CHAPITRE IV
Son esprit.
Ce que les nobles désirent, ce qu'ils redoutent. — L'honneur, la bravoure, la témérité. — La puissance brutale, son règne. — L'esprit d'aventure, barbarie des moeurs. — Cruauté de la guerre et sa courtoisie. — Jeux souvent sanglant?. — Énerj-'ie extrême. — Coups de bâton; ils sont usuels el admis. — L'esprit guerrier qui utilise ces qualités; il est général, les femmes mêmes le possèdent. — La morale de la noblesse. — Idées de réplique sur le vol et l'assassinat. — Le patriotisme et la nationalité. — Les superstitions.
Mais ce qui subsistait encore, c'était l'esprit féodal. Bien qu'une transformation immense se fût opérée dans les faits, <>n sent encore dans les idées t'influence du moyen mme on éprouve sur
5fes de Bretagne les effets affaiblis do gulfslream. L'empreinte semi-barbare n'est pas effacée. Sous les dehors d'une politesse poussée parfois jusqu'au raffinement, <»n retrouve 1rs mœurs naïvement féroces de jadis. Le gentilhomme sous Louis XIII ressemble plus, à le bien disséquer, aux preux du temps de Philippe le Bel qu'aux talons rouges du règne de Louis XIV.
SouillerT « honneur» de sa maison en ce monde, être damné dans l'autre, voilà les seuls dangers qu'il connaisse, les seules choses qu'il évitera. Ce qu'il ambitionne, c'est avant tout le renom de brave, ensuite celui de galant et de magnifique. Quant au reste, liberté entière. Une existence qui Se meut entre des termes aussi larges est nécessairement exempte de préjugés. Un homme de qualité va au combat sans autre intention que celle de montrer son courage, son audace, l'adresse de son bras. Il cherche simplement la gloire. S'il y a quelques guerres entre deux peuples, il y court, non pas comme spectateur, mais comme acteur; il prend parti sans préférence ni antipathie, seulement pour prendre parti. Quelquefois il en revient riche et honoré, souvent il y meurt. Grands seigneurs et soldats de fortune sont également aventureux; et ce que les Français font à l'étranger, les étrangers le font en France; de là un sentiment assez faible de la nationalité et du patriotisme.
(le ([Lie la noblesse avait dû abandonner en matière de guerre privée, le droit de se faire justice soi-même et d'indépendance personnelle outrée, avait laissé dc^ traces profondes dans les esprits. Certains actes qualifiés depuis longtemps de crimes par la loi, ne relaient pas encore par l'opinion du monde, au moins du monde aristocratique. Il faut se souvenir qu'au moyeu âge la ligue de démarcation entre les souverains et les particuliers n'est pas licitement arrêtée comme aujourd'hui, que ce que
les rois font 1rs uns vis-à-vis des autres, les seigneurs grands et petits le faisaient aussi. Il faut donc les juger non selon les règles du droit civil, mais selon celles du droit international. De nos jours, un prince attaqué son adversaire après l'avoir prévenu, c'est une guerre; un particulier fait de même, c'est un duel; un souverain s'empare d'une province qui appartient à un de ses voisins, c'est un conquérant, on l'appelle Grand; un particulier s'installe dans le château de son ennemi^ et l'en chasse, c'est un voleur; s'il le tue, c'est un assassin. Au début du xvu" siècle, nous sortons d'un temps où l'emploi de la force était jugé presque aussi légitime dans un cas que dans l'autre. L'occupation guerrière, violente, des biens d'autrui n'avait donc pas le caractère qu'elle a maintenant. On n'oserait déjà plus soutenir qu'elle est raisonnable, mais elle ne parait pas encore tout à fait exorbitante. On voit sans cesse <\^> cadets se battre pour obtenir leur légitime; <\r> hobereaux en venir aux mains pour un<- succession privée, comme les souverains en appellent aux armes, pour la succession de Clèves et Juliers (1610), ou de ftfantoue (lt'»27). De là une morale toute différente de la nôtre.
