‹ La Noblesse française sous RichelieuChapitre 15 sur 26 · DISCRÉDIT DE LA FORCE BRUTALE · texte numérisé non relu

DISCRÉDIT DE LA FORCE BRUTALE

Cédant arma logse. — Ce changement est un fait d'opinion. — Duels non abolis par Richelieu: un seul exemple de répression. — Duel Bouteville-Beuvron. — Richelieu cherche un moyen de permettre les duels. — Accords ; tribunal d'honneur. — Duels de l'époque, vraies batailles sans règle. — Les témoins. — Idée des nobles sur le service militaire. — La force devient inutile et mépris

La décadence de la noblesse ne doit pas être imputée seulement à Richelieu. — Si la noblesse est tombée, ce [Test pas par tel accident particulier, par le fait de tel ou tel homme, c'est qu'elle était devenue incapable de gouverner. Des deux causes qui ont déterminé sa chute : le changement des mœurs, V action du gouvernemeWt, la première est donc bien plus sérieuse que la seconde. Seule elle eût suffi à « abattre la féodalité ».

Deui puissances dominaient l'ancien monde : la

foire brutale et l'argent; là noblesse possédait l'une exclusivement et presque exclusivement l'autre. Deux puissances vont gouverner le monde nouveau : l'argent el la plume — autrement «lit les Ici 1res et les fonctions civiles. La noblesse ne possédera ni l'une ni l'autre. La force lui demeure, mais ne sert plus à rien; l'argent va servir à tout, mais il lui échappe.

In grand Cédant arma togss passe tout à coup sur l'Europe civilisée; c'est un mot d'ordre que nul encore n'a l'audace de proférer à voix liaute, mais qui déjà, dans les masses profondes du tiers état, caresse doucement les oreilles. Il se trouvera toujours des poètes pour chanter les combats, et un public pour les applaudir; mais, qu'on ne s'y trompe pas, le règne de l'épée est fini. Ce n'es! pas que la noblesse cesse d'être brave après Louis XIII, ni que la bravoure, la valeur militaire ne donne de la gloire comme auparavant; seulement elle ne donne plus la puissance. La gloire et la puissance sont choses tout à fait différentes. Un maréchal est fort glorieux, un banquier est bien plus puissant. Colbert ou Molière au xvu° siècle ont déjà plus d'autorité sur leurs contemporains que Luxembourg ou Turennc. Au contraire, cent ans plus tôt, Montaigne est bien peu de chose dans la société de son temps, comparé au connétable de Montmorency.

En perdant la puissance, qui esl l'utile, la noblesse garda la gloire, qui est le brillant: niais elle n'eul

CHANGEMENT DES IKKDR8 263

que cria. Les rrus l'abandonnèrent et allèrent ailleurs, chez ceux « [ ti i travaillaient à les acquérir;

fia talent littéraire ou administratif continua à demeurer étranger aux gentilshommes. Le temps marcha: l'aristocratie resta toujours la même, courageuse el oisive: si bien qu'au bout de quelque demi-siècle, elle apparut comme un anachronisme dans l'état qu'elle avait illustré.

Ce discrédit où tomba la force brutale, si estimée au moyen âge, fut œuvre d'opinion et non de législation. Les dueis notamment ne cessèrent pas parce que Richelieu les proscrivit, mais Richelieu osa les proscrire parce que déjà le sentiment public les voyait avec moins de faveur. On croit communément que le cardinal, par ses édits sévères et sévèrement exécutés, mit un terme aux rencontres particulières; il n*'\\ est rien. Le roman et le théâtre. qui s'entendent à dramatiser l'histoire ou à la fausser, ont enraciné cette idée, qui n'est pas exacte. L'exécution de Bouteville <■! de des Chapelles, en 1627, eut, il est vrai, un retentissement immense, mais ce fut un fait isolé: il ne s'est pas rencontré une répression du même genre, ni smis le ministère de Richelieu, ni après sa mort. Et pourtant les duels continuèrent depuis celte époque jusqu'à la fin de la Fronde, avec la même intensité que sous le règne de Henri IV: on ne les voit diminuer et disparaître peu à peu que vers les dernières années du gouvernement de Blazarin, qui, lui, ne les poursuivait guère. La mode, ou plutôt le

changement des mœurs, a donc fait seul ce que la volonté royale avait été impuissante à réaliser.

Pour s'identifier complètement avec l'espril féodal en matière de duel, il faut so rappeler l'argument classique du chauve, en philosophie. — Quand commence la calvitie, sur le crâne de L'homme à qui l'on arracherait ses cheveux un par un? Après quel cheveu arraché peut-on le dire chauve? Ainsi quelle est la limite qui sépare aux yeux de la morale éternelle le duel de la guerre? Comment les distinguer l'un de l'autre? A quel moment précis commence la guerre, et finit le duel? L'opinion d'aujourd'hui admet les guerres internationales, dont les motifs sont généralement futiles, et où des centaines de milliers d'hommes se rencontrent; la religion n'anathéinatise ni ceux qui tuent ni ceux qui sont tués. Au xvuc siècle, les batailles étaient beaucoup moins nombreuses, plus anciennement elles l'étaient moins encore : on se battait à deux ou trois cents, et même à vingt ou trente de chaque côté. Or, à la même époque, eu certains duels, ou voit figurer jusqu'à soixante champions; et au temps de Louis XIII, les rencontres en comptaient souvent dix ou douze. Ce n'est donc pas par le chiffre des combattants que la guerre se sépare du duel. Serait-ce par la différence de nationalité des deux parties? on ne peut le soutenir. Les guerres civiles n'ont jamais été qualifiées de duels, et du reste les nationalités sont sujettes à variations. Telle contrée, comme l'Allemagne, où il n'y en a

