‹ La Noblesse française sous RichelieuChapitre 11 sur 26 · VETEMENTS ET BIJOUX · texte numérisé non relu

VETEMENTS ET BIJOUX

• Costumes des gentilshommes; leur prix élevé; leur nombre. — L'élégance et la mode. — Le linge et les dentelles. — Les gants et les rubans. — Tenue des gens de robe. — Toilette des femmes. — Cosmétiques et parfums. — Bijoux, armures et leur valeur. — Habillements populaires.

Louis XIII n'aimait les somptuosités ni en habits, ni en linge; il refusait souvent de porter ce que Cinq-Mars commandait pour lui ; son grand maître de la garde-robe était « trop magnifique », il « lui

en faisait souvent réprimande ». La reine, de son côté, n'était nullement passionnée pour la toilette: « beaucoup de dames dans Paris faisaient plus de dépense qu'elle ». Le luxe de l'époque ne peut donc être imputé au souverain : il augmenta pourtant sons son règne. Les lois somptuaires de cette période — les dernières, croyons-nous, qui aient été promulguées en France — servent à initier la postérité à des prodigalités que. bien entendu, elles n'ont pas réussi à réprimer jadis. « Le luxe des habits, disent-elles, est monté jusques à un tel excès, que même les riches en ressentent de l'incommodité, et les autres sont quelquefois contraints de recourir à de mauvais moyens, pour soutenir de si grands frais: l'imitation étant un mal si contagieux que la coutume autorise en peu de temps les supeilluités. que chacun blâme à leur naissance. » On défendait de porter des « baudriers, teintures, aiguillettes, jarretières, échafpes et rubans de drap on toile d'or et d'argent, por/ileuses, broderies de perles ou pierreries, boutons d'orfèvrerie. » On interdit aux maîtres d'habiller de livrées de soie leurs cochers, leurs laquais et leurs 3; tolérant seulement « deux galons sur les coutures et extrémités de leurs habits ». On proscrivait absolument « les passements de Milan, les piqueures, houpes, tortils, canelilles, chaînettes ». et autres ornements dont les habillements sont couverts. Cinq ans plus tard, dans un acte officiel, le roi parlait « de la passion effrénée de ses sujets

à consommer leurs biens au luxe », ei constatait que « les diverses déclarations sur les étoffes et façons des habits n'avaient eu jusque-là aucun effet ».

Un manteau était souvent orné de trois ou quatre livres de passements d'or, dont la valeur n'était guère au-dessous de 150 écus. Les habillements de cérémonie les plus élégants coûtaient aisément flans les trois et quatre mille livres, sans compter les dentelles, le chapeau, l'épée et les divers accessoires. Tel costume élail ainsi un vrai capital, si l'on songe que les 3000 livres de ce temps font 15000 francs du nôtre. Aussi donnait-on et recevait-on comme cadeau un « habit complet » ; c'était une générosité qui n'avait rien de bas en elle-même, rien de blessant [tour celui qui en était l'objet. Tout seigneur à la mode n'avait pas de vêtement qui coûtât moins de I 500 francs de notre monnaie. Arcbambaul, le tailleur eu vogue, n'eût rien pu lui fournir à un prix inférieur. Un costume du roi figure en 1625 dans les comptes desa maison pour 3 585 livres; il consiste, d'après la facture, en un « habillement de satin cramoisi d'or et d'argent, le manteau plein de broderies fort relevées, le tout rempli de paillettes ; le pourpoint brodé aussi de fleurs comme la doublure (\u manteau, les chausses de même, le tout très riche et relevé de l'ordre du Saint-Esprit, les coutures en broderies d'or et d'argent ». Le déploie* ment du luxe en semblable matière atteint parfois

des chiffres aujourd'hui fabuleux. Bassompierre se fait faire pour le baptême du duc d'Orléans un vêtement de toile d'or violette, et de palmes entrelacées. Il le couvre de chiquant? livres de perles à l'once, qu'un marchand d'Anvers venait d'apporter ù Paris; cet habit revint à 14000 t'eus, plus une épée de diamants achetée 6000 écus, soit en totalité 57000 livres ou près de 300(ft0 francs de notre monnaie.*

