I. A NO N N R A1KEREZ
Evêque, une église cathédrale dans le goût de celle de Séville, bien que moins grande, avec cinq bénéfices, dix chanoines, six prébendes entières et six demi-prébendes, quatre cures, sept paroisses, douze couvents de moines et de nonnes, huit hôpitaux, un ermitage, tribunal d'Inquisition (il y en a un autre à Carthagëne), Université, Vice-Roi, Audience Royale qui gouverne le reste du Pérou, et autres magnificences.
Je rendis ma lettre à Diego de Solarte, très riche marchand, qui est aujourd'hui Consul Mayor de Lima. C'est à lui que mon maître Juan de Crquiza m'avait adressé.
Il m'accueillit en sa maison avec grâce et affabilité et, peu de jours après, me remit sa boutique, m'appointantà six cents pesos l'an. Et je m'y employai fort à son gré et contentement.
Au bout de neuf mois, il me dit de chercher ma vie ailleurs. Voici pourquoi. Il
avait chez lui deux jeunes sœurs de sa femme avec lesquelles, et surtout avec une qui me plaisait davantage, j'avais coutume de m'ébattre et folâtrer. Or, un jour que j'étais sur l'estrade à me peigner, couché parmi ses jupes et me jouant dans ses jambes, il nous vit par aventure à travers la grille de la fenêtre et l'entendit qui médisait d'aller au Potosi chercher de l'argent et que nous nous marierions. Il se retira, tôt après m'appela, me demanda mes comptes, me congédia, et je m'en allai.
Me voilà donc mal à l'aise et mal paré. On levait alors six compagnies pour le Chili. J'allai m'enrôler comme soldat dans l'une d'elles et reçus sur l'heure deux cent
quatre-vingts pesos de solde. Mon maître Diego de Solarte l'ayant su, en fut très marri. Il n'en demandait pas autant, parait-il. Il m'offrit de faire diligence auprès des officiers afin qu'on me rayât du rôle et de rembourser l'argent que j'avais reçu. Mais je n'y consentis point, disant que mon inclination me portait à faire du chemin et à voir le monde. Bref, je fus incorporé dans la compagnie du capitaine Gonzalo Rodriguez et, avec mille six cents hommes de troupe dont était Mestre de Camp Diego Bravo de Sarabia, je partis de Lima pour la cité de la Coneepcion qui en est éloignée de cinq cent quarante lieues environ.
Arrivée à la Conception de Chili, elle v
trouve son frère, passe à Paicabi, prend part à la bataille de Valdivia, gagne une enseigne, se retire au Xaeimiento, va au Val de Puren, revient à la Conception et y tue deux boulines et son propre frère.
IN o u s arrivâmes au port de la Conception après vingt jours de route. C'est une cité passable avant titre de Noble et Loyale. Elle a un Ëvèque. Nous fûmes bien accueillis, vu la faute de gens qu'il y avait au
Chili. Le gouverneur Alonso de Ribera envoya un ordre de nous faire débarquer immédiatement, lequel fut apporté par son secrétaire, le capitaine Miguel de Erauso. En entendant son nom, je me réjouis et compris que c'était mon frère. Je ne l'avais jamais vu et ne le connaissais point, car il était parti pour les Indes alors que je n'avais que deux ans ; mais j'étais informée de lui, bien que j'ignorasse sa résidence. Il prit la liste de la troupe et passa, demandant à chacun son nom et son pays. Quand il fut à moi et qu'il ouït mon nom et ma patrie, lâchant la plume, il m'accola et se mit à me faire cent questions sur son père, sa mère, ses sœurs et sa petite sœur Catalina la nonne. J'y répondis comme je pus, sans me déceler et sans qu'il se doutât de rien. Il continua sa liste et, l'achevant, m'emmena dîner chez lui. Je me mis à table. Il me dit que le préside de Paicabi où 'étais destiné était triste logis à soldats
et qu'il parlerait au Gouverneur pour me faire changer de garnison. Après diner, il m'emmena chez le Gouverneur et, après lui avoir fait son rapport sur l'arrivée de la troupe, le pria en grâce de lui laisser prendre dans sa compagnie un des nouveaux venus, jouvenceau de sa terre, le seul qu'il eût vu depuis son départ du pays. Le Gouverneur me fit entrer et, en me voyant, je ne sais pourquoi, dit qu'il ne me pouvait laisser permuter. Mon frère piqué sortit. Un moment après, le Gouverneur le rappela et lui dit de faire à son gré.
