LA NOBLESSE 1>E ROUE
Les parlements; leurs membres^ autorité, attributions, immunités. — Devoirs et obligations. — Gages de magistrats: prix des offices. — Positions sociale. — Nominations et réceptions. — Les palais de justice centres de vie locale. — Relations avec le Itui et le ministère. — Les emplois civils. — Ce sont les plus utiles. — Les gentilshommes les dédaignent. — Privés de l'éducation préalable, ils ne peuvent gouverner. — Haine éternelle des deux noblesses l'une pour l'autre. — Méfiance des rois envers la nouvelle aristocratie.
Juger, en France, jusqu'à Richelieu, c'était aussi administrer et presque légiférer. Exerçant à des degrés divers le triple pouvoir exécutif, législatif
et judiciaire, soit qu'ils en fussent régulièrement
investis, soit i|irils l'aient usurpé, les juges gouvernaient le pays. Cette confusion, contraire au bon ordre moderne, était le fondement d'une certaine liberté politique et civile. Des magistrats ne gouvernent pas de la même façon que des fonctionnaires, surtout si ces mogistrats sont, sans exception, inamovibles, et presque tous héréditaires. L'absolutisme trouve quelque sorte de correctif dans sa durée même; les traditions du corps formaient un contre-poids permanent à l'extrême autorité du juge. Cette autorité à son tour balançait naturellement l'arbitraire royal. De tout cela résultai! une monarchie tempérée.
En étudiant ta pari de collaboration des Cours souveraines à la confection de l;i loi, l'histoire s'est trop préoccupée de certains édils politiques <>n fiscaux que les ministres tenaient absolument à faire passer: ce son! là des conflits, et eu cas de conflit le souverain avait presque toujours le dernier mot. Mais, si l'«n recherchait une a une la masse des ordonnances, déclarations et autres décisions royales, et que l'on vît ce qu'en pratique elles étaient devenues, on s'apercevrait que les parlements amendaient, abrogeaient et interprétaient à leur gUise*, sans que le pouvoir central intervînt, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il laissât faire. Aussi faut-il, pour parler de Tétai légal du pays, savoir, non pas la loi, mais la jurisprudence, (irande difficulté, parce que si la loi est simple et générale, l'usage est multiple et changeant. Les
lois n'étaient pas toutes appliquées; celles qui Pétaient ne l'étaient pas partout, ni dans leur entier. On observait tel article et non tel autre. Par contre, des usages • [ 1 1 ■ n'étaient codifiés nulle part avaient force de loi en* beaucoup de tribunaux. Comme il n'était pas d'endroit où la justice ne pénétrât, pas de choses dont elle ne se mêlât, pas de gens sur lesquels «'lie ne prétendit avoir juridiction, elle remplissait le rôle de ce qu'on nomme aujourd'hui : l'Administration.
Ainsi T « officier de justice » d'autrefois, depuis nos seigneurs du parlement de Paris, jusqu'au bailli seigneurial enfoncé dans les houes du plus modeste village, ne ressemble guère que par la robe au magistrat actuel, dépouillé par l'institution du jury de la justice criminelle, étroitement borné eu matière civile par des textes précis, dépendant d'un ministre qui distribue l'avancement, et, s'il appartient aux parquets, simple agent soumis aux fluctuations dis partis. L'œuvre de la monarchie absolue consista à retirer aux juges presque tout pouvoir législatif, pour le maintenir au roi seul, et à les dépouiller de l'autorité adminslrative. pour la confier a des serviteurs amovibles : les intendant-. Quant aux attributions judiciaires. Richelieu, >,ms porter la main sur l'organisation existante, créa une justice à côté : les commissaires. Par cette révolution peu bruyante mais très profonde, le pouvoir royal, sans se modifier dans la forme trouva au fond tout .mire...
Malgré les imperfections de sa procédure, l'exagération de ses châtiments, l'impuissance de sa
police et l'anarchie de ses juridictions, la liante magistrature s'offre à nos veux, au xvn" siècle, avec une (lignite qui commande le respect, Les hommes qui la composent ont un vif sentiment de la « sainteté » de leur profession. « Il s'en faut peu i|iie la religion et la justice n'aillent de pair, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la prêtrise, L'homme de robe ne saurait guère danser au bai, -paraître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son propre avilissement. » La soutane qu'il porte est «elle du clergé, avec celle nuance que souvent le clergé la délaisse, tandis que le pins frivole des jeunes conseillers ne peut s'en affranchir. Qu'il soit de robe longue ou courte, tout autre costume est pour lui « indécent ». Le « bon magistrat » doit être intègre et sobre, ne point jouer ni chasser, n'être ni parfumé ni teint, ne point rire d'une manière immodérée, ne point parler de choses légères. « Il est impossible d'ailleurs, conclut celui qui trace ces préceptes, de trouver un parfait magistrat. » Néanmoins pins d'un personnage ressemble au modèle, et monte à son siège comme à un autel.
En retour de tout ce qu'on exige d'eux, les membres du Parlement jouissent d'une situation hors de pair : « Commis par le roi. dit an Dauphin le premier président de Rouen, et assis en son lieu pour exercer sa principale fonction, qui est de
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rendre La justice pous portons ses robes, ses manteaux el ses mortiers, habillements et couronnes nciens mis: nous séons bh ces places si respectées que 1rs princes du sang même, enfant» des souverains dont nous sommes les très humbles sujets, nous les cèdent par honneur... Ceux qui prononcent les arrêts sont assis au-dessous de l'image de Dieu. » Ils sont inviolables: leurs actes font preuve; ils s'anoblissent eux et leurs familles par leurs charges; ils ne peuvent être jugés que par leurs pairs. A Aix. « ceux du Parlement sont respectés comme uVs rois »; selon l'ancienne coutume qu'ils conservent de se faire conduire au palais par leurs clients ^ tel conseiller sera parfois accompagné de cinq à six cents personnes. \ Dijon, les magistrats sont qualifiés dans les actes d'Etat civil de « hauts el puissants seigneurs ». i présidents, en voyage, -<>nt complimentés par lr< corps de judicatttre partout où ils s'arrêtent: les simples conseillers sont « salués » par les autorités locales, on leur offre le pain et le vin d'honneur. Quant à « Monsieur le premier ». qui tient dans la province « le timon de la justice ». tambour battant et enseignes déployées que les jennes -eus vont au-devant de lui; c'est au bruit des canonnades, el en [«assaut sons des ans de triomphe à ses armes, qu'il se rend à son hôtel. El ces honneurs qui l'accueillent à son arrivée dan- - 1 capitale, lorsqu'il vient prendre possession de son poste, se penouvellent, quoique avec moins de
pompe, lorsqu'il revient après une absence un peu Longue; on lui fait la « petite entrée ».
