‹ La normalienne en belles-lettres [microforme]Chapitre 10 sur 78 · TRE · texte numérisé non relu

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force, avec quel élan?” Ainsi Taine commence son étude littéraire sur Dickens, le romancier anglais; ainsi Flaubert et Taine enseignent que le vrai le mieux pensé intéresse médiocrement le lecteur quand l'imagination n’y ajoute le charme lumineux de ses visions. — Pour bien écrire, disons donc qu'il ne suffit pas de bien penser, de penser avec unité et variété ; il importe encore et de voir. et de faire voir ses pensées. — Voir sa pensée, c’est l'ouvrage de l'imagination de création qui, chez l'écrivain, change ses pensées en visions esthétiques. Faire voir sa pensée au lecteur, c’est l'ouvrage de la plume créatrice de phrases d’art, de sytle d’art.

30.—Eléments de la splendeur littéraire. Il suit de l'explication donnée au N° 29 que la splendeur littéraire compte deux éléments essentiels: les visions esthétiques, ouvrage de l'imagination créatrice: et la phrase d'art, ouvrage d’une plume cultivée.

Les visions esthétiques.

31.—Les visions esthétiques? Ce sont nos idées, celles que nous offre le plan bien élaboré, changées par le travail de l'imagination créatrice, en tableaux, ou visions pittoresques, et en drames ou visions psychologiques. C’est ici le grand art de l'orateur et du poète, cet art de passionner les idées en les rendant accessibles à la sensibilité par l'imagination qui les étale, les colore, les anime.

32.—Le tableau ou l’idée étalée en vision pittoresque? Le tableau, c'est une description de l’idée à cxposer; c'est donc un ensemble de phrases sur l'idée: chaque phrase marquant un détail intéressant de l'idée, selon la donnée de l'imagination pittoresque, chaque phrase élargissant la perspective de l'idée au point que le lecteur, ému par ce resplen-

dissement de plus en plus vif de l'idée dans l'ensemble des phrases, se dit: Je vois tout comme si j'étais là. Exemple : deux idées s'offrent tout d’abord à la normalienne dans son plan de composition sur la mort de Jumonville (voir N° 24): le camp endormi et le héros. Elle peut créer avec l’un et l’autre les deux tableaux suivants :

Le camp endormi.

C'était à l'aube du 28 mai 1754. Là-bas vers les sources de la Monongahéla, en route au Fort-Nécessité que les Américains occupent, sous un rocher que masquent d'’épaisses futaies et qui se creuse en grotte profonde, Jumonville et ses trente Français ont levé la tente du soir et dorment profondément. Leur couche est dure! mais les fatigues d’une longue marche à travers la forêt, mais de fraîches mousses et des feuilles sèches, étendues en litièr- leur font ce lit reposant ; leur couche est dure! mais, — et ceci est un délice, — mai qui finit les enveloppe d’atmosphère tiède et d’arômes, des arômes de la végétation renaissante.

Le héros.

Jumonville commande cette escouade. Parmi ces militaires notre jeune officier de moins de trente ans brille déjà par la vaillance. Il est de ces héros précoces que le grand Corneille chantait :

Aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Et déjà une fierté martiale l’exalte : certes n'est-il pas messager de France, envoyé aux Virginiens envahisseurs pour les sorirner d’évacuer le territoire français! Vraiment c’est glorieux à lui que l'honneur de l'ambassade fasse luire sur son jeune front comme un rayon de la majesté royale. C’est à quoi nous font rêver ces lueurs du feu du bivouac, ces lueurs qui sur son beau visage s'éteignent et se rallument tour à tour. Au milieu de ses valeureux soldats, mais plus près du feu mourant et sur un lit de fougères nouvelles i] dort, notre jeune héros, il dort en assurance.

33.—N. B. Une ou deux phrases imagées sur l'idée à faire voir constituent une beauté littéraire : celle du trait pittoresque non pas celle du tableau.

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L'exemple suivant possède ce mérite de vision brève et intense sur l’idée : l'heure de notre naissance nationale :

“C'était l’époque glorieuse où, portant le sceptre du génie et du savoir, notre mère-patrie s’avançait majestueusement en tête de la civilisation européenne, ayant à son côté sa flamboyante épée et sur son front le rayonnement de la science pour éclairer les peuples attachés à ses pas.

