I.e marquis de l'.ouillac bàtonna l'abbé llueeelaï
Beauregard, capitaine des gardes du comte de
sons, bétonne le baron de Coppet pour le
compte de son maître. Pontac maître des requêtes,
fut contraint de descendre de son carrosse et outra-
geusement battu « par les soins de M. do Termes, son rival eu amour ». L'opinion quelquefois s'indignait de ces violences, niais le plus souvent celui qui avait « reçu des bastonnades » devenait la fable de la cour, « parce qu'après un tel affront, un homme ne peut éviter d'être ridicule et méprisé ». Un État où la force intervenait si souvent dans les rapports sociaux, où. les ressentiments engendraient si aisément des coups de canne et des coups d'épée, était un Etat fait pour la guerre. L'esprit querelleur engendrait l'esprit guerrier; de son enté, l'esprit guerrier utilisait l'esprit querelleur. Ils étaient la conséquence l'un de l'autre/ Aussi ne comprenait-on pas la guerre de la môme façon quç de nos jours. Ceux qui la faisaient ne la considéraient pas comme une triste et passagère nécessité, mais comme un plaisir et un état normal. Quand la paix se prolongeait trop longtemps, les gentilshommes « s'ennuyaient de ce qu'on ne faisait rien ». « Un prince de cœur, disait Montluc, ne doit jamais être content.... faul [tousser sa fortune, la terre est grande, il y a prou à conquérir. » Et il demandait naïvement qu'on supprimât tous les emplois civils, pour contraindre « les bons cœurs, nobles et généreux », à porter le mousquet. Pour les uns, la guerre, c'était le pain; pour les autres, c'était la gloire. Bassompierre à dix-neuf ans va s'ollïir au pape contre don César d'Esté, « qui, dit-il, retenait au mépris du droit Kerrare, guerre aussi juste et sainte que possible ». Le pape lui ayant l'ait peu
(l'accueil, il passe sans hésitation à l'adversaire, se disant « qu'il doit aller s'offrir à ce pauvre prince — don César d'Esté, — que Von voidaii injustement
spolier d'un État possédé par une si longue suite d'ancêtres ». Il raconte cette volte-face en quelques lignes avec une bonhomie qui déroute la critique. Peu lui importait le drapeau, pourvu qu'il prit part à la bataille. Des généraux animés de ces sentiments conduisent les opérations en dilettanti; ils vont « bride en main, pour voir les événements », redoutant une victoire trop décisive presque autant qu'une défaite, comme des chasseurs qui craindraient, en abattant trop de gibier, do dépeupler la forêt qui leur procure un agréable délassement.
Cet esprit guerrier est général. Brienne, quoique secrétaire d'Etat, fait campagne en volontaire: les magistrats font souvent de même, ils « allongent et accourcissent leur robe quand ils veulent » ; les conseillers au Parlement, en Provence, font deux ou trois expéditions sur les galères avant de prendre une charge. « 11 en est dont la soutane ne tient qu'à un bouton, et qui ne laissent pas de se battre. »
Les femmes aussi, contre l'ordinaire de leur sexe, dent ces allures belliqueuses. « Je vous avise que si on veut mettre garnison céans, écrit la marquise de La Force à son mari, j'aime mieux souffrir le Biège de toutes les communes de Guyenne, que de la recevoir. » Madame de Montravel dispute un château, les armes à la main, à son frère, M. de Créqui. Celui-ci fait occuper le château par ses sol-
dats. Sa sœur fit alors soulever les villages voisins; Créqui, de son côté, envoya deux cents hommes de renfort, mais madame de Montravel se porta sur le
pont-levis, et dit aux soldais <|ii'ils ne passeraient pas sans lui marcher sur le ventre. Mademoiselle de
Navailles, ne pouvant avoir sa légitime, s'empare d'un manoir appartenant à son neveu, le futur due de Navailles; la sœur de M. de Navailles, mademoiselle de Saint-Geniez, fait le siège de ce manoir, le force, et met sa tante en prison, en même temps que deux gentilshommes de son parti. Madame de Château-Guy mourut en chargeant, seule avec son éenver, trois seigneurs de son voisinage avec qui elle avait querelle. Madame de Bonneval, « fort habile à moucher des chandelles à coups d'arquebuze, appela son mari en duel, et en reçut trois ou quatre bons coups d'épée ». Madame de Saint-Balmont, dont le mari était mort au service du duc de Lorraine, « n'avait pas de pareille pour la vaillance ». Elle tua ou fit prisonniers de sa main pins de quatre cents hommes durant sa vie. Dans les guerres, elle attaqua trois cavaliers allemands qui dételaient les chevaux de sa charrue, et les arrêta. Elle eut plus d'un duel, cela va sans dire; et celle vie peu édifiante ne l'empêchait [tas d'être pieuse, lettrée, et de faire imprimer des exercices spirituels. La violence du siècle se retrouve dans les amours : un galant fait sauter avec un pétard la porte de sa belle, celle-ci l'attend de pied ferme, armée de deux pistolets, àl'ouverture d'une trappe de cave. « Un
amant m^prisr porto une épée à sa maîtresse en lui «lisant (style connu) de lui percer le cœur avec ce fer: la princesse le prend, et lui en donne tranquillement deux coups au travers du corps! »
Les Qobles, dit Richelieu. « ne reconnaissaient liberté qu'en la licence «le commettre impunément toutes sortes de mauvaises actions: il leur semblait qu'on les gênait, de les retenir dans les équitables bornes de la justice ». Pour ne pas s'exagérer la portée de cette accusation, il faut se souvenir que la morale de l'époque autorisait bien des actes que la notre défend. La morale humaine change selon les temps, selon les lieux: l'étude de l'histoire offre le spectacle de ses variations incessantes. Elle change même selon les individus. Si la morale des seigneurs nous révolte, la morale personnelle du Cardinal nous indigne. L'une et l'autre ont trop de respect pour la force, trop d'égards pour le fait accompli. Sous le règne de la force, la vigueur, le courage et l'agilité sont des titres suffisants à l'acquisition des biens. De là cette légitimation du vol, au moins du vol apparent, audacieux, commis sur le grand chemin, et qui ressemble un peu à une bataille. De là cette situation particulière du brigand en Espagne, du bravo en Italie, du pirate en tous pays; cette sympathie voisine de l'estime, que le peujde éprouve pour le contrebandier, le braconnier, qui paraissent non pas voler, mais se battre, et pour qui les dangers de la lutte en font oublier le mobile.