Pécuniairement la situation était moins brillante; les charges coûtaient cher et les gages étaient modestes. Comparons le capital représenté par les offices aux appointements, pensions, profits directs ou indirects qu'on en retirait, nous venons qu'ils ne rapportent pas plus de •"> à 6 p. 100 flans les parlements; par conséquent le magistrat n'était pour ainsi dire pas payé, puisque s'il était rentré dans la vie privée, le prix de vente de sa charge lui eût procuré le môme revenu qu'auparavant. Une place de conseiller au Parlement qui valait, iOOOOécus en 1635 et 55 000 vers 1656, était de 2 000 livres d'appointements; la même place en province achetée 30000 à 5000Q livres ne donnait ([ne I 000 à I 200 livres de gages, quelquefois moins : les conseillers d'Aix n'ont que 600 livres par an. A ce principal s'ajoutent, il est vrai, des accessoires : les épices — sorte «le casuel^ — l'exemption des tailles et parfois de (mis impôts, la dispense dyi logement des gens de guerre, de la garde des portes; le sel au rabais, quelques meubles et vêtements fournis chaque année par l'Etat, la jouissance de la buvette du palais, restaurant gratuit, que les conseillers ruinés « n'ayant plus d'autre ordinaire que celui-là, foui tenir sur un bon pied ». Les présidents reçoivent en outre des pensions sur le trésor royal, le traitement de conseiller d'Etat (2 000 livres) et des gratifications « pour
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leur faciliter les moyens de tenir leur rang ». Le premier président, à Paris, touche ainsi une vingtaine de mille livres par an. les avocats généraux 5000, le procureur général 1000. .Mais que l'on rapproche «le ces chiffres le prix qu'ils ont payé leurs charges : des 2. 3 et 400000 livres, et les dépenses auxquelles ils sont astreints, ils font un marché médiocre. « Au dernier voyage que j'ai fait à Metz, écrit le P. P. Le Jay à Richelieu, j'ai avancé et fourni 32 000 livres » : juste ce qu'il a reçu depuis deux ans qu'il est en fonction.
Les menues indemnités qu'on leur alloue — à Gassion, président de chambre en Béarn, l'Kl livres « pour s'acheter une robe ronge » — ne les enrichissent pas. Il faut que le fils d'un commerçant ait hérité | (H) (MM t ri\\± de hien.au moins, pour oser acquérir une charge de conseiller, et « v subsister avec honneur ». Si « Nos Seigneurs » de la cour souveraine, dit une satire de la Fronde, ne vont plus au palais :
Comme au temps passé sur îles mule-.
Avi'c ti h clerc, et sans laquais...;
si. dès le début du ministère de Richelieu, « il n'y a juge qui n'ait sa porte*cochère, un ou deux càr-
3, six chevaux à l'écurie, doubles palefreniers, deux valets (le chambre, outre le train de Mademoiselle (sa femme) qui est égal »: ce n'est pas que
mplois judiciaires soient devenus plus lucratifs qu'ils ne l'étaient jadis, c'est que leur obtention
LA NOBLESSE PRAH < I
à, prix d'or est le but de presque tous les détenteurs roturiers de la Fortune publique. Les Parlements, sauf celai d'Atx, où figurent lès grands noms de Provence, les Forbin, Grimaldi, Foresta, Villeneuve, Coriolis, Sabran, etc», et celui de Rennes, où les plus vieilles races du pays étaient représentées, et OÙ l'égalité entre la toge et les armes avait existé dès le début, les Parlements se composaient exclusivement des familles de liante bourgeoisie : Faucon de Kis à Rouen, de Gourgues à Bordeaux, Le doux de la Berchère à Dijon, Frère à Grenoble, Le .Mazuyer à Toulouse, et les autres premiers présidents appartenaient tous à ces couches supérieures du tiers état qui gouvernèrent pendant deux siècles.
.Noblesse de robe, très accessible et plus élastique que la noblesse militaire. Cette caste nouvelle ne se recrutait — c'était son défaut — que do familles ayant fait dans la richesse ou l'aisance un stage d'une génération au moins; elle n'acceptait qu'avec une extrême répugnance un ancien marchand, et repoussait tout net « les fds de personnes viles et abjectes» comme sergents, bouchers ou ravaudeurs, « quoique plusieurs papes et empereurs, remarque gravement un magistrat du temps, n'aient pas été île meilleure extraction ». Socialement parlant, les gens de robe formaient un monde à part, supérieur à la tulle, inférieur à la cour, où du reste ils ne tiennent pas plus à ailler qu'on ne désire les y voir. Courtisans et parlementaires ont peu de contact;
dans Les rares occasions où ils se rencontrent, au bal chef le chancelier par exemple, ces derniers sont mal à L'aise; leurs femmes, par l'absence de « ce je ne sais quoi de grâce et d'entregent que
donne le grand monde ». par l'air et par l'allure seraient prises volontiers « pour les filles de chambre des dames de la cour ».
Deux abus monstrueux en eux-mêmes : la vénalité des charges d'abord, leur hérédité ensuite, firent la force et la grandeur des corps judiciaires pendant deux cents ans. Pour la vénalité il est certain que durant cent ans — de loi a à 1613 — elle fut honnie; le roi qui l'inventa. François Ier, se défendait toujours de vendre Les offices; c'était, disait-il. un prêt qu'on lui faisait, et qu'il rembourserait plus tard. Le remboursement ne fut opéré qu'en 1790 avec la banqueroute. « Par la Paulette, déclarait Richelieu, la justice est faite domaniale à des personnes particulières, la porte de la judicatm ■ ouverte à des enfants desquels nos vies et uns biens dépendent. » Ici la moralité des hommes tempéra le vice de l'institution contrairement à ce qui a pu se r en d'autres temps sous des institutions plus parfaites; l'esprit traditionnel, la force de la durée, furent assez puissants pour compenser dans la magistrature ainsi constituée l'anomalie de sa base. Bien que les charges judiciaires fussent vénaL fait il y en avait très peu sur le marché. Une fois entrées dans le patrimoine de certaines races, elles n'en sortaient guère, comme ces valeurs rares, clas-
sées dans des portefeuilles opulents, sur lesquelles il n'est |»as souvent donné au public de mettre la main. Le fils succédait au père, le neveu à l'oncle, le gendre à sim beau-père.
Le parlement devient une vaste famille; trois ou quatre frères y siègent ensemble dans la même chambre et des parents de tous degrés à l'infini. C'était un inconvénient : la loi sur les incompatibilités ne fut jamais observée. De plus il est hors de doute que l'on entrait trop jeune au prétoire, et que l'on en sortait trop vieux. Sans cesse des lettres patentes autorisent un père à continuer gratuitement ses fonctions, « nonobstant la résignation par lui faite à son fils, à la condition qu'ils ne pourront opiner concurremment dans la même affaire ». La Compagnie dut inviter un conseiller à se reposer, « ne pouvant souffrir sa décrépitude, laquelle donnait occasion aux Parisiens de dire que ledit sieur, son clerc et sa mule avaient deux cents ans, tant tous étaient vieux ». Mais il était de bons cnlés; ces gens-là se tenaient fortement liés, le gouvernement ne les entamait pas à son gré ; les cours souveraines, entre ces générations qui se substituent si doucement les unes aux autres, prennent le goût d'une stabilité quasi perpétuelle qui ne messied pas à la justice.
L'examen auquel étaient soumis les fils déjuges reçus en survivance, aussi bien que les acquéreurs étrangers, était, il faut en convenir, une chose tout à fait nulle. Déjà l'Hôpital remarquait que l'on
n'interrogeait que « sur des choses triviales ». On faisait mainte plaisanterie au sujet de ces examens: l'un fut reçu, dit-on, -rare à ce seul vocable : Quanquam, qu'on lui avait appris, l'autre dut son succès à l'emploi judicieux du mut distinguo. Bien qu'il fallût répondre en latin, bien que l'on put être interrogé sur une foule de matières « à la fortuite ouverture du livre sur ebaque volume du droit », le candidat « pipe assez ordinairement la loi ». G està-dire qu'il choisit en présence de M. le Premier président celle sur qui il parait tomber par hasard. La satire s'applique assez bien aux membres des tribunaux inférieurs, médiocrement instruits pour la plupart: mais elle n'atteint pas la haute magistrature, peuplée de personnages dont l'érudition aus>i profonde qu'étendue, attestée par un grand nombre de travaux, défie presque l'émulation de leurs modernes successeurs. Jamais on n'était refusé pour incapacité — on n'en trouverait pas trois exemples SOUS Louis XIII. — mais on l'était parfois pour défaut de moralité ou d'âge. On se moqua beaucoup des trop jeunes conseillers, nommés au Parlement de Metz lors de sa création (1633). Jodelet. l'acteur du Marais, vendit des barbes à leur usage à la grande joie de la galerie.