qu'une aujourd'hui, en comptait cent il y a inoins (l'un siècle. Si ce n'est à la nationalité «1rs lutteurs. serait-ce au motif de la lutte, que L'on peut réconnaître la guerre du duel? Mais il est des duels bien plus raisonnables que certaines guerres, et dont les causes sont bien autrement justes et légitimes. Cependant une bataille livrée par deux nations pour satisfaire l'amour-propre de deux souverains, ou la rancune de deux hommes d'Etat, est toujours appelée guerre, jamais duel.

Pas plus qu'une autre, cette question du duel n'est absolue; elle est relative aux temps et aux mœurs. Qu'on se reporte aux premiers Capétiens, et l'on reconnaîtra que le roi de France d'alors, s'il avait fait un édii pour empêcher le duc d'Aquitaine de se battre avec le comte de la Marche, eût été aussi ridicule que pourrait l'être à L'heure actuelle le gouvernement français, en promulguant une l"i qui interdirait à la Russie de prendre les armes contre l'Angleterre. Le duel et la guerre sont choses identiques, et partent tous deux du même principe : le droit de se faire justice soi-même par les armes. Pour que le duel ait pu être prohibé efficacement par édit royal, il a fallu, non seulement que tous les Français fussent, hou gré, mal tenus d'obéir aux édits, mais aussi que V Opinion se fût énèrgiquement prononcée contre L'emploi de la force, dans les relations privé

Ce second fait — purement moral — mit plus d'un demi-siècle à se produire (de 1600 à L660, s'il

faut lui assigner une date); la législation nouvelle fut en cette matière d'accord avec les nouvelles mœurs, et la loi n'eut d'autorité qu'à mesure que les mœurs lui en donnèrent.

Par deux édits successifs, Henri IV avait défendu le duel sous peine de mort, tant pour « ceux qui appelleraient les autres au combat », que pour ceux (|iii « iraient sur un appel, les assisteraient et seconderaient ». (les édits ne reçurent aucune exécution. « D'écrire qu'en ce temps-ci, (lit le Mer» cure, des princes et des pairs de France se soient envoyés appeler pour s'entrecouper la gorge, que l'on les ait trouvés morts sur le pré pour une légère querelle, d'avoir frappé un cocher, houssiné un page, ou pour une parole libre dite sur une belle main, on ne le croira pas! Si est-ce que cela est vrai. Le roy presque n'avait assez d'archers pour empêcher sa noblesse de s'entrebatlre ; ils faisaient des parties de trois contre trois, et de six contre six. » Henri IV, malgré ses propres édits, « ne souffrait [tas les duels seulement, mais montrait de les approuver, permettant qu'on en parlât devant lui, et élevant ou blâmant ceux qu'on disait avoir bien ou mal fait ». En I(il7, on lit traîner à Montfaucon les corps de quelques gentilshommes qui avaient été tués en combat singulier; en U>23, l'année même qui précéda l'entrée du cardinal au ministère, on renouvela les édits précédents, avec couliscation des biens de l'appelé et de l'agresseur au profit de la couronne et des hôpitaux; le tout sans

CHANGEMENT DES MOTORS

jugement, sur la simple constatation du délit.

Trois ans avant, le marquis de Richelieu, frère aine <lu ministre, avait trouvé la mort dans un duel contre le marquis de Thémines, tils du maréchal; «'t le cardinal es! si fort imprégné de l'esprit du temps, qu'à son récit tic la bataille, à la colère et à la verve avec lesquelles il raconte comment s. m frère lit dire au sieur de Thémines qu'il le voulait voir répée à la main, on sent bien que sans sa robe le prélat eût agi de même. Toutefois il était au pouvoir depuis dix-huit mois à peine, que déjà il promulguait à son tour une nouvelle ordonnance contre les rencontres particulières. Il le lit, non en __ ivant les pénalités anciennes, mais en les adoucissant « afin qu'étant moins rigoureuses, disait h- préambule royal, il soit moins loisible de nous requérir et importuner pour en décharger les coupables ». Les duels « étaient devenus si communs, si ordinaires en France que les rues commençaient à servir de champ de combat, et comme si le jour n'était pas assez long pour exercer leur furie, les nobles se battaient à la faveur îles astres ou à la lumière des (lambeaux... Si l'on eût exécuté les édits. on eût étendu la punition à tant de personnes, qu'il semble qu'il n'en fut plus resté qui pus s'amender par l'exemple. »

Faire \\\\ exemple était donc le seul but que se proposât le nouveau ministre. Bouteville lui en fournit l'occasion. François de Montmorency, âgé de vingt-sept ans. avait eu déjà vingt-deux duels ;

