‹ La Noblesse française sous RichelieuChapitre 17 sur 26 · LE BOJ PRODIGUE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LE BOJ PRODIGUE LA NOBLESSE

Elieesl livrée au pillage. — On est noble à prix d'argent — Eciiyer devient banal; Monseigneur devient ordinaire. — Aucun

contrôle, sauf dans un but liseal. — Empiétement général des nobles les uns sur les autres; les plus grands n'y échappent pas. — Confusion qui en résulte»

Anéantir l'aristocratie sons Louis XIII était diflicile, la maintenir dans son ancienne forme était impossible; la réformer eût été sage, la déconsidérer fut impolitique et dangereux. On peut différer d'opinion sur l'utilité d'une noblesse héréditaire, mais tout If monde conviendra que, tant qu'elle existe légalement dans l'État, tant qu'elle jouit de privilèges spéciaux, c'est une faute*gravè pour un gouvernement de la prodiguer et de la laisser envahir. En mettant la noblesse à la portée du premier venu, !«• souverain l'avilit, « I en l'avilissant

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par insouciance ou par calcul, il porta préjudice à la monarchie elle-même, puisque eet ordre était rciisé y occuper la première place. Ceux qu'on y admit ne s'en trouvèrent plus honorés, ceux qu'on n'y admit pas s'en trouvèrent blessés. La masse de la nation l'estima moins, et la jalousa davantage.

Dans les projets de réforme du duc de Bourgogne, — projets que la mort prématurée de ce prince empêcha de se réaliser, — les anoblissements étaient défendus, « sauf les cas de service signalé rendu à l'Etat ». Tel avait toujours été le vœu légitime des élals généraux, où les gentilshommes demandaient par la voix de leurs députés que « les lettres de noblesse ne fussent accordées qu'aux plus dignes, et qu'aucun ofiiee ne pût de plein droit conférer de privilèges ». En somme, rien n'était plus sensé; on lit tout le contraire. Loin de restreindre le chiffre des privilégiés, déjà beaucoup trop considérable, on l'augmenta sans aucune mesure. Jusqu'alors les officiers de justice oblenaient la noblesse après l'exercice d'une charge pendant trois générations. On la leur conféra d'emblée après un exercice personnel de vingt années. On récompensa ainsi par un honneur dont leur postérité devait profiter à jamais, et qui procurait exemption de la taille à tous les membres de leurs familles, des magistrats qui aujourd'hui recevraieni simplement le ruban de la Légion d'honneur.

I Mi alla jusqu'à conférer à plusieurs d'entre eux une noblesse de quatre degrés en arrière, allant chercher

leurs aïeux dans leurs tombes pour les anoblir, et taudis que les Nicolaï, qui depuis lu lin du xv'sièçle étaient de père en (ils premiers présidents de la Chambre des comptes, obtenaient seulement après cent soixante ans d'exercice un marquisat, les propres fils des fermiers des aides se faisaient titrer haut la main. « En faveur de l'avènement de Louis XIV à la couronne », on anoblissait moyennant finances deux personnes par généralité. Durant son règne, Louis le Grand eut souvent recours à ce moyen île remplir ses coffres; il vendit à bas prix les lettres de noblesse, et si l'acheteur faisait défaut, il obligeait à les acquérir les bourgeois récalcitrants qu'il savait assez riches pour les payer; — noblesse obligatoire, gentilshommes d'impôt : peut-il être rien de plus ridicule?