L'opinion exige que l'on ait fait quelque temps fonction d'avocat, « porté la robe au palais ». avant d'être admis à un office, de même qu'elle tient à ce qu'on ait manié le mousquet comme volontaire, avant de commander une compagnie. Avocat
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à vingt et un an, d?Expilly est substitut à vingtquatre, procureur généra] à la Chambre des comptes deDauphinéà trente-quatre ans. Il devient avocat généra] à quarante ans au Parlement de cette province et président à cinquante-six ans. (Test le type (l'une belle carrière d'homme nouveau. L'héritier d'une grande charge esl mis en possession beaucoup plus jeune, niais jamais absolument novice. Un président à mortier demande, à titre de faveur, de « résigner » à son lils, qui a huit ans de service comme conseiller. En principe, il fallait dix ans d'exercice avant de prétendre à une présidence. Quand le roi, pour les seules places dont il disposât : les premières présidences, violait cette règle, la compagnie refusait carrément de recevoir un chef qui ne lui .semblait pas être encore digne d'elle.
Les premiers présidents, en effet, étaient les seuls magistrats nommés par le roi. L'usage autorisait, quelques cours à dresser une liste de trois noms; mais, pour la plupart des ressorts, pour Paris notamment, le ministère désignait à sa guise. La politique et les influences jouaient naturellement grand rôle dans ces nominations, mais ou comptait avec l'opinion publique. On ne pouvait confier au premier venu le soin de diriger une assemblée de juges héréditaires, à laquelle obéissait une province. Plus le poste est grand, plus est restreint le nombre des candidats possibles. Quelle affaire que de choisir le premier président du Parlement de Paris : il faut
contenter le barreau, le parquet, les anciens collègues, les gens de lettres, la ville et la cour! Celui-ci est « d'entière probité ». cet autre « déminent savoir ». celui-là « a bruit d'être de très bon sens, mais non de grande littérature ». Comme ces « premiers » de cours souveraines, quoique représentants de la volonté royale, sont inamovibles — on ne citerait en plusieurs siècles que trois ou quatre premiers présidents interdits de leur fonction, — ils n'ont pas de peine à reprendre, une fois installés, la portion de leur indépendance qu'ils avaient'peutètre aliénée pour parvenir. L'histoire de leurs rapports avec le gouvernement le [trouve assez.
Quant à ceux que l'on nommait les gens du roi : les deux avocats généraux, et un peu au-dessous tfeux le procureur général, leur élévation toute récente — un siècle avant, le greffier en chef les précédait encore aux cérémonies publiques — ne va p;is jusqu'à les mettre sur la même ligne que les présidents aux enquêtes ou requêtes, lesquels ne sont eux-mêmes rien de plus, comme rang, que les conseillers de la grand'chambrè. Souvent rivaux, en tout cas indépendants les uns des autres : procureur général pour la plume, avocats généraux pour la parole, les membres des parquets d'alors ne ressemblent en rien à la magistrature dite debout, et effectivement peu Stable, d'aujourd'hui. Ils sont propriétaires de leurs charges connue leurs collègues assis, et, comme les avocats ordinaires, plaident si bon leur semble pour les particuliers. Quoique le
premier avocat général passe pour le maître du parquet, la charte des gens du roi est que quand l'un d'eux parle, ses collègues se lèvent en même temps que lui, et se découvrent avec lui, « pour marquer que sou avis doit être regardé comme leur avis commun ».
L'autorité des parlements est collective, non individuelle; la conduite des affaires appartient à la communauté. Ces premiers présidents qui vont par la ville en robe rouge, s'agenouillent à l'église sur un coussin d'écarlate, et font placer après eux. en séance, les 111s .du roi eux-mêmes, écrivent à leurs collègues en corps : Messeigneiws, ou Nos très honorés seigneurs et frères, tandis que le Parlement leur répond : Monsieur ou Notice très-cher sieur et frère, ('/est le Parlement en effet : les tiers présidents à mortier dont on « prend l'avis » tète nue, les respectables conseillers de la grand'chambre à laquelle les autres doivent « porter révérence el honneur », les maîtres des requêtes inspecteurs des justices secondaires, les ardents et jeunes membres des enquêtes, qui possèdent en commun cette juridiction, contestée peut-être, mais si vaste, dont jouit la cour souveraine.
Le chancelier, premier magistrat du royaume. n'eût jamais pensé gouverner ses confrères, comme un ministre de la justice, depuis le premier Empire, mène son ])ersonnel. Duvair et Marillac prient les parlements de Rouen et d'Aix « de les assister de leurs sages avis et conseils ». ce sont des rapports
de président à collègues, non de chef à subordonnés. El pourtant ce garde des sceaux qui donne
aux actes de la puissance royale, par l'apposition
de la cire verte ou jaune, le caractère authentique dont aucune signature ne saurait tenir lieu, est le pivot de toute l'administration. Le conseil d'Etat se réunit indifféremment au Louvre ou chez lui, sa rue est sans cesse obstruée de longues tiles de car— rosses influents, à la portière desquels s'accrochent des grappes de tenaces solliciteurs.
Le prétoire — le plaid — n'est pas seulement le centre de la vie politique, commerciale et mondaine, il est le foyer d'un sentiment généreux : l'amour de la loi, la volonté de rendre tous les citoyens égaux devant elle. Dans l'enclos du palais toute distinction cesse, toute juridiction étrangère disparaît; i<i. l'évêque doit cacher sa croix et le gentilhomme ôter ses éperons. Tout individu qui introduirait des ffens armés dans cette enceinte commettrait un crime. Devant les magistrats un prince de maison souveraine déposait comme un simple particulier. Le prince de Condé, quoique chef du conseil royal, est forcé, dans une instance qu'il soutient au Parlement, de subir un curateur, parce qu'il n'a pas encore atteint sa majorité. Le comte de Sault, « lieutenant de roi » en Dauphiné, ayant comme tel séance au-dessus du doyen du Parlement, est obligé, pour exposer sa plainte, en un procès, d'aller si- confondre à la barre dans la foule des justiciables. Sont-i s? les plus grands personna
:i30 la noblesse française sous Richelieu sont « ouïs sur un escabeau », tels que les prévenus ordinaires; el que leur posture soit modeste, qu'ils ne mettent pas le poing sur la hanche, et n'avancent pas un pied plus que l'autre! les juges oe souffrent aucune affectation d'insouciance. Ils envoient à la conciergerie, « pour lui l'aire abattre 1rs cheveux et la barbe », un seigneur qui durant son interrogatoire avait plusieurs fois retroussé sa moustache. Les reines, dans leurs affaires privées, sont soumises aux formes de la justice; leurs créanciers peuvent les poursuivre; ceux de la reine Marguerite ne s'en firent pas faute, et l'esprit gouailleur d'alors s'en amusa. Marie de Médicis, étant régente de France, plaida contre divers particuliers tant à la Chambre des comptes que devant le Parlement. Quand La Bruyère insinue plaisamment : « Qu'il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde wn procès ». sa raillerie s'applique aux juges de tous les siècles autant qu'à ceux du sien. Les modernes pas plus que les anciens, les pays démocratiques [tas plus que les aristocratiques ne sont à l'abri de la pression ni de la séduction. Celui que l'on nommait, en langage juridique, « le sieur cardinal de Richelieu » usa plus d'une fois de l'une ou de l'autre, dans ses procès privés : « .l'entretiens de mon mieux, lui écrit lîoutbillier, tous vos serviteurs de la grand'chambre ; celui qui préside m iris bien, et l'ai assuré que vous ferez fout ce qu'il sera possible pour lui. » Cependant ils n'étaient pas
rares les juges incorruptibles, comme ce M. de Turin que Henri IV lit appeler au sujet d'un procès dont il était rapporteur, e\ qui intéressait le duc de Bouillon : « Monsieur de Turin, lui dit le Roi, je veux que M. «le Bouillon gagne son procès. — Eh bien, Sire, il n'y a rien de plus aisé; je VOUS l'enverrai, vous le jugerez vous-même. » — Et il s'en alla : « Sire, dit peu après l'un des assistants, vous ne connaissez pas le personnage, il est homme à faire ce qu'il vient de dire. » Le roi envoya chez lui sur-lechamp; on le trouva occupé à charger les sacs de procédure sur le dos d'un crocheteur pour les faire conduire au Louvre.