Il n'y ii pas loin, sous Louis XIII, du guerrier au brigand. L'homme de guerre est déjà un pou brigand, le brigand est encore un peu guerrier. « Beaucoup, dit-on, cherchent plutôt du profit dans la guerre que le péril. »
(les grands seigneurs qui levaient des troupes, menaçaient la cour et la rançonnaient pour obtenir, l'un une grosse somme, l'autre une forte pension, le troisième la perception d'un impôt, ressemblent assez à ces bandes de malfaiteurs superbes et bien posés qui arrêtaient jusqu'à ces derniers temps les diligences en Sicile ou dans les Abruzzes. Los cadets « n'ont que la guerre ou la filouterie pour se tirer de la misère », et plus d'un se vante de n'avoir pas eu recours à cette ressource « de filouterie et escroquerie », sur un ton qui attend et provoque pour cette belle conduite l'admira ti ou de la postérité. Un gentilhomme de Champagne, après avoir volé sur les grands chemins, se jeta dans le parti impérial, et eut la conduite d'un corps d'armée. La paix revenue, ces capitaines reprenaient leur ancienne occupation. Le Mercure raconte l'histoire de trois frères Guillery, d'une maison noble de Bretagne, qui avaient suivi le parti de la Ligue sous le duc de Mercœur « et s'y étaient comportés en vaillants et braves soldats. Le cadet Guillery, voyant par le calme ses espérances évanouies, court d'argent et de moyens. comme sont d'ordinaire les cadets de bonne maison, se laisse gagner au désespoir, prend pour
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retrait»' les bois, et fait la guetise BUT les grands chemins... Pour ce qu'il était robuste il se trouva ♦•il peu de temps fort redouté, plusieurs soldais qui s'étaient mis à voler se rendirent sous sa troupe, et il se trouva accompagné de plus de quatre cents hommes. Il choisit pour lieu de retraite une forêt but les marches dû Poitou et de la Bretagne, où au plus profond il bâtit une forteresse, qu'il rendit avec le temps bien pourvue de vivres et de munitions de guerre, avec un moulin à bras, des petites pièces de campagne, force mousquets, arquebux.' picques, grenades, pétards el autres engins, tant pour l'offensive que défensive. Cette forteresse était aussi î-utourée de bruis fossés avec un pont-levis enclos d'une palissade. »
a brigands faisaient des incursions jusqu'en Normandie, Lyonnais et Guyenne, et affichaient sur les arbres, dans les. grands chemins : « Paix aux gentilshommes, la mort aux prévosts et archers, et la bource aux marchands ». Personne n'osait plus trafiquer en Bretagne ni au bas Poitou. Il fallut lever une armée pour les combattre. Le gouverneur de Xiort réunit une vingtaine de prévôts et leurs gens, on lit une levée en masse des communes ; quatre mille cinq cents hommes assiérent la forteresse de Guillery. Pris dans une rtie, ce dernier « mourut à Xaintes sur la roue ». ppliant les assistants « de ne pas bailler du blasme à la maison dont il était sorti ».
La légèreté avec laquelle on risquait sa personne,
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et la morale en faveur, enlevaient en quelque sorte au meurtre son caractère de gravité. « Un brave cavalier, cornette de la compagnie du Dauphin, prit une querelle au Louvre, et devant les yeux de Sa Majesté qui était aux fenêtres, tua un gentilhomme sur le bord du fossé. » Lorsque Marsillac, écuyer de la reine, eut été assassiné par Hoche" fort, domestique de M. le prince, ce dernier avoua hautement et publiquement son protégé devant le Parlement, bien qu'il ne pût faire valoir en sa faveur que des griefs imaginaires. Quant à l*assassinat politique, loin d'en rougir, on se faisait gloire de l'avoir tenté. Tous les seigneurs français, ligués contre le maréchal d'Ancre, complotent de le faire mourir un jour qu'il dînerait chez le prince de Condé. Montrésor, racontant son projet d'assassinat sur la personne de Richelieu, ajoute <|iie « ceux qui font une particulière profession d'honneur, doivent avoir une extrême aversion des intrigues et des démêlés de petite conséquence ». Et Retz, qui trempa dans la conspiration, s'en vante en disant « que cela est consacré par de grands exemples, juslilié et honoré par le grand péril ».
