiers, les vignes, les (erres cultivées ou incultes. Je restitue à ladite église toutes les « redevances du port du Rhône, droits de pâturage et tous les revenus des terres. En « outre, je rends et restitue à ladite église la quatrième partie des châteaux d'Albe- « ron et de Tox, que mes ancêtres ont occupés et qu'après eux j'ai possédés par ma « propre faute. Je donne, en outre, à ladite église la quatrième partie de mes droits « de pâturage.

« Je prie Bertrand, tous mes successeurs, mes hommes, mes amis, si quelque « empêchement s'opposait à l'accomplissement de ma volonté, de le faire cesser par « amour de Dieu, de moi, et par souvenir de mes bienfaits, et qu'ils se montrent a ainsi, en faisant cette restitution, de vrais amis, de fidèles vassaux.

« Ce testament a été fait près du Mont des Pèlerins, dans la Syrie, régnant N. S. « Jésus-Christ, le pape Pascal gouvernant la sainte Eglise chrétienne, l'an 1105 « de l'incarnation du Seigneur, le 13 du mois de janvier, présentes très-honnètes « personnes Aymois, évéque de Toulouse, Aycard de Marseille, Raymond de Bath, « le doyen de Porcher, Bertrand Porcelet, Guillaume Arucci, Pons de Fos, Ros- « laing de Port, Geoffroy de Pruis. » [Archives de l'église d'Arles.)

Histoire ecclésiastique du Ponthieu, par le père Ignace.)

reuil en Picardie, s'était trouvé à la prise de Constantiuople avec Aléaume de Fontaines. Il rapporta de cette ville la Sainte Larme, relique vénérée dont il fit don k l'abbaye de Selincourt. Le sire de Joinville plaça dans le trésor de la collégiale de Saint-Laurent la ceinture de saint Joseph, qu'une tradition orientale disait avoir été filée par la Vierge. Philippe II, sire de Nanteuil en Beauvoisis, revint de la terre sainte avec les reliques de saint Babylas, et les déposa, en 1248, dans l'église du prieuré de Nanteuil-le-Haudouin. Ceux qui n'eurent pas de reliques à rapporter firent construire des chapelles ou des couvents. Ce mftmeGeoffroi de Chateaubriand dont la femme expira de joie en le revoyant « apprit par sa propre expérience, « dit dom Lobineau, quelle était la misère de ceux que les Sar- « rasins retenaient captifs. Revenu en Bretagne, il fonda dans « le voisinage de son château une sainte maison pour des reli- « gieux de la Trinité qui faisaient une profession particulière « de racheter les captifs. »

Le sire d'Âvaugour prit part à la première croisade de saint Louis. Dans un combat, voyant sa vie en péril, il fit vœu de convertir son palais de Dinan en un couvent de cordeliers et d'abandonner lui-môme le monde pour la vie monastique. A son retour, il accomplit ce vœu. Voici ce qu'on lisait autrefois dans le charlrier du couvent bâti par le sire d'Avaugour :

CT EST LA FONDATION DU VÉNÉRABLE COUVENT DE SAINT-FRANÇOIS DE DINAN, AUTREMENT DIT N. D. DES VERTUS.

1/an mil deux cent un an et quarante Que S. Louis le noble roy de France Passa la mer à grand nombre de gens Dévolieux et de bonne créance.

Tous ensemble d'une bonne alliance S'en partirent plains de divin amour Avecques eulx conncslablc de France Monsieur Henry le baron d'Avaiigoui 1 .

S' eu allèrent par grande dévotion Pour recouvrer la noble saincle terre.

Le connestable le baron d'Avaugour Y demeura deux ans pour la conqucrrc.

Les Sariasins leur firent dure guerre Tant qu'ils pensoient s'en aller tous mourir; Le connestable mit les genoux en terre Et commença à plorer et gémir.

Benoisl Jésus qui voulustes mourir Pour nous en croix, aies de nous pitié ; Contre ces chiens veuillez nous secourir Qui vos saints lieux ont ainsi prophanié.

Et mon palais à Dinan situé J'en ferai faire couvent de S. Franczois Pour servir Dieu en hiver et esté Et lesseray mes chevaux et harnois.

Bientôt après s'apparut S. Franczois Au connestable, disant qu'il gaignerait La bataille contre les chiens Turquois Et que pour lui J. C. il prierait.

Le connestable au roi s'en va tout droit En lui disant : Sire, prenez couraige, Nous gaignerons car nous avons bon droit, Par S. Franczois nous aurons l'avantage.

De vous, Sire, je ne veux plus de gaiges, Car le monde je veux abandonner Et servir Dieu auquel à son ymage Il lui a pieu nous croyer et former.

De S. Franczois l'habit s'est fait donner Au bon docteur, dit S. Bonnventurc, Dont S. Louis se prit à en pleurer Et la noblesse en eut grande amertume.

