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moi et je le fis sur-le-champ brancher à un arbre. Le Gouverneur qui désirait l'avoir vivant en fut très fâché et dit que, pour ce fait, il ne m'avait point donné la compagnie. Il la donna au capitaine Casadevante, me réformant et me la promettant pour la première occasion.
Les troupes se retirèrent, chaque compagnie à sa garnison, et je passai au Nacimiento, bon seulement de nom et, pour le demeurant, une vraie mort. On y avait, a toute heure, les armes à la main. Je n'y restai que peu de jours, car le Mestre de Camp don Alvaro Nunez de Pineda v vint, d'ordre du Gouverneur, et en retira, ainsi que d'autres garnisons, jusques à huit cents hommes de cavalerie pour le Val de Puren. J'en fus, avec d'autres officiers et capitaines. Nous allâmes audit Val et v fîmes, six mois durant, force dommages, dégâts et incendiesde récoltes. Aprèsquoi, le gouverneur don Alonso de Ribera me donna
licence de retourner à la Concepcion, et étant rentré avec mon grade dans la compagnie de don Francisco Navarrete, je m'y tins.
La fortune jouait avec moi à heur ou malheur. J'étais bien tranquille à la Concepcion, lorsqu'un jour, trouvant au corps de garde un autre Alferez de mes amis, j'entrai avec lui dans une maison de jeu du voisinage. Nous nous mîmes à jouer.
La partie s'engagea au milieu d'une nombreuse assistance. Sur un coup douteux, il me dit que je mentais comme un cornard. Je tirai l'épée et la lui mis dans la poitrine. On se jeta sur moi, et il en entra tant au bruit que je ne me pus mouvoir. Un Adjudant, entre autres, me tenait particulièrement serré. L'Auditeur Général don Francisco de Perraga entra et m'empoigna, lui aussi, fortement. Il me secouait le pelisson, me faisant je ne sais quelles questions. Je répondais que par-devant le Gou-
verneurje ferais ma déclaration. Là-dessus, survint mon frère qui me dit en basque de tâcher de sauver la vie. L'Auditeur me prit par le collet du pourpoint. Je le sommai, la dague haute, de me lâcher. Il me secoua, je lui allongeai un coup à travers les joues. Il me tenait encore. Je le frappai derechef, il me lâcha, je tirai mon épée, la foule me chargea. Je reculai vers la porte, il y eut quelque embarras, je sortis et gagnai San Francisco qui est proche. Je sus que l'Alferez et l'Auditeur étaient restés morts sur la place. Le gouverneur don Alonso Garcia Remon accourut tout à la chaude et entoura l'église de soldats. Il la tint ainsi six mois. Il fit un ban promettant récompense à qui me livrerait, avec défense de me laisser embarquer en aucun port. Les garnisons et places fortes furent avisées et autres diligences faites. Enfin, le temps qui guérit tout tempéra cette rigueur et, les intercessions aidant, les gardes
furent retirées, le sursaut s'accoisa, je fus
P. Si
chaque jour moins resserré, je trouvai des amis pour me visiter et l'on en vint à découvrir que la provocation, dés le prin-
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cipc, était extrême et le péril et la nécessité urgents.
Sur ces entrefaites, un jour, mon ami don Juan de Silva, Alferez en activité, me vint voir et nie dit qu'il avait eu des mots avec don Francisco de Rojas, de l'habit de Saint-Jacques, qu'il l'avait défié pour cette nuit même, à onze heures, chacun menant un ami, et qu'il n'avait personne autre que moi qui lui put servir de second. J'hésitai un peu, craignant quelque coup monté pour me prendre. Lui, qui s'en aperçut, me dit : — Si ça ne vous va pas, rien de fait : j'irai seul, car je ne fierai mon flanc à nul autre. — Y pensez-vous? répondis-je, et j'acceptai.
Au coup de cloche de l'oracion, je sortis du couvent et allai à sa maison. Nous soupames et devisâmes jusqu'à dix heures.
En les entendant sonner, nous primes les épées et les capes et gagnâmes vitement le lieu fixé. L'obscurité était si profonde qu'on
ne se voyait pas les mains, ce que remarquant, je convins avec mon ami, pour nous reconnaître au besoin, de nous attacher chacun le mouchoir au bras.