A tous ces costumes, se joignaient les accessoires indispensables, gants, chapeau, bas de soie, chemisettes, collets de dentelle. Au temps de la Fronde, les hommes prenaient le noir vers trente ou trente-cinq ans: il n'y avait donc que les jeunes gens « à s'habiller de couleur ». Mais sons Louis XIII. cette mode n'avait pas encore pris naissance. Jeunes et vieux avaient des vêtements d'or et d'argent, de satin, de taffetas, velours, damas de tontes nuances. Quelques-ans faisaient venir d'Italie le tabis, cylindre et ondulé, aux couleurs changeantes. « Changer tous les joins d'habit ef de [dûmes. c'est la marque la plus ordinaire ;i quoi on connaît dans Paris les gens de qualité. » La nuxle et le goût variaient sans cesse; « il faut que h- bourgeois ait >U'> avis et des espions à la ••our. qui l'avertissent à tout moment des changements qui s'y font: autrement il est en danger de passer pour provincial ». « .le n'ai que deux habits à porter, écrivait à sa mère le jeune Turenne. imm noir et le mil n rouge en broderie que je porte fort.

et qui passe, » Mais bien peu sont aussi économes que le futur maréchal. « Tout lé inonde, dit-il, jusqu'au moindre, dépense prodigieusement : ils s'imaginent que cela est honteux de porter deux fois, dans les grandes assemblées, des habits qui leur coulent 2 ou 3000 francs. » Le roi, malgré ses goûts simples, n'échappe pas à cette règle. Le Il mai, jour anniversaire delà mort de son père, il s'habille de couleur feuille morte, et Ton met chaque année sur l'état de sa dépense un vêtement de cette couleur, qu'il ne portera que quelques heures. 11 arriva plus d'une fois à l'ambassadeur de Portugal de fermer les rideaux de son carrosse au Cours-la-Reine, « et de changer d'habit durant cette petite éclipse, pour paraître après comme un soleil, ;m sortir d'un nuage ».

C'étaient là les costumes d'apparat pour le bal et la promenade; il en fallait d'autres pour Ion les les circonstances de la vie : jupes de chasse, petites et grandes, eu satin ou en drap de seau — un drap qui coûtait vingt livres l'aune, — manteaux de toutes couleurs pour Paris et pour la campagne*, robes « pour faire toilette », collets de peau de buffle doublés de salin, que l'on portait sous la cuirasse; costumes de guerre, armes de tout genre, boites de toutes formes — Cinq-Mars en avait trois cents paires — . La garde-robe d'un seigneur représentait ainsi une somme imposante. « Un homme propre, dit le maître des requêtes Tallemanl, ne peut se passer à moins de six robes de chambre.

une d'hiver et une d'été, autant à la campagne, une noire pour recevoir les parties, et une belle pour les jours qu'on se trouve mal. »

Les garnitures de rubans à l'habit, au chapeau, à l'épée — la petite oie — complétaient l'habillement; à la fin du règne, elles augmentent tellement « qu'il semble, dit Furetière, qu'elles sont montées en graine, et viennent jusqu'aux pochettes ». Il en était de même des dentelles, mode récente, pour laquelle la haute société se passionnait. Non seulement les collets et manchettes en étaient ornés, niais même les draps de lit et les serviettes. Grâce à elles, les austères fraises du règne précèdent s'élargissaient en retombant sur les épaules, pour devenir ces cols merveilleux que l'on vendait jusqu'à 2 000 livres, et dont les élégants changeaient trois ou quatre fois par jour. « Nos sujets sont fondus de luxe, dit le roi, et le prix des dentelles va croissant, bien que nous ayons assez témoigné qu'elle était notre volonté, et que par notre exemple nous ayons fait voir que nous tenions à faire observer nos ordonnances à cet égard. » Il y a des gens, dit le lieutenant civil, « venus à tel débordement que, slrritant contre leur bourse, ils appliquent les dentelles à leurs chemises et bas à bottes avec un tel excès, que leurs dépenses surpassent de beaucoup leur revenu. » Le point coupé, qui d'après les édits ne devait pas valoir plus de 9 livres l'aune — soit en monnaie actuelle 7o francs le mètre — se vendait dix fois ce prix. Il est ici

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question du pontignac, dentelle ordinaire, la moins chère de toutes; le point de Sedan, d'Aurillac, de Raguse, et surtout le point de Gênes, allaient jusqu'à 2500 francs d'aujourd'hui. Un habit avait facilement (tour 800 livres de garnitures, et l'on voit un conseiller au grand conseil payer les siennes sept fois autant.