On agit de même pour les distinctions aristocratiques : écuyer était la seule qualité que les seigneurs ordinaires ajoutaient jusqu'alors à leur DOm. On voit même des descendants de très illustres maisons qui n'en prennent jamais d'autre: ils n'avaient droit qu'à celle-là d'ailleurs, à moins d'être pourvus de quelque charge considérable qui leur donnât le titre de chevalier. Se dire écuyer c'était donc se dire de race noble. Louis XIII permet cependant pour quelques écus « à ses valets de chambre, huissiers de chambre, portemanteaux et valets de garde-robe, de se qualifier et user du titre d'écuyer»; il donne le même droit aux chevadu guet et à leurs lieutenants, — simple»

agents de police, — aux gardes <lu corps Français ou étrangers, aux commissaires i\<>* guerres, enfin à peu près à Ions ceux qui peuvent le désirer. Son successeur retendit libéralement jusqu'aux portemalles de la cour, toujours, il est Inutile <lc le dire, à la condition expresse de passer aux bureaux du Trésor, et d'y acquitter les droits.

Dès la régence <le Marie de Médicis, la noblesse réclamait vivement contre l'abus de certains litres honorifiques que l'usage commençait à répandre dans toutes les classes. Messire, madame, jadis réservés aux gens de condition, se vulgarisaient. Bien loin d'y mettre obstacle, le gouvernement songeait à donner, pour de l'argent, la permission « de porter chaperon de velours, de prendre le titre de dame et demoiselle à tous ceux qui n'étaient de la qualité requise, et ne laissaient d'en prendre l'habit et le nom ». Quand il n'en fait pas commerce, le souverain abandonne au pillage les attributs de la classe privilégiée. Chacun s'en empare selon sa fantaisie. Dès 1629 parait un Mémoire sur l'abus des armoiries: Les non-nobles « prennent et usurpent des armoiries timbrées, sommées, supportées, avec pennaches et lambrequins et autres différences singulières ».

dette manie devint générale dans les années qui suivirent le règne de Louis XIII; tout le monde en fut atteint, et le souverain ne parut pas y prendre garde. Il n'exista plus de roture « un peu heureuse et établie, à qui il manquât des armes, une devise,

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et peut-être le cri de guerre... ►; quelques bourgeois n'allèrent | ► .1 s chercher leur couronne fort loin, et la firent passer de leur enseigne à leur carrosse. Si parfois le pouvoir s'inquiète de ces empiétements,

et les interdit sévèrement par des lois qui ne sont pas exécutées, c'est à seule fin que ces gentilshommes improvisés propria motu ne puissent se prévaloir de sa tolérance pour se dispenser du pavement des tailles, ou de quelques autres impôts dont la noblesse est exempte. Ce sont de simples mesures conservatoires par lesquelles il interrompt la prescription: et s'il trouble la possession tranquille des intrus, c'est dans un intérêt purement fiscal. — Les usurpateurs, au reste, n'ont-ils pas mauvaise grâce à s'attribuer gratis ce qu'on cherche à leur vendre si bon marché? Il en coûte si peu pour être régulièrement anobli, qu'ils sont vraiment inexcusables de vouloir s'anoblir irréguiièrement.

Gaspillés comme à plaisir parle roi. pillés impunément par les sujets vaniteux, les attributs nobles et la noblesse elle-même perdirent bientôt de leur valeur. Les anciens gentilshommes dédaignèrent les anciens titres auxquels ils avaient droit, mais qui ne les distinguaient plus de la foule, pour se parer de titres nouveaux qu'ils jugèrent plus honorables, mais qui ne leur appartenaient pas. Les gens de qualité ambitionnèrent les prérogatives jusque-là réservées aux grands seigneurs, les grands seigneurs s'approprièrent celles des princes;

ce fut ainsi du haut en bas de l'échelle une longue suite d'usurpations, où le déclassement volontaire de chacun excitait les rancunes d'un petit nombre, et n'assouvissait les ambitions de personne. Voyant que noble homme, sieur ou écuyer étaient devenus vulgaires, le gentilhomme se qualifia de messire, de seigneur, de chevalier; quand ces appellations elles-mêmes tombèrent dans le commun, il se fit traiter de très haut et très puissant seigneur, sur ses terres et par ses gens. La confusion fut telle vers la iin de l'ancien régime, les abus avaient poussé des racines si profondes, qu'il serait impossible de dire exactement quelles étaient alors les limites du droit légal, de la tolérance mondaine et de la fantaisie individuelle.