Les deux autres survinrent, et l'un, que je reconnus à la voix pour don Francisco de Rojas, dit : — Don Juan de Silva ? — Je suis là, répondit don Juan. Ils mirent la main aux épées et se chargèrent. Moi et l'autre nous ne bougions. Ils ferraillèrent, et bientôt je sentis que mon ami avait tâté de la pointe. Je me rangeai incontinent à son côté et l'autre auprès de don Francisco. Nous tirâmes deux à deux. Peu après, don Francisco et don Juan tombèrent. Moi et mon adversaire, nous continuâmes à nous battre, et je lui entrai le fer, suivant qu'il parut, au-dessous du téton gauche, lui perçant, à ce que je sentis, un double collet de buffle. Il tomba. — Ah 1 traître, cria-t-il, tu m'as tué! Je crus reconnaître la voix de celui que je ne voyais pas et lui deman-
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dai qui il était. — Le capitaine Miguel de Erauso, dit-il. Je demeurai éperdu. Il criait : — Confession! et les autres aussi. Je courus à San Francisco et dépéchai deux moines, qui les confessèrent tous. Les deux premiers expirèrent aussitôt. Mon frère fut porté chez le Gouverneur dont il était secrétaire de guerre. Médecin et chirurgien le vinrent panser et firent tout le possible. L'enquête fut ouverte. On lui demanda le nom du meurtrier. Il réclamait à toute force un peu de vin. Le docteur Robledo ne voulait pas, disant que cela lui ferait mal. Il insista. Le docteur refusa. Il dit alors : — Votre Grâce est avec moi plus cruelle que l'Alferez Diaz ! Un instant après, il expira.
Là-dessus, le Gouverneur cerna le couvent et s'y jeta avec sa garde. Les moines et leur Provincial Fray Francisco de Otalora, lequel vit aujourd'hui à Lima, résistèrent. Le débat tut âpre, au point que des
moines résolus dirent au Gouverneur de prendre bien garde que s'il entrait céans, il ne sortirait plus. Sur ce, il se modéra et rebroussa, laissant les gardes. Mort, ledit capitaine Miguel de Erauso fut enterré dans le même couvent de San Francisco.
Du chœur, je le vis, Dieu sait avec quelle angoisse !
Je restai là huit mois, entre temps que se poursuivait le procès de rébellion, l'affaire ne me permettant pas de paraître. Grâce à l'assistance de don Juan Ponce de Léon qui me fournit cheval, armes et viatique, je trouvai moyen de sortir de la Concepcion et partis vers Valdivia et Tucaman.
ciiapitri; VII
F.llr ni de la Conception à Tucaman.
J e commençai à cheminer tout le long de la cote de la mer, endurant rudes fatigues et soif, car nulle part je ne trouvai d'eau. En route, je fis rencontre de deux autres soldats fugitifs, et tous trois nous suivîmes notre chemin, résolus à mourir avant que de nous laisser prendre. Nous avions nos chevaux, des armes blanches et à feu, et la haute providence de Dieu. Nous suivîmes
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le haut de la Cordillère, sans trouver durant ces trente lieues de montée, non plus qu'en trois cents autres que nous fîmes, une bouchée de pain. L'eau était rare. Rien que des herbes, de petits animaux et quelques racines pour nous sustenter. De loin en loin, un Indien qui fuyait. Il nous fallut tuer un de nos chevaux pour en faire sécher la viande ; il n'avait que les os et la peau. Ainsi cheminant, peu à peu, nous en finies autant des autres, restant a pied et sans nous pouvoir tenir. Nous entrâmes en une terre si froide que nous gelions. Nous rencontrâmes deux hommes adossés contre une roche. Tout réjouis, nous allâmes à eux, les saluant de loin et leur demandant ce qu'ils faisaient là. Ils ne répondirent pas. Nous approchâmes. Ils étaient morts, gelés, la bouche ouverte, comme s'ils riaient. Cela nous fit peur.
Nous passâmes outre et, la dernière nuit, en nous étendant sur la pierre dure, l'un
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de nous, n'en pouvant plus, trépassa. Nous n'étions plus que deux. Nous continuâmes. Le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, mon compagnon, ne pouvant plus marcher, se laissa choir en pleurant et expira. Je lui trouvai dans la poche huit pesos et poursuivis mon chemin, à l'aventure, chargé de l'arquebuse et du morceau de viande sèche qui me restait. On voit mon affliction. J'étais lasse, sans chaussures, les pieds ensanglantés. Je m'appuyai contre un arbre, je pleurai (je pense que ce fut la première fois), et je dis le rosaire, me recommandant à la Très-Sainte Vierge et au glorieux Saint Joseph, son époux. Je me reposai un peu et, me relevant, me remis en marche. Il me sembla reconnaître à l'air plus tiède que j'étais sortie du royaume de Chili et entrée dans celui de Tucaman.