Ces gens de qualité qui ne croient pas souiller leur blason en se servant du poignard contre un rival politique, n'estiment pas non plus foliaire à l'honneur en se liguant avec les ennemis de leur pays, et en portant les armes contre la France. Sous Louis XIII, beaucoup sont toujours prêts à ceindre
l'écharpe rouge d'Espagne. L'appel à l'étranger est chose fort habituelle et fort admise, sinon très régulière. Chacun, du plus petit au plus grand, en jugeait ainsi. Quand la Heine Marie fat brouillée avec son fils, en 1619, on lui suggéra d'épouser le roi d'Angleterre, « afin d'avoir un appui dans cette nation ». L'intendant du chancelier Séguier lui proposant d'acheter le comté de lîigorre (durant la Fronde), faisait valoir la position séduisante de cette terre, d'où il y avait « commodité de pouvoir être rendu en Espagne en quatre heures ». L'avantage d'être secouru en cas de besoin par des troupes étrangères était hautement prisé par les gouverneurs de provinces frontières, comme Vendôme, d'Epernon ou Lesdiguières, et par les seigneurs demi-souverains, comme le duc de Bouillon à Sedan.
Le noble était sujet du roi bien plus que sujet du royaume. Le dévouement à la patrie était subordonné à la fidélité au monarque. On ne craignait pas de servir contre son pays, on n'aurait osé porter les armes contre sou prince. Le service en effet était dû au chef de la France, non à la Franco elle-même. C'était la pensée féodale, l'attache ancienne du vassal au suzerain, et non l'attache moderne de l'habitant au sol natal. Les rebelles avaient grand soin de faire cette distinction, qui lut plus tard tout à fait vaine, qui déjà était bien subtile sous Richelieu, mais qui au moyen âge était légitime.
Ce que nous appelons aujourd'hui la France a connu, depuis les temps historiques jusqu'en I7(.M), cinq divisions successives : celle des peuples gaulois, celle des provinces romaines, celle des royaumes barbares, celle des comtés et duchés du moyen âge — devenus les provinces — qui fuient à l'origine d'arbitraires délimitations de Charlemagne et de ses successeurs, enfin celle des généralités de la monarchie moderne, améliorées par l'institution des déparlements actuels. Aucune de ces circonscriptions ne concordait avec les précédentes, toutes furent sans exception des découpages artificiels du sol, non la consécration de frontières physiques qu'un fleuve ou une chaîne de montagne aurait tracées, ni la reconnaissance d'agglomérations humaines que le commerce et l'agriculture avaient formées et que les mêmes motifs devaient plus tard diminuer ou détruire, mais simplement des ç/é&tions politiques ou administratives : des souverainetés eu somme, non des nationalités.
(le mol même de « nationalité » n'a du reste qu'un sens tout à fait conventionnel et relatif. Il n'y <i pas un peuple, en Europe ni ailleurs, qui soit complètement homogène; pas un qui, tantôt accru, tantôt resserré, n'ait, à travers les siècles, combattu à outrance ou étroitement Fraternisé avec d'autres peuples, qu'il a successivement traités « d'éternels ennemis de sa race » ou de « propres enfants de son sang ». Les nations ne sont ilmii
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pas. comme elles s'en flattent, les filles naturelles du hasard, niais bien le produit de mariages, précédés le plus souvent de rapts, e< conclus entre des chefs puissants (rois, empereurs ou directeurs de républiques) et les territoires qu'ils réunissaienl sous leur domination.
Le temps cimente ces unions: il se charge de transformer ces mariages de raison en mariages d'amour, surtout quand la position géographique vient en aide au lien politique. A vivre sous le même sceptre, suivant les mêmes règles, obéissant aux mêmes lois, on contracte des habitudes communes, ou se crée i\r^ intérêts communs, on finit par s'attacher les uns aux autres: l'esprit national, le patriotisme naît de là. Le patriotisme est. en effet, comme les neuf dixièmes des sentiments humains, un sentiment acquis; il n'est pas à l'homme d'affectionner comme parents et amis des millions d'individus qu'il ne connaît pas; il ne lui est pas naturel de s'attacher, comme à sa demeure privée, à i\(^ milliers de kilomètres de terres qu'il ne verra jamais. C'est pourquoi', lorsque le lien politique qui réunit un empiré un peu vaste se relâche, l'idée de patrie disparait assez rapidement, ou plutôt la patrie se restreint au morceau de territoire amoindri dont on se sait dépendre exclusivement.
si ce qui arriva au débul de l'époque féodale: <• est ce qui fut sur le point d'arriver encore à la lin du \vi" siècle, où le droit dynastique sembla s'ohs-
curcir, et à la fin du xviuc quand la France et la royauté, brusquement, divorcèrent.
A ces deux dernières dates le lien politique était déjà, ou tout à fait solide, ou suffisamment fort pour résister à des menaces passagères de dissolution; il subsista, et la France, lentement construite par les rois, demeura la France, même après le départ des rois, comme une maison de commerce qui continue à fonctionner tout en changeant de raison sociale. La clientèle ne se dispersa pas, la nation ne se liquida pas, comme elle avait fait aux premières années du Xe siècle. Il est vrai qu'en ce temps-là elle n'existait guère que de nom, et que les historiens allemands voienttm Charlemagne un Allemand qui a conquis la France, pendant que les historiens français le représentent comme un Français qui a conquis l'Allemagne.
Quoi qu'il en soit, des fragments de cet empire se cassant et se recassant à plusieurs reprises, s'étaient formés cinquante peuples autonomes avec tout ce qui constitue la vie sociale : gouvernement, lois, juges, monnaie, force armée, pouvoir religieux. Ce fut alors qu'aux bords de la Seine une famille merveilleusement persévérante s'appliqua à rassembler ces morceaux épars ; non sans les disperser parfois elle-même de nouveau, en les partageant entre ses cadets. A l'avènement de Richelieu au ministère, nous la voyous en plein travail de reconstitution, de collection de provinces; et, l'œuvre patiente ne s'arrêtera que lorsqu'elle nu-
contrera en face d'elle d'autres collections, faites par d'autres familles dont la puissance balancera la sienne.