(Sir A.-B. RouTuies.) 34.—L'imagination de création pittoresque et le tableau. Te don requis pour réussir un tableau est celui de l'imagination de création pittoresque. L'imagination pittoresque est un don d'évocation qui reconstruit les choses disparues dont on parle dans la composition, avec un grand souci des couleurs locales, elle en remet sous nos yeux toutes les parties dont elle marque bien les formes, les couleurs les mouvements. Par ex., si l'élève raconte l'incendie du Monastère des Ursulines, en 1649, son imagination rebâtira ce monastère et remettra sous nos yeux son cloître, son pensionnat, ses classes, son dortoir, sa chapelle, son chœur, sa grande cheminée, etc... puis fera passer là-dedans, l’incendie ravageur.

35.—Le drame ou l’idée étalée en vision psychologique. Le drame, c'est une mise en scène du personnage dont on parle: c'est un ensemble de phrases, chaque phrase, selon la donnée de l'imagination psychologique, marquant une pensée, un sentiment, une parole, un geste du personnage, chaque phrase élargissant le spectacle de cette âme vivante. Exemple: Avec la troisième idée que le plan (voir N° 24) lui offre, celle du fait, la normalienne pourrait créer le drame suivant :

L'assassinat de Jumonville.

Au milieu de ses valeureux soldats, mais plus près du feu mourant <t sur un lit de fougères nouvelles, notre jeune héros dormait en assurance: Hélas! il ne savait pas que sur le bivouac plane une mort aux ailes de sang. Voici une chose funeste que Jumonville ignorait. Un fauve à face de peau-rouge, Monacawache, est sur ses pas depuis deux jours avec des pensées de meurtre ; il veut du sang français pour étaicher sa soif de haine ; il veut des chevelures françaises pour orner son wigwam. Quand hier, Jumonville et ses compagnons levaient la tente du soir, blotti dans un fourré voisin, le miamis les observait ; tel le serpent qui voit venir sa proie, glisse sous la fougère qui le cache, et sa tête et son regard. — Averti par cet «:.n1emi farouche, Washington s’avance ; à cette heure de nuit à la tête de cinquante militaires de Virginie, il s’avance diligemment sur l'antique sentier des chasseurs indiens. Que dis-je? Déjà les américains, sur les lieux, ont formé le cercle de fer d’où pas un français n'échappera: L’aube qui blanchit le ciel sans nuage, éclaire suffisamment le camp endormi; car ils dorment encore nos soldats de France et notre héros au milieu de leurs rangs. — C'est l’heure, hélas! du tragique événement. Au signal donné par Washington, l2 fusillade éclate. C’est une décharge meurtrière. Oh! que de morts, que de blessés! Jumonville ensanglanté bondit et déploie le drapeau parlementaire et tente de lire son message. A l'instant une seconde décharge retentit comme un tonnerre ; et Jumonville foudroyé, tombe ; il tombe sur son drapeau et son généreux sang se répand avec sa vie aur la soie fleurdelisée de France.

36.—N. B. Une ou deux phrases psychologiques, constituent une beauté littéraire, celle du trait dramatique, non pas celle du drame. C'est le mérite de cet exemple pris dans Chapais, l'historien de Montcalm. à

‘Vous vous porterez aux plus grandes extrémités,” écrit Belle-Isle à Montcalm, soldat parlant à un soldat. Et, à travers l'Atlantique, la voix du sacrifice accepté se fait entendre: ‘‘J’ose vous répondre d’un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou périr.”’

Cette promesse, ce n’est pas de la parade ni de la pose ; Montcalm va bientôt la sceller de son sang!

37.—L'imagination de création ps'"ho! ‘ique et le drame. Le don requis pour réus: 1 dra, . est

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celui de l'imagination de création psychologique. L'imagination psychologique est un don d'évocation qui ressuscite et anime à nos yeux le personnage de la composition; elle le fait revivre en marquant avec un grand souci des couleurs locales, les pensées, qu'il conçoit, les sentiments qu'il éprouve, les paroles qu'il prononce, les gestes qu'il dessine. Par exemple si l'élève traite le sujet indiqué plus haut, son imagination fera lever devant vous, Marie de l'Incarnation, cette femme forte avec ses espoirs

immortels dans l'âme, et sur ses lèvres les accents du Te Deum.