(huis le dernier, il avait tué le comte de Torigny. Il (Hait devenu proverbial : le [(résident de Chevry répondait à un homme qui voulait être satisfait par les voies d'honneur : « Mon brave, si vous voulez, vous battre, allez-vous-en arracher un poil de la barbe ;'i Bouteville, il vous en fera passer votre envie. » Les Anglais, chez qui ce déploiement de force était bien moins considéré qu'en France, ne voyaient dans le luxe de bravoure qu'une dangereuse manie : « Si cet homme m'envoyait un billet, disait de lui le marquis de Hamilton, je ne le recevrais pas, s'il n'était accompagné d'un autre de son médecin, qui m'assurât que cette envie qu'il a de se battre ne procède pas d'une maladie. »

Bouteville s'était retiré en Flandre, protégé par l'archiduchesse infante, à l'abri des condamnations qu'il avait encourues. Cette princesse écrivit à Louis XIII pour lui demander la grâce de son hôte, on la lui refusa. Piqué de ce refus, Bouteville se vante qu'il se battrait en France, et ce dans Paris et en la place Royale, ce qu'il exécuta le 27 mai. — Ce fut un duel de trois contre trois. — Il avait pour seconds son ami le comte des Chapelles et son écuyer la Berthe; pour adversaire le baron de Bcuvron, assisté de Bussy d'Amboise qui se battait contre des Chapelles, et de Ghocquet, son écuyer, qui avait affaire à la Berthe. Bussyfut tué, Beuvron et les deux écuyers s'enfuirent en Angleterre; Bouteville et des Chapelles prirent la poste pour se retirer en Lorraine, mais ils furent

reconnus et arrêtés ;'i Vitry-le-Brûlé, et (Hordes, le capitaine dv* gardes, les amena à la Bastille. Quelques jours après, ils étaient condamnés à perdre la tête. « Il est question de couper la gorge aux duels ou aux édits de Votre Majesté. » Tel fut le mot topique par lequel Richelieu fit maintenir la condamnation à mort.

Le cardinal prétend avoir été cependant bien agité en son esprit. Tel qu'on le connaît, il est difficile d'admettre ses perplexités; et tout porte à croire, s'il hésita, qu'il n'hésita pas longtemps. Ce qui est hors de doute, c'est qu'à la pensée du supplice, cet homme de fer est profondément ému : après tout, il est gentilhomme aussi, et ce sont des braves qu'il va frapper : « Impossihle, dit-il, d'avoir le cœur noble, et ne plaindre pas ce pauvre jeune homme, dont le courage émouvait à grande compassion. » A la guerre, en vingt occasions, Bouteville avait été héroïque; en effet, la guerre, c'était son élément, il ne savait pas vivre en paix ; pareils à ces chevaux trop ardents qui deviennent vicieux à l'écurie. « On pouvait dire, continue Richelieu, qu'il n'avait jamais rien fait contre les lois du monde ni pensé seulement à violer celles de l'humanité, vu qu'il n'avait exercé aucune cruauté contre ceux sur t/ni le sort des armes lui avait donné l'avantage. » La secrète pitié du cardinal apparaît au cours du récit enthousiaste qu'il fait lui-même, dans ses Mémoires, des derniers moments de ces malheureux; un ennemi du premier ministre ne l'aurait

270 LA NOBLESSE FRANÇAISE sors RICHELIEU

pas rédigé autrement, pour attendrir le public sur leur sort : « Jamais, dit-il, on ne vit plus de constance, moins d'étonnement , plus de forcé d'esprit , plus do cœur qu'en ces deux gentilshommes. Ils parurent et répondirent au Parlement sans se troubler, le comte des Chapelles y parla avec éloquence... On ne remarqua rien de faible en leurs discours, rien de bas en leurs actions. Ils reçurent la nouvelle de la mort avec même visage qu'ils eussent fait celle de la grâce,.. Toute la France vit mourir par Fépée la plus infâme du royaume ceux qui en avaient toujours eu de si bonnes, qu'il n'y a personne qui se puisse offenser, si on dit qu'il n'y en avait point de meilleures au monde. » Mais le cardinal se trompe et nous trompe quand il ajoute : « On vil servir à l'extinction des duels ceux qui n'avaient eu d'autre soin que de les fomenter. »

La violence pas plus que la douceur ne pul y mettre un terme. Vainement l'édit de 1626 avait tenté cette dernière voie; il avilit institué à cet effet une juridiction amiable et préventive : le tribunal d'bonneur, composé dans chaque province du gouverneur et de deux ou trois gentilshommes. L'offensé devait en recevoir « une satisfaction si honorable qu'il eut sujet d'en être content ». Si toutefois il ne l'était pas, il pouvait appeler du jugement et porter sa cause « devant les maréchaux de France, juges du point d'honneur ». Mais les (Accords, sorte de procès-verbaux officiels, dans

lesquels ces tribunaux formulaient leurs arrêts étaient assez rares. <>n citerait bien peu d'affaires accommodées ainsi; et les deux parties qui Tenaient de « s'embrasser » par ordre n'avaient souvent rien de plus pressé que de courir sur le pré au sortir de l'audience. Le roi lui-même se raillait agréablement de ceux qui ne se battaient pas, en même temps qu'il faisait une déclaration rigoureuse contre ceux qui se battaient. « Je pense, disait-il, que tels et tels sont bien aises de mon édit des duels. » « Le refus de se rendre à un appel, déclare la loi, sera réputé comme marque et témoignage d'une valeur bien conduite. » Mais nul n'était dupe de ces belles paroles, chacun savait ce qu'il en fallait croire, e< le souverain qui avait signé la loi ne la laissait appliquer qu'avec répugnance