Le système assez artificiel des Etats européens au xvnc siècle n'avait donc pas une assiette bien stable. Il faut s'en souvenir pour comprendre des mœurs déjà si loin de nous. C'est ainsi que plus d'un brave à bout de ressources n'hésitait pas à « prendre le turban », comme un commerçant ruiné passerait aujourd'hui en Amérique. Mme de Rohan conseillait, après la prise de la Rochelle, à son fils cadet, Soubise, de *se joindre aux corsaires mauresques et de se retirer en Barbarie. Et dans ce cas extrême, ce qui préoccupait le plus n'était pas la question de patrie, mais la question de religion.
Dans tous les cas, personne parmi les meilleurs citoyens de ce temps ne comprenait le patriotisme ;ivrr l'excessive délicatesse de nos jours. La nationalité n'avait pas ce caractère de susceptibilité extrême, et d'exclusivisme rigoureux, qu'elle a pris dans la suite. M. de La Boderie, résident de France près du landgrave de liesse, était en môme temps colonel d'un régiment de cavalerie dans ses troupes. Un avocat général au Parlement était conseil de beaucoup de princes étrangers. Le ministre de Suède à Paris était un Fiançais, lils d'un médecin de Saumur. Les étrangers, dit Brienne, sont généralement « bien traités en France, pourvu qu'ils aient du mérite ». Les lettres de naturalisation, ne
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s'obtenaient pas aisément. Mais, sauf le titre, les étrangers jouissaient des mêmes avantages que les nationaux. L'armée, par exemple, était extrêmement cosmopolite, et un bon soldat, quelle que fût son origine, y trouvait toujours un favorable accueil.
Un dernier détail achève de nous faire connaître l'àme de cette société : ces hommes d'une énergie outrée, si courts de- principes et si calmes devant la mort, étaient profondément superstitieux. Les légendes les plus naïves, les inventions les plus bizarres et les plus'folles ne sont [tas au-dessous de leur crédulité. Bodin, dans un ouvrage de haute politique, parle sérieusement « du nombre nuptial de Platon, du nombre parfait de i(.)(>, et de son influence sur le changement des républiques » ; du nombre 63, dangereux aux vieillards, de la force des nombres septennaires, et de la proportion «les planètes aux peuples. Le maréchal de Biron, quand on vint le trouver pour lui apprendre sa condamnation, était occupé d'astrologie judiciaire. Il comparait quatre almanachs, étudiant la lune, les jours et les signes célestes. L'abbé Arnauld croit à la chiromancie et à l'astrologie. La chambre de justice, en 1631, condamne aux galères perpétuelles, comme criminels de lèse-majesté, des particuliers « qui avaient fait des pronostics et nativités sur la vie du roi ». Anne d'Autriche, voyant tomber un des mulets qui portaient sa litière, « envoie immédiatement demander à un Italien nommé Nerii, qui
se mêlait de faire fies horoscopes, ce <jue signifiait la chute de son mulet ». Puységur raconte l'histoire d'un soldat « dans le corps duquel t'épée ni les balles de mousquet ne pénétraient point, parce qu'il avait un caractère ». On finit par l'assommer d'un coup derrière la tête, et « une fois mort, on lui trouva son caractère, et ses compagnons dirent qu'il avait été religieux ». Richelieu estime fort naturel que la maréchale d'Ancre ait fait bénir des coqs et des pigeonnaux, pour les appliquer ensuite sur sa tète à titre de médicaments. Le grand ministre prit au sérieux bien d'autres bourdes, et crut fermement, comme beaucoup de ses contemporains, à la pierre philosophale. Il juge qu' « il y a grande apparence que Luynes se servît de charmes (pour plaire à Louis XIII). par les relations qu'il eut avec deux renommés magiciens, qui lui donnèrent des herbes pour mettre dans les souliers du roi, et de la poudre pour mettre dans ses habits ». Quelques années avant, Pontcliartrain, secrétaire d'Etat, homme grave, consigne dans ses mémoires le bruit que plusieurs personnes sont accusées « de magie ou de sortilège, et de s'être voulu servir de moyens exécrables pour s'attirer l'amour et la bienveillance de quelques dames ».
L'ancienneté; les nobles de race ou d'extraction et les anoblis. — Les titres de noblesse. — Princes du sang et apanages.
— Bâtards de France, leur situation. — Princes étrangers. —
— Principautés demi-souveraines. — Princes: par letlres d'érection, par tradition; de francs-alleux, ou de fantaisie. — Les duchés et les ducs et pairs. — Les ducs non pairs et a brevet.
— Les marquis, comtes, vicomtes et barons. — Transmission de titres par les femmes. — Achat de titres.
La hiérarchie nobiliaire n'a pas pour base l'ancienneté; on voit des familles d'extraction chevaleresque végéter sur quelques maigres fiefs. Elle n'a pas pour hase les titres de noblesse; les titres, sauf celui do duc, sont des appellations sans valeur. Il y a une hiérarchie devant le Parlement, une autre à la cour, une autre dans l'opinion, ('elle dernière reconnaît plusieurs catégories de nobles, depuis les princes, les grands seigneurs, les gens de qualité, jusqu'aux gentilshommes de bonne maison, et aux anoblis ordinaires. Les alliances, la fortune, les fonctions remplies, un certain Ion. un
certain train, distinguaient, tout autant que la naissance, le bon gentilhomme de l'homme de qualité, et l'homme de qualité du grand seigneur. Hiérarchie mondaine et sociale, aussi rigoureuse que la hiérarchie officielle et politique qui ne reconnaît entre le roi et le peuple que trois classes de privilégies : les princes «lu sang, les ducs et pairs, et les autres nobles sans acception de titres ou d'origine.