Les gants n'étaient pas moins luxueux; certaines • lames ne les gardaient jamais plus de trois heures; les hommes portaient des gants de senteur d'Espagne, des gants en broderie d'or et d'argent pour les fêtes, des gants de cuir ouvrés, garnis de soie, pour les exercices; on en faisait venir de Rome pour l'élégance, d'Angleterre pour la solidité.

La tenue de deuil, longues robes à queues traînantes, bonnets carrés, avec chaperons pendants sur l'épaule, que les hommes d'épée portaient encore aux cérémonies funèbres, formait un étrange contraste avec les costumes ordinaires. C'était un souvenir des vêtements du moyen Age, abandonnés par les gentilshommes, que seuls les gens de justice et de finance — gens de rohe — avaient conservés.

Les magistrats de robe courte portaient la locque; les magistrats de robe longue, le « bonnet quarré » ; quelques-uns avaient le jupon, petit justaucorps à longues basques; presque tous, la simarre, sorte d'étroite soutane qui ne les quittait pas. A tous il était interdit de porter les habits courts; on voyait le garde des sceaux Chateauneuf

DEPENSES ET CHARGES 2ii

caracoler en simarre de soie violette à la portière du carrosse de M ''" de Chevreuse. Autant l'homme d'épée était magnifique, autant l'homine de robe était simple : il y a entre eux deux un abîme. à face dans le même tableau, ils ne paraissent pas appartenir à la même époque, ni au même pays. Ces hommes de loi qui portent « le linge uni et la moire-lice », dont l'élégance consiste dans la forme d'un rabat, dans la pose d'une barrette, et dont l'extérieur parait être de trois siècles en retard sur celui de leurs concitoyens, légueront néanmoins aux temps modernes la robe qu'ils ont reçue des anciens; elle sera encore en usage quand les pourpoints à crevés seront entrés depuis longtemps dans le domaine de l'histoire.

Les femmes de la cour — on le devine — ne restaient pas en arrière sur le chapitre de la toilette. Les trois robes qu'elles portaient l'une sur l'autre : la modeste, la friponne, la secrète, offraient un vaste champ à l'activité de leurs tailleurs. Devants de couleurs, robes de satin en broderie, par-dessus des jupes de tabis passementées d'or et d'argent; jupes de toile d'or avec grandes dentelles; manches pendantes et renouées sur les bras avec des pierres précieuses : tout ce qu'une imagination naturellement capricieuse et désœuvrée peut inventer pour se distraire, est le passe-temps des daines qui se piquent de braverie. Au bal, décolletées en carré ou en pointe sur le devant de la poitrine, « la gorge fort ouverte », selon l'exprès-

sion du temps; dans la rue, le visage couvert d'un masque — signe distinctif de noblesse; — montées sur des patins si elles marchent; le chapeau garni de [dûmes pour se garantir du soleil, si elles sont à cheval, ou tenant à la main, en carrosse, un de ces parasols aux couleurs éclatantes, ornés de den- I elles d'or sur les coutures, que l'on faisait venir à grands fraie d'Italie; telles nous apparaissent les femmes de la cour entre 1620 et 1643. Leurs chapeaux, selon le flux et le reflux de la mode, « devenaient hauts comme des pots à beurre, ou plats comme des calles » ; mais c'était à la coiffure, cette œuvre compliquée où La Prime excellait, que l'on pouvait connaître une femme de qualité.

Les moustaches, boucles pendantes le long des joues, jusque sur le sein, étaient réservées aux demoiselles; les bourgeoises n'eussent osé en porter. Quelques femmes préféraient les cheveux à serpenteaux, qui descendaient jusqu'à la ceinture; d'autres affectionnaient les cavaliers, frisés sur les tempes. Les combinaisons nouvelles remplaçaient les coiffures rondes, frisées et poudrées que l'on portait au commencement du règne, et qu'Anne d'Autriche n'abandonna que fort tard. Au sommet de la tête était le yalant, une touffe de soie rose; Yapprétador, chaîne de diamants ou de perles, était entrelacé dans les cheveux. Partout des nœuds et des rubans emblématiques : sur le cœur, le mit/non; à la pointe du corset, le favori; au bas de l'éventail, le badin.

