‹ La noblesse de France aux CroisadesChapitre 7 sur 244 · SOMMATION FAITS A ARNAUD DP. NO F · texte numérisé non relu

SOMMATION FAITS A ARNAUD DP. NO F

« A noble homme et seigneur Arnaud de Noé, chevalier, en Notrc-Seigneur « salut et entier dévouement. Comme Roux de Varegne, de bonne mémoire, « est mort, ainsi que vous l'avez appris, au service du roi notre seigneur, au- « près du fleuve du Nil et avant que la paie des chevaliers dudil roi fut faite, et « comme il n'a donc pu avoir ce qui lui élait dû et, par suite, payer les soixante li- « vres tournois qu'il devait nous restituer à la dernière fête de Pâques, nous pre-

part, iiefs d'Orient de nulle valeur lorsque le possesseur s'éloignait, transactions à des taux usuraires pour les dépenses du retour, tels furent pour beaucoup de seigneurs croisés les seuls résultats des guerres saintes. On peut aussi se rendre compte de l'abandon où se trouvaient la plupart des biens qui n'avaient pas été aliénés, lorsqu'on voit Louis le Jeune écrire d'Orient à Suger pour le charger de protéger les possessions de Renaud de Bulles et l'héritage de Dreux de Monchy, morts en Palestine. Dans une seconde lettre, le roi ordonne à Suger de faire garder la tour d'Audresel, construite par Albert Dalvolt. Ce chevalier était mort en Orient avec son fils Hugues Dalvolt \

Le manuscrit de Rothelin nous apprend que pendant la sixième croisade on fit plusieurs chansons pour dépeindre les malheurs des chevaliers croisés. « Le séjour de Syrie, dit l'une de ces «chansons, pèse aux pauvres bacheliers, aux gentilshommes « qui ont engagé leurs terres; ils ne reçoivent nul secours, et « lorsqu'ils échappent à la captivité, ils rentrent tout confus « en France. » Beaucoup de seigneurs croisés, revenus dans leur patrie, se trouvèrent réduits à une extrême pauvreté. « Les descendants des illustres barons de l'ancien temps qui « tous les jours donnaient de somptueux repas dont profitaient « les gens peu riches et les pauvres mendiants, furent con- « traints eux-mêmes de demander à leur tour l'hospitalité *. »

Souvent, sur de fausses nouvelles, le père ou l'époux passait

m nous recours par les présentes contre vous, comme répondant cl caution par ser- « ment, afin que vous nous remboursiez le plus lot possible lesdites soixante livres « tournois au lieu et pince du défunt, de bonne mémoire; de sorte que votre bonm neurel Famé du vertueux défunt n'encourent pas le moindre reproebe de parjure. « Donné à Damielle. »

1 (Recueil des historiens de Fronce.) * (Chronique du Prieur du Vigeois.)

La dame de Chateaubriand expirant de joie à la vue de ai ëpou\ revenu des Croisades.

pour mort; un tombeau s'élevait a sa mémoire; ses biens étaient partagés. Sybille, femme de GeoflYoi de Chateaubriand, expira de joie en revoyant son mari revenu de la croisade, où il avait, disait-on, perdu la vie 1 . Quelquefois la châtelaine se remariait; puis on voyait reparaître l'époux, qui, selon des récits mensongers, avait dû périr en Orient. Les chroniques de Bourgogne parlent d'un croisé, nommé Jean d'Anglure, qui fut fait prisonnier par l'armée de Saladin. Sur sa foi de chevalier, il obtint de rentrer en France pour réaliser la somme fixée pour sa rançon. Arrivé aux portesdu manoir d'Anglure, il chercha vainement a se faire reconnaître de ses anciens serviteurs; sa longue barbe; ses vêtements misérables, sa figure où se peignaient les souffrances et les privations, avaient rendu le chevalier méconnaissable à tous les yeux. On l'avait cru mort d'ailleurs, et, ce jour-là, on célébrait dans le manoir d'Anglure les fiançailles de la veuve avec un second mari. Cependant Jean d'Anglure put montrer la moitié d'un anneau d'or dont sa femme, lorsqu'il était parti pour la croisade, avait re<;u l'autre moitié. La vérité se fit jour alors, et le pauvre chevalier fut remis en possession de ses droits \

Les chroniques artésiennes font mention du faux Baudouin d'Ardre*. Couvert de peaux de brebis, la barbe longue, il disait qu'il revenait d'Orient et réclamait la possession de la ville d'Ardres.Le clergé et le peuple l'accueillirent ; mai's après avoir reçu de fortes sommes, le faux Baudouin jugea prudent de quitter le pays, et on ne tarda pas à apprendre que le véritable

1 (Dom Lobineai', Histoire de Bretagne.)

* La tradition ajoute que Jean d'Anglure, n'ayant pus la soin me fixée pour su rançon, alla reprendre ses fers. Saladin, touché de celte fidélité à la loi jurée, lui rendit la liberté, voulul que les aînés de sa maison portassent le nom de Saladin et que la famille d'Anglure eût pour armes des grelots soutenus par des croissants. Les d'Anglure, depuis lors, ont porté le nom de Saladin d'Anglure.

