LES DIVERTISSEMENTS ET LE JEU
Le noble en temps de paix; chasse et danse. — Vénerie et fauconnerie royale. — La paume cl autres exercices. — Les jeux innocents. — Les carrousels. — Les bals; on ne danse bien qu'en France. — Ballets, leur nombre et leur prix. — Musique et théâtre. — Le jeu : prime, dés, quinola, trictrac. — Grandes pertes; maisons de jeu ou brelans.
Grand train, table abondante, vastes demeures, riches vêtements, tels sont les éléments d'une vie seigneuriale. Que peut être cette vie elle-même? Que fait le propriétaire de tous ces biens? Il s'occupe peu de ses affaires privées, encore moins des affaires publiques; il n'est ni artiste, ni lettré; l'agriculture ne l'intéresse pas, il la dédaigne; le commerce est au-dessous de lui, il le méprise. En temps de guerre, il est merveilleux, rien ne le rebute ni ne le fatigue; c'est son métier, et jamais homme n'a mieux que lui connu son métier. Il l'a étudié dans sa jennesse, exercé dans son âge mur;
dans sa vieillesse, il y prépare ses enfants. Il en a l'amour, et grâce à l'influence des milieux, de L'hérédité, il en possède la qualité maîtresse, la
bravoure. Les institutions et les mœurs ont fait de lui un soldat, il l'est avec perfection, avec passion, mais il n'est que cela. Organisée pour la guerre, la noblesse en temps de paix est une épée au fourreau, soit un meuble inutile, une troupe en garnison, c'est-à-dire quelque chose qui a servi et qui servira, mais qui présentement ne sert pas.
N'ayant pas d'occupations, elle se crée des passe-temps qui répondent à son tempérament : habitué à un exercice continu, le noble, ne pouvant se battre, (basse et danse, double gymnastique du dehors et du dedans, qui lui permet de satisfaire, en plein air comme à buis clos, ses instincts de mouvement perpétuel. Existence plus brillante à la cour, plus rustique à la campagne, partout d'une singulière monotonie. A Paria danse, on se promène, on se visite davantage. Dans bateaux, on s'applique exclusivement à la chasse, parce qu'on n'a guère d'autre ressource pour tuer le temps. Le hobereau, gentilhomme^ liasseur de profession, de père en fils, et d'un bout à l'autre de l'année, connu
us sont laboureurs ou pasteurs. Certains procédés de vénerie sont plus relevés que d'autres, certains gibiers sont plus distingués; mais toute chasse est noble, et tout chasseur, par conséquent, doit appartenir à la «lasse aristocratique.
Chasses à courre, à tir, à la huée, airrsi que nos pries nommaient les battues, étaient savamment réglées, H avaient leurs amateurs. Charles IX,
dans sa Chasse royale, ne s'occupe que du cerf, et délaisse complètement les oiseaux. Louis XIII, au contraire, les aimait de prédilection, ce qui ne l'empêcha pas de récompenser, par un brevet de
duc, le savoir de Saint-Simon de « bien porter en un cor sans baver dedans ». Poil ou plume d'ailleurs, les animaux ne manquaient pas. On n'en était pas encore arrivé à protéger les bêles comme si elles étaient des hommes, et à poursuivre les hommes comme s'ils étaient des botes. Les grands seigneurs étaient néanmoins très sévères sur le chapitre cynégétique. Brézé, gouverneur de l'Anjou, passait, en fait de chasse, pour le plus grand tyran du monde, « jusque-là que les personnes de qualité n'osaient avoir un chien ni une arquebuse pour tirer seulement dans leur parc ». Autour de Paris, les forêts royales de Monceaux, Compiègne, Versailles, Saint-Germain, Yincennes, Fontainebleau, Livry, Sénart, Longjumeau, Château-Tbicrry, pour no parler que des plus importantes, étaient défendues avec un soin jaloux par les gardes, qui, ne recevant aucun gage, « faute de l'omis », n'avaient d'autre indemnité que leurs privilèges. Le roi encourage ses procureurs à veiller « avec plus de soin et d'affection à la conservation de ses (liasses et plaisirs, comme étant sou plus agréable divertissement, dans le
séjour qu'il fait et pourrait faire en sa bonne ville de Paris ».