Puis à Dinati par S. Bonaventurc Fut envové et haslit ce couvent

De dévotion et d'honneste mesure, Où il vesquitet mourut suintement.

Plusieurs seigneurs de son très-noble sange

L'ont ensuivi en sa religion

En laquelle ont vescu saintement

Dont en est grand mémoire et renom.

Entre les autres chevaliers de grand nom Monsieur Geoffroy Boterel de Quintin, Seigneur Hérdouin Tournemine par raison.

Ont l'ail service à Dieu soir et matin.

Prenons sur eux notre exemple e( patron Et de bonne heure prenons les bons logeis, Demandons tous à nostre Dieu pardon Heureux sera qui aura paradis.

On s'accorde à reconnaître que les croisades hâtèrent dans le pays des Franks l'affranchissement des serfs, qu'elles favorisèrent l'institution communale et donnèrent plus de prépondérance au pouvoir royal. Il convient de fixer notre attention sur ces divers points, puisque les questions qu'ils soulèvent se trouvent étroitement liées aux destinées de la noblesse de France. Nous avons vu divers seigneurs affranchir leurs serfs moyennant des sommes stipulées qui servirent aux dépenses de la croisade; d'autres, plus désintéressés, n'obéirent en suivant la même voie qu'aux sentiments religieux et fraternels dont la prédication des guerres saintes avait placé le germe dans les cœurs. Giraud et Giraudet, frères d'Adhémar de Monteil, évoque du Puy, affranchirent plusieurs vassaux qui les avaient suivis dans la première croisade et leur concédèrent, en outre, divers fiefs. L'acte qui en dépose fut dressé l'année même de la prise de Jérusalem. Que de services d'ailleurs pouvaient rendre ces serfs dans les combats! Les privations, les souffrances communes rapprochèrent les distances qui séparaient le seigneur de son vassal, et plus d'un serf put dire au fier baron : « Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; « je vous couvris de mon corps au siège d 1 Antioche et de Jéru- « salem \ » L'affranchissement des serfs prit de tels développements par l'effet des croisades que quarante ans après la mort de saint Louis, le roi Louis X publiait ces célèbres lettres d'affranchissement où il veut que « dans le royaume des Franks « la chose en vérité soit accordante au nom \ »

1 (M. MlCUELET.

1 [Ordonnances des ruis de France, Jôlo.j

.L'institution communale trouva aussi son profit dans l'influence favorable qu'eurent les guerres saintes pour les libertés publiques du moyen âge. Par concession gratuite, à prix d'argent ou de vive force, les habitants des villes s'étaient trouvés en possession de franchises municipales, de privilèges multipliés. On comprend que l'absence des seigneurs dut favoriser cette situation, et ceux d'entre eux que le climat d'Orient ou le fer des infidèles épargna ne cherchèrent pas, à leur retour, à détruire l'organisation municipale qui s'était établie et fortifiée au détriment de leurs prérogatives les plus chères. Que pouvaient-ils désormais contre ces communes si riches, si industrieuses, si bien gardées parles bourgeois armés? Les chartes qui consacraient les privilèges des villes n'avaient-elles pas d'ailleurs reçu la sanction du pouvoir royal? La commune désormais était placée sous la sauvegarde du prince; et ces grands vassaux, que les premiers siècles du moyen âge avaient vus si puissants et si fiers, ne se trouvaient-ils pas eux-mêmes à la solde du roi! Où cachaient-ils leurs bannières? pourquoi n'entendait-on plus le cri de guerre de leur maison? tous ces symboles de leur ancienne indépendance avaient disparu ; tout cela n'était plus qu'un souvenir!

C'est ici qu'il convient d'examiner quelles modifications les croisades apportèrent dans les relations féodales de la noblesse avec la royauté. Ces guerres lointaines, où tant de périls attendaient les croisés, laissèrent dans le pays des Franks un grand nombre de fiefs sans possesseurs. L'Église en eut sa part; le domaine royal fit son profit du reste, et c'est à lui que revinrent les plus grands fiefs. Le Perche, le Berry, le comté de Maçon furent successivement ïicquis par le roi de France lorsque les possesseurs héréditaires se trouvèrent dans l'obligation de les aliéner pour les dépenses de la croisade. Nous ne chercherons pas à énumérer les nombreux fiefs qui, par l'effet plus ou

moins direct des guerres saintes, accrurent successivement le domaine royal; mais on voit, par l'élude de la question des fiefs aux onzième, douzième et treizième siècles, qu'après la croisade de Tunis ce domaine se trouvait presque le double de ce qu'il avait pu être du temps deGodefroi de Bouillon.