I. - cours souveraines maintenaient cette dernière classification avec une rigueur où se mêlait quelque intérêt personnel. Presque tous anoblis par lettres, les magistrats protestaient contre la supériorité d'une noblesse de race à laquelle ils n'appartenaient pas. Les anciennes familles, de leur côté, voyant leur caste envahie par de nouveaux venus qui les égalaient en fortune et en pouvoir, cherchaient dans le passé, dont elles avaient le monopole, une force et une suprématie qui leur échappaient dans le présent. Leur noblesse, dite d'extraction, était censée n'avoir point eu de commencement. On n'aurait vu dans les anoblis — tout le tiers état — que des lils d'esclaves, esclaves de droit, affranchis par grâce, par surprise ou par rébellion.
Les preuves de noblesse augmentèrent et se généralisèrent à mesure que la noblesse elle-même perdit en importance. En exigeant des preuves pour l'admission à certaines dignités et à certains grades, on se condamnait d'avance à en exclure les hommes
sans aïeux qui les mériteraient, ce qui était déplorable, ou à les recevoir avec dus preuves notoirement fausses, ce qui ne L'était |>as moins. <>n distinguait pour l'exemption des tailles, en 1684, ceux dont l'anoblissement datait de 1559 de «eux dont l'anoblissement ne datait que de 1602, comme si les uns étaient plus nobles que les autres, parce qu'ils avaient été investis du privilège quarante ans plus tôt.
C'est sous Louis XIII que commence la manie des généalogies fabuleuses; les plus grandes maisons s'abandonnent à ce travers : les Lévis se rattachent à la tribu juive de ce nom, et se font en peinture traiter de cousins par la Sainte Vierge. Les Gossé-Brissac imaginent descendre de l'empereur romain Coccéius Nerva, et la maréchale de la Meillerayo donne sous ce prétexte le titre de prince à son grand-père. Un journal satirique du temps [tarie de ces naïves prétentions : « Pour retrancher les querelles qui arrivent journellement touchant l'antiquité des races, a été ordonné que l'on ne pourrait tirer l'origine de son extraction plus avant que de trois mille ans devant le déluge; sauf à ceux qui en auront des titres authentiques, passés par devant notaire royal et non autre ».
Le goût des recherches généalogiques se généralisa tellement dans l'aristocratie, (prou |>ut créer pour le premier d'IIozier une charge nouvelle, dont on ne s'était point avisé jusque-là, celle de généalogiste du roi, juge et surintendant des blasons et
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armes de France. La fraude, comme toujours, s'en mêla, et Bois-Robert pouvait avec raison, dans une de ^<'> épîtres, faire dire à un grand seigneur :
Les plus apparents Payaient d'Hozier pour être mes parents.
On s'inquiéta des quartiers de noblesse plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Le blason des ancêtres paternels et maternels, jusqu'à la quatrième génération, joua un grand rôle dans l'existence de • leurs descendants. Nous prîmes modèle sur les Allemands. « qui. disait Balzac, sont de plaisantes gens en cela. Leur délicatesse va jusqu'à l'excès. Pluiirs souverains d'Italie auraient bien de la peine à passer pour gentilshommes parmi eux. si on leur demandait ces huit quartiers qu'il faut montrer du côté du père et de la mère... Il me souvient d'un étrange mot que j'ai ouï dire en pareille occasion : l'empereur des Turcs, quelque grand seigneur qu'il soi t. nest pas gentilhomme du côte de la mère... Pour parler de la noblesse en termes afiirmatifs. il faudrait être assuré d'une chose qui a toujours été jez douteuse. 11 n'a fallu qu'une femme de mauvaise vii' pour avoir altéré le sang des Iléraclides et des Eacides, pour avoir rompu cette belle chaîne, celle belle ligne <\<- ces races héroïques ». Ainsi l'exagération d'un droit était, comme il arrive toujours en pareil cas. fatal à ce droit même. En s'attachant trop fortement à l'antiquité, à la pureté de leur extraction, les héritiers des vieilles rares
amenaient les penseurs à réfléchir sur la réalité <le cette descendance et sur l'autorité qui en pouvait résulter.
En même temps surgissent les vains hochets, les prétentions vaniteuses — petits côtés de l'aristocratie, qui se développent aux jours de décadence ; — « toutes <cs différences de timbre (de front, de trois quarts et simple), écu pendant et penché, qui sont de pures inventions ».
Les titres cependant restaient sans importance. L'ordonnance de 1629 enjoignait aux gentilshommes de signer du nom de leurs familles, et non de celui de leurs seigneuries. L'usage constamment suivi paraissait rendre cette prescription oiseuse. Il est rare de voir un seigneur apposer au bas d'un acte autre chose que son nom patronymique; lors môme qu'il se sert d'un nom de terre, il s'abstient de le faire précéder d'un titre quelconque. Le duc de Rohan signe Henri de Rohan, le duc d'Epernon signe Louis de Lavalette, le maréchal de Créqui, duc do Lesdiguières, signe de Créqui] le duc de Bouillon, Henri de La Tour; le duc d'Angoulème, Louis de Valois',le marquis de La Force, A. de Caumont; son père, le maréchal, duc de La Force, Caumont. Les maréchaux de Schomberg et d'Effiat, le marquis de La Vieuville, les comtes de Béthtihe et de Brassae signent leur nom tout court, et ainsi des autres.