Depuis l'exécution de Bouteville. Louvigny se bat avec Caudale à Nantes, sans être inquiété; Praslin en fait autant à Blois; JLiancourt envoie un cartel à Crésias, gentilhomme de la chambre, dans le propre palais du roi. Tous sont à peine réprimandés. Le cardinal lui-même avoue que g Majesté ferme les yeux, quand « les choses ne sont pas ouvertement connues ». Les ducs de Montmorency et de Chevreuse se battent en 1631, « dans la basse-cour du château de Monceau où le roi habitait »: ou les sépare et l'on se borne à les envoyer chacun quinze jours en leurs maisons de campagne. En un seul mois de l'année 1639 on eile les duels d' Armentières, de Savignac, de Iiou-

cault, (If Roquelaure, «le Chastellux, de Cominges

et autres, Ions impunis. « Tant s'en faut, dit-on en 1634, que nous ayons obtenu l'effet de tant do saintes ordonnances; soit par la corruption dn siècle, on par l'exemple de l'impunité, causée de la négligence de nos officiers, l'abus reprend encore le dessus des lois. » Le irouverncment a beau répéter que le duel est « une fausse opinion, qui procède plutôt d'une bassesse de cœur que d'une grandeur de courage », pas un n'ajoute foi à ces malédictions de bouche où le cœur n'a point de part; au contraire, le combat est aimé pour luimême; moins il avait de motif, plus il était admiré. iVI. d'Isancourt dit à un gentilhomme qui lui demande la main de sa nièce : « Il n'est pas encore temps de vous marier; si vous voulez devenir un honnête homme, il vous faut d'abord tuer en combat singulier deux ou trois hommes, puis vous vous marierez, et vous aurez deux ou trois enfants. C'est ainsi que par vous le monde n'aura rien gagné ni perdu. » Le ministre tenta de distinguer les appels prémédités des rencontres fortuites; sévère aux uns, indulgent aux autres. Richelieu alla jusqu'à demander à Lescot, son confesseur, « s'il ne se peut donner aucun cas ou les ro;/s puissent permettre les duels en querelle particulière; en cas qu'il ne se puisse pas, comment on peut sauver les permissions qu'on en a données autrefois en France et autres Etals, permissions autorisées des Eglises en divers lieux... Il y a

grande apparence que par cotte permission on viendrait à bout de la multitude <lrs duels, vu qu'en promettant la licence de se battre, à ceux qui en auront juste cause, chacun se soumettrait au juge député à cel effet, espérant avoir la permis, sion.... » En 1038, puis en 1640, on amnistiait la noblesse en masse pour les délits de duels; elle parait en avoir eu besoin, puisqu' « elle ne pouvait recevoir de la clémence royale des effets plus agréables ni plus avantageux ». Quelques mois avant sa mort, le premier ministre se préoccupait encore de remédier aux duels « par l'édit le plus solennel qui se fût encore fait ». Il avait chargé Arnaud d'Andilly de sa rédaction, et mourut avant qu'elle fût terminée. Toutes ces mesures n'empêchèrent pas neuf cent trente gentilshommes d'être notoirement tués en duel pendant la régence d'Anne d'Autriche, sans compter ceux dont la mort fut attribuée à d'autres causes, bien qu'ils eussent réellement péri dans des rencontres.

Et les duels de ce temps ne ressemblaient en rien à ceux du nôtre! Bien plus frivoles dans leurs prétextes, ils étaient bien plus graves dans leurs résultats. Ce ne sont pas des cérémonies minutieusement réglées, où tout est prévu pour égaliser les chances et pour éviter un malheur', c'étaient de vraies batailles, des luttes de barbares avec leur furie endiablée, leurs ruses déloyales, leur implacable cruauté. L'épée à la main, le seigneur qui tout à L'heure faisait si galamment la révérence,

LA NOBLESSE KHASÇAISC. 18

devient féroce; il combat comme aurait pu combattre un Franck sous Clovis, à pied ou à cheval, au couteau, à la dague, au pistolet. Jamais on ne se serait avisé de mesurer les épées; rapière ou poignard, c'est tout un. Malheur au champion qui tombe ou qui recule, il sera toujours bien tué. Arineniière fut tué ainsi par Lavardin lorsque déjà il était à terre. Le chevalier de Birague et le comte de Carney se battent avec des couteaux; le dernier, fort adroit, n'y avait point d'avantage. Il court chercher une estocade, Birague se met à sa poursuite, lui donne dans les reins, et le tue. Ou admirait beaucoup Chabot de ce qu'en se battant avec le vicomte d'Aubeterre, il avait donné à son adversaire, dont l'épée s'était faussée, le temps de la redresser. En effet, il pouvait, selon les mœurs de l'époque, lui donner la mort sans scrupule, et comme on disait de galant homme. Par contre, rien n'empêche le blessé de ramasser toutes ses forces. et de se jeter au cou de son ennemi pour l'étrangler, comme il s'en vit plus d'un exemple. Chacun aie droit aussi, pour mieux frapper, de se cacher derrière un arbre, ou s'abriter derrière son cheval. Dans tous ces cas, si l'on demande au malheureux demeuré sur le terrain « qui l'a mis en cet état », il se bornera à répondre sans amertume : « C'est un gentilhomme d'honneur à qui les armes ont été plus favorables qu'à moi. » Tout au plus l'opinion infligera-t-elle un blâme à celui dont les laquais trop zélés iront transpercer le rival par derrière,