C'est du règne de Louis XIII que date ce luxe des belles et bien sonnantes appellations; il n'arrive pas du premier coup à son apogée, mais il se développa dès cette époque avec un rare succès et une rapidité singulière. La liste des députés de la noblesse, aux États généraux de 1576, comprend soixante-douze gentilshommes, sur lesquels trois seulement portent des titres : le vicomte de Polignac, le seigneur de Narbonne, baron de Campandu, et noble François de Quincampoix, comte de Vignoris. A côté d'eux figurent, sans aucun titre, des personnages de la plus haute qualité, tels que les seigneurs de Senecey (lîauiïremont), de Royan, de Thouars (La Trémoïlle), de Rochefort, de Saint- Gréran (La Guiche), de Liencourt, etc. La même

observation s'applique aux Etats de L560; quatre «tu cinq titres portés par des nobles ordinaires, taudis que des cadets «le grande maison s'intitulent et signent simplement : le seigneur de Lévis.

Sous Louis XIII. Béthune, frère du duc de Sully. el Soubise, frère <lu due de Rohan, s'appellent : le sieur de Béthune, le sieur de Soubise. Déjà cependant le corps aristocratique sentait le besoin, pour mettre un frein aux velléités ambitieuses de quelques-uns de ses membres, d'avoir en chaque province un « syndic élu. arbitre des doutes ou des litiges relatifs aux titres et aux blasons ». Le roi ne jugea pas à propos d'intervenir en créant une institution de ce genre; il était pour son compte si indifférent aux usurpations, que les seigneurs, en lui faisant foi et nommage de leurs tîefs. prenaient ouvertement des titres qu'ils n'avaient pas. Seule, la Chambre des comptes, tribunal roturier, a montre gardienne sévère de la règle. Elle décide* « qu'il ne sera délibéré sur les requêtes d'aucuns

neurs prenant titre de ducs, comtes, marquis, qu'il n'apparaisse de leurs lettres d'érection regîstrées ».

Ellf refuse à Charles de Sévigné la qualité de marquis, et à deux membres de la famille de Rochechonart les titres de comte de Maure et de marquis de Chandenier. Elle donne six mois à l>autru, comte de Nogent, « pour faire apparoir des pièces justificatives de sa qualité de comte sans approbation {Ficelle ». C'était un juste et dur cou-

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trole, mais il atteignait seulement ceux qu'un protièa ou une affaire administrative amenait à la barre de la Chambre; ceux-là même demeuraient libres de prendre partout ailleurs le titre qui leur convenait. « Nous vivons dans un temps, dit Scarron, où chacun se marquise de soy-mesme, je veux dire de sou chef. » Chavigny se Fait marquis; nos plénipotentiaires à Munster se font comtes de leur autorité privée; Guébriant agit <le même. Et lorsque des gens si haut placés en usent ainsi, de (dus modestes les imitent; si bien qu'en peu de temps les titres de comtes et de marquis lurent moins estimés en France que dans tout autre pays d'Europe.

Les titres portés par les rois eux-mêmes avaient changé depuis les siècles précédents : au moyen âge on les appelait, comme les simples gentilshommes, seigneur ou sire; ce qui, dans le principe, 'était synonyme. C'est par une ignorance ridicule que certains modernes ont voulu restreindre la « sirène » et la distinguer de la seigneurie. L'usage ayant cessé plus tard, pour les nobles, de se qualifier de sire, le monarque garda celte appellation qui lui devint propre, On lui disait alors « Votre excellence ». Le titre d'excellence, au contraire du titre de sire, se vulgarisa. Le roi prit celui d'Altesse et le garda fort longtemps; le roi d'Angleterre s'en contentait également au xvi1' siècle.