Les particules qui précédaient le nom du noble indiquaient la terre dont il était seigneur, mais on
LA HIÉRARCHIE NOBILIAIRE 9b
voit beaucoup de roturiers posséder une particule analogue, marquant simplement le lieu d'où ils étaient issus. Ce qu'on nomma plus tard « particule nobiliaire » n'était donc nullement, au xvnc siècle, un signe de noblesse. On voit une Madeleine de Caumont dont les parents étaient meuniers; un sieur de Beauvais, commis du greffe à Bourges; un L. de La Ghassaigne, tanneur. J. de La Voye, A. de Luynes, V. de La Haut, G. de La Garde. Ch. de Marigny, P. de La Londe, sont de simples barbiers étuvistes; un mercier se nomme P. d'JIériçourt, un marchand de Cambrai, N. de Francqueville; .Matthieu de Moncheny et Simon de Sequeville sont les noms de deux apothicaires. Et tandis que des plébéiens en nombre infini portent des noms de •nre, des familles nobles depuis de longues années dédaignent d'orner leurs noms de particules insignifiantes. Les Montholon, Paris. Mandat, Bartillat, Galliffet, Amelot, Faucon, Chauvëlin, Àlligre, et bien d'autres, ne cédèrent à cet usage que longtemps après leur anoblissement.
C'est que dans notre pays la noblesse était attachée à l'individu, taudis que les titres étaient attachés à la terre. La noblesse était personnelle, les titres impersonnels. Non seulement les anoblis delà veille pouvaient « acquérir, tenir et posséder toutes sortes de fiefs, seigneuries et héritages nobles, de quel, pie titre et condition qtïils fussent », mais les roturiers eux-mêmes avaient ce droit, avec cette différence qu'il leur était défendu de porter le
nom d'une propriété noble, défense qu'ils éludaient souvent. 11 s'ensuit qu'un gentilhomme perdait sou titre en vendant sa terre, tandis qu'il Qe pouvait aliéner sa noblesse. Le nom seul, son lustre et son antiquité, régla donc la préséance dans la classe aristocratique. Les titres furent pris avec un sans façon fantaisiste par la vieille noblesse, qui les porta connue un habit <le cour, ei obtenus avec une abondance extrême par la nouvelle, qui n'eût osé se dispenser des formalités. Dans ces conditions, le titre de duc seul conserva sa valeur, parce que le roi s'abstint de le prodiguer; les autres se réduisirent bientôt à peU de ebose.
A la tète de la noblesse étaient les princes du sang. Dn désignait ainsi tous les parents légitimes du souverain, en ligne directe ou collatérale, quelque éloignés qu'ils fussent. En Angleterre, on n'accordait ce titre qu'aux, tils, frères, oncles ou neveux du roi. (l'était une application de ce sage principe de nos voisins, consistant à restreindre sans cesse le nombre des privilégiés de naissance, afin d'appeler en haut ceux qui se signalaient en bas; sans risquer d'encombrer le patriciat, ni de diminuer son prestige, ils le maintenaient ce qu'il doit être : le pouvoir donné à ceux qui valent le plus et font le mieux. A l'avènement de Richelieu, la famille royale était peu nombreuse: Monsieur, frère du roi, était le seul qui eut droit à un apanage. L'apanage était la force effective des cadets; par lui ils étaient vraiment hors de pair.
Sous les doux premières races, le royaume, à la mort du roi, était partagé également entre ses enfants; conséquence de la constitution démocratique de l'ancienne famille franque. Au commencement de la troisième race, le cadet recoil seulement une province, mais en toute souveraineté et propriété; c'est un véritable démembrement. Le droit de propriété disparait ensuite le premier; on ne concède plus d'apanage qu'avec retour au domaine de la couronne, faute d'héritiers mâles. Devenu usufruitier, le cadet demeure encore souverain, c'est une sorte de royauté viagère. Le duc de Guyenne, frère de Louis XI, fut le dernier des^ apanagistes de ce genre; après lui, les rois ne donnèrent à leurs puînés qu'une autorité fort réduite sur les fiefs dont ils les investissaient. Louis XIII affH ainsi à l'égard du duc d'Orléans. Demi-souverain et demi-propriétaire, le cadet cessa plus tard complètement d'être l'un et l'autre. Sous Louis XVI. les princes qui sont revêtus des titres de comte de Provence et de comte d'Artois, n'ont rien à voir dans les provinces dont ils portent le nom; leurs domaines sont à l'autre haut de la France.