Parmi les grands offices de la couronne, il n'en est pas moins de trois exclusivement affectés à la ••liasse : le grand veneur, le grand fauconnier, le grand louvetier. La vénerie comprend trois cents et quelques chiens de mente, répartis entre- le cerf, le chevreuil, le lièvre, et certaines espèces de lièvres; plus des lévriers, des dogues, des levrettes et des épagneux. La fauconnerie était un ministère Vol pour milan, vol pour corneille, pour héron, pour les champs et pour rivière, chacun avec un chef, et des « gentilshommes servant au vol ».
Louis XIII aimait à chasser avec des oiseaux de proie toute sorte de gibier, même la perdrix. « Voler le perdreau, voler le merle ». ou « répéter le ballet ». — il y avait toujours un ballet en répétition. — étaient les deux objets entre lesquels il partageait les longues journées qui ennuyaient tant ses favoris. La livrée que les chiens portaient au cou sons forme de collier, les faucons et leurs congénères la portaient à la patte sous la forme d'une vervclle, anneau de cuivre ou d'argent, aux armes du maître. Le roi, qui chassait constamment, mais économiquement, ne dépensait pas ainsi de bien grosses sommes; les - irs y mettaient souvent [dus de magnificence; la chasse n'était pas seulement pour eux un sport, c'était aussi une fête. M. de La Rochefoucauld donne-t-il
une chasse aux «lames, à tous les relais il y a collation et musique.
Faute de chasse, on court la bague, on tire le papegai; on joue à la paume, à la longue paume, au volant; on fait partie de tirer des hirondelles au Pré-aux-ClercSj ou d'aller jouer au Mail, au Palais- Royal, avec les dames. On se délassait de ces exercices par quelqu'un de ces jeux que les modernes ont baptisés d'innocents, et que les hommes de ce temps pratiquaient le plus sérieusement du monde. Le Gage louché, Voire place me plaît, faisaient les délices de plus d'un grand roi.
Les courses de chariots autour de deux pyramides, — souvenir des anciens Grecs, — qui faisaient fureur à Florence, pas plus que les courses de chevaux établies en Angleterre sous Jacques J,r, n'avaient pu réussir en France. « Pourquoi un homme brave s'amuserait-il avec un animal dont le plus grand mérite serait de l'aider à fuir plus rapidement? » Les carrousels, où les plus qualifiés de la cour paradaient devant la foule du peuple, suivis de troupes allégoriques superbement équipées aux frais des tenants, répondaient mieux au goût de représentation, si vif dans la hante classe, niais coûtaient trop cher pour être répétés souvent.
Le divertissement le plus apprécié, le plus répandu, toujours renouvelé et toujours en honneur, c'était la danse. « Sans la danse, un homme ne saurait rien faire », dit le maître à danser du Bourgeois gentilhomme, et il disait vrai; « il n'y a
rien qui soit si nécessaire ». Feux d'artifice, lanternes en papier colorié, lanternes magiques, festin- publics, étaient lea démonstrations d'alléaccoutumées du populaire, le bal seul était l'accompagnement obligé d'une fête de bonne compagnie. On ne l'entendait bien qu'en France. En Italie, les femmes, séparées des hommes, étaient assises sur une estrade au bout de la salle; en Espagne, on y gardait trop de roideur; en Angleterre, on y mettait trop d'étiquette: mais en France, tout le monde en rond, se tenant par la main, dansait les branles avec l'entrain d'une noce de village.