Il est une autre vertu qu'on ne peut refuser aux parlements : l'esprit de bon ordre, le loyalisme; ils sont vraiment nationaux et conservateurs. Quelle ardeur contre les ennemis de l'Etat! Louis XIII s'adresse à eux avec confiance pour obtenir des arrêts contre les Etats de Languedoc qui ont trempé dans la révolte de Montmorency, contre l'archiduc au sujet de la mouvance du comté de Saint-Pol, contre le duc de Lorraine pour ce qu'il nomme « le rapt commis en la personne du duc d'Orléans ». à l'occasion de son second mariage. Le même souverain n'a-t-il pas mauvaise grâce ensuite à menacer quelques magistrats qui lui résistent « de les envoyer dans une compagnie de mousquetaires pôury apprendre l'obéissance »?Ces parlementaires dont la doctrine politique se peut résumer en cette phrase d'une harangue de l'un d'eux : « Sire, votre
peuple vous doit tout, et vous lui devez justiee! » idée qui revient sans cesse dans leurs rapports avec le pouvoir royal, ces parlementaires n'avaient peut-être pas la piété monarchique de Richelieu, qui « était son bonnet toutes les fois qu'en public il prononçait le nom de Sa Majesté », mais tout en critiquant le gouvernement, ils ne cessaient de l'aimer.
Qu'on nous permette, sur cette opposition si dynastique, l'observation suivante : les historiens indulgents aux parlemente du xvne siècle sont précisément les amis de la royauté. Les plus sévères pour les cours souveraines sont les adversaires déclarés de la forme monarchique, qu'il» ne veulent pas voir améliorer mais détruire.
A un Etat moderne dont l'idéal doit être de vivre en paix, il faut des magistrats, des professeurs*, des administrateurs, des financiers, t\i^ commerçants. Les principaux de ceux qui occupent ("es emplois civils, qui s'adonnent à ces occupations pacifiques, sont vraiment les Grands — optimales — dans le sens logique de ce mot. Ils devront donc composer le patriciat politique, où les chefs de l'armée ne figureront qu'en minorité. Ce patriciat comprendra des personnages plus ou moins brillants : dans un état-major il n'y a pas que des généraux; dans une assemblée délibérante il n'y a pas que des orateurs, et c'est justice. Aux chefs et aux leaders qui tiennent la tète et donnent le mot. il faut des lieutenants habiles et expérimentés. Au
discours éloquent, le vote obscur et sage vient servir tantôt de sanction, tantôt de contre-poids. Chacun dans le corps aristocratique payera sa dette à la patrie selon ses facultés. C'est dire que tout noble ne sera pas tenu d'être une gloire nationale, mais qu'il pourra être une utilité locale.
Si la noblesse avait répondu à ce programme, elle existerait encore; si elle fut détruite, c'est qu'elle- n'y répondit pas. « Sire, disaient ses représentants à Louis XIII. nous avons été privés de l'administration de la justice, des finances, et de vos conseils... La noblesse est au plus pitoyable état qu'elle fut jamais, et il nous serait malaisé de représenter sans larmes la pauvreté qui l'accable, l'oisiveté qui la rend vicieuse, et l'oppression qui l'a presque réduite au désespoir. » Ils demandaient que le tiers des nominations dans les compagnies souveraines fût réservé à la noblesse: que les baillis. sénéchaux, prévôts généraux, grands maîtres des eaux et forêts fussent pris exclusivement dans son sein: ils désiraient que tous les trésoriers de France fussent gentilshommes, ainsi que les maires et premiers consuls des villes. « à peine de nullité de l'élection ». Le gouvernement ne donna suite à aucun de ces vœux; y eùt-il déféré, la noblesse n'aurait pas fourni de sujets pour remplir les places qu'elle faisait semblant d'ambitionner. En veut-nn un exemple? Les baillis étaient presque tous nobles, parce qu'à L'époque où les bailliages avaient été institués, la noblesse, encore toute-puissante, s'était
attribué ces emplois. Mais ceux qui possédaient ce titre n'en firent pas les fonctions; ils s'en abstinrent même si généralement, que L'usage — el comme on sait, un usage alors devenait une loi — leur interdit peu à peu de les remplir. L'autorité effective passa tout entière aux mains de leurs lieutenants généraux, qui furent les véritables magistrats. Ainsi les baillis se trouvaient sous Louis XIII dans la situation de présidente amateurs d'un tribunal qui était censé les avoir à sa lète. mais où ils n'avaient pas le droit de siéger.
Richelieu parle un instant de « faire servir de sages gentilshommes par quartiers, dans les conseils royaux, parmi plusieurs de messieurs de robe longue, afin de former leur esprit aux affaires, el les rendre capables de servir dans de plus hauts emplois ». Il abandonna aussitôt ce projet. Cependant les gentilshommes manquaient surtout de celle éducation préalable, sans laquelle le mieux doué ne peut réussir dans le maniement des affaires publiques. On le vit bien à la mort de Louis XIII, durant ces premiers jours de réaction où la Régente, accablée sous le fardeau inopiné qui lui incombait, chercha tout d'abord un guide et un conseil parmi les ennemis du défunt cardinal. Pas un dans toute cette cabale de grands seigneurs n'avait l'étoffe d'un ministre. Tous se bornent à demander à la reine de s'entourer de gens dont ils puisse))/ espérer de V amitié et de l'appui, mais ils n'osent solliciter les places pour eux-mêmes, parce qu'ils ne se sentent
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pas capables d'en faire le travail. « Pendant que les grands se contentent d'être gourmets ou eote&ux,
d'aller chez Thaïs ou chez Phryné, de parler de la meute ou de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philipsbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent lins et politiques, songent à se placer, se placent, deviennent puissants. » La haute noblesse ne prend part aux affaires que par le soin d'intérêts mercantiles et particuliers, c'est pour elle question d'honneurs ou question d'argent ; de droits politiques, elle n'en réclame pas. Ce qu'elle réclame, c'est l'exemption des tailles pour ses fermiers, afin d'affermer ses terres à meilleur compte; c'est L'exemption du Ingénient drs gens de guerre, c'est l'interdiction aux roturiers de certains monastères nobles... Quelle différence avec l'aristocratie anglaise, où l'on trouve toujours quelque homme d'un grand nom ou d'une grande existence, à la tète de tous les mouvements utiles, de toutes les questions d'avenir! Etroitement retranchée dans son individualisme, la noblesse française était condamnée à périr d'inanition et d'orgueil stérile.