pendant l'action, pour dégager leur maître en danger. Elle n'approuvera pas "avantage le champion impétueux qui, au lieu d'envoyer par un valet de pied un billet à son adversaire, fondra sur lui à l'improviste, et lui passera son épée au travers du corps, avant même de lui donner le temps de dégainer. C'est pourtant avec ce sans gêne qu'agirent, et le duc de Guise envers le comte de Saint- Paul, et le chevalier de Guise envers le baron de Luz, un vieillard, « qui fut tué avant d'avoir eu le loisir de tirer tout à fait son épée du fourreau ». Tout le monde s'accorde, du reste, à reconnaître qu'ils les avaient tués « un peu trop en princes ». Mais les affaires de ce genre n'étaient pas rares, et de<> gens moins huppés n'y mettaient pas plus de façons. : Vieuxpont recherche Besançon, le rencontre; « Besançon veut fuir, trouve quelque embarras qui le fait tomber à terre, et Vieuxpont le perce de plusieurs coups. » Heurtant, gentilhomme de Monsieur, donne un démenti à du Fargis, tire l'épée en même temps et le blesse dangereusement, « avant que l'autre ait pu même se débarrasser de sa casaque ». Le sieur de Guemadeuc disputait la préséance aux états de Bretagne au baron de Nevet; ils se rencontrent, Guemadeuc fort bien accompagné, l'autre quasi seul, mettent l'épée à la main, et ledit baron de Nevet y fut tué; à quoi Pontchartrain. qui consigne le fait dans Mémoires, ajoute pacifiquement : « Et ce qui fut trouvé mauvais est que la plupart de ceux qui

se trouvaient avec ledit sieur de Gucmadeuc donnèrent chacun leur coup. »

Pour occasionner «les combats si Funestes, un rien suffisait. Entre personnages si friand* dp la

lame, c'esl plaisir de s'aligner. Sch berg se bal

avec Caudale à propos du gouvernement d'Angoulôme, que ce dernier prétendait avoir en survivance de son père; un gentilhomme en appelle un autre « parce qu'il l'avait loué de grande mémoire, et qu'il avait ouï dire que c'était marque de peu de jugement ». Une mère fait battre ses deux lils contré un voisin qui avait détourné un ruisseau de quatre pas. Les liens de famille ne sont pas un obstacle : le duc de Beaufort lue en duel sou beau-frère, le duc de Nemours; des frères se battent sans raison, par bravade, l'un contra l'autre ; un beau-père veut obliger son gendre à lui faire raison par les armes; un neveu donne la mort à son oncle sur le pré; parfois, au contraire, le père et le fils, qui s'assistent l'un l'autre, demeurent tous deux ensemble sur la place, Rien d'étonnant que cinq et six personnes perdent la vie en un même duel; le légendaire Jîouteville lui-même parait bien excusable, si on le compare à ce sieur de Boësse, « bravo gentilhomme, mais cruel », qui avait tué dix-sept hommes, et à ce chevalier d'Andrieux, qui en avait tué soixante-douze.

Il arrivait que les témoins se blessaient mortellement, tandis que leurs clients ne se faisaient aucun mal; et parfois ces témoins étaient les meil-

leurs amis du monde. Yillandrv fut tué par Miossens (.< en se battant pour autrui». Cependant on

ne pouvait, sans forfaire à l'honneur, se refuser à servir de second. Cet office, si souvent mortel à qui le rend, on le requiert du premier venu comme la chose la plus naturelle, le service le plus insignifiant. Du reste, point n'est besoin de se mettre en peine, c'est à qui prendra part à la bataille. I n cadet aux gardes entend parler d'un duel, et sachant qu'il manque un second, menace de tout découvrir, s'il n'est de la partie. Partie fine en effet, et l'on aspire à y être convié. « Je priai Attichi, frère de l,i comtesse de Maure, raconte Retz, de se servir de moi la première fois qu'il tirerait l'épèe: il la tirait souvent, et je n'attendis pas longtemps' Il me pria d'appeler pour lui Melleville, enseigne-colonel des gardes, qui se servit de Bassompierre (neveu du maréchal); nous nous battîmes à Pépée et au pistolet derrière les Minimes du bois de Vincennes. Je blessai Bassompierre d'un coup d'épée dans la cuisse et d'un coup de pistolet au bras. II ne laissa pas de me désarmer, parce qu'il était plus âgé et plu* fort. Nous allâmes séparer nos amis, qui étaient tous deux fort blessés. » De simples valets de gentilshommes affectionneni les rixes saUglantesj des enfants. (U^ pages se disputent, l'épée en main, le droit de porter la robe d'une princes*.' chez laquelle ils sont élevés.