Dans une société semblable, la bravoure, l'excès même de la bravoure, l'audai e la plus folle, devient estimée autant qu'elle est nécessaire. Les rois In îdaient tous à un liant degré, c'était la qualité obligatoire. Les plus médiocres en politique, comme François Ier; les plus légers, comme Henri II; les
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plus dépravés, comme Henri III, étaient aussi valeureux que les sages, comme Louis XII, ou les bommes de génie, comme Henri IV. Louis XII! ne le cédait eu rien i'i <•(«! égard à ses prédécesseurs. La noblesse suivait sou exemple ; c'était son amourpropre, (•"('■(ait sa gloire. Elle acceptait les postes les plus périlleux, descendait dans les fossés d'une ville assiégée, incitait pied à terre sous le feu de l'ennemi. « En un grand embarras, elle v allai! tout autrement que les soldats » ordinaires. Jamais elle n'eût osé dire qu'une entreprise était impossible; « l'honneur était eu trop haut point entre les gens de -uerre, pour, quand ils ont reçu commandement de donner, oser représenter la moindre difficulté qui fasse croire qu'ils ont peur ». Le cardinal l'ait un procès à Manicamp, parce qu'étani malade il n'a pas été au combat, et lui demande « s'il ne sait pas que la vie d'un gentilhomme, et particulièrement d'un homme de condition, consiste plus m V honneur qu'en autre chose, et partant qu'il lui valait mieux mourir avec ses compagnons que vivre ailleurs ». (iramont, empêché par le maréchal de Ghâtillon d'aller à l'ennemi, s'éorie : « Monsieur, c'est une jalousie, vous me faites un all'rout de m'àrrèter en cette occasion, je m'en plaindrai au roi ». Le roi, durant le siège de la Rochelle, voulant donner avis ans reines de la retraite des Anglais, est contraint d'y envoyer un aumônier, « personne n'ayant voulu partir tandis que les Anglais pouvaient encore attenter quelque chose ».
Quelques années plus tard, en Italie, on fut obligé « de tuer «les soldats, et de menacer les officiers, pour réprimer l'ardeur de l'armée qui voulait aller à la rencontre de l'ennemi ».
A de pareils caractères, la témérité était naturelle, elle avait nom ambition. Les Bayante se comptent par centaines; des individus que la postérité connaît à peine accomplissaient tous les jours des actions héroïques. On voit couramment des maréchaux mettre pied à terre, une hallebarde à la main, et marcher à la tète d'un gros de troupes, « se trouvant ainsi en plus beau lieu pour donner ». Ce que nous nommons imprudence était appelé courage.' En Lorraine, MM. de Mouv et de Cœusac, qui commandaient les compagnies de Richelieu, « avaient tant de jalousie l'un pour l'autre, que, disputant à qui serait le dernier à se retirer, ils se firent tuer tous deux fort mal à propos ».
La mode du temps étant d'aller partout sans armes défensives dans les sièges, on voit des gentilshommes qui, dans un danger évident, préfèrent la mort à la honte de revêtir seuls leurs armures, au milieu de camarades qu'ils auraient scandalisés.
Le mépris de la vie est poussé à ses.plus extrêmes limites; on s'expose sans cesse « à se faire tuer ridiculement » ; on court « brutalement et comme les yeux bandés, partout où la mort est la plus visible ». Ne savez-vous pas, disaient les Italiens, que les Français vont à la mort comme s'ils devaient
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ressusciter le lendemain? Bassompierre se fait sans nécessité passer par les armes des ennemis, « on marchant cent-vingt pas à découvert, tout près de leur feu, sans s'éloigner jamais », dit-il fièrement. Une balle porte dans le pommeau de sa selle. l'autre dans son manteau, mais il n'en persiste pas moins; aussi avouc-t-il « que jamais il n'a mieux cru mourir que cette fois-là ». Des traits analogues ne sont certes pas rares dans les campagnes modernes; mais ce qui les rend sublimes, c'est leur utilité; inutiles, nous les jugerions fanfarons ou insensés. Il n'en était pas de même alors. En 1011, un Espagnol, « au travers d'une grêle de mousquetades, met son épée nue sous son bras, avec une contenance hardie, et regardant le côté où étaient les Français, il étendit ses deux mains en se les frottant, disant tout haut que ce l'eu était venu bien à propos parce qu'il avait grand froid; et après avoir essuyé mille coups de mousquet, il se retira au petit pas dans la contrescarpe ». Monlglat, qui raconte le fait, traite de remarquable cette action qui nous semblerait aujourd'hui celle d'un fou.
Cette bravoure était partagée par tous ceux qui portaient l'épée; des gens de peu étaient aussi délicats sur ce chapitre que des seigneurs qualifiés. Binau, attaché au maréchal de Saint-Luc, se bat avec un nommé La Tuye. Il reçoit dans sa selle un coup de pistolet, et donne à son tour au travers du corps de son adversaire. Ce dernier chancelle, et son cheval l'emporte. « jîinau criait : La Tuye,
tourne, tourne, tu fuis. La Tuve tomba et mourut le jour même, en disant que le seul déplaisir qu'il eut en mourant, c'était de ce qu'un avait dit qu'il rayait. » Au siège de lié. « ceux des soldats de la citadelle que leur faiblesse empêchait de combattre, chargeaient les mousquets de leurs camarades; n'en pouvant plus, ils leur disaient : Ami, je te donne je te prie, fais-moi ma fosse; et ï'y retirant, mouraient ».