Petit à petit les nobles sont évincés de partout; la noblesse se trouve — comme ordre — sans objet dans l'Etat, par conséquent en dehors de l'Etat; l'ordre entier eut pu se concerter au même moment pour abandonner tout service public, le pays n'en eût éprouvé aucun dérangement. On n'entend pas
sans Ironie le duc et pair prêter sous Louis XIV le serment traditionnel « de bien et fidèlement servir le roi dans ses très hautes, très grandes et très importantes affaires, de rendre la justice au pauvre comme au riche, tenir les délibérations de la cour secrètes, garder fidélité au souverain ». Politiquetnent parlant, ce duc et pair n'est rien de plus que le premier Français venu.
Il est vrai qu'une nouvelle aristocratie venait de naître, celle des fonctions civiles : la noblesse de robe. Elle enleva à l'ancienne le peu d'influence qui lui restait, mais ne parvint pas à tenir la place et à jouer le rôle qui convient à un corps dirigeant dans une grande nation. La haine de la noblesse d'épée, vaincue, mais non disparue, le despotisme niveleur du roi, l'en empêchèrent toujours. « .le ne sais, dit La Bruyère, d'où la robe et l'épée oui puisé de quoi se mépriser réciproquement. » Leur antipathie datait de loin, et leur séparation fut éternelle. Il est impossible, en étudiant l'histoire du Parlement, de fixer d'une manière précise le moment où il cessa d'être composé de barons et où il commença à être composé de légistes. La transformation se lit graduellement. Mais on sait que le seigneur quitta de bonne heure le Parlement, dédaigna • le domaine du légiste, et lui ferma tant qu'il le put les portes de l'aristocratie; le légiste, de son coté, prit le seigneur en aversion, lui suscita mille embarras, et quand il entra dans la caste privilégiée, loin de devenir le confrère de son ancien
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rival, il demeura soii adversaire. Les nouveaux venus ne prirent pas Vesprii traditionnel, les anciens ne prirent pas ['esprit logique. Les deux nobli vécurent côte à côte, sans se mêler, sans se comprendre, chacune s'indignant des privilèges de l'autre. Les ehefs de familles illustres de la Féodalité parlementaire, même lorsqu'ils possédaient îles titres égaux à ceux de la féodalité militaire, affectaient de porter leur nom patronymique, en le faisant précéder seulement de leur grade judiciaire. II semble qu'ils tiennent à peine à ces vains ornements dont leurs prédécesseurs eussent été si flattés un siècle plus tôt. In historien énumère avec joie les noms des ministres presque tous plébéiens de Louis XIV; avant Louis XIV. il y en avait eu bien d'autres aussi modestes d'extraction, mais jusqu'alors les secrétaires d'État ne pouvaient rien ou peu de chose, et à cette époque, ils pouvaient tout ou presque tout. Aussi n'est-ce plus l'égalité qu'ils ambitionnent, mais la prééminence. Les nobles d'épée peuvent leur dire, selon le mot du duc d'Epernon : « Vous autres, messieurs, vous montez, et nous d< dons. » Il n'y a plus seulement morgue d'une part et susceptibilité de l'autre, comme aux états de 161 i. il y a lutte ouverte. « Les officiers des présidiaux s'émancipent tous les jours de précéder la noblesse aux assemblées » : rien ne leur paraît plus juste, puisqu'ils ont juridiction sur elle. En elïet, les gens de loi ont depuis longtemps dépouillé les nobles du droit d'être jugés parleurs pairs; ils les ont amenés
I A \or.LrssE fba-
à leur barre, et se sont attribué à eux-mêmes cet ancien privilège. A leur tour, les magistrats m* comparaissent au criminel que devant leurs collègues, dans l'assemblée dont ils font partie.
Les ducs essayèrent vainement de disputer la préséance au chancelier : « l'intérêt «les robes longues, dit mélancoliquement l'un d'eux, l'emporta par-dessus les pairs de France. » Un peu plus tard, les présidents à mortier refusèrent aussi de céder le pas aux pairs; ils le contestaient même aux princes du sang. On juge de ce que devenait la noblesse moyenne en face de ces parlements, qui ne voulaient reconnaître que le roi au-dessus d'eux. « Les choses sont arrivées à ce point que le plus grand seigneur ne peut être bon à personne, et qu'en mille façons différentes il dépend du plus vil roturier. » Les agents du gouvernement, petits et grands, qui sont à Paris et en province le gouver* nement lui-même, sont animés de l'esprit le plus malveillant vis-à-vis de cette aristocratie, privilégiée pourtant dans l'Etat. Celle-ci, il faut le dire, déteste profondément les magistrats de toute classe. Bassonipierrc conseille à Créqui, mécontent du Parlement de Grenoble, « de tourmenter cette cour, el de se servir de son pouvoir pour la mettre à la raison »; il lui suggère l'idée de mille vexations odieuses que son autorité de gouverneur lui permettra de faire subir impunément aux conseillers. A ces hommes de robe, les hommes de cour reprochent d'être sales, crasseux, « d'avoir la mine
basse »: nourris dans le palais, « ils ne peuvent connaître que la chicane, et point du tout le inonde ». Le peuple, lui. n'avait pas été long à prendre parti; il aimait le Parlement « pour son hostilité perpétuelle contre la noblesse ». Celle-ci n'a pas su identifier sa cause avec celle du peuple, elle en porte la peine; on la redoute, on n'en attend plus rien désormais. « Nous n'avons que faire des querelles des grands, dit la petite bourgeoisie; qu'ils s'accordent s'ils veulent, ou s'ils peuvent, mais qu'ils ne nous y mêlent point... Nous en avons mangé, du chien, du chat et du cheval, et nous ne sommes point d'avis d'y retourner pour le prix. »
Tout en contestant en principe l'autorité du parlement quand il leur opposait une trop grande résistance, les prédécesseurs de Louis XHI avaient respecté son pouvoir. Ils supportaient péniblement son contrôle, ils ne songeaient point à l'abolir, Soit par affection, soit par crainte, ils préféraient négocier et transiger aveclui.
Il est curieux de voir les sentiments que Richelieu professait à cet égard, quand il était dans l'opposition. Il parle ainsi de la cour souveraine sous le ministère de Luynes et, plus tard, jusqu'à ce qu'il entre lui-même au conseil, en 1624 :
« L'espérance commença à renaître aux gens de bien, quand on considéra le mécontentement du parlement de Paris, qui ay dit parlé avec eourage..., obligé, par le devoir de sa charge de dire son sentiment au roi. sur le honteux abaissement des
3iO LA NOBLESSE FRANÇAISE sors RICHELIEU
a Ha ires... Lorsque les gens <le parlement se sont mêlés de [aire voir comme on abusait dé l'autorité des l'ois, non seulement ils n'ont jamais été repris de l'avoir fait, niais plutôt blâmés de ne faooir pas assez souvent entrepris ».