Donc, les compagnies parties, je demeurai avec mon frère, comme son soldat, mangeant à sa table, quasi trois ans durant, sans qu'il se doutât de rien. Je l'accompagnai quelques fois chez une maîtresse qu'il avait, puis j'y retournai seul. Il le vint à savoir, entra en soupçon et me défendit d'y remettre les pieds. M'ayant guetté, i'
m'y surprit encore, m'attendit à la sortie, me tomba dessus à coups de ceinturon et me blessa à la main. Force me fut de me défendre. Au bruit, survint le capitaine Francisco de Aillon qui mit la paix. Mais je dus entrer à San Francisco, par peur du Gouverneur qui était roide. Il le fut en cette occasion. Mon frère eut beau inter céder, il m'exila a Paicabi et j'y restai trois ans.
Il me fallut donc aller à Paicabi et y tàter de la misère, trois ans durant, après avoir auparavant joyeusement vécu. Nous étions toujours les armes à la main, à cause de la grosse invasion d'Indiens qu'il y a là. Finalement le gouverneur Alonso de Sarabia arriva avec toutes les compagnies du Chili. Nous nous joignîmes à lui et nous logeâmes, au nombre de cinq mille hommes, non sans incommodité, dans les plaines de Valdivia, en rase campagne. Les Indiens irirent et ruinèrent ladite ville de Valdi-
via. Nous leur sortîmes à l'encontre et, dans trois ou quatre batailles, toujours les maltraitâmes et défîmes. Mais à la dernière affaire, du renfort leur étant venu, la chose tourna mal pour nous. Ils nous tuèrent beaucoup de monde, plusieurs Capitaines et mon Alferez dont ils prirent l'enseigne. La voyant enlever, nous nous lançâmes derrière, moi et deux autres cavaliers, au milieu de la presse, foulant, frappant et recevant force horions. Bientôt, un des trois tomba mort. Nous poursuivîmes, nous atteignîmes 1 enseigne. Mon camarade fut renversé d'un revers de lance. Je reçus un mauvais coup à une jambe, et je tuai le cacique qui portait l'enseigne et la lui repris, poussant mon cheval, foulant, occisant et blessant à merveille, mais aussi lourdement blessé, traversé de trois flèches et d'un coup de lance à l'épaule gauche, que je sentais cruellement. Enfin, je parvins jusqu'à nos gens et me laissai choir
de cheval. Quelques-uns accoururent et, parmi eux, mon frère que je n'avais pas revu. Ce me fut un réconfort. On me guérit, et nous demeurâmes logés là. Au bout de neuf mois, mon frère m'obtint du Gouverneur l'enseigne que j'avais gagnée et je devins Alferez de la compagnie de don Alonso Moreno. Peu de temps après, cette compagnie fut donnée à don Gonzalo Rodriguez, mon premier capitaine. J'en fus fort aise.
Je fus cinq ans Alferez. Je me trouvai à la bataille de Puren, où mourut mondit capitaine, et commandai la compagnie six mois environ, durant lesquels j'eus, non sans diverses blessures de flèches, plusieurs rencontres avec les ennemis. Dans l'une d'elles, j'eus affaire à un chef Indien, déjà chrétien, nommé don Francisco Quispiguancha, homme riche, qui nous avait fort inquiétés par diverses alarmes. Bataillant avec lui, je le désarçonnai, il se rendit à