« Les femmes françaises, observait un Anglais, à propos d'un duelliste qui avait tué sept d adversaires, affectionnent par-dessus tout les braves, et pensent qu'elles ne peuvent pas en aimer d'au- - ms compromettre leur réputation. » A force montrer difficile et de raffiner la vaillance, on finissait d'ailleurs par ne considérer comme braves que les spadassins. Tallemant dit de Louis XIII qu'il n'était pas brave; il dit la même chose de beaucoup d'autres, et notamment de -AL de Kohan. reconnaissant cependant qu'il a fait la guerre toute sa vie, et qu'il y est mort. Mais aller à la guerre, ce n'était rien, tout le monde y allait: s'y bien comporter, c'était la moindre chose. Le beau, le distingué, c'était de tirer l'épée à tout propos, de se battre sans cesse, et avec des gens mieux armés, ou plus nombreux, de faire rengainer et baisser la tète à tout le monde. Voilà la bravoure, voilà le vaillant homme.
Celui-là affectionne les excentricités périlleuses: il est de bon ton de jouer avec la mort. Le point
d'honneur fit chez une nation nerveuse et ardente ce que le fatalisme fait à peine chez des peuples dégradés par l'inaction et abrutis par l'opium. « Le comte de Grandpré buvait à la santé de sa maîtresse dans un pistolet chargé, bandé et amorcé dont il tenait la détente, et après avoir achevé, il le tirait en l'air. D'autres buvaient deux à la fois, chacun dans un pistolet, tenant chacun la détente du pistolet de l'autre. » Les femmes aussi se donnent cet acre frisson d'un danger mortel, froidement encouru pour leur plaire. Une dame force lïussy « à aller requérir son gant », qu'elle a laissé tomber dans la loge d'un lion aux Tuileries. Il y va, l'épée à la main, le reprend, et se borne à dire en le rendant : « Tenez, et une autre fois, n'engagez point des gens de cœur mal à propos ».
La société qui rend un semblable culte aux vertus physiques est exposée à en voir les débordements. La force brutale s'impose et règne. Quiconque a au côté trois pieds de 1er est roi et l'ait ce qu'il veut. « Un bon cavalier sur un bon cheval est aussi supérieur à lui-même et aux autres qu'on peut l'être en ce monde. » Un gentilhomme, enfermé dans son château avec des arquebuses à croc et quelques fauconneaux, tient tète à n'importe qui. Rien n'est impossible à un hardi soldat. Toi ras dit à Casai « avoir eu de grands desseins de se faire souverain ». L'esprit aventureux est partagé par des favoris sans conséquence comme Luynes, qui rêve la principauté d'Orange ou un chimérique
royaume d'Austrasie. et par des hommes d'Etat comme Richelieu, qui fait faire des démarches diplomatiques pour devenir électeur de Trêves.