Je marchai encore. Le lendemain j'étais à terre, harassée de fatigue et de faim,
lorsque je vis venir deux hommes à cheval. Je ne sus si je devais m'affliger ou me ré-
jouir, ne sachant si c'étaient Indiens cannibales ou pacifiques. J'armai mon arquebuse sans pouvoir la lever. Ils approchèrent et me demandèrent où j'allais par là, si isolé.
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Je reconnus des chrétiens et vis le ciel ouvert. Je leur dis que j'étais égaré je ne savais où, rendu et mort de faim, et sans forces pour me lever. Ils eurent pitié, mirent pied à terre, me donnèrent à manger de ce qu'ils avaient, me montèrent sur un cheval et me menèrent à une ferme, à trois lieues de là, où, dirent-ils, était leur niaitresse. Nous y arrivâmes vers les cinq heures du soir.
La dame était une métisse fille d'Espagnol et d'Indienne, veuve, bonne femme, qui me voyant et apprenant mon désarroi et ma détresse, s'apitoya et m'accueillit bien. Toute compatissante, elle me fit aussitôt coucher dans un bon lit, me servit un bon souper et me laissa reposer et dormir, ce qui me restaura. Le lendemain matin, elle me fit bien déjeuner et, me voyant totalement dépourvu, me donna un bon habit de drap. Elle continua à me traiter de son mieux et à me régalera merveille. Elle
était bien à son aise et avait force bêtes et troupeaux. Et comme peu d'Espagnols viennent aborder là, elle eut, parait-il, envie de moi pour sa fille.
Au bout de huit jours que j'étais là, la bonne femme me dit de rester pour gouverner sa maison. Je me montrai fort touché de la grâce qu'elle me faisait en mon désarroi et m'offris à la servir du mieux que je pourrais. Peu de jours après, elle me donna à entendre qu'elle verrait de bon œil mon mariage avec une fille qu'elle avait, laquelle était très noire et laide comme un diable, fort à l'encontre de mon goût qui a toujours été pour les beaux visages. Je lui témoignai une extrême joie d'un si grand bienfait si peu mérité, me mettant à ses pieds pour qu'elle disposât de moi ainsi que d'une chose à elle, recueillie comme épave. Je la servis donc le mieux que je pus. Elle me vêtit galamment et m'abandonna libéralement sa maison et son bien.
Doux mois s'étant passés, nous allâmes à Tucaman afin d'effectuer le mariage. J'y demeurai deux autres mois, différant l'exécution, sous divers prétextes, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, je pris une mule et détalai. Et ils ne m'ont plus vu.
J'eus à Tucaman une autre aventure du même genre. Au cours de ces deux mois que j'y passai amusant mon Indienne, je fis par hasard amitié avec le secrétaire de l'Evêque, lequel me festoya et me mena souvent jouer chez lui. J'y fis connaissance de don Antonio de Cervantes, chanoine de cette église et proviseur dudit Êvéque. Lui aussi, s'étant pris de goût pour moi, me pria plusieurs fois à dîner et finalement s'ouvrit à moi, me disant qu'il avait à la maison une nièce, fillette de mon âge, des mieux douées et bien dotée, que je lui avais plu, et qu'il lui semblait bienséant de la ti.iiKcr avec moi. Je me montrai fort soumis à son bienveillant vouloir. Je vis la
fille, elle me plut. Elle m'envoya un habit de beau velours, douze chemises, six paires
"de chausses de toile de Rouen, quelques cols de Hollande, une douzaine de mouchoirs et deux cents pesos dans un bassin , le tout en cadeau et par pure galanterie,
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sans préjudice de la dot. Je reçus le présent avec plaisir et haute estime et composai la réponse du mieux que je sus, en attendant de lui aller baiser la main et me mettre à ses pieds. Je celai ce que je pus à l'Indienne et, quant au reste, je lui donnai à entendre que ce gentilhomme, mû par son inclination pour moi, avait voulu fêter mon mariage avec sa fille qu'il estimait beaucoup. Les choses en étaient là, quand je doublai le cap et disparus. Je n'ai jamais su ce qu'il était advenu de la négresse et de la nièce du Proviseur.