Les distances s'effaçaient, la morgue disparaissait. Les femmes engageaient les hommes en leur ntant des bouquets; le roi même prenait part à V assemblée comme un simple particulier: la première venue le choisissait, pendant qu'un gentilhomme portait son hommage à une princesse. Chabot fit son chemin par la courante, qu'il dansait à ravir, l'n pas bien exécuté valait à son auteur presque autant de réputation qu'une ville prise; c'étaient des coups d'éclat de diverses sortes. Depuis la pavane déjà vieillie, jusqu'à la boccane d'invention récente, une multitude de pas, savamment étudiés, compliqués avec grâce, exigeaient une attention toujours en éveil, une tactique soutenue dans les jambes, les bras, la tète, tout le corps. La sarabande, la figurée, la panadelle. la bourrée, n'étaient pas des conceptions vulgaires; un courtisan qui savait en faire ressortir l'artistique
délicatesse était tout de suite un homme classé.
A I . ii s c'est surtout dans les ballets que l'imagination se donne libre carrière. Il en est pour toutes les circonstances de la vie, pour toutes les époques de l'année. Ballets demi-deuil et de carême, ballets politiques avec allusions transparentes ou cachées; ballets graves ou sérieux, historiques ou romanesques. En une seule année, on en dansa cinq nouveaux à la cour : celui des Turcs, des Amoureux, des Lavandières, des Nymphes, des Docteurs Gratiens. Mademoiselle va visiter un de ses domaines; l'intendant danse un ballet en son honneur le jour de son arrivée, et la princesse constate avec soin dans ses Mémoires que voilà un « homme de bonne compagnie » et qui sait vivre. La danse fait tout oublier : au plus fort de la guerre de Trente ans, lorsque les tailles, en maintes provinces, ne se recouvraient plus qu'au moyen d'archers et de garnisaires; lorsque les sergents du roi enlevaient les meubles, puis les portes et le toit môme de la maison et qu'une foule de contribuables, ruinés, vagabondaient par la campagne, on dansait à la cour, trois fois de suite, un ballet qui avait pour titre : « La félicité dont jouit la France! »
Les grands ballets de cour où figuraient près de cent cinquante personnes, et dont la dépense était supportée par le roi seul, revenaient quelquefois à 100 000 francs. Le monarque y paraissait sous les déguisements les plus variés ; dans la même
soirée, il représente tour à tour un joueur de guitare et un simple soldat. Les eolosses en baudruche, les types familiers de l'époque : Guillemine la Quinteuze, Jacqueline l'Entendue, Alizon la Hargneuse, les Bertrands, les Bilboquets, et divers grotesques plus ou moins plaisants, faisaient les frais ordinaires de ces exhibitions, où le bon sel paraît manquer totalement. On ne s'en lassait pas cependant. Deux baladins (maîtres de danse). Jacques Cordier, dit Boccan, chez le roi, Antoine Ballon chez la reine, réglaient les pas. présidaient à la mise en scène; et l'élite de la nation se consumait de travail pendant des semaines, sous la direction de ces artistes autorisés, afin de parvenir à exécuter dans les formes, et selon certain ordre, les jetés et les entrechats brodés sur un canevas qui aujourd'hui servirait à peine pour une charade d'aprés-dinée.
Cela semblait suffisant, l'imagination n'allait pas au delà. Il est vrai que la musique et l'art dramatique n'existaient pas plus l'un que l'autre. Vingtquatre violons suffisaient aux besoins mélodiques de la capitale, — on les nommait les vingt-quatre violons. — Ils servent indistinctement dans les besoins d'amour, de danse, de cérémonies multiple-: à la cour ainsi qu'à la ville, au bal, à la sérénade, à l'église, leur emploi est universel. Trois d'entre eux étaient ordinaires de la chambre du roi, mais les vingt et un autres y jouaient aussi sans avoir le titre. Onze hautbois, douze trompettes
cl quatre tambours complétaient l'orchestre royal, avec les en [nuis de la musique de la chambre. S'il était nécessaire de le renforcer en instruments, on n'avait d'autre ressource que de requérir les violons de la campagne, ou les fifres et tambours des Cent-Suisses et de l'écurie.