Des faits que nous nommerions meurtres, assassinats, séquestrations, sont relatés par les contemporains avec quelque blâme, mais surtout comme l'indice d'une humeur fâcheuse ou incompatible. Pont i s dit d'un jeune gentilhomme « qu'il avait cette inclination malheureuse, et tout à fait indigne île sa naissance, d'aller le soir au coin d'une rue attendre quelqu'un qui passât, prenant un singulier plaisir à lui allonger un coup d'épée et à le bit par pure malice ». Créqui met sa belle-mère en prison et l'y laisse plusieurs années; H. de Castelmôron, qui soupçonne sa femme, l'enferme dans un vieux château, et. pour s'en débarrasser « fait sauter, au moyen d'une mine, tous les planchers du corps de logis où elle était ». Les entreprises tes plus hardies étaient tentées en plein Paris. En 1 620, on avait résolu d'enlever Madame, sœur du Roi : il y avait dans ce but cinquante chevaux dans la capitale, on devait la surprendre aux Tuileries... « Aussi, écrivait Anne d'Autriche au roi, je ne mène Madame que dans les rues de la ville, et quand je surs du Louvre, je laisse en sa chambre quatre des gardes que vous m'avez donnés: mais oe nombre ne serait pas assez grand si l'on se résolvait de l'enlever au Louvre. »
ni. d'Oradour, amoureux de mademoiselle. Ferrier, assemble cent cavaliers, entre par force suivi
de vingt-cinq hommes flans la maison où elle habitait avec s;i mère, rue du Temple, enlève la fille malgré ses cris, et la conduit dans un carrosse jusqu'à Beauvais, pendant que madame Ferrier, rouée de
coups, n'a d'autre ressource que de se plaindre au cardinal. La violence est tellement dans les nueurs, qu'on l'emploie pour les motifs les plus futiles. Un gentilhomme, réduit en si pitoyable état qu'il ne peut pas payer un valet, appelle chaque soir Youblieur — marchand d' « oublies » — qui passe dans la rue, pour se faire débotter, et l'oblige, le pistolet à la main, à lui rendre ce service. La moindre querelle entre particuliers devient une bataille. En Béarn, toute la noblesse monta à cheval et pensa se couper la gorge pour trois oisons qu'un gentilhomme avait enlevés à un autre. A Ai\. un conseiller au Parlement ayant tué le paon d'un de ses collègues dans son jardin, toute la ville prend parti; le propriétaire de l'animal, avec cinquante de ses amis, enfonce une porte i\u jardin de l'agresseur, et le saccage de fond eu comble. Vingt appels se font de part et d'autre. Le beau-frère d'un des conseillers, habitant du Dauphiné, se met en chemin « avec si grand nombre de aoblesse que le comte d'Alais, gouverneur de Provence, est obligé, pour l'empêcher de venir, de faire garder tous les passages de la Durance ». La contrebande ne s'exerce pas nuitamment, ni avec ruse ou adresse, mais au grand jour, à main armée. Les voilures des fraudeurs qui refusent
d'acquitter les entrées du vin sont escortées par soldats de divers régiments, qui passent la barrière mèche allumée: en sorte que les commis intimidés n'osent exiger le payement des droits. Les fermiers augmentent le nombre de leurs agents, les font soutenir, et pour L'introduction de quelques demi-queues d'eau-de-vie, ou de deux ou trois muids de vin, on voit s'engager des luttes où les commis tirent tant qu'ils peuvent sur les chevaux oups de carabine et de pistolet.
.Le même mépris du droit apparaît en pleine paix dans les relations internationales. La tête de notre ambassadeur en Allemagne fut mise à prix pour 11). (li)li rixdales par les Espagnols, « pane qu'il leur était devenu odieux ». Des hommes si peu scrupuleux sur le choix des moyens sont terribles •'u pleine guerre, alors que le droit des représailles autorise toutes les cruautés. On voit Fréquemment aincus passés par les armes. Bassompierre parle de huit cents hommes qui. après s'être rendus de leur plein gré, sont tués de. sang-froid par le vainqueur. « parce qu'ils embarrassent Tannée ». Richelieu plaisante agréablement à propos de deux cents soldats que le marquis de Sourdis a fait pendre, après 1rs avoir reçus à capitulation : « Votre cher frère (l'archevêque), é. rit-il au marquis, est extrêmement fasché de ne s'estre pas trouvé là. pour confesser ceux que vous ave/, contraints d'aspirer un ci':/. lorsqu'ils étaient plus attachez à la terre ». Par contre, les habitants de
Nègrepelisse, après avoir juré de demeurer dans l'obéissance, n'hésitent pas à couper la gorge en une seule nuit à quatre cents hommes du régiment de Vaillac, qu'on avait envoyés en garnison chez eux.
Avec cela des courtoisies étranges : le général français s'efforeant, dans un bombardement, de préserver un lavoir public, par égard pour les femmes de la ville, qui l'ont prié « de ne pas incommoder leur blanchissage »; les assiégés faisant dire aux assiégeants qu'ils « baisent les mains » au chef de l'armée ennemie, et causant ensemble « en toute privante »; ou bien des ironies narquoises et délicates : Buckingham envoyant une douzaine de melons à Toiras, qu'il croit affamé par un long blocus, et Toiras, pour prouver qu'il n'était pas réduit encore à celle extrémité, ripostant par l'offre de six bouteilles d'eau de fleur d'oranger et d'une douzaine de vases de poudre de Chypre.