Richelieu aurait bien volontiers procédé ainsi s"il l'avait osé, puisqu'il écrivait : « Depuis que les mis donnenl des apanages à leurs Frères, il a toujours été pratiqué qu'ils les ont donnés tels qu'il leur a [du, et la dernière loi qui a été établie pour - l'a été par Charles IX, à cent mille livres de rente en terre ». Il ne se crut sans doute
pas assez fort pour rompre brusquemenl avec la tradition, et Gaston eut les duchés d'Orléans, de Chartres, de Valois et de Montargis, ainsi que le
comté de Blois. Le frère du roi y jouissait de tous les droits domaniaux : on y rendait la justice en son nom, il avait la collation aux bénéfices ecclésiastiques, sauf aux évêchés, et la nomination aux offices, à l'exception des prévôtés des maréchaux. Et « moyennant ces concessions, disaient les lettres patentes, il renonçait à tout droit sur les terres échues par le trépas du roi son père », preuve que. l'idée du partage égal n'était pas si oubliée qu'on aurait pu le croire. Gaston rendait dans ses fiels des ordonnances. Il avait un procureur général, des officiers qui s'intitulaient « conseillers du roi et de Monseigneur, frère unique du roi ». Il était en somme dans une situation supérieure à celle d'un seigneur ordinaire. Mais tout cela était plus apparent que réel. Le Parlement, toujours opposé à ce qui semblait porter préjudice à l'unité nationale, lui rappelait, en enregistrant son investiture, « qu'il devait jouir en bon père de famille. »
Au-dessous des princes du sang venaient les bâtards de France et ces cadets de Lorraine, Savoie et autres maisons souveraines établis eu France, que l'on appelait princes étrangers. Les légitimés étaient. le dur de Longueville, descendant de
Dunois, le duc d'Angoulême, fils de Charles IX et
de Marie Toucbet, cl les lils cl liiles naturelles de Henri IV. Ils étaient de la famille privée du roi, ils
n'étaient pas de sa famille politique. Marie de Médicis, écrivant au duc de Vendôme, l'appelle son très cher neveu. Louis XIII appelle le duc de La Valette, mari d'une fille de la marquise de Verneuil, son dès cher et bien-aimé beau- frère. Louis XIV parle, en 1653, de « sa très chère et bien-aimée tante Diane, légitimée de France, duchesse d'Angoulème ». Ces personnages, de leur côté, signent de France ou de Bourbon, mais leur situation sociale ne diffère guère de celle des autres grands seigneurs. Quand le duc de Vendôme épousa la fille du duc de Menteur, on estima qu'il faisait un beau mariage. Sa sœur, M"e de Vendôme, fut heureuse de s'allier aussi à la maison de Lorraine, en épousant le duc d'Elhœuf. Deux autres filles entrent aux couvents de Chelles et de Fontevrault; une quatrième épouse le marquis, plus tard duc de La Valette, pendant que son frère, le duc de Verneuil, ne croit pas pouvoir mieux faire que de prendre pour femme la fille du chancelier Séguier, veuve du due de Sully. Le duc d'Angoulême avait épousé une demoiselle de Montmorency en premières noces, et en seeondes une demoiselle de Nargonne. Son lils. le comte d'Âlais, s'allia avec Henriette de l,i Guiche, fille du maréchal de Saint-Géran. Le due de Lonmieville fut le seul qui obtint la main d'une princesse: il est vrai que sa légitimation datait de plusieurs siècles. Sa femme, d'ailleurs, la fameuse Geneviève, sœur du grand Condé, dut prendre un brevet spécial du roi, pour conserver
après son mariage le rang et le titre de princesse
du sang. On voit combien étail grande la distance entre tes membres de la famille royale, aptes à succéder an tronc, et ces rejetons «réguliers qui n'avaient même [tas qualité de princes.
An point de vue des possessions territoriales, les bâtards de France ne se distinguaient pas davantage delà haute noblesse. Seuls le duché d'Angoulême et le duché d'Etampes, appartenant à César de Vendôme, jouissaient de droits extraordinaires, équivalents à ceux des apanages. Cela tenait à ce qu'ils avaient été érigés dans le principe en faveur des proches parents du roi. Les autres terres des légitimés ne différaient pas des fiefs ordinaires.
Mais il existait encore dans la France de ce temps une classe d'individus et une catégorie de fiefs, mi-sujets, mi-indépendants, qui disparut dans les temps modernes, et dont l'Allemagne seule offre aujourd'hui le type.
Tel était le duc de Bouillon, souverain étranger comme prince de Sedan, et sujet français comme capitaine des Cent-Suisses, jouissant à ce dernier litre d'une pension sur le trésor royal. Quoique souverain d'ailleurs, il touchait de notre gouvernement une subvention « pour l'enlreleneinent de ses gens de guerre y> ; mais cela ne diminuai! en rien son autorité. Jl publiait i\<* édits « perpétuels et irrévocables », comme le roi de France dont il employait les formules. Comme lui. il légiférait « par la grâce de Dieu... de sa certaine science et
pleine puissance... », et terminait comme lui en ces termes : « Car tel est notre plaisir ». Il avait un gouverneur de ses Etats, un conseil souverain, trois baillis, et toute une administration à lui. Henri IV. à qui l'on demandait une grâce sur le territoire de Sedan, se tournait vers M. de Bouillon en lui disant : « Mon cousin, cela dépend de vous, nous ne sommes plus en France ». Même après la défaite de la Mariée, le lîls de ce seigneur, prisonnier à Lyon, lit avec le roi une paix de pair à pair: et il fallut lui donner, en dédommagement de sa place de Sedan réunie à la couronne, le duché d'Albret et le comté d'Auvergne, pour qu'il « se résignai, comme il le dit lui-même, à subir dans le cœur du royaume, avec tous ceux qui y étaient ttés, la condition commune de sujet ».
Tel était encore le prince de Mourgues (ainsi nommait-on Monaco). Annibal Grimaldi. comte de Bueii, seigneur de Monaco, trouvant que les ministres d'Espagne en Italie « usaient en son endroit d'aussi peu de respect et de bienséance » que possible, avait recherché l'appui de la France. Il avait même reçu dans sa principauté une garnison française, tandis qu'à Sedan il n'v avait que des troupes indigènes. Pour le récompenser de ses domaines de Naples, confisqués par les Espagnols, le roi lui lit don de plusieurs fiefs qu'il érigea pour lui en duché di' Valentinois. Pair de France à Valentinois, reçu au Parlement- à ce titre, et par conséquent sujet du roi de France, Grimaldi
demeurait néanmoins roitelet à Monaco. D'autres encore réunissaient cette double qualité : ainsi, mademoiselle de Montpensier, fille du duc d'Orléans, tenait de sa mère la principauté des Dombes (capitale Trévoux). Le parlement de Dombes ressoilissail à la vérité en -appel à celui de Paris; mais, sauf cette formalité, le titulaire de la principauté était entièrement indépendant. Il battait monnaie, convoquait des états, nommait à toutes les charges, et concluait des traités avec le roi pour le transit des marchandises, l'extradition des malfaiteurs, le passage «les troupes en cas de guerre. La princesse qui signait ces actes régaliens à Trévoux, d'égal à égal avec Louis XIII, était cependant à Paris sa très humble nièce et sujette.