Ce ne sont pas là des fantaisies de bretteurs vulgaires, c'est l'indice d'un système. Si la noblesse a

tant d'amour, tant de vénération pour l'épée; si elle en use à Unit propos et hors de propos, c'est que l'épée est à elle, comme elle est à l'épée. Il y a entre l'une et l'autre alliance indissoluble. L'aristocratie exige le monopole du glaive, mais elle sait à quoi elle s'expose et à quoi elle s'engage; ici elle revendique aussi bien le devoir que le droit. Aux assemblées de notables, ses représentants « proposent un organisation qui fait entrer tous les gentilshommes dans les liens d'une hiérarchie militaire. Dans chaque bailliage, un censeur des nobles exercera une surveillance active sur les seigneurs de sa juridiction. » Les députés demandent « que tous soient obligés au service militaire, et y consacrent leur vie tout entière ». Tous veulent confier leurs lils au Roi dès l'âge le plus tendre, le prient d'augmenter dans une large proportion le nombre de ses pages, d'ouvrir des collèges spéciaux où les enfants des pauvres gentilshommes soient « instruits aux lois et ordonnances de la guerre, aux exercices du corps autant quil sera besoin pour l'usage d'un soldai ». (les vœux ne furent pas exaucés; — l'eussent-ils été, le corps aristocratique n'en serait pas moins allé à la dérive. En les émettant, il faisait fausse route, il retardait de plusieurs siècles sur l'esprit général. Aux temps chevaleresques, les sujets d'une môme nation étaient entre eux dans le même rapport que sont aujourd'hui les nations en Europe, les unes vis-à-vis des autres. De nos jours, un Etat qui aurait la meilleure diplomatie, les plus habiles

commerçants, les plus grands écrivains, les magistrats les plus savants, mais pas d'armée, ne ferait entendre dans le concert des grandes puissances qu'une note bien insignifiante. Au contraire, celui qui. dans les transactions internationales, porte avec lui l'épée de Brennus, a bien des chances d'être écouté. Ainsi la force fut-elle jadis toute-puissante entre simples particuliers. S'il y avait des tribunaux et des peines pont les souverains et les républiques, comme il y en a pour les individus dans l'intérieur de chaque pays, plus d'un Etat, au lieu de déclarer la guerre à ses voisins et de les vaincre, ce qui lui assure l'impunité, serait traduit devant e.s tribunaux internationaux dont nous parlons, et condamné. Par contre, si dans le sein de chaque nation la loi ne s'imposait pas à tous les citoyens: si au lieu de comparaître devant un juge supérieur, les fortset les faibles devaient régler leurs différends ni congrès volontaires, les hercules forains, les professeurs d'escrime, de boxe ou de gymnastique auraient toujours le dernier mot. Ce l'ut la situation de la France au moyen âge: les détenteurs de la force physique y furent les maîtres, à la condition de joindre à la forci' le courage qui la met en relief.

Ou n'étiiil rien sans ces deux qualités unies: patelles on était tout, dans l'ordre politique autant que dans l'ordre social. Nous constatons cet état de choses, nous ne le critiquons pas. Le règne de la force est évidemment défectueux et barbare, il est

bien inférieur au règne de l'intelligence; cependant il y a de bonnes épées, comme il y a <le méchants esprits; un ignorant n'est pas nécessairement mauvais, un lettré n'est pas nécessairement sage; on peut abuser de l'intelligence comme on peut abuser de la Force, el devant la droite raison les deux abus se valent. Nous reconnaîtrons qu'il y eut dans celle société du moyen âge bien des guerriers doux, instruits el même sublimes. Entre les héros offerts par les histoires à notre admiration, beaucoup semblent à nos mœurs actuelles dignes de la cour d'assises, mais beaucoup honoreraient fort aujourd'hui le peuple qui les compterait dans ses rangs ou à sa tête. Bien des hommes supérieurs, dénués de force brutale, eurent également grande influence; seulement, — et c'est là où le caractère du temps apparaît, — cette influence n'était pas légale ni obligatoire, mais toute précaire et exceptionnelle. Elle tenait à la personne qui la subissait et à celle qui l'exerçait : généralement un clerc. Or le joug de la religion était purement moral, le seigneur pouvait le secouer sans s'exposer à perdre ni ses biens, ni son rang; et, en effet, il le secouait

souvent

Peu à peu la vie civile fut réglée par des lois qui eurent à leur service un pouvoir supérieur à toutes les forces particulières, que l'on nomma la force publique. Impuissante dès lors, la force parti" entière fut inutile; inutile, elle devint méprisée. Après le moule politique, le moule social à sou tour

changea. Non seulement le récit des prouesses d'Àmadis de Gaule, de Renaud de Montauban ou dos quatre fils Aymon n'intéressait plus personne au XVIIe siècle, mais on se pâmait d'aise à la lecture de Don Quichotte, leur satire, que Cervantes venait tout récemment de publier. La vertu guerrière ne conféra plus une seule fois le pouvoir politique, si ce n'est à une époque de révolution, où précisément la société fut dissoute : quand Napoléon inaugura l'Em. pire au lendemain de 1793. Tant que L'homme d'épée malmène impunément tous les autres hommes, il fait bon être homme d'épée; mais lorsque la bravoure devient un hors-d'œuvre et ne trouve plus à s'employer qu'en cas de guerre, un gentilhomme, fùt-il brave comme Bayard, est considéré comme une non-valeur. On s'étonne qu'il soit mieux traité que les autres, et l'on trouve que les privilèges qu'il conserve pour les services rendus par ses aïeux sont l'intérêt, onéreux à la communauté, d'une dette qui devrait être éteinte. Ce sentiment sera d'autant plus vif à partir de Louis XIII, que, d'une part, les nobles n'iront plus seuls à la guerre depuis les levées roturières de miliciens, et que, d'antre part, ils ne sont plus obliges d'y aller tous comme autrefois.