Le cardinal dit alors du Parlement : « il ne faut pus violer l'autorité de ce grand sénat, qui, en beaucoup d'occasions importantes, est nécessaire ;'i la manutention de l'Etat...; il n'est pas de peu d'importance que le parlement vérifie les Edits de soi-même, ces grandes et souveraines compagnies étant les premiers motifs des contentement et mécontentement des peuples... »
lliolielieu, qui parlait ainsi avant son arrivée au pouvoir, fait dire au « grand sénat », en 1636, qu'il n'a « le droit que d'administrer la justice entre le tiers et le quart, non de se mêler des affaires d'État. » 11 écrit en 1638 à Chavigny : « quant au parlement, il ne faut que fermeté et ne jioiul faire de négociation avec eux. » Pour une déclaration qu'ils refusent de vérifier en 1637, il fait menacer les magistrats de leur faire leur procès. Ce fut par l'interdiction des charges, par l'exil, par la prison, qu'il les fit obéir. Chaque année, se renouvelèrent les mesures tyranniques. Heureux encore les conseillers récalcitrants, quand on se contente de leur faire vendre leurs offices ou de les soumettre à quelques-unes de ces humiliations bizarres auxquelles Louis XIII trouve un étrange plaisir.
Il y aurait eu dans ces famille:; parlementaires
ACTION Dl" GOUVERNEMENT 341
[es éléments d'une aristocratie solide, populaire, appropriée aux temps modernes. La robe comptait des noms qui avaient plus d'un siècle de ooblgsse prouvée. Les de Mesme, 1rs Séguier, les Mole, les Brûlart, les Boschard, les d'Àlligre, les Potier, parler de personnages moins en évidence, comme Faucon. Bragelogne, Maupeou, Amelot. Nesmond, Ganay, Paris, Sublet. Bellièvrë ete.. formaient un noyau compact de maisons déjà puissantes, auquel venaient s'adjoindre chaque jour des races hier bourgeoises, aujourd'hui anoblies : li - Le Tellier. les Dreux, les Catinat. les Talon, les Le (iras, vers le commencement du xvn" siècle: les Sainetot, les Le Bret, les Mandat, les Beauharnais, les Le Tonnelier, vers le milieu du règne de Louis XIII.
Leurs arbres, généalogiques, encore jeunes pour la plupart, se ramifient dans toutes les branches de l'administration. De plus, ils étaient riches : le président de Mesmes jouissait de ÎOIIOUO livres de rente en terres, presque autant que le duc de liohan; son frère d'Avaux avait un hôtel dont le terrain seul valait 250000 livres: les présidents Tambonneau, Le Jay et de Chevry possédaient de splendides demeures, dont l'une devint le palais fifazartn. <>n voit les fils d'un intendant OU <\'\u\ conseiller avoir leurs carrosses, leurs gens ei leurs chasses, aussi souvent que les lils d'un grand seigneur.
Si la royauté" avait su réunir les plus illustres de
cette noblesse civile aux plus marquants de l'aristocratie militaire, leur conférer des droits en rapport avec leurs services; protéger le corps ainsi constitué contre les empiétements, le renforcer sans cesse par ['adjonction de tous les hommes de valeur, elle eût fondé un palriciat à la fois fidèle au troue, et dévoué au peuple. Dans les luttes formidables que suscite le mouvement de la civilisalion, ce patriciat eût pu être utile.
Louis XIII et ses successeurs ne le voulurent pas, parce qu'ils n'aimaient pas plus la nouvelle noblesse que l'ancienne, qu'ils n'affectionnaient pas plus la robe que l'épée. Ils n'aimaient aucune espèce d'aristocratie, parce qu'ils n'admettaient aucune sorte de supériorité sociale. Louis XI \ a pris soin de nous faire lui-môme connaître les motifs de sa conduite. S'il emploie des hommes de petite naissance, c'est afin qu'ils lui doivent tout, et qu'ils dépendent entièrement de lui. Louis XV professa les mômes maximes; aussi verra-t-on la noblesse de robe haïe du prince au xvni" siècle, autant que la noblesse d'épée avait pu l'être dans les siècles précédents; tandis qu'au contraire le gentilhomme de cour semblera recouvrer les faveurs royales à la lin de la monarchie, en raison môme de son impuissance politique.
NGUJSION
Il fallait renforcer les institutions. — Les grands jours de Poitiers, sans influence. — Le rasement des forteresses. — La noblesse logique et i'léale. — La noblesse anglaise et la nôtre. — Isolement <le la royauté.
A la mort de Henri IV, les grands étaient matés: ils ne pouvaient rien Vint la régence de Marie de Médicis; elle fut faible, ils redevinrent forts, et l'on s'étonna de leur pouvoir. Une conclusion bien simple peut se tirer de cette comparaison entre deux époques : c'est que le roi, pour peu qu'il fût dans la force de l'âge et suffisamment habile, était imetlement assez puissant pour dominer les nobles: mais que les institutions gouvernementales c'étaient pas assez fortes par elles-mêmes pour «outre balancer l'influence des seigneurs rebelles. si le roi était enfant, s'il était fou. prisonnier, ou Seulement trop maladroit. Ce n'était donc pas le pouvoir personnel du roi, mais les institutions /«"/•mo, tentes du pays qu'il fallait renforcer.
Transformer la noblesse guerrière en noblesse civile, contenir l'esprit factieux, développer Y esprit public, discipliner sans détruire, réformer et non démolir, tel était le problème difficile que pouvait résoudre un ministre tout-puissant. La destruction. en effet, se faisait toute seule: Richelieu employa peu de movens actifs contre la masse de la aobless
344 LA NOBLESSE FRANÇAISE sors RICHELIEU
L'histoire a beaucoup parlé des grands fours de Poitiers, tenus en 1634. Elle a dit que par ce tribunal extraordinaire, où bon nombre de gentils-*
hommes — el des plus notables — furent condamnés, le cardinal imprima à l'aristocratie un salutaire respect de la loi. Tl faut se souvenir que la Cour des grands jours n'avait d'autre ressort que celui du Parlement de Paris, auquel le Périgôrd fut ajouté pour la circonstance. Les débuts de Sa procédure furent, il est vrai, des [dus pompeux. Ordre avait été donné aux magistrats d'instruire et de juger tous les procès « le plus sommairement et brièvement que faire se pourrait », et de punir les contumaces par le rasement de leurs maisons. Le roi s'était engagé à n'accorder aucune grâce, avait annulé les évocations au conseil, et déclaré que nul ne serait excepté, « de quelque qualité et condition qu'il pût être ». La Cour enjoignit aux évêques et aux curés de faire des monitoires en chaire, « afin de contraindre toutes personnes venir à révélation sur les faits relatifs aux usurpations de bénéfices et de dixmes, à la fausse monnaie, aux corvées et devoirs non dus, aux levées illicites... » Ils furent tenus d'envoyer « les révélations qui leur seraient laites au substitut du procureur général du roi, à peine de la saisie de leur temporel ».
Et, comme l'a justice ne serait qu'un vain mol si le gendarme ne venait pas assurer la prépondérance du juge, la Cour invita en même temps les sénéchaux, baillis, prévôts des maréchaux, « à prendre
tel nombre d'archers qu'ils jugeraient nécessaires pour faire les captures, et à faire mener le canon
devant les places et châteaux de ceux qui tiendraient fort contre leur autorité ».
Mais tout cet appareil n'aboutit à rien, ce beau zèle demeura sans résultat, et. de lassitude, la Cour -''para quelques mois [dus tard sans avoir rien fait de sérieux. Du reste parmi les deux cents condamnations qu'elle prononça par défaut, il n'y en a pas un quart rendues contre des nobles, et, sur .
nobles, il en est à peine une douzaine jouissant d'une légère notoriété.