La société de ce temps n'ignorait ni ne dédaignait l'art, presque aussi ancien que le monde, d'embellir la nature ; le rouge, le noir et le blanc jouaient dans la toilette un rôle de premier ordre. On « se plâtrait avec un pinceau » le visage, la et les bras. La duchesse de Montbazon se fardait ouvertement, Mrac de Rambouillet se mettait du rouge aux lèvres ; d'autres en mettaient aux joues, si abondamment que ce rouge appliqué mangeait le rouge naturel; tandis que quelques-unes, pour paraître plus blanches, se tenaient au lit avec des draps écrus, ou mangeaient des citrons pour Be rendre pâles. « On se faisait les sourcils ». non seulement avec des crayons, mais au moyen de véritables teintures; la teinture d'ailleurs était déjà employée pour la barbe et pour les cheveux. — M. de La Rochefoucauld, 31. d'Aumont s'en serraient; y\. d'JIuinières y eut recours pour son fils, dont il fit teindre en noir les cheveux roux. Les fausses dents, les boules de cire pour enfler les joues, aidaient à réparer les outrages des ans. Jeunes et vieilles, les dames n'auraient pu se p de quelques mouches; être fort mouchée était du meilleur ton.

Le plus parfait ajustement

Sans elles n'aurait point de grâce.

Les jeunes gens, il»' leur <ôté, se couvraient la tète d'une poudre qui inondait leurs collets. L'huile île jasmin. la pommade île M",e des Essarls. adou-

eissaient leur peau; les sachets de violette et de roses musquées parfumaient leur linge et leurs habits, tandis que 1' « eau d'Ange » à l'iris de Florence. ie genièvre brûlé et le vinaigre impérial embaumaient les appartements.

La mode des bijoux n'était pas moins générale que le goût des cosmétiques et des parfums; elle était d'autant plus dispendieuse que les diamants et les perles, comparativement aux autres marchandises, avaient un prix plus élevé au xvne siècle que de nos jours. On portait des pierreries non seulement au COU, aux doigts, aux oreilles, mais sur tout le vêtement. La reine Marie, au baptême du Dauphin, avait une robe étoffée de trente-deux mille perles et de trois mille diamants. Or le « diamant d'Alençon » et les « pierreries du Temple » — ces bijoux faux de l'époque — n'étaient pas en état, parleur fabrication grossière, de procurer beaucoup d'illusion. On ne pouvait guère avoir recours à eux. Richelieu donne à la princesse d'Orange, de la part du roi, des pendants d'oreilles en diamants de 50000 écus — 750 000 francs actuels — . M"10 de Guise donne à sa fille « son grand diamant » estimé 240 000 livres. L'orfèvre de la couronne reçoit 30 000 livres pour une bague, et 134000 « pour fourniture de diamants et monture d'une chaîne ». Les perles atteignaient des chiffres analogues. La maréchale d'Ancre avait un tour de col de quarante perles à 2 000 livres la pièce et une chaîne de cinq tours, d'une valeur de 280 300 livres

— [500 000 francs en monnaie de nos jours — ; te président Le Jay donna à la femme d'un maître (1rs requêtes un collier dont chaque perle coûtait 1000 livres: la reine de Danemark avait pour bague une perle creusée et percée en forme d'anneau. Nous ne parlons pas des pierres de couleur, tables de bracelets, médailles d'agate antiques, opales extraordinaires, grandes comme des assiettes, d'une valeur de 40000 livres, ni de ces menus bijoux, joncs d'émail, petits chapelets, montres de Blois émaillées, petits cadeaux sans conséquence qui servaient à acquitter une discrétion.

! - hommes aussi affectionnaient les bijoux de prix, chaînes de diamants, épées dont la garde valait 90000 livres comme celle du duc d'Epernon

— on en vendait couramment de 12 000 livres — relève-moustaches en diamants, comme celui que Cinq-Mars sur l'échafaud donnait à son bourreau...

Les jouets eux-mêmes, récréation ordinaire des enfants princiers, atteignaient des chiffres qui semblent inouïs à notre époque, où pourtant les prodigues ne manquent pas : 2000 écus (plus de 30 000 francs aujourd'hui) payés par le cardinal de La Valette, pour une poupée offerte à M"e de Bourbon. — « avec la chambre, le lit, tout le meuble, le déshabillé, la toilette et bien des habits à changer ».

Pendant que la classe opulente s'épuise ainsi en

dépenses multiples, le petit bourgeois, qui ne connaît ni roses au soulier, ni ruban au genou, porte ses cheveux rasés au-dessus de l'oreille, s'habille à la friperie, et sa femme entrevoit à peine dans ses rêves la robe de velours, tandis que la plus haute ambition de sa fille consiste en un collier d'ambre, des gants neufs et des souliers noircis.

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