Les jeux mêmes, se terminent souvent par l'effusion du sang : une troupe de seigneurs, au carnaval, « fait partie d'en attaquer une autre » ; la lutte de ces deux troupes masquées devient une mêlée sanglante, le tout dans le but de se divertir; comme en ees tournois du siècle précédent où l'on rompait des lances pour se distraire, et où l'on Unissait par se tuer sans mauvais vouloir. « Les mains démangent si fort à notre jeunesse, dit la
Gazette, que depuis un mois elle s'assemble en
armes, étant venue des pierres aux poignards, épées, pistolets et carabines, de sorte que le 16 courant il s'en trouva deux unis, chacun de [dus de trois mille hommes, entre le village de Pincour et un moulin à un quart de lieue de la porte Saint-Antoine, où il y en eut cinq de tués le premier jour. \ rai est que quelques potences plantées sur le champ de bataille ont ralenti leur ardenr (1634). »
Il fallait aux personnages de ce temps des qualités physiques en rapport avec l'existence qu'ils étaient appelés à mener. Us ne négligeaient rien pour les acquérir. Pour faire de l'exercice, le marquis de Sourdéac « se faisait courre par - paysans, comme on court un cerf ». Marches forlongues étapes à cheval, maladies, infirmités, rien ne les arrête, rien ne peut vaincre leur énergie.
Quand \ oltaire, au xvmc siècle, reçut di^ coups de bâton de la part du chevalier de Rohan, l'affaire lit un tapage immense? une voie défait semblable passionna l'opinion; elle choqua prodigieusement une société policée. Ces coups de bâton semblèrent le déli insultant de la force à l'intelligence, ils devinrent historiques. Cent ans plus tôt. on en eût à peine fait mention: Voltaire eût riposté par une satire, peut-être eût-il rendu avec usure au grand seigneur la bastonnade qu'il en avait reçue, et tout serait tombé en oubli. De pareils changements dans l'appréciation d'une même chose marquent la différence îles mœurs aux deux époques. Sous Louis XIII. « chacun se- venge à sa manière, un
auteur par des vers, un noble à coups de main, un praticien en faisant coûter de l'argent ». On est dans L'usage de fouetter pour des fautes légères les laquais et les pages. Le fouet est employé dans l'armée, il figure parmi les peines criminelles légalement appliquées par les tribunaux. Le châtiment corporel était loin de soulever alors la réprobation qu'il soulève aujourd'hui; par conséquent la vengeance brutale d'un particulier paraissait moins odieuse. On fait volontiers attaquer son ennemi par deux ou trois hommes, qui lui cherchent une querelle dont il a peu de chances de sortir sain et sauf. Le comte de Montsoreau a vingt satellites qui rançonnent tout le voisinage. Le duc d'Epernon a ses donneurs d'étrivières attitrés, que l'on nomme les Simons.
Boissat, l'académicien, reçut des coups de canne, et fut blessé à la tète par des gens de la comtesse de Saulx, pour s'être moqué d'elle au carnaval dans les rues de Grenoble. Bouchard de Fontenay fut également étrillé par le maréchal d'Estrées, « pour s'être mêlé de dire quelque chose contre lui, durant
sa brouillerie avec Le pape Urbain ».
Le prince de Conti fustigeait [M. de Sarrazin, quand il se repentait d'avoir épousé la nièce de Mazarin, parce que c'était lui qui avait fait ce mariage. Mais si Les hommes de lettres étaient souvent bétonnés par les gentilhommes, ils n'hésitaienl pas à jouer à leur tour des mêmes armes contre
eux. Dulot, L'inventeur des bouts-rimés, donna i\vs
coups de bâton au marquis de Fosseux. L'aîné de la maison de Montmorency, al s*en vanta publiquement. Balzac administra pareille volée à un cavalier nommé Saverzae. qui avait écrit contre lui et critiqué ses ouvrages. Les coupa d'ailleurs étaient ordinaires entre gentilshommes, voire même entre grands seigneurs. Le duc de Nevers et le cardinal de Guise plaident pour la collation d'un prieuré auquel ils prétendent nommer tous deux une de leurs créatures: se rencontrant chez le rapporteur de leur procès, « ils B€ frappent sans se marchander ». et l'enquête prouva que c'était le cardinal qui avait comment
, 1 )'autres prélats figurent dans des Mènes pareilles. non comme agresseurs, mais comme victimes. Le duc d'Epernon, « un peu haut à la main ». selon le mot de Richelieu, « bailla trois coups «le poing » dans la poitrine et le visage de l'archevêque de Bordeaux, et « lui donnant plusieurs lois du bout mi bâton dans l'estomac, lui dit que sans le respect de son caractère, il le renverserait sur le carreau ». Le même archevêque reçut en plein conseil de guerre un coup de canne du maréchal de \ itrv. « sans qu'il se fût dit aucune parole entre eux ».