Il en fut de même d'une autre mesure dont on lit grand. bruit : le rasement des forteresses privées. Depuis longtemps déjà les châteaux forts ne servaient plus, ni aux populations rurales qui jadis s'y réfugiaient en temps de guerre, ni aux propriétaires qui s'y défendaient contre les armées étrangères ou nationales, [/opération ordonnée par le premier ministre se lit en général au moyen d'exempts commissionnés à cet eiïet, et investis du droit de requérir main-forte. On rasa non seulement la plupart des inaisons- foriez . mais aussi beaucoup d'habitations qui étaient en bonne assiette. Quelques propriétaires, en fort petit nombre recurent des indemnités; la plupart réclamèrent en vain contre ces destructions. « Ma maison ne fait mal à personne, disait le mare» liai de La Force.... c'est une grande conséquence que de s'attaquer aux maisons particulières. Celle-là n'est
point une maison de guerre, et n'est que pour le plaisir. » Les forteresses disparaissaient une à une sous ['influence du goût nouveau et de l'architecture nouvelle; si l'on en bâtissait quelques-unes, c'était en miniature, et par une fantaisie identique a. celle d'un amateur du style moyen Age qui orne aujourd'hui son château de créneaux et de tourelles. Depuis Richelieu jusqu'à la Révolution, le seigneur haut justicier conserva le droit de bâtir sur sa terre une citadelle sans lettres dît Roi, et néanmoins on n'en connaît aucun qui ait usé de cette licence.
Il est vrai que les « petites murailles de six pieds d'épais » portaient ombrage à beaucoup de gens. Ces démolitions, comme tous les actes par lesquels Richelieu dépouilla la noblesse d'une force matérielle surannée, obtinrent l'assentiment de l'opinion publique. Le pouvoir fut en cela d'accord avec les mœurs : « Toute la mauvaise humeur des gentilshommes se passera à l'avenir dans leur cabinet et contre leurs domestiques. » Mais l'opinion aussi aurait soutenu la royauté, dans une réorganisation qu'il ne plut pas à celle-ci d'entreprendre.
D'une part, l'absence de la noblesse des sphères gouvernementales créait un vide qu'il fallait combler; d'autre part, son existence sans but causait un encombrement auquel il était urgent de porter remède. Puisqu'elle ne gouverne plus, à quoi sertelle? Et si elle ne sert à rien, pourquoi exislet-elle?
Ce sera en vain que, pendant un siècle ot demi. l'aristocratie française continuera à prodiguer son sang sur tous les champs de bataille de l'Europe, que l'on verra des centaines, voire des milliers de familles anciennes, vingt fois décimées par la guerre, s'éteindre sous le feu de l'ennemi; que d'obscurs mais héroïques gentilshommes de province, après une vie passée « au service du roi », rentreront dans leur manoir avec une fortune amoindrie, et une croix de Saint-Louis pour toute récompense! La nation ne leur en saura aucun gré.
C'est qu'une noblesse militaire est absolument insuflisante dans l'Etat moderne. Logiquement, une noblesse doit contenir toutes les supériorités sociales, s// us exception; elle ne doit pas contenir autre chose. Hàtons-nous d'ajouter qu'une pareille sélection est invraisemblable, qu'elle n'a jamais existé et qu'elle n'existera jamais, dans aucun pays du monde. Toutefois, dans presque tous, même dans les plus démocratiques, il subsiste ou se constitue quelque sorte d'aristocratie. C'est que le plus déterminé démocrate ne peut pas faire qu'un nom illustre ne soit pas un nom connu, et qu'un ancêtre estimé ne procure à celui qui en descend une certaine dose de considération. D'un autre coté, nul ne peut voir sans mécontentement les héritiers d'un homme de valeur occuper de grands postes et jouir de grandes situations, lorsqu'ils ne les méritent pas. L'opinion est donc accueillante au descendant d'un personnage glorieux, prête à le favoriser s'il en est digne,
348 LA NOBLESSE FRANÇAISE sors RICHELIEU
mais prête aussi à le faire rentrer dans la foule s'il m' t'est pas. Telle était du moins la pensée de La France éclairée à l'époque du règne de Louis XIII. A mérite égal, elle préférait le gentilhomme au roturier; c'était quelque chose. 11 est certain que ai le génie, ni le talent, ni la vertu ne se transmettent de père en lils; devait-on. pour ce motif, proscrire toute aristocratie héréditaire? La fortifier, la corriger n'était-il pas un impérieux devoir?
Au xvne siècle, de semblables combinaisons, plus tard impraticables, pouvaient s'offrir à la pensée des bommes d'Etat; (le qui devait au reste les frapper, c'était le nombre immense des membres de la noblesse française (des centaines de mille). tout à l'ait disproportionné avec les services qu'ils pouvaient rendre et les emplois qu'ils pouvaient occuper. En Angleterre, où la « high court ofParliament », partie du même point que la nuire, n'avait plus avec elle de commun que le nom, la pairie, par un admirable mécanisme, refoulait dans le gros de la nation toutes ses branches collatérales, qui, à partir des petits-fils puînés d'un pair, demeuraient confondues avec le reste des citoyens, sans aucune marque distinctive, sans aucun titre; et attirait en môme temps à elle ton les les notabilités, sans souci de leur origine plus ou moins populaire. Lu France, au contraire, ou a vu comme l'organisation était défectueuse en elle-même, et comme les rois contribuaient à la relâcher encore et, à l'affaiblir.
action DD GOUVERNEMENT 349
Sur cette œuvre «le la monarchie deux jugements ont été portés, deux écoles historiques sont en présence. L'une et l'autre reconnaissent qu'en travaillant à détruire toute entrave au pouvoir royal, Richelieu contribua grandement à rendre possible, puis nécessaire, la Révolution de 1789. Mais la première lui en fait honneur et la seconde lui en fait reproche.
Il existe ce qu'on pourrait nommer des révolutionnaires de droit divin, esprits si absolus, que c'est pour eux une satisfaction de voir le roi confisquer pendant 150 ans toute liberté, parce qu'il amené ainsi ses sujets à la conquérir par la violence. Plaisant raisonnement que celui qui consiste à dire : il est heureux que la monarchie française soit devenue despotique, parce qu'ainsi elle s'est détruite; tandis que si elle n'avait pas été telle, nous n'aurions pas eu la Révolution de 1 789, et c'eût été domina -
Ceux au contraire qui croient en mène temps à la tradition et au progrès, pensent qu'il était possible de jiasser graduellement, ih> l'inégalité sous la sanction de la coutume à l'égalité «levant la loi, sans recourir à un régime qui ne savait préserver le peuple du désordre, qu'^n le refoulant dans le néant. L'autorité personnelle du souverain était déjà énorme avant Louis XIII; depuis, elle n'eut d'autre limite que celle qu'elle voulut bien se donner elle-même.
L ne préoccupation évidente de Richelieu fut
350 LA NOBLESSE FRANÇAISE SOI s RICHELIEU
d'anéantir tous les droits, |>Ius ou moins fondés à lavérité, mais fondés autanl que le droit royal et, comme lui, traditionnels, qui, se contrepoussanl les uns les autres et s'enchevètranl autour <lu trône, faisaient le régime antérieur assez libéral <hi ns la pratique.
Toutefois, si l'on ne peut «lire d'un gouverne1 ment qu'il est bon par cela seul qu'il a duré longtemps, on ne peut nier qu'un gouvernement qui dure a de certaines qualités qui le font maintenir ou accepter par ceux: qui vivent sous lui. Cette approbation tacite du pays, le cardinal la possédait-il pour l'exécution de sa politique intérieure? Il est difficile de connaître la. pensée d'une nation qui mi parle pas, du moins officiellement.