L'instruction et la littérature

Leur importance DouveHe. — L'ignorance jadis affectée ci glorieuse. — La plume maintenant estimée el puissante. — L'Académie.— Les grands seigneurs supérieurs, puis égaux, puis inférieurs aux grands hommes de lettres.

En temps de guerre, — et pour la noblesse c'est toujours temps de guerre, — les meilleurs discours

ne valent pas les meilleurs canons ; un mousquet esl plus utile qu'une grammaire. Un charpentier se préoccupe peu (rapprendre la chimie, et un médecin d'apprendre l'architecture. De même un soldat a plus d'intérêt à fortifier ses muscles, qu'à développer son esprit. Aussi, pendant les premiers siècles du moyeu âge, la littérature n'est-elle représentée que par le moine dans son cloître, ou par le troubadour sur les grands chemins. Sous les Valois même, et même depuis la Renaissance, le soin du corps est le principal, le soin de l'intelligence n'est que l'accessoire. Écrire ou parler, penser et étudier, sont des occupations de l'ordre spéculatif. Agir est le seul emploi pratique qu'un noble [misse faire de sa vie. «Je me suis toujours [dus soucié de bien faire que de bien dire », écrit Montluc. Un roi (François Ier) se plut, il est vrai, à encourager les lettres, des seigneurs s'amusèrent à pensionner des lettrés, mais dans le même but qu'aujourd'hui un maître de maison fait venir pour distraire ses hôtes un

orchestre en vogue, ou des acteurs de talent, sans avoir lui-même aucune intention d'apprendre la musique ou de monter sur la scène.

Aussi les gentilshommes sont-ils parfaitement ignorants, les plus illustres comme les plus modestes; il v a entre eux sous ce rapport, à quelques exceptions près, égalité absolue. Le connétable de Montmorency était « en réputation d'homme de grand sens, bien qu'il n'eût aucune instruction, et à peine sut-il écrire son nom ». M. de Villeroy, « personnage de grand jugement, ne fut aidé d'aucunes lettres, et ne les aimait pas parce qu'il ne les connaissait pas ». Il en était ainsi du duc de Rohan, grand capitaine pourtant, qui ne faisait pas difficulté d'attribuer les Pandectes à Cicéron. Le roi n'était pas, sur ce chapitre, supérieur à sa nobi On mit un jour sous les yeux de Louis XIII YHistoire de saint Louis, par Joinville, dans le style du temps. « Lorsqu'on eut dit au Prince que c'était là lé langage parlé par saint Louis, il se mit à lire avidement, en riant de bon ccettr, quand il trouvait quelque ramage extravagant du siècle. » Le vieux français n'était pas seul étranger à la haute société. elle connaissait mal la propre langue de son époque. La femme du grand Condé fut mise au couvent, après son mariage, pour tinir d'apprendre à lire et à écrire. La princesse Elisabeth, sieur de Louis XIII, mariée au roi d'Espagne, écrivait à son frère en ces ternies pour lui demander de ses nouvelles

« Monsieur, ayant ci lhontemps asteure que je

ne receu des nouvelles de Votre Majesté, je voulu a ii voilier ce porteur pour moter de la peine ou jestes, et pour mon aporter dasseurée, et aussi pour me ramentevoir en L'honneur des bonnes grâces de V. M. que je luy supplie de nie conserver el de me croire, etc. »

« Les courtisans, dit Pasquier, se dégoûtèrent de changer leurs épées rn escritoires. » Pour l'écritoire, ils ne professèrent jamais qu'un goût fort médiocre. Tu gentilhomme disait à Théophile : « Je ne taille ma plume qu'avec mon épée. — Je ne m'étonne donc pas, lui dit Théophile, que vous écriviez, si mal. » De fait, les nobles conservaient la manière d'écrire de leurs ancêtres ; caractère large d'un doigt, qui avait pris avec le temps une apparence aristocratique, mais dont les anciens n'usaient que parce qu'ils ne savaient pas faire mieux. Ce roi lui-même signa ainsi jusqu'à la fin de la monarchie. Cette ignorance n'était pas honteuse: au contraire, elle était voulue, affectée, glorieuse. Pour s'accommoder au siècle, il fallait avoir plutôt la réputation de brutal que celle d'homme qui avait connaissance des bonnes lettres. « Un Jean de Lettres n'était-il pas un animal mal idoine à toute autre chose?» C'est pourquoi les auteurs de Mémoires ou d'ouvrages littéraires, quand ils appartiennent à la caste guerrière, ont grand soin de s'excuser d'avoir pris la plume; ils éprouvent le désir de justifier devant la postérité ces travaux qui vraiment leur semblent indignes d'eux, et qui

cependant, aux yeux des modernes, seront le plus beau titre de leur maison. Les Maximes de La Rochefoucauld ne sont-elles pas l'honneur de sa famille? Les Mémoires de Retz n'ont-ils pas fait pour lui, devant la postérité, plus que son chapeau de cardinal? Qui connaîtrait les noms de Montglat ou de Fontenay-Mareuil, sans les quelques pages d'histoire qui portent leur signature? Tous ces personnages ne jugeaient pas ainsi de leurs œuvres. S'ils en font peu de cas, ce n'est pas défiance de soimènie, — ils ne sont pas modestes à ce point, — c'est seulement qu'ils ne veulent pas paraître s'être appliqués à un genre de besogne où ils prétendent demeurer incompétents.