A cette époque la qualification ue Majesté n'était pas en usage entre les souverains; on ne se servit

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que du mot de Sérénité ou de Grandeur, depuis que l'Empire avait été joint à l'Espagne et qu'on avait recherché de nouvelles appellations honorifiques. Le nom de Majesté, qui n'était donné qu'à l'Empe^ reur et seulement par ses sujets, fut pris par la maison d'Espagne. « Nos rois, qui sont empereurs en France, dit Richelieu, s'en firent aussi traiter et ensuite les autres rois de la chrétienté, jusqu'aux moindres, en se parlant les uns aux autres. » Les •'-lecteurs de l'Empire, sauf celui de Bavière, ne voulurent pas d'abord changer leur formule usuelle de Votre Royale Dignité. Quant à l'Empereur, il ne donnait que le titre de Sérénité à nos nus. Ceux-ci refusaient de leur côté de lui donner de la Majesté et se décidèrent seulement à le faire par espérance d'une réciprocité qui fut lente à venir.

L'Empereur s'efforça de rétablir la distance en se faisant appeler : « Majesté sacrée »: en quoi l'Espagne encore l'imita. On ne peut prévoir où Cette émulation se serait arrêtée si les souverains fiançais ne se fussent contentés de la Majesté simple.

- changements successifs avaient toujours pour luit de s'élever au-dessus des grands seigneurs qui. de leur côté, cherchaient à se surpasser les uns les autres.

Quand tout gentilhomme crut devoir se titrer en

venant à la cour, les personnages de marque, pour

erver leur suprématie, cherchèrent quelque

distinction nouvelle. De là. l'usage immodéré du

monseigneur^ jadis réservé au roi, puis aux princes du sang et aux maréchaux de France; que les cardinaux s'attribuèrent peu à peu, et qui se généralisa

si hien qu'au milieu du xvm" siècle, les ministres, les ducs et pairs, les lieutenants généraux, les gouverneurs de province, les intendants, les ambassadeurs, les présidents de parlement, les évêques, enfin les membres de presque Imites les grandes familles, se faisaient traiter de monseigneur. Sur quoi monseigneur n'étant plus aussi relevé, ceux qui jadis y avaient droit cherchèrent autre chose et prétendirent à Yaltesse. Sous le ministère de Richelieu, l'altesse était fort rare; les électeurs, le duc de Savoie, quelques princes souverains d'Italie étaient seuls à en jouir. Le cardinal en gratifia le prince d'Orange, pour honorer les Etats de Hollande, nos alliés; et les Etats l'en remercièrent solennellement. A la même époque, tous les princes français, à qui jusqu'alors un homme de qualité n'avait jamais dit que Monsieur, en leur adressant la parole, eurent droit au même honneur, et après eux, tous les seigneurs d'origine princière. Sous Louis XIV, chacun se piqua d'émulation; les Rohan, les La Trimoille, les Bouillon, et plusieurs autres, se firent donner le même titre. Il est vrai qu'en même temps, et par suite do la même marche ascendante, le duc d'Orléans, le duc de Savoie, le cardinal-infant (des Pays-Bas) passaient de l'altesse simple à l'altesse royale.

Ces remarques peuvent sembler puériles, elles

ont leur importance pour un pays comme la France monarchique. De tout temps les hommes onl ét«'' sensibles aux distinctions honorifiques. Parures

vaines (1rs individus <pii les obtiennent sans mérite. • m qui se les attribuent sans droit, ces distinctions deviennent nécessairement ridicules; mais dignes récompenses des services rendus et de la gloire acquise, elles seront toujours, quoi qu'on dise ■ t quoi qu'on fasse, honorables autant qu'honorées. Dans le premier cas. elles flattent une misérable vanité; dans le second, elles satisfont un orgueil légitime. Le devoir et l'habileté du gouvernement royal consistaient à réprimer l'une et à contenter l'autre : il ne le comprit pas suffisamment.

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