A voir la Fronde pourtant, comme ;'i lire le récil des séditions fréquentes du bas-peuple ;'i celle époque, il est permis de douter de la satisfaction des classes bourgeoises ou rurales. Le sujet français, noble ou «roturier, profondément attaché à s;i dynastie, protesta et se soumit. Il eut des institutions qui ne valaient rien, appliquées par des hommes qui les rendaient tolérablcs, et auxquels nous dûmes, en deux siècles, de sérieux progrès dans l'ordre matériel.
Plus dégagé que personne de préjugé, en fait de diplomatie, hors de France, Richelieu, une fois la frontière repassée, apportait quelque mysticisme dans son amour pour la royauté. Il y croyait presque autant qu'à la divinité. Quand la monar-
chie devient une religion, l'incrédulité devient une
révolution. Le caractère dogmatique lit peut-être la force de ce régime, mais le fit aussi, [dus tard, tomber d'un seul coup.
Liste des ducs et pairs sous Louis XIII et avant son règne.
ANCIENS PAIRS r.Klôl's PAR Le ROI
Anjou (comti 1297
Artois (comté). 1291
Bretagne (duché). 1297 Poitou (comté).
La Mardi 1318
Evreux (comté). 1316
Angoulêmc (comté). 1311
Mortain (comté . 1311
Etampes (comte). 1321
Bourl (duché). 1321
Beaumont-lo-Rogcr (comté). 1328 Nevors ot Rethol (comté), 1347
et l 159, puis (duché). 1505
Maçon (comté . 1359
Berrv [court 1360
Nemours (duché); 1 loi
puis. ] 162
AJcnçon (duel 1 il 1 i l.">s
Villefranche (comté). 1480
Vendôme (duché). 1.">1 l
Cliatollerault (duché). loi 1
(luise (duché). 1521
Montpcnsior (duché . 1538
Aiimale (duché). 1"' 11
Montmorency (duché). 1551
Penthicvre (duché). 1569
T Vis l duché). 1572
Mayenne (duché). loi:;
.Mer,',, .m (duché). 1569
Saint-Fargeau (duché). 1575
Joyeuse (duché). 1581
Epernon (duché). 1 r.s l Piney-Luxembourg (duché). 1576
Elbeuf (duché). ' 1581
Retz (duché). 1581
Halluin (duché). 1587
Vontadour i duché). 1589
Montbazon (duché). 1588 Beaufort (duché).
Vendôme [duché).
Thouars [La Trémoille (duc:). 1595'
Aiguillon (du 1599
UmIkiii (duché). 1603
Sully (duché). 1606 Fronsac (duché . . 1008
La Roche-Guyon (duché). 1610
Lesdiguières (dnehé). 1611
BeÛegarde (duché). 1619
Brissac (duel 161 1
Luyncs (duché). 1619
Chaulocs (duché). 1621
Chevreuse duché . 1621 La Rochefoucauld (duché .
Richelieu (du
La Valette (duché). 1632
Aiguillon (duché . 1634 Saint-Simon (duché .
La Force (duché).
Valentinois (duché). 1642
Ainsi depuis le commencement de la dynastie capétienne jusqu'à la mort de Louis XIII, c'est-à-
l. Coite date est celle de l'enregistrement au Parlement patentes remontaient a Ib'io.
dire en plus de six siècles et demi, il n'avait été créé que 59 duchés ou comtés-pairies. Et si l'on
subdivise cette période, on verra que depuis I2'.)7 (date de la première érection) jusqu'en 1550 — suit deux siècles et demi — il fut fait 22 pairs; de 1550 à 1642, — soit en un siècle — il en fut fait 36; de 1642 à 1T1-) — soit trois quarts de siècle — il en fut fait 37. Louis XV accentua encore cette proportion.
Quelle distance sépare le duché de Bretagne (1272) du duché de Montmorency (1551); et quelle autre distance sépare le duché de Montmorency du duché de Saintr-Simoft (1635) !
.Maintenant le lecteur qui veut se convaincre de la vérité des remarques faites par nous sur la rapidité avec laquelle s'éteignent et disparaissent les titres transmis régulièrement, n'a qu'à lire la statistique suivante :
Des 59 pairies créées de J 2U7 à 1(542. 27 seulement subsistaient encore à l'avènement de Louis XIV; c'étaient par ordre d'ancienneté les duchés-pairies de Nemours, Guise, Lzès, Epernon, Luxembourg-, Elheuf, Retz, Halluin, Montbazon, Ventadour, Thouars, Sully. Fronsac, La Roche- Guyon, Lesdiguières, Brissac, Chevreuse, Luynes, Bellegarde, Chaulnes, La Valette, La Rochefoucauld, Richelieu, Aiguillon, Saint-Simon, La Force et Valentinois.
De ces 27 ducs existant en 1643, 12 étaient déjà morts sans postérité au bout de cinquante ans ;
3a4 LA NOBLESSE FRANÇAISE SOUS RICHELIEU
il n'en restait plus que 15 en 1694, comme on le voit par le procès Luxembourg, n'étaient les ducs d'Usés, d'Elbeuf, de Montbazon, de Ventadour, de La Trémoïlle (Thouars), de Sully, de Lesdiguières, de Brissac, de Luynes, de Richelieu et Fronsac, de Sainl-Simon, de La Rochefoucauld, de La Force, de Valentinois.
De ces 15 ducs, remontant à Louis XIII et au delà sans avoir été l'objet d'aucune substitution ni érection nouvelle, il nen reste plus que 4 à l'heure actuelle : Uzès, La Trémoïlle, Brissac, Luynes. Une autre statistique n'est pas moins probante : Il y a aujourd'hui 50 Français en droit de porter des titres de ducs institués et conférés par des souverains ayant régné sur la France, et descendant, par les mâles, ou par substitution légalement approuvée, de ceux à qui le titre a été conféré.
Dans ce nombre il n'en est que 22 dont le titre soit antérieur à 1789; et de ces 22, il n'en est que 11 remontant au xvne siècle. — Ce sont, par ordre d'ancienneté : les ducs d'Uzès (1572), de Thouars (La Trémoïlle) (1595), de Brissac (10! I), de Luynes (1619), de Rolian (1048), de Gramont (1048), de Mortemart (1650), de Noailles (1663), de Lorge (1691), de Chevreuse (1692), d'Harcourt (1700) — et les ducs de Fitz-James (1710), de La Boche-Guyon (1732), de Broglie (1742), d'Ayen (1758), de Praslin (1762), de La Rochefoucauld (2° érection) (1758), d'Estissac (1765), de Clermont-
Tonnerre (I77.v>). de Doinleauville (1780), de Poligiiac (1780), de Maillé (17
<>r il v avait en 1789 53 duchés-pairies; il s'en donc éteint 31 en moins d'un siècle.
I • - mêmes observations peuvent s'appliquer à l'Angleterre, mais là on peut les faire pour la noblesse titrée tout entière, et pas seulement pour les ducs. « Sur 1rs o72 pairs temporels d'Angleterre, écrivait en 1855 M. de Montalembert. il ne reste plus que 24 pairies antérieures à l'an 1500. Il n'y en a plus que 17 du xvf siècle, et 60 du xvn°. » On ne compte en totalité dans les trois royaumes que 646 lords, encore ne siègent-ils pas tous à la chambre haute. Quant aux ducs, qui sont au nombre de 28 dans la Grande-Bretagne, il n'y en a que 20 remontant à 178'*. et 2 remontant à