De moins illustres que ceux-ci se trouvaient dans le même cas : le duc de Longueville était autocrate de Neufchàtel en Suisse; l'abbé de Retz était, par sa mère .Marguerite de Silly, dauphin de Commercy et potentat de Montbéliard en Lorraine.
Par contre, des étrangers qui n'étaient que citoyens dans leur pays sont despotes au cœur de la France; tel est le comte de Nassau, influent dans les États de Hollande, porté à la plus éminente magistrature des Pays-Mas, mais cependant soumis aux lois de la République; en même temps prince d'Orange, où il ne réside pas, mais où il exerce par les gouverneurs qu'il choisit une autorité absolve et héréditaire. Son pouvoir, bien que contesté par les minisires français, parvint à se
LA HIÉRARCHIE NORILIAIRE 103
maintenir jusqu'en 171 i. où Louis XIV réunit la principauté à la couronne. Verdun, bien qu'appartenant de nom à la France, était en réalité possédé par des princes-évéques de la maison de Lorraine, ijui se le résignaient les uns aux autres depuis 1508. Il v avait ainsi des étrangers souverains en France, et des Français souverains à L'étranger. D'autres Français possédaient sur divers points du pays des fiefs princiers, revêtus d'attributions royales. C'étaient d'anciens francs alleux, c'est-àdire d<-> héritages francs et libres de tous devoirs féodaux. Leur nombre n'avait cessé de décroître depuis le moyen âge, sous l'action constamment envahissante de la royauté. Quelques-uns cependant avaient survécu. Telle la principauté d'Henrichemont, appartenant au duc de Sully, où Ton fabriquait de la monnaie à ses armes, portant d'un Côté son effigie, et de l'autre les Heurs de lys sans nombre. De ce genre aussi était le légendaire royaume d'Yvetot. Son propriétaire. « Martin du Bellay, faisait le roi d'Yvetot. dit ïallemant. et ne venait pas à la cour. Chez lui il ne donnait la main à personne; pour ne pas mettre a -a droite un maréchal de camp qui lui rendait visite, il faisait servir une collation sur une pelouse, devant sa porte ». Peu fortuné d'ailleurs, n'ayant que 70000 livres de rente. Royaume ou simple seigneurie, il est certain que ce bourg était, au milieu de la .Normandie, dans une situation toute spéciale. S. -s habitants étaient exempts de tailles, de
gabelles et de tous impôts en général. Pareils privilèges rendaient fort enviables la qualité de bourgeois d'Yvetot, et le gouvernement, pour arrêter l'élail
de ceux qui étaient tentés de s'en prévaloir, exigeait douze ans do résidence sur le territoire de la principauté, pour être admis au bénéfice des dispenses. Dans ces limites, le conseil "d'Etat maintenait le prince et « ses stibjccls, soit originaires ou habitués dudit Vvetot, en leurs droits, franchises et libertés ». Ce mot de « sujets » est fort curieux, parce qu'il n'est jamais employé à cette époque que pour marquer la puissance souveraine chez celui qui en possède.
Le roi s'efforçait d'ailleurs de faire rentrer en sa possession les terres de ce genre, soit par force, soit à prix d'argent; il ne marchandait pas dans ce cas, et ne croyait pas payer trop cher l'abolition de prérogatives qui choquaient son omnipotence.
Quant au titre de prince, dont la pompe inoffensive flattait l'oreille de certaines familles, il le laissa subsister à la condition de demeurer un simple euphémisme. Bien plus, certains fiefs furent érigés par le monarque en princeries, selon l'expression du temps, mais sans aucun droit, sans aucune juridiction spéciale : Joinville (1551)et Mercœur (1563), pour la maison de Lorraine; Portien (1561), pour celle de Gonzague; Tingry (1587), pour celle de Luxembourg; Soubise (1667), pour celle de Kolian. Ces cinq terres furent seules à la vérité l'objet d'une érection régulière, seules elles furent approuvées
par le pouvoir royal. Mais beaucoup d'autre* perpétuaient par tradition plus ou moins autorisée, sans que l'origine en fût connue, comme Bidacbe appartenant aux Gramont, Guémenée aux Rolian. Ifartigues au duc de Mercceur, Marsillac aux La Rochefoucauld, Talmont aux La Trémouille, Mortagne au cardinal de Richelieu, et Cbabanais dont les Montluc avaient hérité de ce dernier comte de Vendôme, célèbre par ses débauches, son esprit, sou coura^ ualheurs et sa magnificence.
D'autres titres de princes provenaient de gran- - d'Espagne; tel Robecq donné aux Montmorency. Plusieurs furent conférés au siècle suivant par l'empereur; mais un particulier, sous Louis XIII. n'eût osé aspirer encore à la qualité de prince du Saint-Empire. (Juelques-uns étaient le résultat d'une prétention invétérée, niais sans espoir, comme celle des La Trémouille sur Tarente.
Pour tous ceux-là. le nom de prince était une appellation agréable et bien sonnante, mais rien de plus. Il n'en était pas de même des seigneurs à qui le roi. par politique ou par faveur, avait reconnu la qualité de [>rim->-$ iHranrjers.