Quand ils sont instruits, ils en rougissent. Henri IV étant à Fresne, chez le maréchal de liiron, demanda l'explication d'un vers grec; quelques maîtres des requêtes qui se trouvaient là ne firent pas semhlant d'entendre. Le maréchal, en passant, donna le sens de ce vers, et s'enfuit, « tant il avait honte d'en savoir plus que des gens de rohe. » A l'arrière-ban de 1635, les généraux ordonnèrent au comte de Cramail « de parler aux Gascons pour les faire demeurer. Il commençait à les émouvoir, quand un d'entre eux dit brusquement : — Diavle, vous vous amusez à écouter un homme qui fait des libres! Et il les emmena tous. » En effet, c'est là un mot magique. Cet homme qui fait des livres, ce doit être forcément quelque homme de peu. de race inférieure à ces hommes qui manient les

armes. Aussi se fait-on scrupule de remployer à quelque noble fonction. L'usage de la plume semble une tare pour un gentilhomme. Quand il s'agit de donner à Scudéry le gouvernement de Notre-Dame de la (larde, M. do Brienne écrivit à Mme de Rambouillet : « Qu'il était de dangereuse conséquence de donner ce gouvernement à un poète qui avait fait des poésies pour l'hôtel de Bourgogne, et qui y avait mis son nom. »

On le lui donna cependant, symptôme du changement des idées. Ce changement apparaît en mille petits faits. Le duc de Guise entend citer une jolie épigramme de Gombauld : « N'y aurait-il pas moyen, dit-il, de faire en sorte que j'eusse fait cette épigramme? » Là reine de Suède, de peur que Balzac, mécontent, ne change les louanges qu'il lui donne dans son Arislippe, prend la peine de lui écrire pour se disculper d'avoir jamais médit de ses ouvrages, comme on le lui reprochait. Quelques seigneurs recueillent et font copier des pièces rares; ils forment ainsi des bibliothèques de manuscrits auxquelles ils semblent attacher grand prix.

Au même temps, grand nombre de gens de la bourgeoisie affectaient de n'aimer que les entretiens savants, et éloignaient « ces discours communs qui se font dans les visites ordinaires ». Parmi le beau monde, disaient-ils, il ne faut parler que de livres et de belles choses. Pour en parler plus souvent, plusieurs tenaient des séances en règle, et Richelieu donna à l'une de ces réunions littéraires la consé-

nu lion officielle par la fondation de l'Académie française. Les lettres, sous leurs formes diverses, allaient conquérir la domination du monde. Dans un État pacifique et policé, nul n'a de pouvoir sur le corps de ses concitoyens, mais l'orateur ou l'écrivain acquiert de l influence sur leur esprit : diriger l'opinion, c'est presque gouverner les hommes.

Cette révolution, qui changeait la nature des rapports sociaux, ne s'accomplit pas d'un seul coup. Par exemple, au sein de l'Académie française, sous Richelieu, il n'y a pas de grands seigneurs. Le grand seigneur eût trouvé humiliante cette confraternité avec des hommes de plume de petite extraction : Richelieu lui-même n'en fait pas partie, il est le prolecteur des académiciens, non leur confrère. Plus tard cependant, et jusqu'en 17cS!l, les premiers ministres s'honorèrent tous du fauteuil académique, et les plus grands personnages de France regardèrent comme une faveur cette égalité avec les premiers hommes de lettres. Bien plus, au xvm" siècle. l'admission dans l'illustre compagnie des gens de qualité qui ne pouvaient faire valoir de titres spéciaux, fut regardée par le public comme une usurpation véritable, et peu à peu les descendants de ceux qui, en 1640, auraient sans doute refusé d'y entrer, n'osèrent même plus en solliciter l'accès.

Cette différence de position de la nohlesso vis-à-vis de la littérature se retrouve dans le rôle sans cesse grandissant des salons, — à la fois directeurs et reflets de l'opinion, — durant cent cinquante ans.

Elle est également sensible en la personne des principaux écrivains. Quelle distance de Molière H de Racine à Voltaire e1 à Rousseau! La situation sociale que le groupe des encyclopédistes possède tout naturellement, le groupe des maîtres classiques du siècle précédent n'eût jamais pensé y parvenir. Cependant la littérature du xviu' siècle traite la noblesse avec un dédain mêlé de haine, tandis que la littérature du xvn* n'en parlait qu'avec une raillerie voilée de respect. C'est qu'entre l'aristocratie ancienne issue de l'épée et la nouvelle fondée sur la plume, il n'y avait pas en fusion; l'une avait les privilèges du pouvoir, l'autre en avait la réalité. Celle-ci, devenue forte de toute la force de ses lecteurs, ne se contentait plus des politesses ni des compliments, elle voulait davantage. Elle jugeait illogique ce corps privilégié dont elle ne faisait point partie de droit, et supportait malaisément un état social où ce corps avait une place d'honneur.

Page 1