Baudouin d'Ârdres avait perdu la vie dans la croisade. 11 y eut aussi un faux Baudouin de Flandre. On sait que proclamé empereur à Constanliuople, le comte Baudouin entreprit de nouvelles expéditions. Fait prisonnier parles Bulgares, il mourul, dit-on, dans sa captivité. Les opinions varient d'ailleurs sur la nature de sa mort. Jeanne, sa fille, avait hérité de ses possessions de Flandre. Laissons ici parler la Chronique de Reims : « Les grands seigneurs, par trahison envers la comtesse, cherce chérent un vieillard elle mirent en habit de prisonnier dans « la forêt de Vicoigne, lui disant qu'ils le feraient comte de « Flandre. Ils lui enseignèrent à répondre aux questions qu'on « pourrait lui adresser. Au bruit de ce retour inattendu, la « foule se porta vers la forêt, tira le vieillard de l'ermitage « qu'il habitait, le vêtit d'une robe d'écarlale fourrée de vair et « le mena sur un grand destrier par toutes les bonnes villes de « Flandre, qui lui payèrent tous ses dépens ; de sorte que toutes « les Flandres lu tenaient pour seigneur.

« Il voulut faire saisir la comtesse au moment où elle était « à table à Haisnes en Caisnois. Elle n'eut que le temps de « monter sur un sommier et de s'enfuir à Mons. Elle s'adressa « au roi, qui manda le prétendu Baudouin au parlement de Pé- « ronne. 11 arriva au jour fixé sur un morel ambiant, avec « grande cape d'écarlate fourrée de cendal vert et un capeau « de bourret à la tête, tenant en sa main une verge blanche et a paraissant merveilleusement preudhomme. Grande route de « gens le suivait. 11 descendit au pied du degré de la salle et « monta, ses huissiers devant lui, comme grand seigneur. Son « arrivée fut annoncée au roi, qui sortit de sa chambre et vint « usa rencontre :

« — Sire, soyez le bienvenu si vous êtes mon oncle, le «comte Baudouin, qui devez être empereur de Constantin « nopleet roi de Salonique, comte de Flandre et de Hainaut.

c — Beau neveu , vous ayez boune aventure de Dieu et de « sa douce mère ! Vraiment le suis-je, et serais-je tout cela si « on me faisait droit ; mais ma Bile me veut déshériter et ne c veut reconnaître son père. »

« Il pria le roi de l'aider. Le roi le promit, et, pour l'éprou- « ver, lui demanda dans quelle ville il avait épousé sa femme. « Mais ne sachant que répondre, car personne ne lui en avait « rien dit, il témoigna qu'il voulait aller dormir, pensant en « son cœur qu'il le demanderait à ceux qui l'endoctrinaient.

« On le coucha seul dans une chambre dont les portes « étaient bien gardées. A son lever, même question ; il Qt le « courroucé et dit qu'il voulait s'en aller. « A tant partit dou « roi li musars et s'en alla à Valencienues, et la nuit s'enfuit « en Bourgogne, àRays, où il était né. »

c Pendant un demi-an on ne sut de ses nouvelles. Il arriva c qu'un écuyer du seigneur de Courtenay le vit un jour de « marché à Courtenay et le montra a son seigneur : « Sire, « voici celui qui se faisait comte Baudouin. » — « Tais-toi ! « au diable, tu mens, ce ne peut être. » — « Sire, dit l'écuyer, « pendez-moi par la gorge si ce n'est vrai. » — « Voire, dit c messire Évraz à son écuyer, prenez-le donc; par saint Jac- « ques, il me rendra bon poivre ! » L'écuyer le prit, le mit en « prison et reconnut que c'était vrai. La comtesse, avertie, pro- « mit mille marcs d'argent et tous les biens de l'imposteur « pour qu'on le lui livrât.

« Sur les questions que lui fit la comtesse dés qu'elle le vit, « il avoua qu'il s'appelait Bertrand de Rays et qu'il avait agi « ainsi par le conseil de chevaliers, dames et clercs, et qu'ils « l'avaient tiré de son ermitage où il voulait sauver son âme.

« — Par foi, dit la comtesse, vous fîtes folie; vous vouliez « bien être comte souverain. * Lors elle le fit revêtir et remettre « eu une cote d'êtamine, sans raies, puis déceindre et dé-

« chausser. On trouva qu'il n'avait pas d'ongles au pied. Il fui « mis sur un roussi n el mené par les hôtels de la fête de Lille « qui avait lieu.

« Devant chaque hôtel on répétait : « Entendez ce chétif, « entendez! » — «Je suis, disait-il, Bertrand de Raysen Bour- « goigne, un pauvre homme, qui ne doit être ni comte, ni roi, « ni duc, ni empereur ; et ce que je faisais, je le faisais par le « conseil des chevaliers, des dames et des bourgeoisde ce pays. »

« Alors le faisait-on taire. Et il fut mis en un pilori tout « neuf que Ton fit sur la chaussée de Lille, avec deux grands « mâtins à côté, l'un à gauche, l'autre à droite ; puis on le « suspendit à un gibet et à un chaînon tout neuf que la corde « ne rompit. Là il pendit un an et plus '. »

Beaucoup de seigneurs croisés embrassèrent la vie monastique après leur retour d'Orient. Nous citerons Alain Fergent, duc de Bretagne, qui se retira dans l'abbaye de Redon. Bertrand de Boni, vicomte d'Hautefort, est célèbre parmi les troubadours. Il fit des chansons sur les guerres saintes et prit luimême la croix. Il fut l'ami de Henri II d'Angleterre, du roi de France Philippe-Auguste et de Richard Cœur-de-Lion. Bertrand de Born finit ses jours dans un monastère. Tout dans les croisades tournait au profit de l'Église. Ceux qui mouraient en Orient ne manquaient pas, en réglant leurs dispositions dernières, de faire de pieuses donations ou de réparer le tort qu'ils avaient fait autrefois aux églises ou aux monastères. Le testament de Raymond de Saint-Gilles mérite d'être cité*; il

1 (Historiens de France. — Chronique de Reims. — La France au temps des croisades, par le vicomte de Vaublanc.)

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