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LA CRITIQU':
CHAFITRE VI.
LES LECTURES DE L’INSTITUTRICE ET LA CRITIQUE LITTERAIRE
162.—La nécessité de lire. L'institutrice est un vtre isolé de sa société : généralement, elle n’a pas ‘utour d'elle des personnes d'égale culture, avec qui “Ile puisse causer à son propre avantage. C'est dommage ; car sans la conversation où il se fait un “change d'idées, l’esprit s’étiole comme s'éteint la kunpe dont la réserve d'huile se tarit. — L’institutrice corrigera ce malheur de son sort en causant ‘vec nos amis, toujours vieux et toujours jeunes, ls bons livres. — ‘C’est surtout par les livres, écrit Chäteaubriand, que nous jouissons du commerce des esprits supérieurs. ... Dans leurs plus beaux livres, LS grands hommes nous parle: et nous donnent leurs plus précieuses pensées. ... Qu'importe que les heureux du siècle dédaignent d'entrer dans mon obscure demeure! Si la Sainte Ecriture séjourne sous mon toit; si Milton passe mon seuil pour me chanter le Paradis ; si Shakespeare m'arrive et m'’ouvre les secrets du cœur humain, je puis devenir un homme bien élevé.” L'institutrice qui, pendant ses loisirs, s’ubsorbe dans les bons livres, en sortira plus élevée; la causerie silencieuse a fait penétrer uvantage ses facultés supérieures dans le vrai, le bien, le beau.
163.—L'art de causer avec les bons livres. La critique littéraire est vraiment l’art de causer avec IS livres. En effet, la lecture des bons livres où, ‘vec une grande liberté d’unanimité ou de désaccord, la lectrice mêle à leurs pensées, les siennes et à ses jugements les leurs; cette lecinre-là est une “uuserie avec leurs auteurs. Or, c’:st la critique
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110 LA NORMALIENNF
littéraire qui procure cet art de lire les livres comme s'ils étaient de vivants entretiens avec les grands écrivains qui nous les ont légués. Donc, pour devenir une bonne lectrice, une lectrice qui sait s'entretenir avec les auteurs des livres, la normalienne apprendra, ici mème, deux choses: — 1° En quoi consiste la compétence du bon critique ; — 2 quelles sont ses façons de causer.
$ I—La compétence du critique.
164.—La compétence ou le bon goût du critique littéraire. La compétence du critique, c’est, che: lui, le bon goût, ce goût fait de raison d'où sa pureté, et de sensibilité d'où sa délicatesse; — Et ce bon goût, c’est chez le critique sa faculté esthétique — non pas laissée en cet état naturel, qui est de n'être qu'un sentiment plus ou moins conscient des beautés et des laideurs d’un ouvrage d'esprit, — mais élevée par la culture à cet état de perfection, qui en fait un art. Quel art? l'art d'apprécier la valeur esthétique des pages que nous lisons, en donnant pertinemment le pourquoi de nos jugements litteraires.
165.—Les qualités de ce bon goût : ce goût parfuit est pur, délicat et sympathique.
A. — La pureté du goût. Le goût pur, c'est le goût remarquablement sûr; dans ses appréciations, il lui arrive rarement de se tromper. — Pour donner au goût de la pureté, il faut l’éclairer par la connaissance des formules du beau. — Nous disons les formules, les théories d'1 beau, car Dieu seul possède la formule, la théorie du beau puisque le beau, c’est l'idéal d'après lequel Dieu créa l'Univers. — Aussi, pour se faire une formule du beau, l’homme regardet-il la création, ce lieu du beau divin rendu accessible à notre esprit. Mais — 1° à cause de son esprit infirme, le littérateur ne peut discerner çn sa pléni-
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tiude ce beau ; il n'en aperçoit que des rayonnements vt avec ces visions limitées, les artistes se font des esthétiques personnelles, d’incomplètes formules du beau; — 2° à cause du prisme de l'imagination et de la sensibilité, lesquelles constituent les tempéraments littéraires si divers, les artistes reviennent de leurs visions sur la nature, même si leur regard s’est arrété sur la mème étoile du soir, avec des impressions si différentes qu'ils se forment des esthétiques toutes personnelles, d’incomplètes formules du beuu.
Il est donc nécessaire que le critique éclaire son soût par la connaissance de toutes les esthétiques, l'attique et la latine, la française, l’allemande et l'unglaise, ete., car toutes contiennent leur part de révélation sur le beau.
166.—B. — La délicatesse du goût. Le goût délieat est sensible au point qu'il ressent les subtiles ruinces des beautés ct des laideurs que contient le morceau à apprécier. Pour donner au goût de la délicatesse, il faut l’affiner par l'érudition, c’est-àdire, par l'étude comparée des ouvrages littértires.
C'est grâce à l’érudition, cette connaissance sérivuse des ouvrages littéraires de tous les grands siècles, que le critique peut établir des comparaisons entre les belles pages. Et les comparaisons ont trois grandes utilités: —— 1° C'est par la comparaison des pages, que le critique peut discerner les rruiment belles; — 2° c’est par la comparaison que L: critique peut plus nettement apercevoir les menues nuances de beauté et de laideur dans la belle pe; — 8 c'est par la comparaison enfin que le critique distingue chez les écrivains et les procédés “ommuns qui deviennent des théories d'écoles, et
les procédés personnels qui constituent leur originalité.
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