Le lltéàtre venait à peine de naître. La comédie do salon, « représentée par des personnes particulières qui ne faisaient point profession de comédiens », était une exception; plaisir peu répandu, et encore moins goûté. Un amateur comme le marquis de Sourdéac se donnait le luxe de dépenser 10 000 écus pour faire jouer dans son château la Toison d'Or de Corneille; le fait demeurait isolé. L'art dramatique, considéré comme une récréation mondaine, avait peu de moyens de frapper les oreilles et de charmer l'esprit d'une société médiocrement cultivée. L'installation des salles de spectacle (Marais ou Hôtel de Bourgogne) n'était guère supérieure à celle d'un théâtre de foire; les gens de qualité ne s'y aventuraient qu'en de rares occasions, sur invitation spéciale, et comme en une partie un peu risquée.
Tout autre était l'attrait du jeu, pour ces personnages sans cesse à court d'argent, et qui, à défaut du gain, retrouvaient autour d'une table de prime ou de trictrac, à une partie de dés ou de f/uiaola, les émotions fortes de la bataille et les hasards agréables à leur humeur. Le duc d'Orléans jouait à prime « quelque dix heures par jour » ;
Bassompierre y gagna 100 000 francs en 1606, et 500000 livres en L608. Et comme L'argent eût été
trop long à compter, trop incommode à manier, on inventa des jetons de oO à 500 pistoles chacun, « de sorte qu'on pouvait tenir dans sa main plus de 50 000 pistoles (deux millions de francs en monnaie de nos jours) de ces marques-là ». Si quelque gentilhomme manquait de fonds, il se trouvait toujours un financier français ou étranger, que ses écus avaient introduit dans la compagnie, pour « faire bon tout ce que l'on jouait », fournissant des marques sous bonne caution, usurier discret et complaisant, gagnant à coup sûr, et remercié de chacun.
Au jeu, le maréchal de Créqui perd 200 000 écus ; le maréchal d'Estrées, 100 000 livres en un jour; Chevrv. 50 000 contre le duc de Guise. Le maréchal de Gramont s'y ruine, tandis qu'un simple élu de Chinon y gagne 1 200 000 livres et se bâtit sur ses bénéfices un hôtel rue Saint-Antoine.
Il est vrai que beaucoup, assimilant trop exactement le jeu à la guerre, se croient en droit de corriger la chance par d'ingénieuses tricheries, comme un bon général décide la victoire par un habile stratagème. Dés pipés, cartes biseautées, deviennent vulgaires à force d'être employés. « La malice de ceux qui font profession de jouer » cause des scandales publics, que les lois même se croient obligées de signaler, et atteint du premier coup la perfection du genre.
LA NOOLESSK FRANÇAISE. 15
L'ordonnance de 1G29 parle de « l'effrénée passion du jeu, qui porte quelquefois à jouer 1rs immeubles ». Elle déclare nulles toutes dettes de jeu, et proscrit comme infâmes tous ceux qui auront été surpris trois fois aux brelans. Les maisons de jeux clandestines étaient nouvelles en France. « La paix, dit le Mercure, a engendré les nouvelles académies publiques, où, à l'imitation des grands, chacun n'y parle que de jouer des pistoles qui ne s'y voient
que par monceaux; des personnes y perdent
tout leur vaillant... Je ne parle point des seigneurs qui s'y sont ruinés, mais des enfants d'avocats, des jeunes financiers auxquels, à les ouïr parler, mille pistoles est moins que n'était un sol du temps du roi François Ior. » Le gouvernement se plaint « du grand nombre d'académies ou brelans qui se fonl en plusieurs maisons des meilleures villes du royaume, où l'on joue à toutes sortes de jeux de hasard, et où se commettent ensuite infinies mauvaises actions,... outre la ruine et désolation de beaucoup de familles ».
Malgré la recherche prescrite aux commissaires, et l'amende de 10 000 livres imposée aux contrevenants, les établissements de ce genre ne firent que se multiplier jusqu'à la fin du règne.