38.—Un procédé toujours effectif pour stimuler l'imagination créatrice de visions esthétiques. — Soucieuse de changer son idée en tableau ou en drame, la normalienne procédera à la facon du peintre: — 1° Sur sa toile, cela veut dire sur sa feuille de brouillon, la normalienne inscrit en termes très p''cis, l’idée à changer en visions, par exemple : te camp endormi de Tumonville, lieu de son assassinat. Ainsi, elle immobilise son idée sous l’œil de son imagination attentive à s’en faire une vue exacte. — 2° [a normalienne se pose à maintes reprises, la question : Que vois-je? — et, avec diligence elle annote les réponses de l'imagination pittoresque (tableau), ou psychologique (drame), c’està-dire qu’elle marque sur sa feuille de brouillon le

détail nouveau qui se découvre, — 3° Elle choisit parmi ces nombreux détails, venus à son esprit, ceux qui intéressent davantage. — 4° Se recueillant

profondément, elle refait sa ‘vision intérieure, sa vue d'ensemble, gardant pour la clore le détail le plus intéressant, et se hâte de l'écrire toute colorée, tout ardente : C’est alors que son amplification littéraire devient une peinture vivante tandis qu'elle ne Serait qu’une annotation de touriste, si la normalieine négligeait cette quatrième opération.

39.—Le procédé est-il puéril? Il l'est pour des artistes formés. Quant aux écrivains d’une imagination peu où mal exercée, et par conséquent mal sûre, ils feront bien de ne le pas mépriser. — En tous cas, les élèves doivent y recourir. Pour cultiver l'imagination littéraire, pour la rendre prompte et sûre dans la création des visions esthétiques, il est souverainement profitable de faire entrer l'élève dans la supposition que la narration n’est pas à écrire, mais à illustrer, qu'il a à dessiner sa pensée. Il imagine donc le dessin qui illustrerait avec exactitude l’idée qui entre dans sa composition. Tout se passe mentalement : il fait du dessin d’imagination au lieu du des-* de crayon, mais en fin de compte, c’est un tra :l de peintre; l’élève, ainsi, suivant la règle littéraire de Fénelon, s'applique à peindre ses pensées et même à les animer, et en trois ou quatre tableaux, il suggère au lecteur l’entière vision de l’événement, du sujet de la narration. En passant, notons donc que l’enseignement du dessin aura encore cette utilité : il préparera l’élève aux créations littéraires.

40.—La loi du frein à mettre sur l’imagination, créatrice des visions esthétiques? (a) La loi du

frein, c'est la loi du « des idées à changer en tableaux ou er ‘ imes Ca normalienne n’entreprendra pas &« «mplifi es les idées qui se sui-

vent dans le bon plan. £lle est riche, la narration qui renferme trois ou quatre visions esthétiques.

(b) La loi du fre'n, c'est la loi de proportion. Quoique :rois ou quatre idées possèdent assez d’intérèt pour étre changées en visions esthétiques, leur importance toutefois n'est pas égale. Donc selon qu’elles sont plus ou moins essentielles au récit dans le dessein de l'écrivain, la normalienne en allongera ou rognera les tableaux, les drames.

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N. B. — Tes idées de temps et de lieu sont toujours d'intérêt secondaire ; ici, Normaliennes, glissez, n'appuyez pas.

41.—L'heureuse habitude? Celle de stimuler quotidiennement son imagination créatrice en chanzeunt toute idée qui frappe, émeut, en vision esthétique. ‘Cette race rèveuse de Bretagne, écrivait Lanson, était la poésie même: elle recevait ‘out l'univers en son âme et la renvoyait mentalement en formes idéales”, — C'est pourquoi, rêveuses, chercheuses de visions intérieures, arrêtez-vous quand une belle pensée, un touchant souvenir vous vient en tête, et les yeux fixés sur l’objet intéressant, Gites-vous : Que vois-je? Dans cet objet, cherchez le point de vue, la scène à faire, capable d’entlunmnier l'imagination trop souvent lente à répondre à l'appelle. Insistez. Que vois-je? Patient ixbeur! Ainsi le touriste cherche dans la montagne le point de vision d’où l’entier panorama de la vallée peut s'apercevoir. Toujours des touffes d’arbres, des massifs de rochers interceptent sa vue. Inopinément, il arrive à ce point de vision et sous ses yeux enchantés la campagne se déroule infiniment. Telle la rechercheuse de visions esthétiques ne succombe pas à l’ennui du stérile effort. Elle persiste à se crier: Que vois-je? Soudain, la vision éclate et la brillante scène s'étale sous son regard charmé, ‘J'ai mon affaire” s'écriait Béranger dans ces moments de rayonnante inspiration, Certes, il avait son affaire, la vision esthétique, et la phrase d'art.

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