Le pouvoir royal s'agrandit avec les possessions de la couronne. Lorsqu'on prêcha la première croisade, la plupart des grands vassaux vivaient dans une complète indépendance du prince; mais celui-ci mita profit l'absence des seigneurs pour fortifier son autorité, si bien que dans les dernières croisades beaucoup d'entre eux étaient à sa solde 1 . Pouvait-il en être autrement puisqu'ils avaient épuisé leurs épargnes, souvent même aliéné leur patrimoine?

Le duc de Bretagne, Jean le Roux, accompagna saint Louis à Tunis; on voit par les comptes de sa maison qu'il porta avec lui plus de 80,000 livres tournois , somme fort considérable pour le temps. Il faut y joindre 7,000 livres que les collecteurs de la croisade avaient réalisées en Bretagne et qu'ils remirent au duc. Celui-ci donnait de l'argent, des chevaux *, des armes

1 On s'accorde à fixer au règne de Charles VII l'époque de l'organisation des armées régulières ; mais si Ton remonte plus loin, on trouve que, dès la première croisade de saint Louis, beaucoup de bannerets se trouvaient à la solde du roi avec leurs chevaliers et hommes d'armes. Les armées féodales commencèrent dès ce tempslà à faire place aux armées royales , dont l'organisation fut plus complète lorsque Charles VU eut établi la paye régulière et les compagnies d'ordounanre.

* Le vicomte de Léon déclare donner quittance au duc de Bretagne pour un cheval que ce dernier lui avait fourni lors du voyage d'outre-mer.

a A touz ceus qui orront e verront cestes présentes lettres, Hervé, jadis visconte de a Léon, saluz en nostre Seignor. Sachent tous que corne noble home nostre chier Sein- (( gnor J., duc de Brelaigne, nous eusl donné un bon destrier por mener o nous ouït tremer, nous avons ledit destrier vendu c en avons receu le pris e nous tenons por « bien paiez do dit destrier que ledit duc nous devoit passer oltremcr, e dodit cheval « quitons ledit duc e nous somes tous amover oui tremer. E pour ceu que ce soit ferme « e stable, en tesmoin de ceste chousc nous seelames cestes présentes lelrcs de nostre « seiau. E en meire force de vérité nous preames et requimes le officiai e l'archea diacre de Nantes que moisson! lors seiaus. En l'an de grâce M. CC. LXXVU. »

de guerre à tous ceux qui voulaient raccompagner. Lorsqu'il revint en Bretagne, il retrouva son duché et d'assez riches revenus; mais ceux qui avaient aliéné tous leurs fiefs, et c'était le plus grand nombre, ne purent recouvrer leur indépendance et se mirent à la solde du roi. La noblesse du royaume se trouva placée alors dans une situation toute nouvelle. Ces seigneurs, qui jadis résistaient au roi et opprimaient le peuple, durentobéirau prince et apprirent à respecter la loi commune 1 . On ne vit plus, comme aux premiers siècles du moyen âge, la tour féodale aux fortes murailles assurer l'impunité au châtelain et ii ses hommes d'armes, gens pour qui la force était le seul droit, vivant presque toujours de rapines et d'exactions. Les donjons menaçants, placés sur des hauteurs presque inaccessibles, furent abandonnés; des châteaux s'élevèrent dans les plaines, et s'ils eurent leurs tours et leurs ponts-levis, on ne trouva plus dans le royaume un seul point fortifié qui pût dérober au prince ou aux lois un sujet félon ou un criminel à punir.

Les emplois et les faveurs de la cour, les charges de justice furent brigués par les vieilles familles d'origine chevaleresque. Le contact des courtisans et les intrigues auxquelles la noblesse se mêla altérèrent les mâles vertus dont elle avait su garder la tradition dans les camps ou au fond des provinces. Il y eut moins de sincérité, moins de désintéressement, moins d'austère probité. Pourtant on vit la noblesse rester fidèle aux sentiments d'honneur et de dévouement à la patrie. La grâce de son langage, l'élégance de ses manières, ses mœurs chevaleresques,

1 « Dès lors cette réunion de petits souverains et de petits tyrans, vassaux toujours « rebelles, maîtres toujours durs, désolant le pays et aussi redoutables à la royauté « qu'au peuple, devint un des ordres de l'État, un corps de citoyens, de sujets, les « premiers près du trône auquel ils ne portaient plus ombrage, mais placés en face « du tiers état dont les membres n'étant plus leurs serfs partagèrent avec eux les « soins de la commune patrie. » (M. IIeeren).

son urbanité, sa courtoisie, jetèrent longtemps sur la cour de France un éclat à nul autre égal, et, au jour des combats, la noblesse sut ressaisir son épée et mourir pour défendre ses étendards. Aux cbamps de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, la noblesse de France se fît décimer. L'historien pourrait-il dire combien de vieilles races virent s'éteindre dans ces journées néfastes leurs derniers rejetons, héritiers des noms les plus glorieux et les plus chers à la patrie?

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